TROISIEME PARTIE
En 4865, à mon cinquième pèlerinage à Rome, j'eus le bonheur de retrouver, sous l'uniforme des zouaves, un certain nombre de mes anciens camarades de, Castelfidardo. C'était Arthur Guillemin, blessé en 4860 d'un coup de baïonnette dans le poumon gauche, devenu lieutenant, et qui devait terminer à Monte-Libretti une vie d'honneur, de foi, de dévouement, de vaillance chevaleresque. C'était Henri Wyart, aimable et aimé camarade, qui avait eu le bras fracassé à Castelfidardo, alors sergent, .aujourd'hui capitaine aux zouaves. C'était Alain de Kersabiec, un Kreton.de la vieille roche, bras de fer et cœur d'or>
qui avait eu les jambes mitraillées, devenu également capitaine aux zouaves. C'était Victor de Vigier de Mirabal, héroïque rejeton d'une race héroïque, le premier
officier pontifical blessé dans la campagne de 4867. C'était Le Gonidec de Traissan, aujourd'hui capitaine, Bertrandde Ferron, aujourd'hui capitaine, Hippolyte deMoncuit, amputé du bras gauche à Castelfidardo, également capitaine, Jean de Gouttepagnon, Auguste Padioleau, Léopold Joubert, Adolphe de Kermoal, René-François Jolys, Charles Vinay, Victor Mousty, et dix autres.
A quelques-uns d'entre eux, j'exprimai dans l'intimité la crainte que leur patient sacrifice ne fût pas récompensé par les événements.
— Le gouvernement français, leur disais-je, qu'il ait permis ou non la spoliation de 4860, a ressenti vivement le contre-coup de l'opinion, après la boucherie de Castelfidardo. Croyez qu'il n'exécutera point la convention de septembre, ou, s'il l'exécute, qu'il y tiendra la main, coûte que coûte. En cas d'invasion garibaldienne ou piémontaise, il vous arrivera donc ce qui vous est arrivé déjà après l'affaire de Corese ; les troupes françaises, prenant votre place purement et simplement, mettront un frein à la fureur des envahisseurs; môme en admettant le cas d'un conflit avec l'unitarisme, — régulier ou irrégulier, — elles feront la besogne avant que vous ayez pu y prendre part. J'admire donc bien plus le dévouement qui vous cloue à Rome depuis cinq ans, dans une vie de corvées et de sacrifices rebutants, que celui qui, pendant trois ou
quatre heures, vous fit risquer votre vie sur les collines de Castelfidardo.
— Mon cher Poli, me répondit un sergent de zouaves, — c'était, si je ne me trompe, Alain de Kersabiec, — tu t'abuses étrangement. La France exécutera la convention; les bandes, composées de soldats piémontais déguisés en chemises rouges, envahiront le territoire pontifical; nous irons au-devant d'elles, avant que la France ait eu le temps d'intervenir, si toutefois l'envie lui en prend ; nous vaincrons d'abord, et nous serons vaincus ensuite, parce que, outre l'infériorité du nombre, toutes nos pertes seront effectives et irréparables, tandis que les bandes d'invasion se ravitailleront incessamment, jusqu'à extinction d'armée romaine. Nous aurons donc encore l'occasion de combattre pour Pie IX, de chercher une grande revanche de 4860, et de tomber en éclaboussant peut-être de notre sang des soldats français l'arme au bras !
Alain de Kersabiec voyait plus clair que moi, mais nous ne voyions juste ni l'un ni l'autre. Sauf la prise de l'osteria de Corese et la bagarre de Ceprano, du mois de septembre 4860 au mois de septembre 4867, sept années se sont écoulées pour les zouaves, dans les corvées et les pénibles loisirs de la vie de caserne. La France a exécuté la convention de septembre : ses troupes ont évacué les États de l'Église. Les bandes révolutionnaires, composées en grande partie de soldats italiens déguisés en chemises rouges, ont envahi le patrimoine de saint Pierre. L'armée romaine a été vingt fois victorieuse; mais elle allait
infailliblement succomber sous le nombre, harassée, décimée, éprouvée par ses victoires mômes, lorsque la France intervint pour faire respecter la convention de septembre. <* Mais, ne l'oublions' pas, lors de cette intervention qu'avant tout rendait indispensable la dignité même de la France, — il y avait plus d'un mois déjà que la petite armée pontificale luttait contre les forces sans cesse renaissantes de la révolution, contre les soldats de celui que l'Italie anti-catholique appelle « un héros, » contre des troupes vaillantes et aguerries, disciplinées, bien armées, pourvues incessamment de vivres et de munitions
La lenteur de la France avait produit un excellent résultat. L'espérance était faite : en dépit des machinations , des excitations, des appâts de toute sorte, les populations romaines étaient restées inébranlablement attachées à leur prince légitime, au pape-roi , et même, — ce qui doit particulièrement être apprécié de la part de populations italiennes 2, — elles avaient demandé des armes et combattu pour repousser l'invasion révolutionnaire.
Alors la France intervint, — alors seulement qu& l'es-
I. Tous le» jours pariait de Florence un convoi de vivres et de munitions, sous la direction du fournisseur général de l'armtte italienne.
î. Non que je veuille mettre en doute le courage des populations italiennes; mais parce que, depuis 'deux mille ans, l'Italie n'ayant été en réalité qu'un perpétuel champ de bataille» où le vainqueur de la veille n'était presque jamais celui du lendemain, les Italiens ont pour principe, depuis des siècles, de no jamais laisser percer leurs préférences. C'est, on le coin-
prit et la volonté du peuple s'étaient clairement manifestés et noblement affirmés par le sang.
Je ne suis pas de ceux qui approuvent quand même et jusqu'à l'extrême le principe de non-intervention. J'admets que le plus petit royaume ait les droits du plus grand. Le principe de la souveraineté du prince de Monaco me semble aussi respectable que le principe de la souveraineté de l'empereur d'Autriche; je ne ris pas plus de la république de Saint-Marin que de la république des États-Unis. La constitution d'un peuple no regarde que lui et son prince, qui tous deux sont dans la main de Dieu. Le principe d'intervention n'est respectable que lorsqu'il est respect également partout ; l'intervention n'est juste que lorsque un faible est menacé par un fort, qui met en question le droit et l'équilibre international. Les princes sont solidaires ; car on trouve toujours un plus fort que soi.
Or, il est une puissance qui ne cesse de mettre en question l'équilibre international par des incursions armées sur le territoire de l'Église catholique : cette puissance, c'est la révolution qui, grâce à l'incurie, la faiblesse, l'incapacité, l'aveuglement, la complicité des rois, a partout aujourd'hui ses soldats, sa police , ses orateurs , ses écrivains, ses apologistes et ses champions. La révolution est un État dans l'État; c'est donc contre elle que doivent
prend, afin d'éviter les vengeances et les représailles des vainqueurs du lendemain. Il faut donc que le sentiment d'attachement à la royauté' pontificale et de répulsion pour la révolution unitaire ait été bien vif dans les populations romaines.
porter les efforts de tous les princes qui ne désirent pas abdiquer en sa faveur, et ils ont le droit d'intervenir partout où elle intervient.
H en résulte que, môme en admettant le principe absolu de non-intervention, toute intervention est justifiée par celle de la révolution.
C'est là précisément le nœud de la question romaine, et je ne crois pas qu'il soit possible de le trancher en dehors de ces idées et de leurs conséquences , qui sont, — dans un délai que la France peut abréger comme elle veut, — la pleine restitution au Saint-Siège des provinces qui lui ont été violemment arrachées , la reconstitution du royaume des Deux-Siciles, l'autonomie donnée selon leurs vœux aux duchés et à la Vénétie.
Hors de là, point de repos pour l'Italie, point de confiance chez les catholiques , point de paix pour l'Europe monorchique , point de solution et point de salut pour l'Italie môme!
H y avait plusieurs mois déjà que l'invasion de l'État pontifical se préparait au grand jour, dans le royaume subalpin : les bureaux d'enrôlements garibaldiens fonctionnaient dans toutes les villes , de Venise à Messine ; les souscriptions se multipliaient en faveur des « futurs Mille de Rome » , si bien qu'au jour dit il se trouva plus de quinze mille envahisseurs ; enfin les chefs garibaldiens, depuis le commencement de Tannée 4 866 , émettaient à ciel ouvert des billets de banque pour la délivrance de
Rome , remboursables le jour de rentrée de Joseph Gari-
baldi au Capitole.
Le gouvernement italien fermait loyalement les yeux.
Le gouvernement français s'en rapportait à la loyauté
des déclarations italiennes.
Le gouvernement romain, averti de toutes parts, de l'intérieur et du dehors , échenillait patiemment Rome, en expulsant l'un après l'autre les agitateurs étrangers et en dépistant les trames souterraines des prétendus comités nationaux. Des malhabiles, tels que les députés italiens Zuzzi et Nicotera, et le mazzinien Vicovaro, eurent l'audace malheureuse de venir à Rome en personne pour préparer les voies à la conquête révolutionnaire. La police fit semblant de ne pas les reconnaître, de ne pas les voir; on les suivit pas à pas , et quand tous les fils de la conspiration furent dans les mains du gouvernement, on envoya quatre gendarmes et un brigadier chargés de reconduire ces messieurs jusqu'à la frontière.
Le Pape est trop généreux. Il fallait les mettre en pénitence jusqu'à résipiscence dans quelque ritiro du fort Saint- Ange. Quant aux unitaristes, dans leur intérêt et pour leur honneur, qu'ils n'envoient plus désormais pareils maladroits siéger au parlement subalpin 1
Le dimanche «9 septembre 1867, dans la soirée, le bruit se répandit à Rome que le village frontière des Grottes
San-Stefano venait d'être envahi par^une bande de quatre cents garibaldiens. C'étaient trois cent soixante de trop ; mais à Rome comme partout ailleurs les esprits vont vite; le chiffre des envalrTseurs s'était décuplé en chemin ; il y avait un petit zéro de trop. >
L'armée romaine, à cette nouvelle, partit d'un seul et même cri de joie.
L'ennemi I voici enfin l'ennemi 1 se disaient entre eux les zouaves , oubliant déjà leurs sept années de servitude militaire. Il n'y a pas de milieu , disait un glorieux blessé de 4S60 : c'est une revanche ou un second Gastelûdardo ; car ces messieurs des Grottes ne sont certainement qu'une avant-garde. Dans l'un et .l'autre cas, il y aura de la gloire pour nous!
La vérité était que, dans la matinée du 39, une bande de quarante hommes avait pénétré dans le village des Grottes ôan-Stefano , déjà fameux par la correction qu'en 4860 le colonel Pimodan, à la tôte de soixante gendarmes à cheval, y avait infligée à trois cents chemises rouges.
Les Grottes, petit village situé près du Tibre, à la pointe d'un triangle presque équilatéral , ayant pour base la voie Cassia, de Viterbe à Monte-Fiascone , n'avaient pour toute garnison que cinq gendarmes , dont trois furent faits prisonniers par la bande. >
Les garibaldiens paraissaient exténués de fatigue ; ils avaient dû marcher toute la nuit. Ils s'arrêtèrent dans une ferme qu'Us mirent aussitôt à contribution ; le fermier
leur donna à manger et surtout à boire, tant qu'ils en demandèrent et tant qu'il en eut; puis ils se jetèrent sur l'herbe et s'endormirent sous la garde de sentinelles.
Le village, dès l'entrée des garibaldiens, s'était hermé tiquement calfeutré; pas un visage dans les rues; la ter* reur était partout.
Dans l'après-midi, le chef de la bande, ayant aperçu dans la plaine un petit détachement pontifical qui accourait en toute hâte de Monte- Fiascone, s'empressa de déloger avec ses hommes , et de se jeter sur la route de Soriano, village des environs du lac de Bolsena , où ils firent leur entrée dans la nuit.
Dans la matinée, ils délivrèrent deux prisonniers poli* tiques , dont l'un se joignit à eux , désarmèrent les cinq gendarmes de Soriano et pillèrent le poste de gendarmené.
Le détachement pontifical , envoyé de Monte-Fiascone , entra dans les Grottes aux applaudissements de la population , prit quelque repos et se remit à la poursuite de la bande. À son approche , les garibaldiens abandonnèrent précipitamment Soriano et se dirigèrent du côté de Vallerano , d'où ils se réfugièrent dans les montagnes qui dominent le lac de Vico et que traverse la route de Rome à Viterbe.
Le 30 septembre, une autre bande, forte de deux cents hommes , envahissait la ville épiscopale d'Acquapendente, — la dernière de l'État pontifical du côté de la Toscane , assise sur un plateau élevé, au centra d'une langue de
terre montueuse qui fait saillie entre TOmbrie et la Toscane. Àcquapendente doit son nom aux nombreuses cascatfes dont elle est entourée. Des forêts de chênes couvrent les plateaux environnants et offrent un asile presque impénétrable. La ville compte trois mille deux cents habitants et est à environ cent quinze kilomètres au nord de Rome.
Laissons la parole à un témoin occulaire.
« Àcquapendente, 4 octobre
» Je vous envoie le récit de l'invasion de la ville d' Acquapendente par les hordes garibaldiennes, afin qu'il soit su et connu de tout le monde quels sont les promoteurs des désordres qui ont eu lieu sur les extrêmes confins du territoire ^ntifical, et comment les pacifiques populations sont d'abord victimes de ces invasions du dehors et ensuite odieusement calomniées comme prenant part à des troubles politiques qu'elles détestent et qu'elles ont en horreur.
» Bien que, dans la journée du 29 septembre, on eût eu connaissance qu'une bande de garibaldiens était entrée sur le territoire pontifical du côté des Grottes de San-Stefano, personne ne s'en inquiéta dans notre ville et, dès le lendemain matin, un grand nombre d'habitants se répandirent dans la campagne pour procéder à la vendange de leurs vignes. Le syndic lui-même s'en fut à la campagne avec toute sa famille. Monseigneur l'évéque avec son clergé
était retiré depuis quelques jours au couvent de Saint- François et y présidait la retraite ecclésiastique. Il n'y avait donc d'autre autorité que le gouverneur, le comte Marcelli, et une garnison de vingt-sept gendarmes, commandés par un lieutenant.
» Vers les deux heures après midi, on apprît que quelques bandes se dirigeaient sur Acquapendente. En effet, on ne tarda pas à entendre le son d'une trompette et à voir apparaître une troupe d'environ deux cents bandits armés. Toutes les boutiques se fermèrent et les habitants se retirèrent dans leurs maisons. Le commandant de la gendarmerie, trompé sur le degré de résistance qu'il pourrait rencontrer, ne crut pas devoir affronter à découvert cette horde de gens et se renferma dans la caserne avec ses hommes, afin de s'y défendre.
» A l'arrivée des garibaldiens, toutes les rues de la ville étaient désertes, à l'exception de quelques individus de la basse populace et de quelques curieux. Les chefs de la troupe étaient les frères Guarelli et un certain AngeloLeali et son fils, tous quatre émigrés d' Acquapendente, un nommé Tondi de Viterbe, Gagliani d'Orvieto et Salvatori de Caprarola. A ceux-ci se joignit un certain Barbieri, homme d'affaires des Leali, qui demeure chez nous par tolérance du gouvernement, mais qui n'est pas du pays.
» On demanda immédiatement l'évéque et le gonfalo-.
nier ; mais commeils ne se trouvaient ni l'un ni l'autreà leur
demeure, quelques chefs s'adressèrent au gouverneur et
lui intimèrent l'ordre ou d'obéir ou de se retirer. Legou-
verneur, après une digne et énergique protestation, se retira. Alors la bande se dirigea vers la caserne des gendarmes afin de les obliger à se rendre. Ces derniers firent feu d'une des fenêtres et renversèrent mort un des garibaldiens. Un grand nombre d'entre eux se mirent alors à fuir; mais le sus-nommé Barbieri parvint à les arrêter et à les ramener à l'assaut de la caserne. Les gendarmes ne voulaient pas céder ; mais, s'étant aperçus qu'une partie des garibaldiens était déjà montée éur le toit pour décou* vrir la maison et y mettre le feu, tandis que les autres enfonçaient les portes à coups de haches, ils cédèrent à la force majeure et abandonnèrent tout au pouvoir des envahisseurs, qui se mirent tout aussitôt à piller les armes, les effets et les vêtements des gendarmes, dont quelques-uiw se revêtirent.
» Cet exploit terminé, tous les chefs s'en furent, à l'exception de Salvatori et de Barbieri, qui, après avoir requis et pris des vivres, emmenèrent toute la bande bivouaquer hors delà ville.
» Le mardi matin, la municipalité se démit de ses fonctions afin de ne pas exposer la cité à de plus grands dangers. Mais afin que les envahisseurs eussent quelqu'un à qui ils pussent s'adresser pour les réquisitions qu'ils imposaient et qu'ils fussent moins tentés d'envahir et de saccager les maisons particulières, elle ne voulut pas abandonner le poste, attendant à chaque instant du secours de Viterbe, où elle avait secrètement fait savoir sa , position.
» Ils voulurent que le municipe ordonnât le désarmement des citoyens, mais ce dernier s'y refusa; ils demandèrent les clefs pour monter dans un appartement d'où l'on pouvait aisément renverser les armoiries pontificales qui sont à l'hôtel de la mairie. On leur répondit également par un refus. Ils rompirent les serrures et enfoncèrent les portes, afin de commettre ce nouveau délit ; mais le peuple qui se trouvait sur la place se retira aussitôt.
» Les caisses du gouvernement fureDt aussi enfoncées et vidées; heureusement il s'y trouvait peu de chose. Pour se compenser de leur maigre butin, les garibaldiens coururent au couvent des Franciscains, et y commirent des indignités et des sévices dignes d'eux et de leur criminelle entreprise.
» L'évêqueet ses prêtres avaient quitté le couvent durant la nuit précédente, et étaient retournés à leur demeure. Ils ne trouvèrent donc que quelques pauvres moines. Assaillis, maltraités, menacés du couteau, ces pauvres frères s'attendaient à chaque instant à être mis en pièces. Cnjura de les fusiller tous s'ils ne désignaient pas le lieu où ils tenaient cachée une grande quantité d'armes. Mais au lieu de fusils, les moines n'avaient que quelques écus qu'ils s'empressèrent de leur donner. La vue de ce pécule satisGt et calma momentanément les forcenés.
» Dieu sait à quels autres excès ils se fussent livrés, si le bruit ne se fût répandu de l'approche d'un détachement de troupes pontificales. A cette nouvelle, les braves n'eurent plus qu'un souci, celui de déguerpir en toute
316 LES SOLDATS Dti PAPB
hâte. C'était à qui se sauverait le plus vite du côté des forêts qui avoisinent Àcquapendente »
Le dernier d'entre eux n'était pas sorti de la ville que la population avait déjà rétabli le pouvoir pontifical, relevé le drapeau romain et l'écusson de Pie IX. — Le détachement pontifical, ayant trouvé Tordre rétabli, et ne trouvant pas trace de garibaldiens, retourna sur ses pas.
Le 30 septembre encore, le lieutenant Jacquemont, à la tête de trente-six zouaves, rencontre à Canino une centaine de garibaldiens qu'il culbute et met en fuite.
Sauveur Jacquemont n'est pas seulement un brave officier, c'est un lettré et un savant. Les lecteurs du Correspondant n'ont point perdu le souvenir de sa spirituelle collaboration. Un de mes grands plaisirs, à Rome, était d'aller courir les ruines en sa compagnie, — le palais des Césars, l'amphithéâtre Flavien, le forum; et comme on devisait, comme on archèologuaitl
Nous retrouverons le lieutenant Jacquemont sur le champ de bataille de Mentana.
Il semble que, dès le commencement de l'invasion, les bandes obéissent à une pensée, à une direction unique ; leur tactique consiste évidemment à harceler, à harasser la petite armée pontificale, pour avoir facilement raison d'elle, au moment voulu, en frappant un seul coup. — Il ne faudra rien moins que toute l'énergie, tout le dévoue-
I. Voilà ee que Joseph Garibaldi n'a pas eraint d'appeler, dans une de ses proclamations, la victoire d'Àcquapendente.
LES SOtDATS DU PAPE 317
ment et toute la valeur des volontaires catholiques pour déjouer les plans révolutionnaires.
Une bande de deux cents hommes, peut-être celle-là même qui s'était enfuie d'Acquapendente, — menace Valentano le 4 octobre, bourg situé sur la frontière de Toscane, au nord-ouest du lac de Bolsena.
Un sous-lieutenant des zouaves, Charles Burdo, se jette dans Yalentano avec trente hommes, s'y retranche à la hâte, et le défend avec succès contre les deux cents assaillants, qui s'enfuient en désordre, laissant sur le terrain plusieurs morts et une dizaine de blessés.
Est-il, je le demande, dans notre histoire militaire, beaucoup de traits aussi héroïques que celui de ce vaillant officier? Honneur aux trente braves de Yalentano I C'est ainsi que le régiment des zouaves préluda à cette victorieuse campagne 1
Le 4 octobre, cinquante garibaldiens, détachés d'uno grosse bande réunie au delà de la frontière, envahissaient le petit village de Cervara, où, profitant de l'épouvante des habitants, ils requirent des vivres et proclamèrent la dictature de Joseph Garibaldi.
Après avoir bien bu et bien mangé, la bande s'en alla sans payer et regagna la frontière.
A Torre-Alfina, à Monte-Alfino, à Pecorone, sur la frontière septentrionale de l'État romain, se concentraient de grosses bandes, qui semblaient n'httendre qu'un mot d'ordre pour marcher en avant.
Cinq cents garibaldiens venaient d'occuper Bagnorea,
ville épiscopale à l'est du lac de Bolsena, assise sur une colline escarpée et ceinte de murs. Bagnorea compte près de quatre mille habitants et est à environ quatre-vingts kilomètres au nord de Rome.
* Un détachement de cent vingt hommes avait été envoyé immédiatement en reconnaissance du côté de cette ville, aux approches de laquelle il se heurta contre la bande; un combat s'engagea, dans lequel les garibaldiens perdirent quinze des leurs. Ils rentrèrent alors dans Bagnorea, où ils se fortifièrent, et le détachement pontifical, emmenant ses blessés, se replia en bou ordre sur Moote-Fiascone, Dour demander des renforts.
Les renforts arrivèrent le soir même, et le lendemain, 5 octobre, la colonne d'attaque, commandée par le brave colonel Azzanesi, se mit en route vers sept heures du ma* tin, composée de zouaves et d'infanterie indigène, le premier corps sous les ordres du capitaine Le Gonidec de Traissan, le second sous les ordres du major Zanetti, — en tout trois cents hommes.
A onze heures, on arrivait en vue de Bagnorea, L'en» nemi garnissait les collines qui entourent la ville, et il avait fortifié d'une manière formidable le couvent de San- Francesco et les hauteurs de Poggio-Scio.
Les balles commencent à siffler au-dessus des assaillants; à mesure qu'ils avancent, les baltes se multiplient; le sang coule.
— En avant les zouaves! crie ,1e capitaine Le Gonidec! A la baïonnette!,..
Les chemises rouges sont bousculées, écrasées, mises en fuite; les positions sont emportées avec une {uria toute française, que semblent ressentir aussi les soldats indigènes.
Le premier, le lieutenant de Mirabal reçoit une balle au bras gauche; il bande sa blessure en s'aidant avec les dents, et il se rejette dans la mêlée. Noble et héroïque , enfant, qui avait déjà reçu le baptême du. feu à CastelOdardo et à Gorese!
Les garibaldiens se concentrent dans le couvent de §an- Francesco ; du clocher et des fenêtres, ils font pleuvoir sur les assaillants une effroyable grêle de projectiles. Les zouaves enfoncent les portes à coups de crosse de fusil, en même temps que le lieutenant de Mirabal, — un véritable colosse, — frappe à coups redoublés d'une hache prise au* garibaldiens. L'énorme porte cède enfin; on pénètre dans San-Francesco, la baïonnette en avant, Des garibaldiens, les uns se jettent à genoux, et demandent la vie; les autres se jettent par les fenêtres et tâchent de gagner la,
Ce que voyant, un zouave, dont le nom est à Versailles, dit en riant :
— Ces gens-là nous font un crime, de descendre de* CrowMl Mais il me semble qu'ils en descendent encore^ mieux que nous!
Bravoure et gaieté* dites, est-ce Français', cela? , - Mais le combat n'est pas fini. Trois cents garibaldiens se sont enfermés dans la ville et continuent le feu.
ville.
— A l'assaut! crient les zouaves.
— AlV assallot répondent les Romains.
Quelques volées de coups de canon leur font la voie; c'est toujours une éloquente avant-garde.
Les rues ont été barricadées par l'ennemi. On fait jouer encore le canon; puis les barricades sont emportées à la baïonnette, aux cris de vive Pie IX! Vive Rome! Vive le Pape Roi! Vive la France 1... caria patrie n'est pas oubliée dans l'ivresse du succès.
Quelques instants après, en effet, les garibaldiens s'enfuyaient en désordre de Bagnorea, abandonnant quarantedeux morts, quarante-trois blessés, plus de cent cinquante prisonniers, des chevaux, des armes et de nombreuses munitions.
Bagnorea fut la première victoire des soldats du pape; trois cents hommes en avaient battu plus de cinq cents, supérieurement armés et couverts par d'excellentes fortifications. — Belle et glorieuse victoire, qui eut un juste retentissement dans l'Europe entière, fut la revanche des volontaires indigènes, et influa de la manière la plus heureuse sur le moral de l'armée tout entière !
« Ma chère sœur, écrivait de Bagnorea, le 6 octobre, un jeune zouave pontifical, c'est avec joie que je t'annonce la belle victoire que nous venons de remporter sur les garibaldiens. Nous avons cherché une première fois à les repousser, mais nous n'étions que vinge zouaves, et nous avions à combattre trois cents chemises rouges. Le feu a duré une heure et demie; nous les avons charges à
la baïonnette et nous leur avons tué onze hommes; mais de nouvelles bandes nous ayant attaqués par derrière, nous avons été obligés de battre en retraite* Aucun de nous n'a été blessé : ce qui a étonné tout le moncîe. Deux de mes camarades et moi nous avons reçu des balles dans nos vêtements ; c'est la sainte Vierge qui nous a protégés.
» Trois jours après, le général de Courten est arrivé de Rome avec deux pièces de canon et vingt cavaliers. Nous sommes partis de Montefiascone à sept heures du matin. Notre petite armée était composée de cent soixante-dix zouaves et de cent cinquante Italiens de la ligne. A onze heures, nous apercevions l'ennemi sur les collines qui entourent la ville.
» Aussitôt, on nous donne Tordre d'attaquer. Nous nous avançons en tirailleurs, au pas gymnastique, à droite et à gauche. Les ennemis commencent à reculer et nous nous emparons de leurs positions.
» A peine arrivés sur la hauteur, nous sommes assaillis par une grêle de balles. Nous n'avions rien pour nous abriter, et l'ennemi se cachait derrière les arbres... Nous nous élançons en criant: Vive Pie IX! en avant les zOuaves, à la baïonnette! Nous mettons les chemises rouges en fuite et nous arrivons tous pêle-mêle dans les vignes, sous les remparts. Ne pouvant nous résister, les garibaldiens se réfugient dans un couvent et y transportent leurs blessés. Ils tirent sur nous du clocher et par les fe vitres, tellement que les balles faisaient tomber les
feuilles de vigne sur nos têtes et labouraient la terre sous nos pieds. <
» Nous enfonçons les portes avec les crosses de nos fusils. Notre lieutenant, quoique blessé au bras, tient une hache d'une main et frappe à coups redoublés. Nous pénétrons dans une chambre, la baïonnette en avant. L'ennemi épouvanté jette ses armes en criant ; Laissez-nous la vie, nous nous rendons. Dans notre fureur, nous voulions les tuer tous, malgré nos officiers qui nous disaient : t Ne leur faites pas de mal, ils sont à nous. » Dans ce couvent nous avons pris cinquante-six garibaldiens et plu* sieurs chefs.
« Cependant la ville était au pouvoir des ennemis; il fallait la prendre d'assaut. Le commandant fait pointer contre la porte une pièce de canon. Trois brèches sont ouvertes. L'ennemi épouvanté s'enfuit. La population se met à crier : Vive Pie IX! vivent les zouaves 1 On agite des mouchoirs blancs aux fenêtres et on court ouvrir les portes, en répétant le cri : Vive Pie IX! Je n'ai jamais vu une chose plus touchante que notre entrée dans la ville. Les habitants nous serraient dans leurs bras et nous appelaient leurs libérateurs. Les femmes pleuraient de joie et remerciaient la Madone. Pendant le combat, qui a duré plus de quatre heures, elles priaient et demandaient pour nous la victoire.
» Le bon Dieu les a écoutées, car les ennemis ont eu trente morts et cinquante blessés, nous leur avons fait cent trente prisonniers. De notre côté, nous n'av ons eu que
trois blessés; l'un d^'eux est mort à midi. H est bionheureux, je voudrais bien être à sa place ! Plusieurs de nos camarades ont eu Ièurs vêtements criblés de balles. Je Cassure que c'est vraiment miraculeux. Aussi nous sommesnous empressés de nous confessôr aujourd'hui et de faire une communion d'action de grâces, pour remercier Dieu de nous avoir protégés contre des ennemis si méchants et si nombreux. Ils étaient sept cents; nous n'étions que trois cent quarante, et ils occupaient des positions trèsfortes. Depuis huit jours, nous avons eu quatre combats, nous avons toujours battu l'ennemi, et nous n'avons eu qu'un mort et deux blessés.
» De tous côtés, les habitants du pays nous appellent pour que nous les défendions contre les chemises rouges... Si tu 3avais quels sacrilèges les garibaldiens ont commis dans Végtise du couvent des Bénédictins! Ils ont brisé les autels, foulé aux piéds les saintes reliques et percé les statues à coups de baïonnettes. Ils ont volé deux saints ciboires, saçcagé le séminaire et fait brûler les registres de la ville et les armes du Saint-Père. Le drapeau de VictoriEminanùel flottait à la place du drapëau pontifical...
» Adieu, ma chère sœur, je me recommande à tes prières. Je donnerai volontiers ma vie, car j'en ai fait le sacrifice bien des fois, et je crois qu'elle est bien peu de chose en ce monde. Il est probable que, si les puissances étrangères n'interviennent point, plusieurs d'entre nous cocuperont une place dans le ciel avant la fin de H nuée.
Oh ! que nous serons heureux de donner notre sang pour le Saint-Père et pour l'Église! »
« Vive Pie IX, pontife et roit écrivait un autre zouave, quelques jours après la victoire. A Bagnorea, les garibaldiens étaient de cinq à six cents; ils ont pris la fuite devant deux compagnies de zouaves et une compagnie de ligne, à peu près deux cent cinquante hommes: les tpon tificaux ont emporté Bagnorea d'assaut, à la baïonnette, et ont fait alors cent cinquante-trois prisonniers, qui sonmaintenant ici, sous notre garde, dans le fort de Saint- Ange. De notre côté, nous avons eu quatre blessés et un mort : parmi les blessés il y a mon sergent-major Guérin qui a été blessé légèrement, ce qui ne Ta pas empêché de se battre comme un lion tout le reste du combat; puis un Poitevin, le sous-lieutenant deMirabal, qui a reçu une balle assez dangereuse dans l'avant-bras gauche; mais il va bien mieux; les deux autres sont des Allemands, ainsi que celui qui est mort. »
a Nous avons eu plusieurs recontres avec les garibaldiens, écrivait un des combattants de Bagnorea ; inutile de vous dire que, tous, nous avons fait pleinement notre devoir et que nos armes ont toujours remporté le plus complet triomphe,
» Je me suis battu deux fois; la première à San-Lorenzino, au-dessus du lac de Bolsena; la seconde à Bagnorea. Je vous dirai quelques mots de ce dernier combat. La veille du Saint-Rosaire nous partîmes de Montefiascone. Nous étions en tout trois cents hommes : cinq gendarmes et
cent cinquante zouaves; les autres se composaient de soldats de ligne, de vingt-huit dragons et de deux pièces d'ar lillerie. À quatre milles avant d'arriver à Bagnorea, nous nous sommes divisés en deux colonnes d'attaque.
» Les zouaves prirent la route qui conduit d'Orvieto à Bagnorea; la troupe indigène, commandée par le colonel Azzanesi, sous les ordres du général de Gourten, celle de Monteûascone à Bagnorea. Les garibaldiens commirent la sottise de commencer le feu contre les zouaves sur les neuf heures et demie, à trois milles avant Bagnorea. Je me trouvai le premier à l'avant-garde et je tirai mon premier coup de fusil à cent cinquante mètres. Les balles sifflaient de tous les côtés autour de nous, mais inutilement; la Madone sainte nous couvrait de son manteau.
i Avant de partir et après être arrivé à Bagnorea, le capitaine Le Gonidec, avec nous tous, s'est alimenté du pain des forts; voilà le secret de notre valeur.
» Tandis que je visais un capitaine garibaldien, je reçus une balle entre le canon et la batterie de mon fusil qui m'était destinée à la poitrine, précisément à l'endroit où je porte la médaille de l'Immaculée. Conception, que l'auguste Pape et Roi, Pie IX, m'a donnée. Beaucoup de soldats français disent que c'est la première fois qu'ils ont vu une chose semblable.
» Les garibaldiens étaient environ sept cents; ils ont eu cinquante morts environ, beaucoup de blessés, centvingt prisonniers, parmi lesquels se trouvent cinq chefs.
Us ont perdu aussi leur drapeau, qui est semblable au dra-
peau piéraontais, mais avec ces mots : Vive Rome, capitale de V Italie, à bas le Pape roi, vive Garibaldi!
« Nous en eussions tué un beaucoup plus grand nombre, mais il faisait pitié de voir les prisonniers implorer leur grâce à genoux, les bras tendus, implorant la Madone qu'ils avaient tant blasphémée, nous embrassant les mains et criant qu'ils étaient de pauvres gens qu'on avait trompés.
» La ligne commença le feu un peu avant midi et se battit merveilleusement. Nous sommes entrés dans la ville vers les deux heures et demie au milieu des plus grandes acclamations. On n'entendait que le son des cloches, vive Pie IX, Pape et Roi I vivent les zouaves ! vive la troupe! Quelques instants après, le clergé et le peuple tout entier se réunissaient pour remercier le Dieu des armées et Celle qui obtint la victoire de Lépante.
» Je dis que la madone du Saint-Rosaire nous a protégés d'une manière miraculeuse. En effet, nos blessés ne sont qu'au nombre de six, y compris un officier de zouaves, et ils ne le sont que légèrement. Un grand nombre ont leurs habits percés par les balles, mais rien de plus. Un zouave, dont la poitrine a été traversée par une balle qui lui a rompu une côte et l'épine dorsale, a vécu néanmoins trois jours, jusqu'à ce qu'arrivât de Rome un confesseur hollandais. Peu d'heures après, il quittait cette terre do misère pour aller chanter éternellement le cantique de la victoire.
» Je ne vous dirai que deux mots des profanations commises par les « libérateurs de Rome » dans l'église do
Saint-François. 4° Ils jetèrent à terre le Pain des Anges, notre Seigneur bien-aimé; 2» ils rompirent le saint-ciboire, les calices, les patènes, déchirèrent les corporaux et les foulèrent aux pieds; 3° ils brisèrent les crucifix et les images des saints; enfin ils firent d'autres turpitudes que la plume se refuse à rapporter. Ne manquez pas de remercier Dieu de la victoire des papalins. Notre bon camarade qui est mort se trouve mieux que nous. Vive Marie! »
« Dans la matinée du 5 octobre, écrivait le correspondant d'un journal romain, arrivèrent les renforts attendus pour l'attaque de Bagnorea.
s On se mit sur-le-champ en marche contre les garibaldiens, qui s'étaient fortifiés dans le couvent de( San-Francesco, dans la Polare et Poggioscio, hauteurs situées au delà de la ville. A onze heures du matin s'est engagée l'affaire, qui a été des plus chaudes. Nos braves soldats, disposés en deux colonnes, l'une de zouaves et l'autre do troupes de ligne, surmontant tout obstacle, ont culbuté à la baïonnette les garibaldiens, et ils les ont délogés de leurs positions; ils en ont mis un grand nombre hors de combat.
» Les deux rues qui seules donnent accès à la ville étaient fermées par de fortes barricades. Les garibaldiens, derrière ces barricades, se sont ralliés, s'apprêtant à une nouvelle résistance; mais la deuxième compagnie de grenadiers a enlevé ces deux positions, débusquant leurs adversaires qui se sont enfuis dans la ville, ont fermé les portes et se sont établis dans les maisons environnantes pour y conti-
nuer la lutte. On a fait alors jouer l'artillerie, et après quelques coups de canon dirigés surtout, contre la porte de la ville, on a entendu des cris de Vive Pie IX ! et l'on a vu s'agiter plusieurs drapeaux blancs. Le feu a cessé immédiatement, et les portes ayant été ouvertes, des flots de peuple dans la joie sont venus au-devant des troupes qui ont occupé la ville, complètement évacuée par le reste des garibaldiens, qui ont pris la fuite dans la direction de la frontière.
» Ce fait est le plus grand éloge de nos troupes. Les soldats de toutes armes ont rivalisé de bravoure et d'énergie pendant la lutte, et d'humanité et de discipline après la victoire. Le combat a duré jusqu'à une heure trois quarts de l'après-midi. Les garibaldiens, forts de cinq cents hommes environ, ont eu soixante-dix morts et blessés, et de plus, cent dix des leurs sont restés au pouvoir de nos troupes. Nous avons eu cinq soldats et officiers blessés.
» La colonne de la ligne était sous les ordres de l'aide major Zanetti; la colonne des zouaves sous les ordres du capitaine Le Gonidec. Le colonel Azzanesi dirigeait l'attaque.
» Àcquapendente, ayant été abandonnée par nos troupes qui acccouraient à Bagnorea, a été réoccupée par quelques garibaldiens rassemblés à la frontière. Lorsqu'on en a eu avis, une colonne de gendarmes et de troupes de ligne est partie pour une reconnaissance sur ce point. Mais
les garibaldiens, après réquisition de vivres, ont quitté la ville avant l'arrivée de la troupe.
» Du côté de la Sabine, d'autres bandes de garibaldiens ont franchi la frontière comme nous l'avons dit dans notre numéro du 5. Après l'affaire de Moricone, ils se sont présentés dans le voisinage de Monte-Rotondo et de Palumbara.
» Le capitaine Celli, à la tête d'un détachement, s'est mis en mouvement pour les chasser. A six heures du matin, hier, il les a rejoints sous Monte-Libretti, et, après an court combat, il les a mis en fuite. Deux garibaldiens et un soi-disant capitaine Tenessini ont été pris. Dans cette bande se trouvait Menotti Garibaldi, qui s'est enfui à cheval à toute bride.
» Les garibaldiens, dans cette affaire, ont eu quelques blessés et des morts. On a pris des dispositions pour secourir les uns et ramasser les autres. »
— Pauvre diable 1 disait un des paysans romains chargés d'ensevelir les morts garibaldiens, en relevant le cadavre d'un jeune homme d'environ vingt-cinq ans; comme s'il n'aurait pas mieux fait de rester chez lui! Si au moins ça pouvait en donner l'idée aux autres ?
Les honorables Havin et Guéroult, à ce moment, eussent bien étonné ce brave paysan romain, en lui apprenant que ce jeune homme était mort pour le délivrer des sbires, des bourreaux et des vampires que voit seul heureusement, dans ses mauvais rêves, le bonhomme de Capreral
« Les bandes garibaldiennes, écrivait-on de Rome le 44
octobre, ont envahi une bonne partie des confins qui avoisinent la Toscane, et, dans cinq ou six endroits, il y a eu des engagements entre eux et les troupes pontificales. L'affaire la plus sérieuse a eu lieu à Bagnorea, dont s'étaient emparés cinq cents garibaldiens, et où ils s'étaient fortifiés, parfaitement munis d'armes et de munitions. On croit qu'ils étaient sous les ordres d'officiers détachés de l'armée régulière de l'itaiie. Le 4, un détachement de zouaves est allé en reconnaissance jusqu'à une petite distance de la localité, ou il a engagé courageusement la lutte avec une bande fort nombreuse. Après un combat de plusieurs heures, dans lequel ils firent perdre aux chemises rouges une quinzaine des leurs , les zouaves se retirèrent, en bon ordre, du côté de Montefiascone, où ils devaient être rejoints par un renfort envoyé de Viterbe.
» En effet,;le lendemain, la colonne, composée de trois cents hommes environ, parmi lesquels se trouvait un détachement de la ligne pontiGcale, se mit en marche de bonne heure et arriva devant Bagnorea. On procéda surle-champ à l'attaque, et l'on se mit à canonner un couvent de Franciscains et diverses hauteurs, un peu en avant du bourg où les garibaldiens s'étaient embusqués et fortifiés. Au bout de peu do temps, l'affaire ne marchant pas assez vite, les pontificaux se portèrent en avant, attaquèrent et emportèrent toutes les positions à la baïonnette.
» Les rouges, débusqués et poussés la baïonnette dans les reins, se retirèrent précipitamment dans la ville, dont ils fermèrent et barricadèrent les portes. Mais les habi-
tants de Bagnorea, qui entendaient demeurer fidèles au Souverain-Pontife, les ouvrirent ^d'eux-mêmes et accueillirent les zouaves avec joie et bonheur. Les garibaldiens fuirent alors de tous les côtés, et s'empressèrent de regagner les frontières, laissant entre les mains des soldats pontificaux cent dix des leurs, dont plusieurs furent arrêtés et livrés par les habitants eux-mêmes.
» Dans cette brillante affaire, qui fait le plus grand honneur au brave corps des zouaves et au détachement de la ligne qui y a pris part, les troupes du Pape n'ont eu aucun mort. Un officier, M. de Mirabal, a été blessé au bras gauche. Quatre simples soldats l'ont été également. »
« Le 4 octobre, m'écrivait-on de Rome, l'attaque de Bagnorea occupée par plus de cinq cents garibaldiens fut décidée. Le 5 au matin, la petite troupe pontificale forte de quatre centscinquante hommes et divisée en deux colonnes partit de Monteûascone et se mit en marche sur Bagnorea. La première colonne, commandée par le capitaine Le Gonidec de Traissan et composée de cent cinquante zouaves, se détacha de la seconde, commandée par le capitaine adjudant-major Zanetti, et marcha droit sur Bagnorea. Aux zouaves on avait donné l'os le plus dur à ronger; ils devaient s'emparer des hauteurs occupées par plus de trois cents garibaldiens, les repousser sur la ligne qui se préparait à les bien recevoir et de plus emporter d'assaut un couvent défendu par deux ou trois barricades.
» Après une demi-heure de marche, Pavant-garde, commandée par le lieutenant de Mirabal, fut saluée par un
feu de peloton des garibaldiens; dans cette décharge, une balle vint traverser le bras gauche de cet officier qui, n'écoutant que son courage, se fit bander sa blessure avec son mouchoir et ordonna à sa section de se déployer en tirailleurs. Les zouaves répondirent alors aux garibaldiens par un feu bien nourri. Bientôt la seconde section, commandée par le lieutenant Vyart, rejoignit l'avant-garde, puis vint la réserve sous les ordres du lieutenant Jacquemont.
» Le capitaine Le Gonidec commanda alors une charge à la baïonnette, qui fut exécutée avec un entrain remarquable. L'ennemi, débusqué de ses positions, se mit à battre en retraite en tirant toujours et en laissant derrière lui une quantité de morts et de blessés.
» Au bout d'une heure, nous arrivions au couvent sous le feu plongeant de l'ennemi sans perdre un seul homme. Les portes, brisées à coups de hache, furent bientôt enfoncées et les garibaldiens se rendirent au nombre de soixante et dix; parmi eux se trouvaient plusieurs chefs.
Les portes de la ville de Bagnorea entamées par le canon nous furent ouvertes par les habitants qui nous reçurent avec les témoignages de la plus vive reconnaissance.
» Nous fîmes en tout cent sept prisonniers et cinquantecinq garibaldieus furent tués ou blessés.
» Les garibaldiens, commandés par des officiers ou des soldats de l'armée régulière, sont d'infâmes misérables :
ils ont pillé les églises de Bagnorea et bu dans les vases sacrés. »
Citons encore ce fragment d'une intéressante correspondance, qui met admirablement en évidence le courage et la foi des volontaires pontificaux :
« Les troupes qui ont attaqué Bagnorea et l'ont si rapidement et si brillamment enlevée aux garibaldiens n'ont eu que six blessés. Beaucoup parmi les zouaves ont eu leurs habits lacérés, percés par les balles, sans qu'il en résultât la moindre blessure pour eux. L'un d'eux cependant fut frappé à mort ; il eut la poitrine entr'ouverte, une côte et ' l'épine dorsale brisées. Le malheureux, ou plutôt le fortuné, aurait dû rendre le dernier soupir au bout de quelques heures. Il vécut cependant trois jours.
» L'excellent et admirable aumônier des zouaves, qui se trouvait à Rome, s'empressa, à la nouvelle de l'affaire sanglante de Bagnorea, de partir, emmenant avec lui un Hollandais, Père de la compagnie de Jésus. Arrivé à Viterbe, on lui apprit que le blessé mortellement avait expiré depuis la veille, et on lui conseilla, au lieu d'aller à Bagnorea, de se rendre à Valentano, où se trouvait un détachement de zouaves susceptible de marcher à chaque instant à l'ennemi.
» Les deux bons aumôniers se mirent donc en route, mais, par une inspiration venue à l'un et à l'autre en môme temps, au lieu de se diriger vers Valentano, ils furent à Bagnorea. Ils n'étaient pas encore descendus de voiture qu'on leur dit que le blessé n'était pas mort et qu'il attendait, avec grande impatience, leur arrivée. On comprend l'empressement qu'ils mirent à se rendre près du
cher blessé. Ils le trouvèrent dans l'état le plus pitoyable, mais heureux et coûtent.
» Le R. P. jésuite confessa le malade, en sa langue maternelle, et lui administra tous les secours de la religion. Quelques heures après, le jeune Hollandais, comme s'il n'eût attendu que la bénédiction du prêtre pour quitter la terre et s'envoler vers une vie meilleure, remit son âme entre les mains de son Créateur, avec une joie, un contentement, disons- le, avec un transport de bonheur de donner sa vie pour l'Église, à tirer les larmes de tous les yeux des assistants, et à exciter une sainte envie dans le cœur de tous les camarades qui l'entouraient.
» De Bagnorea, les deux aumôniers, après avoir confessé le détachement de zouaves qui s'y trouvait, se rendirent à Valentano, où était campée une autre compagnie de zouaves, qui attendait, avec impatience, quelques canons de Civita-Vecchia, afin d'enlever la forte position de Farnèse où les garibaldiens s'étaient retranchés et fortifiés. A la vue des deux honorables ecclésiastiques, des evvival s'élevèrent de tous côtés dans les rangs, a Vivent nos aumôniers 1 Voilà qui vaut mieux que tous les canons t... nous pouvons marcher hardiment à l'ennemi maintenant! » entendait-on dire de tous côtés. C'est à peine si les aumôniers avaient pu trouver un lieu pour s'établir convenablement, que les zouaves les entouraient par douzaines afin d'accuser leurs fautes et d'en recevoir l'absolution.
» Mais, au bout de quelques instants, on entendît sonner
le départ pour marcher contre une bande de garibaldiens qui se montrait dans le voisinage, « Allons, partez vite, leur dit l'excellent abbé Daniel; je vais vous suivre aussi loin que je le pourrai, et, durant la route, nous ferons notre besogne. » On part, en effet, en trois petites colonnes, l'aumônier se tenant aux rangs de la dernière, et nos bons volontaires, ralentissant un peu le pas, se tenaient l'un après l'autre auprès de l'aumônier, qui les confessait et les absolvait au nom de Jésus-Christ. Tout cela se faisait en marchant et aussi régulièrement que possible.
» Mais, voici que tout à coup la charge sonne et qu'on entend, aux premier rangs, des coups de fusil. Il restait encore une douzaine de zouaves qui n'avaient pu avoir leur tour près du prêtre. — ftfettez-vous à genoux, leur dit l'aumônier, faites un acte de contrition et je vais vous donner l'absolution à tous. Ces braves no s'étaient pas encore relevés que l'aumônier était à la seconde colonne à exercer son saint ministère. De là, il passe, en courant, à la première, qui était directement engagée avec les garibaldiens. Les dernier rangs rejoignirent bientôt et se mirent en ligne; mais le combat dura peu. Les chemises rouges se replièrent et se retirèrent sur Ischia. Les zouaves, de leur côté, rentrèrent à Valentano.
» Depuis le matin, la pluie n'avait cessé de tomber par torrents, et nos braves volontaires rentrèrent, trompés jusqu'aux os, et ce qui est le plus pénible, sans avoir d'autre linge et d'autres vêtements pour changer. Les troupes pontificales sont soumises, en ce moment, à de
rudes fatigues et à de pénibles privations, se trouvant dans des contrées à peu près dénuées de tout. Il serait digne de la générosité des catholiques de leur venir en aide par quelques secours pécuniaires et en nature, afin d'alléger, autant que possible, le généreux sacrifice auquel ils se soumettent de si grand cœur, pour la défense et le salut de la cause commune à toutes les âmes honnêtes, la cause de TÉglise et de la religion. »
«( L'infanterie romaine, écrivait un des combattants du 5 octobre, s'est admirablement conduite à la prise de Bagnorea, et a enlevé tous les obstacles et les positions ennemies avec une promptitude merveilleuse. La reconnaissance des catholiques doit donc être égale pour tous et confondre, dans un même sentiment d'affection et de reconnaissance, tous les soldats pontificaux sans distinction aucune; car tous sont également intrépides, également dévoués au Saint-Père, également résolus à donner leur vie pour la défénse de la Papauté et de l'Église. »
Le 6 octobre, le général de Gourten, commandant la première subdivision militaire, adressait à ses troupes Tordre du jour qui suit :
« Officiers, sous-officiers et soldats !
» Le fait d'armes d'hier a fourni un témoignage éclatant de la valeur et du dévouement dont tous les corps engagés dans cette affaire ont donné des preuves. Après une lutte de trois heures, vous avez délivré Bagnorea des bandes garibaldiennes qui l'opprimaient depuis plusieurs jours.
» Votre cri, au moment de l'action, était vive Pie IX !
et c'est avec^même cri glorieux que la population de Bagnorea vous a accueillis dans un transport de joie. Le Saint-Père, notre vénéré souverain, a daigné manifester sa satisfaction de votre brillante conduite en donnant sa bénédiction aux chefs et à toute la troupe. Officiers, sous-officiers et soldats, je suis content de vous tous, et je suis heureux de vous commander
Le 8 octobre, le général Zappi, commandant la deuxième subdivision militaire, coramuniquait'en ces termes à son corps d'armée l'ordre du jour du général de Courten :
» Soldats de la seconde subdivision, je me fais un devoir de vous communiquer l'ordre du jour émané du commandant de la première subdivision militaire à la suite des brillants combats de Bagnorea. Je sais déjà quelle impression vous éprouverez à la lecture de ce beau fait d'armes. Eh . bien ! camarades, j'espère que vous aurez aussi un rôle glorieux à remplir dans les circonstances actuelles. Avec des troupes animées, comme vous l'êtes, de sentiments d'honneur, de fidélité, du désir de remplir leur devoir, votre commandant ne doit plus hésiter à vous le dire. »
Dans la soirée du 40 octobre, cent quinze des garibaldiens faits prisonniers à Bagnorea furent amenés à Rome et conduits au fort Saint-Ange. De ce nombre, seize seulement étaient des émigrés romains. — Voilà ceux que la presse révolutionnaire d'Italie et la presse italienne de France s'obstinaient à qualifier d'insurgés. .
Avant de poursuivre le récit de la glorieuse campagne de 4867, je demande la permission de consacrer quelques lignes à l'officier pontifical qui eut Phonneur d'y recevoir la première blessure, — le baron Victor de Vigier de Mirabal.
Tous les renseignements contenus dans ce chapitre sont empruntés à l'intéressant travail d'un homme de cœur, d'esprit et de foi, le Révérend Père Rigaud, directeur du grand séminaire de Poitiers, auteur de savants et émouvants ouvrages sur Rome et Jérusalem.
Ce travail porte pour titre : Hier et Aujourd'hui.
« Nous étions dernièrement à Paris, dit le pieux écrivain, au sein d'une famille poitevine, naguère encore florissante, éprouvée maintenant par de cruels revers de fortune, mais conservant dans l'adversité les principes religieux qui élèvent l'âme et la consolent, en lui donnant des espérances meilleures que celles de la terre. Des biens de ce monde, cette famille ne possède plus guère que deux choses : son vieil honneur chevaleresque et son livre généalogique. Nous avons feuilleté ce livre illustré par les plus grands noms de la vieille France, et nous y avons trouvé la pièce suivante ^ui rious a paru intéressante à divers
points de vue. C'est un testament portant la date de 1335, conservé dans son intégrité, et dont le style seulement a été rajeuni.
a Testament de très-noble et très*puissant homme Bau- • douin de Vigier de Mirabal, chevalier seigneur de Yigier , » deBonfort et autres châteaux. Sachent tous que j'ai écrit » mon testament de ma propre main, et que j'en ai donné » un exemplaire à chacun de mes enfants, afin que, par » une certaine émulation, ils servent mieux le Roiotla reli- »gion.On m'a imprimé le sceau de la Sainte Trinité, et je » veux mourir dans l'Église catholique, comme je l'ai pro- » mis et le promirent mes aïeux, qui, depuis le baptême du » grand Clovis, suivirent et protégèrent la religion, non » seulement en défendant les Gaules sous Charles Martel, » mais en triomphant de l'Asie et de l'Afrique sous nos rois » qui, ayant passé la mer, abattirent les Sarrasins par de » grandes et innombrables victoires.
» Je donne à Roger, mon fils aîné, la baronnie de Vigier » en entier, et, de plus, toûs les biens que je possède sur » les confins de la Belgique. — A Robert, mon second fils, » je donne le château deRonfort, en entier, avec tous les » biens que j'ai à la gauche de la Loire, et à Charles, mon » troisième fils, le château de Saint-Martin, avec les biens qui » sont à la droite de la Loire. Mais si Roger ne suivait pas » notre roi Philippe de Valois au royaume de Jérusalem, » pour quelque raison que ce soit, de maladie ou de mort, » je donne la baronnie à Robert, à la même condition," et je » lui substitue pareillement Charles, voulant que les ba-
» rons de Vigier se dévoueront à la croix et aux lys dans » la suite comme auparavant.
» Allez donc, chers fils, à travers les mers, chercher les r » traits et les ennemis; suivez votre magnanime géné- » ral, et n'ayez point honte de verser le sang humain ; car » vous portez une guerre sacrée. Mais je n'ai pas employé » l'expre9sion qui convient : non, vous ne portez pas, vous » repoussez la guerre. Originaires d'Asie, les Sarrasins, » après avoir soumis l'Afrique et l'Espagne, semant le » ravage dans la France avec des armées de barbares fé- » roces, parvinrent jusqu'à ce fleuve (la Loire), et quoique » entièrement écrasés près de Tours et en d'autres enî » droits, battus par terre et par mer, ils occupent encore » les Espagnes, d'où, après avoir levé de nouvelles ar- » mées, ils reviendront de nouveau nous attaquer à l'im- • proviste. Car il est notoire à tous que les Sarrasins, par » un orgueil affreux, se destinent à l'empire de l'univers. » Il ne s'agit donc pas de savoir si vous aurez la paix ou » la guerre, mais si vous aimez mieux porter ce fléau chez » vos ennemis que de l'admettre chez vous, où vos pères » furent réduits à combattre pour leurs autels et pour » leurs foyers.
» Vous devez, mes chers fils, être encore poussés par » un motif d'émulation, vu que dans nos armes il nous a » été accordé des lys comme symbole de fidélité, avec » cette inscription ; nusquam lUiis de fuit. Et assurément » vdus manqueriez aux lys, si vous ne suiviez pas notre » roi à la guerre d'outre- mer. Mon frère, Robert de Vi-
» gier, chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, » vous y conduira ; je vous y conduirais moi-môme, mes » chers fils; mais vous savez que je suis hors d'état de » servir, depuis que je fus percé de traits à Cassel, lors- » que j'arrachai mon père, environné par l'armée des » Belges et blessé à mort. Je veux que mon corps soit » porté dans l'église de Vigier, près du corps de mon » père Herbert de Vigier , en son vivant chevalier, » baron de Vigier, où tous mes aïeux paternels, chevaliers » et barons de Vigier, depuis l'abjuration des idoles, ont » été inhumés, excepté Guyon, quartafeul depuis mon » père, qui mourut en Asie, consumé par la fièvre, pen- » dant le siège de Damas, sous Louis le Jeune. Je veux
» être enterré avec le luminaire, les cérémonies et prières » accoutumés, tant avant qu'après la sépulture. Et je » munis le présent testament de mon seing.
» Baudouin.
•Au château de Saint-Martin, le 1er juin de l'an 1335.»
Deux choses nous paraissent surtout dignes de remarque dans ce testament ; d'abord l'idée politique si nettement exprimée à propos des expéditions d'outre-mer. On sait que les historiens révolutionnaires, et par conséquent hostiles à la vieille France catholique, n'ont vu dans les croisades que le résultat du fanatisme religieux,
et dans les chevaliers que des pourfendeurs grossiers et d'ignorants coureurs de prouesses et d'aventures guerrières. La pièce que nous venons de citer prouve le contraire. Indépendamment des motifs religieux qu'elle formule avec tant de noblesse, elle présente des idées politiques de l'ordre le plus élevé : c'est la Franco, c'est la chrétienté tout entière qu'il s'agit de sauver de la barbarie, en attaquant chez lui un ennemi aussi ambitieux que redoutable. Les principales considérations invoquées par les historiens catholiques pour venger l'honneur des croisades, sont indiquées d'une manière très-explicite dans le testament du vieux chevalier du xive siècle. La seconde chose qui nous a frappé dans ce document, c'est le dévouement à la cause de Dieu et de l'Église, dévouement manifesté énergiquement par le tribut volontaire du sang. Le chevalier Baudouin compte des croisés parmi ses ancêtres ; il veut que cette tradition se perpétue dans sa famille, que les barons de Vigier se dévouent à la croix dans la suite comme auparavant; c'est pourquoi il impose solidairement à ses fils l'obligation de s'enrôler dans la guerre sainte. Le projet de croisade do Philippe de Valois n'ayant point eu de suite, la dernière volonté de Baudouin de Vigier ne fut point exécutée alors; mais elle Ta été de nos jours par l'un de ses descendans après un laps de cinq cents ans. Nous parlons d'événements contemporains: oui, nous avons sous les yeux une véritable croisade; seulement, l'ennemi et le théâtre de la guerre ont change'. Ce n'est plus l'Islamisme qu'il s'agit de combattre, mais la
révolution ; ce n'est plus Jérusalem qui est l'objet de la lutte, mais Rome.
Cette croisade , la plus sainte de toutes, a commencé en 1860. A cette époque, fut réalisé le vœu magnanime exprimé dans le testament ci-dessus. Le baron Victor de Vigier de Mirabàl, à peine âgé de 46 ans, s'engagea au service du Saint-Père, et, depuis sept ans, son dévouement ne s'est pas démenti. Soldat de CastelGdardo et de Bagnorea, où il vient de recevoir une glorieuse blessure, il a vaillamment fait son devoir. Le jeune croisé du xix° siècle va prendre lui-môme la parole, dans deux lettres destinées aux intimes communications de la famille et de l'amitié.
On y verra fidèlement suivie la tradition des ancêtres, et la réalisation de cette maxime : noblesse oblige. Nous croyons inutile de dire que ce même hommage doit être rendu à la plupart de ses compagnons d'armes.
« Le 49 août 4860, je me séparai de ma famille pour aller m'enrôler dans l'armée pontificale, commandée par le général Lamoricière. Je partis de Paris pour me rendre à Marseille, où j'arrivai le 20 à six heures du soir, en compagnie de quelques jeunes gens, parmi lesquels se . trouvaient MM. de Sapinaud, fils du général de Sapinaud, qui s'est immortalisé dans les guerres de la Vendée, du Fougerays, de Touchebœuf, Ménard, Wyart, qui allaient également s'engager à Rome.
» Je m'embarquai le même jour, à dix heures du soir, pour Civita-Vecchia. Sur le paquebot, je fis connaissance
avec MM. le comte de Lorges et le marquis de Carrière. Le premier devait entrer dans les guides, le second dans le bataillon franco- belge, dont je devais moi-même faire partie. Je débarquai à Civita- Vecchia le 22 août à dix heures du matin. Nous fîmes la plus charmante et la plus heureuse traversée ; la Méditerranée, si houleuse d'habitude, surtout près des côtes, était calme et tranquille, et semblait favoriser notre voyage. Je partis de Civita- Vecchia le môme jour, à quatre heures, pour Rome, où j'arrivai par le chemin de fer, à sept heures du soir. Je me rendis, avec mes compagnons de voyage, à l'hôtel de la Minerve, où nous restâmes deux jours à faire nos préparatifs. Les grands événements auxquels nous allions prendre part, cette fraternité croissant de jour en jour , et qui nous unissait tous dans une môme pensée et dans un môme désir, ces préparatifs guerriers, ces voyages rapides que nous faisions depuis notre départ de France, l'aspect de Rome, la bénédiction du Saint-Père, il y avait dans tout cela quelque chose de solennel.
» Nous signâmes tous notre engagement le 25, et nous fûmes immédiatement casernés; puis nous partîmes pour Terni, où nous devions ôtre incorporés dans le bataillon franco-belge. Nous arrivâmes en vue du camp le 34 août, après trois jours de marche forcée; prélude agréable de ce que nous devions faire plus tard ; mais nous étions si contents, si joyeux, que nous n'y faisions pas attention. Nous fûmes reçus, en arrivant au camp, par le commandant de Becdelièvre, qui nous adressa quelques paroles de
bienveillance et de félicitation ; et nous fûmes aussitôt répartis dans les trois compagnies qui formaient alors le bataillon connu sous le nom de franco-belge (zouaves pontificaux).
Après quelques semaines de campement, pendant les-
quelles nous faisions l'exercice deux fois par jour, notre bataillon reçut Tordre de lever le camp; nous nous dirigeâmes vers Ancône, pour faire notre jonction avec le général Lamoricière. Nous arrivâmes à Loreto le 27 septembre, après des marches forcées, des privations de toute nature. Plusieurs furent obligés de rester en route, ne pouvant faire les quinze ou dix-huit lieues que nous faisions chaque jour. Nous campâmes aussitôt sur Tordre de notre commandant ; les guides qui étaient à cheval et se trouvaient en avant, vinrent alors nous avertir que l'ennemi n'était campé qu'à quelques milles de nous. Notre commandant de Becdelièvre nous fit, sur le soir, une courte allocution, nous disant que, le lendemain, on en viendrait aux mains, que cela chaufferait dur. a Faites » comme moi, mes amis, réglez vos papiers, de manière à » être en état de bien recevoir l'ennemi. »
« Le lendemain, en effet, nous levâmes le camp vers huit heures du matin, et notre petite colonne se mit en marche dans Tordre suivant : le régiment italien formait l'avant-garde; le bataillon franco-belge était au centre; les deux régiments autrichiens, avec les dragons et l'artillerie, formaient l'arrière- garde.
> Après deux ou trois heures de marche, les premiers
coups de fusil se firent entendre ; les Italiens qui formaient Pavant-garde avec les carabiniers à pied, se déployèrent alors en tirailleurs et disparurent à notre regard. Notre commandant nous fit traverser la rivière : arrivés sur l'autre rive, nous nous divisâmes en pelotons, et nous répondîmes au feu de l'ennemi par des décharges bien nourries. L'ennemi occupait une éminence d'où il pouvait nous mitrailler à l'aise ; il était urgent de s'en emparer. Le brave général de Pimodan était à notre tête ; nous étions tous, officiers et soldats, prêts à mourir. Nous criâmes tous dans un même élan de suprême volonté : « A la baïonnette! »
» Et notre petit bataillon franco-belge, avec les carabiniers, se précipita en avant. La charge fut magnifique d'enthousiasme: les ennemis surpris et déconcertés lâchèrent pied, nous laissant .quelques prisonniers, et nous restâmes maîtres de la position qu'ils occupaient ; mais quelle ne fut pas notre surprise, de reconnaître des soldats piémontais, au lieu de garibaldiens que nous croyions combattre !
» Nous vîmes alors que nous étions trahis et perdus, car l'armée piémontaise, qui se déroulait à nos regards, était formidable; nous allions être écrasés sous le nombre inévitablement.
» Le général de Pimodan, et notre commandant de Becdelièvre étaient restés à notre tête et nous avaient donné l'exemple. Le général de Pimodan nous complimenta sur notre premier succès, et sur la charge que n(
d'exécuter avec tant de vigueur. Comme il nous parlait encore, nous encourageant à nous conduire en braves et à ne pas abandonner la position que nous avions conquise,
une balle vint le frapper à la joue gauche et lui fracassa la mâchoire; il continua néanmoins à nous parler, comme s'il n'eût pas été blessé, surmontant sa douleur avec une énergie extraordinaire. Nous nous déployâmes en tirailleurs, profitant de tous les accidents de terrain ; tantôt couchés, tantôt à genoux, nous faisions feu dans toutes les positions. Quoique peu habitués, en général, à bien calculer les distances, et à proportionner l'élévation de notre tir, cependant visant toujours sur les forces massées des Piémontais, nous leur faisions éprouver de grandes pertes, et notre feu était si bien nourri qu'ils n'osèrent pas avancer : après une heure de combat, notre intrépide général, le marquis do Pimodan, qui était toujours resté à cheval, à notre tête et sous le feu de l'ennemi, reçut une balle dans le flanc droit... Cette seconde blessure était mortelle; notre valeureux chef tomba à la renverse. Plusieurs de nos camarades des plus près se précipitèrent pour le relever, et pour l'emporter loin du combat, malgré sa résistance, car il ne voulait pas abandonner le champ de bataille. — On l'emporta dans une maison qui se trouvait dans la plaine.
» Mo trouvant sur le passage, je me rapprochai pour voir une dernière fois mon brave et infortuné général ; il paraissait souffrir beaucoup, mais on voyait qu'il se faisait violence pour surmonter sa douleur, et nous donner
l'exemple. Une soif brûlante le dévorait et augmentait encore ses souffrances, et je crus entendre qu'il demandait à boire. Je courus aussitôt à la rivière, qui était proche ; je remplis mon bidon, et je revins en hâte vers le pauvre blessé. Je le lui présentai ; il le pressa avec ses lèvres brûlantes, puis il but à longs traits. Un peu calmé par la fraîcheur de l'eau, il nous prit les mains en signe de reconnaissance, en disant: « Laissez-moi! laissez-moi, mes amis, mourir sur le champ de bataille, et retournez à votre poste faire votre devoir. » Belles et sublimes paroles, qui nous firent tressaillir jusqu'au fond du cœur! Nous ne nous rendîmes pas au désir de notre héroïque général ; ceux qui le portaient le déposèrent dans la petite maison, et je retournai à mon poste, plus que jamais déterminé à mourir et à vendre chèrement ma vie. Mais notre pauvre bataillon était bien décimé. Il fit des prodiges de valeur, mais tant de dévouement et de faits héroïques devaient être inutiles. Nous avions presque épuisé toutes nos cartouches, comment résister aux forces de l'ennemi, qui grossissait tou- . jours? Nous allions tous périr... Il y avait bien des heures que nous défendions la position contre plus de huit mille Piémontais déployés en bataille; n'étant pas soutenus, exposés également aux balles de nos Italiens, qui avaient perdu la tête, et tiraient au hasard, notre mort était imminente.
» Mais Notre-Dame de Lorette veillait sur nous ; assez de sang avait été répandu. Dieu avait agréé le sacrifice, de nobles victimes avaient été frappées, et l'héroïsme et le
dévouement s'étaient donné la main pour immortaliser cette journée du \ 8 septembre, qui vivra autant que le monde. Nous restions soixante debout, il faut que la sainte Vierge nous ait couverts de son égide !..✓ Elle a voulu nous conserver, pour que nous puissions redire à la France catholique le triomphe de ses enfants, morts martyrs de leur foi et de leur dévouement.
» Le général de Laraoricière, qui avait tout vu, accourut alors, au galop de son cheval, suivi de son aide de camp, M. de Lorgeril, et de deux guides. Il prononça quelques mots que je ne pus entendre ; puis il précipita sa course furieuse vers Ancône, où il put pénétrer, quoique poursuivi par un détachement de lanciers, que les Piémontais avaient lâché contre lui pour le prendre. Notre illustre général ne dut son salut qu'à son énergie et à la vitesse de son cheval. Comme toujours, il n'avait pas craint d'exposer sa vie, en venant se placer au front de notre bataillon, sous les balles et la mitraille piémontaises.
» Le général Lamoricière avait ordonné la retraite. Nous nous repliâmes alors sur Loreto. Les Allemands vinrent se placer à notre gauche, et nous protégèrent. Arrivés à Loreto, nous voulûmes résister encore,... mais réduits à un si petit nombre, que faire contre une armée qui s'avançait vers nous?... Nous fûmes ^obligés de nous rendre; nos chefs nous y encouragèrent, et nous capitulâmes. On rendit hommage à notre courage en n'exigeant de nous aucune condition et en nous rendant les honneurs militaires. Nous
allâmes déposer nos armes à Recanati, petit port situé à
une iii'ue de Loreto. Nous restâmes prisonniers pendant huit jours. Nous partîmes ensuite sous l'escorte d'un bataillon du 40e de ligne. Nous traversâmes Macéra ta, Pérouse, Foligno, Spolète. Après neuf jours de marche, le chemin de fer nous conduisit jusqu'à Livourne, où nous nous embarquâmes pour Gènes, où nous arrivâmes après douze heures de traversée. L'ambassadeur français nous fit venir à Turin, où il nous donna des feuilles de route pour la France. »
Rendu à la liberté, M. de Mirabal vint passer un mois, à Paris, au sein de sa famille, puis il s'empressa de retourner à Rome, pour la réorganisation des zouaves pontificaux. Depuis lors, il n*a pas revu la France. Fidèle à son poste, uni de cœur à ses compagnons d'armes, il a monté avec eux, autour du trône pontifical, cette garde d'honneur qui dure depuis sept ans. Élevé naguère au grade de sous- lieutenant, pour ses bons et loyaux services, M. de Mirabal a eu la gloire de verser le premier son sang pour la cause du Saint-Père, dans la magnifique campagne qui vient de s'ouvrir, et qui sera Tune des admirations de la postérité. Il va prendre lui -môme la parole pour raconter ce nouvel exploit, avec une modestie et une convenance de ton qui ne lui font pas moins d'honneur que son courage. Voici la lettre qu'il écrivait le 9 du courant à son père, le comte de Vigier de Mirabal.
« Viterbe, le 9 octobre 1867.
» Cher père,
» Le 5 octobre, nous avons livré bataille aux garibaldiens qui occupaient la ville de Bagnorea, au nombre de plus de cinq cents. La première balle a été pour moi ; mais la Providence me protégeait; j'ai eu l'avant-bras gauche traversé juste entre les deux os. Vous voyez, mon cher père, que ma blessure est tout à fait sans gravité. Avec l'aide de Dieu, j'ai pu continuer à me battre encore deux heures et demie, après avoir bandé mon bras avec mon mouchoir, et accomplir jusqu'à la fin mon devoir de soldat 4.
1. Ce même sang qui vient de couler pour la croix à Bagnorea, avait coulé pour les lys à la journée du 10 août 1793. Le grand-père de M. Victor de Mirabal, surnommé le beau comte, était l'un des gentilshommes de la cour de Louis XVI, et il fut massacré dans les Tuileries par les révolutionnaires, pendant qu'il leur tenait tête pour protéger la fuite du Roi. Quelque temps avant l'émeute, Louis XVI avait lui-môme désarmé ses gentilshommes, espérant apaiser par là les fureurs populaires. 11 n'en fut rien et bientôt la multitude se précipita dans le palais, massacrant et brisant tout sur son passage. Doué d'une force prodigieuse, le comte de Mirabal appuya son épaule contre une porte qui communiquait aux appartements royaux, et il soutint pendant quelque temps l'effort des émeutiers. Bientôt la porte fut brisée, et le comte désarmé se trouva en face de la féroce populace. Un historien le compare au lutteur antique, combattant à force de poings, tête et poitrine découvertes. Il tomba écrasé sous le nombre, et sa tête fut promenée au bout d'une pique, dans les rues de Paris.
» Nous avons pris toutes les positions occupées par les garibaldiens, et après les ayoir mis en fuite, nous sommes entrés dans la ville au milieu des acclamations des habitants, enivrés de bonheur d'être délivrés de cette canaille, qui a commis dans la ville toutes sortes d'horreurs.
» Le ciel était avec nous, car nous n'avons eu parmi les zouaves que trois blessés, dont un est mort; la ligne a eu deux blessés; en tout quatre blessés et un mort. C'est miraculeux, car la résistance a été plus vive qu'on n'aurait pu l'attendre de bandits indisciplinés. Notre étonnement a cessé quand nous avons vu parmi les prisonniers que nous avons pris, au nombre de quatre-vingts à peu près, une quantité de déserteurs piémontais. Leurs pertes ont été considérables, tant morts que blessés; au moins cent quarante connus, et on en apporte continuellement qui ont été trouvés dans la campagne. Bref, nous avons donné une leçon dont ceux qui y assistaient se souviendront.
» Le pays est parfaitement tranquille du côté de Viterbe, et des colonnes ont été envoyées pour surveiller activement la frontière. — Règle générale, cher père : ne faites aucune attention aux fables des journaux de la révolution.
» Tout le monde me témoigne ici la plus vive sympathie. J'ai reçu plusieurs fois la visite du général, et celle de3 autorités de la ville. Je ne me trouve réellement pas à plaindre. Du reste, en admettant qu'il fût arrivé pis, quelle consolation n'auriez-vous pas eue, au milieu de
votre douleur, d'apprendre que j'avais rempli bravement mon devoir! Que Ton se bat bien quand on se bat pour une cause sainte ! C'est ce qui fait notre force.
» Un jour après ma blessure, je suis revenu à Viterbe, où je savais devoir être admirablement soigné. Je suis au milieu d'une famille de braves gens, qui m'aiment comme leur enfant, et qui ont pour moi tous les soins imaginables.
» Je n'ai donc absolument besoin de rien, si ce n'est d'une bonne lettre de vous, cher père.
» Je vous écris de mon lit ; le docteur me dit que dans un mois, peut-être avant, il n'y paraîtra plus et que même mon bras aura, avec le temps, la même force qu'avant. Remercions donc le Seigneur et espérons que nous nous re verrons bientôt. »
Il y a des choses que l'auteur de cette lettre passe sous silence, mais qui ont été publiées par ses compagnons d'armes. Les voici : à la première attaque, qui eut lieu sur les hauteurs de Bagnorea, les zouaves s'élancèrent en criant : « Vive Pie IX 1 En avant les zouaves! A la baron-
nette! » Culbutés par ce choc terrible, les garibaldiens prennent la fuite et vont se renfermer dans un couvent, d'où ils font feu par toutes les fenêtres et du haut d'un clocher.
Les zouaves se précipitent, et le lieutenant de Mirabel, remarquable entre tous par sa taille herculéenne, couvert de son sang et armé d'une hache, à la manière des anciens chevaliers, frappe la porte à coups redoublés la
fait voler en éclats, et alors les garibaldiens épouvantés jettent leurs armes en criant : « Laissez-nous la vie, nous nous rendons. »
Voilà ce que le jeune soldat de Pie IX avait oublié daDS sa lettre : il nous pardonnera d'avoir réparé cette omission.
On peut relire maintenant le testament de très-noble et très-puissant nomme Baudouin de Vigier de Mirabal, et l'on sera convaincu que à présent n'a pas dégénéré de jadis.
Puissent ces dévouements à la sainte cause de l'Église, ceux d'autrefois et ceux d'aujourd'hui, consoler dans ses malheurs une noble et respectable famille ! Puisse la Providence, par des retours favorables, lui ménager des jours heureux même ici-bas, en attendant les récompenses qui oe finiront jamais!
Une bande rouge étant rentrée dans Acquapendente après le départ des troupes pontificales, on envoya pour la déloger, le 43 octobre, un détachement composé de gendarmes, de zouaves et de fantassins indigènes, qui réoccupa la ville sans coup férir et en faisant un assez grand nombre de prisonniers... — Les zouaves étaient commandés par le sous-lieutenant Joubert, un brave Breton, grièvement blessé, en 1860, à Castelfidardo.
Le môme jour, un <létachement de moins de cent zouaves,
commandé par les lieutenants Guillemin, — un autre blessé de 4860, — et de Quélen, était parti de Monte- Maggiore pour aller faire une reconnaissance du côté de Nerola. Chemin faisant, Arthur Guillemin apprit que Monte-Libretti venait d'être occupé par une forte bande de garibaldiens. Aussitôt, malgré l'infériorité numérique de son détachement, il marcha sur cette dernière localité, résolu à en chasser l'ennemi. Une heure après, les zouaves rencontraient trois cents garibaldiens, sortis de la ville à leur rencontre. Les culbuter à la baïonnette ne fut que l'affaire d'un instant ; déjà les zouaves se croyaient vainqueurs, lorsque les garibaldiens s'arrêtèrent dans leur déroute et firent volte-face, en apercevant un corps de six cents des leurs, qui venait les secourir. Écrasés par le nombre et par une grêle de balles, les zouaves se retirèrent en bon ordre, emmenant dix prisonniers, mais ayant onze blessés et six morts, parmi lesquels le brave lieutenant Guillemin.
Étonné, démoralisé par la contenance héroïque de ce petit détachement, et le prenant peut-être pour l'avantgarde des zouaves, l'ennemi n'osa pas le poursuivre et évacua la ville quelques heures après.
« Quatre-vingt-dix zouaves, dit une correspondance de Rome, partis de Monte-Maggiore pour aller faire une reconnaissance du côté de Nerola, ayant appris que Monte- Libretti avait été réoccupé par une troupe de garibaldiens numériquement bien plus forte que la leur, voulurent néanmoins marcher sur ladite localité pour la délivrer.
La valeur et l'énergie que les zouaves déployèrent dans leur attaque en se battant presque toujours à la baïonnette, furent telles qu'ils réussirent, après une lutte acharnée, à reprendre la position.
» Malheureusement, il survmt une autre bande de six cents garibaldiens qui se mit en devoir de les attaquer.
» Les zouaves, épuisés de fatigue en raison de la lutte qu'ils avaient déjà soutenue, durent abandonner la position qu'ils avaient gagnée; mais ils opérèrent leur retraite en bon ordre en se couvrant par un feu de mousqueterie bien nourri, et non-seulement ils emportèrent leurs blessés, mais encore ils emmenèrent dix garibaldiens qui étaient tombés en leur pouvoir, sans que la bande qui venait d'arriver osât les poursuivre.
» Dans cette double rencontre, nous avons eu à déplorer la mort d'un officier. Nous avons eu onze blessés, parmi lesquels se trouve un officier. Il nous eat impossible de donner des détails sur les pertes des garibaldiens, mais nous savons qu'elles ont été graves et qu'ils ont eu un certain nombre de morts et de blessés, parmi lesquels se trouvent plusieurs soi-disant officiers. »
a Vaincus, écrivait un témoin oculaire, les garibaldiens allaient se retirer, lorsque leur commandant, à cheval et vêtu d'une chemise rouge, sortit de la ville pour les ranimer et les ramener au combat. Dans la mêlée terrible qui s'engagea alors, cet officier eut son cheval tué, et tandis qu'il cherchait à se relever, il fut mortellement blessé et tomba pour toujours. Peu après, le clairon des zouaves
sonna la retraite et cette poignée de braves se retira en bon ordre et si fièrement que les garibaldiens, bien que dix fois plus nombreux, n'osèrent pas les poursuivre.
» Le combat dura plus d'une heure et fut, on ne peut plus acharné et sanglant. Nos soldats ont eu quinze hommes tués ou blessés. Des deux officiers, l'un a été tué et l'autre blessé. Nous ne saurions préciser la perte de l'ennemi ; mais elle doit avoir été fort importante, puisqu'il n'osa poursuivre ce petit corps de zouaves, lui laissant emporter tous ses blessés et emmener dix prisonniers faits dans la première lutte. »
Un des combattants de Monte-Libretti écrivait à un de ses amis, le lendemain du combat :
« Hier, 13 octobre, à cinq heures du soir, une compa* gnie de zouaves, arrivant à Monte*Libretti pour y coucher, ne se doutant de rien, fut attaquée par douze cents garibaldiens, commandés par Menotti Garibaldi, fils aîné de Garibaldi ; elle était commandée par M. le lieutenant Guillemin et M. le sous-lieutenant de Quélen, parent de monseigneur de Quélen : ils étaient quatre-vingts contre onze cents. Après une héroïque défense, on fut obligé de se retirer. Nous avons à pleurer la mort de ces deux vaillants héros qui. toujours les premiers en avant, après avoir tué un bon nombre d ennemis, ont confessé leur foi de leur vie; tous les deux sont morts vaillamment: le lieutenant Guillemin de trois balles dans la poitrine, le sous-lieutenant de Quélen d'une balle qui lui entra dans le genou, qui suivit l'os de la hanche et se logea dans ies
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chairs après lui avoir cassé et brisé en morceaux l'os depuis legenou jusqu'à la hanche (jugez quelle souffrance !); puis, étant tombé par terre, il reçut un coup de crosse à la tête qui lui fit perdre connaissance. Il mourut deux jours après; le lieutenant Guillemin dix minutes après sa blessure. Ayant déjà reçu une balle dans la poitrine, il se mit à crier, en se voyant tout couvert de sang : « Vive Pie IX! lui seul est Roi. » Il eut encore la force de charger le fusil qu'il avait pris à un garibaldien, et tira sur un officier piémontais qu'il tua; au môme instant, deux autres balles l'atteignirent, et il mourut comme un saint. Son dernier cri fut encore : « Eh bienl vive Pie IX! » Quand on raconta ce fait au Saint-Père, il se mit à pleurer comme un enfant. Pauvre SainUPère !
» Nous avons eu aussi pas mal de blessés ; tm sergent, M. de la Begassière; trois caporaux, dont deux très-dangereusement, et un autre sergent, Blévenec, de Nantes, qui a eu la lèvre supérieure emportée par une balle. Ces deux braves sergents, blessés eux-mêmes, ont exécuté une magnifique retraite, en emportant nos blessés et emmenant des prisonniers. Harassés de fatigue, épuisés par la perte du sang, fis ne se sont reposés qu'après cinq heures de marche. Les garibaldiens ont eu des pertes considérables ce jour-là, bon nombre d'officiers tués, entre autres un commandant, puis beaucoup de morts et de blessés et environ quarante prisonniers.
» Il ne faut pas perdrece trait, peut-être le plus beau et le plus glorieux pour notre drapeau. Le sergent-major
Bac, avec seize hommes, n'ayant pas eu le temps de battre en retraite avec les autres zouaves, se retrancha avec ses
hommes dans une maison. Il se défendit vaillamment contre mille garibaldiens environ qui restaient encore dans la ville : lui-mûinc en tua dix-sept à coups de carabine. Il s'était posté dans l'embrasure d'une fenêtre, et, de là, tous ceux qui voulaient escalader étaient immédiat ement étendus raides morts. Soit que les garibaldiens eussent peur d'entourer la maison qui leur a coûté ainsi bien des hommes, soit qu'ils crussent que d'autres zouaves arrivaient par derrière, ils ont quitté la ville en déroute, en laissant tous leurs morts et leurs blessés, de sorte que le sergent-major Bac et ses seize hommes sont restés possesseurs de Monte- Libretti. Quelle Providence de Dieu ! seize hommes rester
maîtres d'une ville occupée par mille garibaldiens !...
» Bien nue nous avons été obligés de battre en retraite après trois heures de hilte, ce combat nous est aussi glorieux qu'une victoire; cur pensez donc que nous aurions dû ètrç. écrasés par eux, qui étaient douze cents, et c'est tout le contraire : deux cents sont mis hors de combat, le reste abandonne la ville devant seize zouaves, après les avoir combattus toute la nuit. Ce n'est autre chose qu'un miracle. Du reste, cela nous a valu bien des éclaircissemonts, car sur ces garibaldiens tués ou blessés on a trouvé des papiers. Il est prouvé que les olïiciers étaient des olïiciers piémontais travestis en garibaldiens; on a reconnu aussi beaucoup de bersaillcrs piémontais parmi les prisonniers, les morts ou les blessés. »
Monte-Libretti est une commune du district de Rome commandée par un château fort démantelé qu'habitent environ deux cents personnes. La population totale est de huit cents âmes. Monte-Libretti n'est qu'à quelques kilomètres de Nerola, et de Monte-Maggiore, vaste fief dont la position stratégique, sur une colline élevée, en rend la possession fort importante. Inconnu hier encore, le bourg de Monte-Libretti, où coula le sang des Guillemin et des Quélen, a maintenant sa place dans l'histoire, — une place éternellement glorieuse.
• Un de nos frères d'armes de Castelfidardo, écrivait M. Lefèvre peu de jours après le combat de Monte-Libretti, le lieutenant Arthur Guillemin, d'Aire, a été appelé à l'honneur de combattre pour la cause qu'il avait embrassée, et il est tombé, cette fois pour ne plus se relever, frappé de six blessures dans la rencontre qui a eu lieu dimanche.
»A la douleur de sa famille et de ses amis, vient se mêler une légitime consolation : « mort au champ d'honneur, mort martyr de sa foi et de son dévouement, » ce sont de ces mots qui font toujours tressaillir le cœur, et qui évoquent devant les yeux l'image radieuse de ceux que nous perdons. Non, Guillemin, nous ne vous plaignons pas; vous avez ajouté à l'honneur de votre famille, à l'honneur de votre pays ; le martyr qui vous a devancé là-haut, Misaël de Pas, la première victime de 4860, vous a reçu en digne frère dans le monde où s'oublie toute douleur.
où va sonner bientôt l'heure des réparations et du triomphe!...
» C'est par voie télégraphique que nous avons appris la mort de Guillemin. Nous ne tarderons pas, sans doute, à recevoir une lettre qui nous donnera quelques détails.
»Guillemin, fils d'un libraire d'Aire, fut un des premiers à s'enrôler sous la bannière du Souverain-Pontife. Blessé grièvement à Castelfidardo d'un coup de baïonnette qui lui traversa la poitrine, il revint dans sa famille pour recevoir les soins que réclamait son état. Longtemps on désespéra de ses jours ; un moment môme on le crut mort, il guérit pourtant, mais ce fut par un miracle ; au moins attribua-t-il son retour à la santé et à la vie à l'intercession du saint d'Amettes.
» Guéri, il se hâta de retourner auprès de son drapeau et continua de se montrer soldat courageux et zélé chrétien. C'est lui qui commandait les zouaves à Ceprano, l'année dernière. »
En 4860, à l'ambulance de Saint-Marc d'Osimo, Arthur Guillemin et moi, nous étions- voisins de lit, tous deux blessés d'un coup de baïonnette dans la poitrine. J'admirais sa douceur, sa foi, sa résignation, son ardent dévoue-
ment.
Le lendemain du combat de Castelfidardo, comme on pansait sa blessure, elle rendit tout à coup un flot de sang. Chacun de s'empresser autour de lui, médecins, religieux, infirmiers.
— Ce n'est rien, leur dit-il avec un sourire, ce n'est
qu'un" peu de sang qui coule, et .je l'aurais versé avec joie jusqu'à la dernière goutte!
La douceur de Guillemin n'excluait pas l'énergie. Au mois dé décembre 4861, nous causions ensemble dans un petit café du Corso, lorsque cinq ouvriers, qu'à leur accent ôft reconnaissait pour des Piémontais, tirèrent d'an manteau un bouquet trioolore; — camélias rouges, camélias blèncà et feuillage, — rouge, blanc, vert- — Le bouquet fàt âvet ostentation ptocé dans un vase sur la table et les cinq ééCtairés se mirent à boire et à trinquer d'une manière significative.
Guillemin se leva^ marcha vers les buveurs, prit le boulet, M foula aux pieds> et revint à sa place, sans avoir dit un seul mot. Les autres poussèrent un rugissement et sortirent dés couteau* ; Guillemin sortit tranquillement son rëvolver ôt le posa sur notre tabie. Une seconde après, il n'y avait plus què hoUS dans lé café \ tes cinq fleuristes s'étaient prudemment éclipsés.
te sus plus tard que c'étaient des ouvriers piémontais, employés aux travaux du chemin de fer de Frascati.
Là fin glorieuse d'Arthur Guillemin sera l'impérissable honhëur de son nom, dé sa famille, de son pays même! Heureuse la famille, heureuse la terre qui produit de tels héros!
tJrbain de Quéîen devait mourir des huit blessures qu'il reçut à Monte-Libretti. Dîgné héritier d'une ancienne maison chevaleresque de Bretagne, digne fils des Croisés et de ce Jean de Quéteîi qui fut le compagnon de du Gués-
LËS SOLDATS DU *A*Ë 363
clin, cè noble enfant devait sortir de la vie à son premier pas dans la jôûnesse, mais non sans avoir donné à son nom un grand et nouvel éclat, une ineffaçable illustration.
Les autres zouaves tombés à Monte-Libretti étaient le caporal Collingridge, Baker, de Gough, Damenard, Kronen, Oten, Mercier et de Coster; martyrs héroïques de la plus sainte et de la plus auguste des causes 1
Alfred Collingridge était né au* environs de Londres en «845; il habitait Passy depuis 1857 et s'était engagé au* zouaves pontificaux au mois de mai 4866. Nous avons pu lire une longue lettre, écrite en français, qu'il adressait de Monte-Rotondo à ses parents, le 46 octobre, deux jours avant le combat qui devait lui coûter la vie. Dans cette lettre pleine de cœur, d'esprit et de foi, il décrivait les t>ays qu'il traversait, racontait les incidents de l'étape* et touchait en passant aux petites misères de la vié militaire qu'il supportait résolument, fl terminait en annonçant à sa famille de nottveWes et prochaines lettres; hélas I elles ne vinrent pas; cetleMà devait être la dernière !
C'était la première fois qu'Alfred Collingridge se trouvait au feu. II tua de sa main plusieurs garibaldiens, fut entouré et tomba enfin percé de quatre ou cinq blessures; \\ eut là consolation de recevoir les sacrements avant de mourir ; le prêtre qui les lui administra, raconte ainsi ses derniers moments qui furent des plus touchants :
t Sa joie en me revoyant ne pouvait être comparée qu'à la mienne; je lui donnai tous les sacrements; son jeune
frère, aussi admirable que son aîné, faisait partie de notre expédition, il a revu son frère et l'a soigné; le soir, vers quatre heures, je le trouvai beaucoup plus mal; il faiblissait beaucoup, il était en peine de savoir ce qu'il y avait de plus parfait, de se faire quelque violence pour chercher à vivre encore, ou bien de se laisser aller pour mourir. H répétait :
» — Mon Jésus 1 mon cher Jésus ! je vous offre ma vie pour l'Église romaine, pour le Pape, pour mes parents. Jésus, Marie, Joseph 1 Monsieur l'abbé, dites à mes parents que je les aime bien; mon père! ma mère! mes sœurs! mon frère!
» Il s'assoupit et s'endormit dans le Seigneur.
» Son frère revient un instant après sa mort, l'embrasse tendrement et des pleurs abondants, longtemps comprimés, soulagent le cœur du pauvre enfant. A mes paroles de consolation, il répond :
» — Je retourne à mon poste, je suis de garde à la porte de la ville, je ne puis quitter qu'un instant.
» Quel beau sacrifice ! Comme il est fait généreusement!
» Le lendemain, en ramenant les prisonniers, j'admirais ce pauvre jeune homme partageant son pain avec ceux qui, trois heures auparavant, avaient tué son frère *. »
Parmi les blessés de Monte-Libretti, se trouvaient le
i. M. Tabi)é Chéruel, curé de Saint-Honoré de Passy, célébra, le 12 décembre, un service solennel pour la repos de l'âme d'Alfred Collingridge.
brave Raphaël de la Bégassière, sergent-major, qui tua de sa main le chef garibaldien; le zouave de Hullu, frappé d'une balle au genou; le zouave Maudier, blessé d'un coup de sabre à la main gauche et d'une balle à la cuisse. — Mais il faudrait un volume pour raconter tous les traits de bravoure accomplis par cette poignée de mercenaires
pendant ce glorieux combat!
Le 18 octobre, Monte-Libretti était réoccupé sans retour par les troupes romaines.
Le i 2 octobre, pendant que la garnison pontificale opérait une reconnaissance du côté de Cervara et de Camerata, une bande garibaldienne envahit la petite ville de Subiaco. Le lieutenant Desclée, à la tête de trente zouaves, revient sur ses pas, rentre dans Subiaco, attaque la bande, en tue le chef de sa main et fait de nombreux prisonniers.
Voici comment un habitant de Subiaco raconte Pinvay sion garibaldienne et le combat qui la suivit :
« Les rouges étaient commandés par un nommé Emilio Blenio, de Milan, chef renommé par sa hardiesse. Ils entrèrent dans la ville avec une bande garibaldienne et en criant: Vive Garibaldi! vive Subiaco! vive Rome! Frères, armez-vous pour vous délivrer de la tyrannie! Les quel-
ques gens du peuple qui se trouvaient dans les rues se re* tirèrent en fuyant, ne voulant prendre aucune part à ce désordre, quelque instance que leur en fit le chef Blenio. La horde s'avança de la place de l'église majeure, où la garnison de la Rocca dirigeait son feu sans succès, à cause de la distance, jusqu'à la place où se trouve la résidence du gouverneur. On entoura cette demeure et on y mit des sentinelles. Le chef monta alors, accompagné de quatre des siens et se présenta devant le gouverneur, lui intiimant l'ordre de lui consigner l'autorité, de lui faire la remise de la garnison et du château abbatial, de proclamer le gouvernement provisoire de Garibaldi et de se constituer prisonnier entre ses mains pour servir d'otage à la bande.
» Le gouverneur, en présence de l'autorité communale et des autres employés présents , protesta hautement contre l'attentat qui se commettait. De là Blenio, suivi par d'autres garibaldiens , se rendit près de Mgr Manetti , évéque administrateur de l'abbaye de Subiaoo, et lui fit les mêmes intimations. Celui-ci répondit que le château n'était pas en son pouvoir et qu'il avait seulement autorité et juridiction sur les ecclésiastiques. Alors cet individu lui signifia qu'il était prisonnier comme le gouverneur et le fit garder à vue dans sa chambre, ayant eu soin de mettre des sentinelles aux portes du séminaire.
» Cela fait, Blenio retourna près du gouverneur, gardé
à vue par un garibaldien gradé et par un autre individu, et lui demanda s'il y avait dans les prisons quelque indi-
vidu pour cause politique. Ayant reçu une réponse négative, il insista alors avec force, pour la remise du château abbatial, la proclamation du gouvernement provisoire de Garibaldi, déclarant qu'il était résolu à résister à outrance et jusqu'au dernier sang, plaçant, en cas d'attaque, au premier rang l'évôque, le gouverneur et les deux autres étages dont il s'était emparé , le chevalier Tocci et le gonfalonier.
» Tandis que toutes ces menaces avaient lieu , sans amener le moindre résultat favorable aux vues de Blenio, quatre heures sonnèrent. Au même instant arrivèrent les soldats qui étaient allés à Camerata et à Cervara. 8ans respirer un seul instant, ils se précipitèrent sur les garibaldiens qui entouraient la demeure du gouverneur sur ladite place , et qui avaient à leur téte le capitaine Blenio qui tenait forcément à ses côtés le gonfalonier de la ville.
Ce n'est que par une protection vraiment divine que ce magistrat put conserver la vie au milieu des balles qu sifflaient de tous les côtés sur sa téte.
» Au même moment, un détachement de huit ou dix zouaves et gendarmes courut au séminaire, délivra notre évéque et fit prisonniers les cinq garibaldiens qui le gardaient.
» La mort du chef Blenio et de deux autres garibaldiens, la blessure de plusieurs autres, la capture de plusieurs chemises rouges , la mise en fuite de cette horde de bandits, l'arrestation des cinq individus qui gardaient l'évôque, tels furent les faits qui terminèrent une journée (font
le souvenir ne s'effacera pas aisément de la mémoire des habitants.
» La population , dont l'attitude silencieuse et pleine de dédain est digne du plus grand éloge , se vit à peine délivrée de ses envahisseurs qu'elle se livra à la joie la plus vive, acclamant avec transport Pie IX, Pape et Roi.
» Bien que le jour fût sur le point de cesser, les troupes se lancèrent immédiatement à la poursuite des garibaldiens qui s'étaient réfugiés dans les bois et en arrêtèrent plusieurs. Le nombre des prisonniers s'élève à quinze. Le lendemain , on parvint à mettre la main sur deux autres , ce qui porte le nombre des prisonniers à dix-sept. D'importants papiers , trouvés dans les pochés de Blenio , montrent de la manière la plus évidente le but de cette inique et sacrilège invasion et quels en sont les promoteurs.
» Nos braves soldats n'ont eu que quelques blessés et encore peu gravement. Parmi ceux-ci se trouve le lieutenant des zouaves, M. Desclée, qui fut blessé par une baïonnette au moment où il se précipitait sur Blenio.
» Gloire et honneur à nos intrépides soldats , qui savent défendre si héroïquement , au prix de leur sang, notre Souverain légitime contre la plus inique , la plus odieuse et la plus préméditée de toutes les invasions ! »
Ce que néglige de mentionner l'honorable correspondant , c'est la part prise par les habitants de Subiaco , sans en excepter les femmes, à l'expulsion des rouges. N'ayant point d'armes , hommes et femmes faisaient pleu-
voir, pendant le combat, sur les garibaldiens, une grêle de projectiles, briques, pierres, batteries de cuisine. — Voilà un plébiscite spontané non moins qu'éloquent , et dont ne se vantera certainement pas le cbel du cabinet italien I
Les prisonniers faits par les zouaves étaient tous étrangers au territoire pontiûcal ; ils demandaient grâce à genoux et en tremblant , et pour attendrir leurs vainqueurs, ils criaient à tue-tête : vive le Pape 1 vive Pie IX l vive l'Église!
Pauvres diables 1 il y en avait qui pleuraient en suppliant qu'on leur laissât la vie !
Tous cependant n'étaient pas du même acabit : témoin celui qui essaya de tuer traîtreusement le brave Desclée.
« Le lieutenant, raconte un témoin oculaire, couchait' en joue un garibaldien ; celui-ci se jette à ses genoux , en lui demandant de le faire prisonnier s'il voulait, mais de lui laisser la vie sauve. Il rend ses armes et se place avec les autres prisonniers. On ne s'occupe plus de lui ; il paraissait plus mort (de peur) que vif. Le lieutenant tire un capitaine garibaldien. Quand le prisonnier voit cela, il se jette entre les jambes du lieutenant, le fait tomber parterre, et, avec un poignard qu'il avait caché dans sa poitrine , il lui fait trois blessures : une à la tète, l'autre traverse le bras sous l'aisselle, la troisième atteint un peu au-dessus du cœur. Malgré cela , le lieutenant se battit encore, et même il tua quelques garibal-
diens et fit plusieurs prisonniers. Voyez comme le bon Dieu nous garde ! »
L'épisode le plus intéressant de la reprise de Subiaeo eut pour théâtre le palais épiscopal. On a lu que le gouverneur et l'évéque avaient été faits prisonniers par la bande garibaldlenne , dès son entrée dans la ville.
L'évéque , homme vénérable et d'un caractère tout apos tolique, demeura dans son palais à la garde de cinq garibaldiens qui ne le quittaient pas et ne cessaient de l'abreuver d'outrages et de menaces.
Tout à coup on entend un grand bruit dans la ville; ce sont les zouaves qui reviennent.
La lutte s'engage , le sang coule, il y a des morts et des ' blessés. Mais bientôt toute résistance devient inutile ; la valeur des soldats catholiques disperse les garibaldiens.
Aux premiers coups de fusil , .les cinq gardiens de l'évéque s'étaient mis à trembler. Tombant à genoux aux pieds de leur prisonnier, ils s'écrient :
— Monseigneur, ayez pitié de nous ; sauvez-nous 1 Nous sommes en vos mains... Ne nous livrez pas à ces braves zouaves !... Ils vont venir croyant vous délivrer, et si vous ne nous mettez à l'abri , ils nous tueront !... Oh I la vie! Donnez-nous la vie!
Le bon évôque sourit, les fait passer dans son oratoire , en ferme la porte et met la clef dans sa poche. Les zouaves arrivent.
— Monseigneur, victoire!... Les garibaldiens ont laissé trois des leurs morts sur le terrain , plusieurs blessés , et
IBS SOLDATS DU ftfE 37 ^
nous gênons dix-sept prisonnière! Yptre. Grandeur est libre!
— Mes bons amis, je n'ai ni morte , ni bteesfr * jnais j'ai des prisonniers.
— Où sont-ils?
— Ah ! doucement, ils m'appartiennent, et, ne vons en déplaise, je veux qu'ils, soient libres.
L'évêque alla ouvrir la porte, et fit sortir les cinq nommes tout tremblante. Ceux-ci lui baisaient la main, s'agenouillaient, demandant sa bénédiction, admirant sa douceur évaogélique. On devine le reste : les zouaves exécutèrent les désirs de l'évêque et remirent les cinq garibaldiens en liberté.
Quelles sublimes représailles! Cœur d'évôque, cœur de père! dit un proverbe italien. Le saint évèque de Subiaco lui a donné une fois de plus raison; mais ses prisonniers s'en souviendront-ils ?
A plusieurs reprises, le village de Fulvaterra, situé k environ 85 kilomètres au sud-est de Rome et qui compte moins de sept cents habitants, fut envahi par des bandes garibaldienpes, encouragées par sa proximité de la frontière italienne , du côté de la terre de Labour. Là toutes
les horreurs , toutes les monstruosités , ont été commises
par ces bandits sataniques; mais la plume se refuse à retracer tant de scènes immondes et navrantes!
Nous ne raconterons que le pillage du couvent des Pères Passionnistes de San-Socio, pendant l'invasion de Fulvaterra, le U octobre.
Quinze garibaldiens, commandés par un soi-disant tieu. tenant , pénétrèrent de force dans le couvent, poussèrent violemment les cinq Pères et leur supérieur dans le réfectoire et les tinrent renfermés durant plus d'une heure, les accablant des injures et des outrages les plus atroces et les plus infâmes qu'on puisse imaginer.
— Vous avez cinq chevaux, hurlait d'une voix d'énergu mène le lieutenant plein de rage; vous avez cinq chevaux, donnez-les-moi , ou je vais faire fusiller cinq d'entre vous vous avez une demi-heure pour obéir.
En môme temps il tire sa montre de sa poche : à chaquo instant, il répétait les mômes menaces, jurant, blasphémant et affirmant qu'il était homme à tenir parole. De temps à autre il se précipitait, avec un redoublement de rage bestiale , vers le supérieur et lui mettait son pistolet sous la gorge , absolument comme aurait pu lo faire le plus vil assassin de grande route ; il lui criait de toute la force de ses poumons : Donne-moi ton argent ou tu es mort.
On voit aujourd'hui sur les grosses tables de noyer du réfectoire les longues et profondes entailles que ce furibond officier fit en frappant sans cesse des coups de son sabre qu'il tint constamment à la main depuis qu'il l'eut dégainé et l'eut appliqué sur le cou d'un des Pères pour lui montrer comment il voulait s'en servir. Il serait impossible de peindre la rage et la fureur de tous ces loups impatients de se rassasier du sang de leurs innocent tes victimes.
—Moi, hurlait le prétendu officier, en se démenant et jurant comme un démon, moi, je n'ai pas autant envie de vos chevaux que j'ai soif de votre sang ; oui, je veux boire et me soûler de votre sang.
« Ce sont là des faits à soulever profondément la conscience publique, écrivait-on de Fulvaterra, et à exciter, dans toute âme honnête, un frémissement d'indignation et d'horreur. Mais on ne saurait s'en étonner en présence d'autres faits encore plus atroces, de sacrilèges encore plus abominables. Envahir une écurie et s'emparer des chevaux et des harnais qui s'y trouvaient, se jeter sur une caisse et en voler les quelques écus que la pieuse générosité des fidèles avait donnés en aumône, menacer de pauvres religieux de les passer par les armes, par la seule raison qu'ils ne possèdent pas autant de chevaux et autant d'argent qu'on en demande, tout cela pourrait passer pour des peccadilles en comparaison d'autres infâmes sacrilèges commis, dont l'âme épouvantée ne permet pas à la main de décrire les détails... »
Dans quel temps vivons-nous? Les Huns et les Vandales ne sont-ils pas surpassés par les garibaldiens de nos jours 1
» Le péril de la Papauté est donc plus grand que jamais, et il est temps, grand temps, que les catholiques fassent de suprêmes efforts pour sauver, non pas l'indépendance du chef de l'Église catholique, mais l'Église elle-même terriblement menacée. Car, comme cet infâme officier, qui, torturant avec toute la férocité d'une bête féroce, les pauvres religieux passionnistes de Fulvaterra, leur criait :
<r Ce n'est pas tant vos chevaux et votre argent que je dé- » sire, que votre sang dont j'ai faim et soif, votre sang que » je veux )>oire et savourer, yofre sang dont je veux » me soûler. » Il en est de môme de la révolution. Peu lui importe Rome, comme territoire et comme capitale; si elle désire, si elle veut Rome et fait, en ce moment, de suprêmes efforts pour s'en emparer, c'est afin de renverser la Papauté, de détruire la hiérarchie catholique, d'anéantir si cela était possible, la religion sainte de nos pères dans sa source môme. »
Fulvaterra dut sa délivrance à l'arrivée d'un petit détachement composé de seize gendarmes pontificaux et de soixante chasseurs à pied indigènes. Il n'y eut pas de combat, pas môme d'escarmouche : du plus loin que les deux cents régénérateurs aperçurent le bout d'une baïonnette romaine, ils s'enfuirent à toutes jambes en criant : a Vive la liberté I »
Ils voulaient vraisemblablement parler de la liberté de s'évader.
La bande, se retint du côté de Valle-Corsa, où le général de Courten la fit poursuivre par une compagnie de la légion- d'Antibes, et deux compagnies de chasseurs indigènes, commandées par le colonel Giorgi. Attaqués près de Valle-Corsa, les garibaldiens, cette fois, se défendirent avec opiniâtreté; mais la furia franceteet la bravoure des soldats romains les eurent bientôt mis en déroute. La bande s'enfuit du côté de la frontière, laissant sur le champ de bataille dix morts, plusieurs blessés, un grand
nombre de fusils, de munitions et de bagages, sans parler d'une cinquantaine de prisonniers.
Après ce brillant fait d'armes, les soldats pontificaux firent dans Valle-Corsa une entrée triomphale, au milieu des cris mille fois répétés de vive Pie IX! Vive le Pape- Roi ! Yive la France ! Vivent nos braves défenseurs !
Il est juste aussi de rendre hommage à la bravoure et à la fidélité des habitants de Valle-Corsa, dont un certain nombre combattirent volontairement dans les rangs ponr tificaux.
a Le général de Gourten, écrivait-on de Rome, ayant appris que les garibaldiens s'étaient emparés de Fulvaterra, petite localité à l'extrême frontière, et avaient établi leur camp en un lieu nommé les Tivolette, situé sur les confins de Castro, de Valle-Corsa et de Fulvaterra, ordonna une reconnaissance offensive contre eux, confiant la direction de cette entreprise au colonel Giorgi. Cet officier supérieur partit de Ceccano avec deux compagnies : la ê° des chasseurs indigènes et la 3« de la légion d'Antibes.
* Au pont de Castro, il rencontra la 3« compagnie de chasseurs qu'il prit avec lui. Au moment où ils allaient se diviser, afin de surprendre les garibaldiens, ils reçurent l'avis que les chemises rouges avaient attaqué Valle-Çorsa, pays distant du point où ils se trouvaient d'environ deux heures de marche. Sans aucun retard, Je colonel Giorgi envoya l'ordre au lieutenant Loreti, qui se tenait à Castro avec soixante gendarmes ou volontaires du pays de pieu-
dre immédiatement la voie de la montagne et de tomber sur Valle-Corsa. Il fit partir la 3« compagnie de chasseurs indigènes et une section de la compagnie de la légion romaine par la route de l'auberge de Castro, avec mission de pousser jusqu'à Valle-Corsa, afin de secourir le capitaine de gendarmerie Lucidi, qui défendait bravement la position avec un petit nombre de gendarmes et de volontaires. Pour lui, avec le reste de la colonne, il se porta en observation.
» Les deux colonnes .arrivèrent en position que déjà les garibaldiens avaient dû céder et rétrogader de la ville, défendue non-seulement par la troupe, mais aussi par les habitants, qui firent le coup de feu pour seconder les gendarmes. La compagnie de chasseurs et la section de la légion d'Antibes, sous les ordres du capitaine Garofoli, ouvrirent chaudement le feu, aux cris de: « Vive le Pape! Vive Pie IX! » à la moitié de la montagne qui domine Valle-Corsa, en un point désigné sous le nom de Valle-Mica. Les garibaldiens opposèrent une forte résistance; mais ils furent contraints de céder devant l'élan de nos troupes, appuyées par la colonne du lieutenant Loreti. Après deux heures de combat, les nôtres demeurèrent complètement maîtres de la position.
» Les garibaldiens étaient au-delà de deux cents commandés par un soi-disant capitaine du nom de Bersani, qui fut fait prisonnier avec quarante-six individus de sa bande. Ils laissèrent sur le terrain dix morts et deux blessés, beaucoup de fusils, de munitions et de bagages. Parmi les
nôtres, deux gendarmes furent tués et un volontaire blessé.
» La troupe entra alors à Valle-Corsa, où elle fut accueillie avec transport par la population, aux cris de: Vive le Saint-Père !
«Officiers et soldats, tous ont fait preuve d'une indomptable valeur, non moins que les braves paysans qui avaient demandé la permission de faire aussi le coup de feu contre les rouges. »
La victoire de Valle-Corsa eut pour résultat de purger la partie méridionale du territoire romain d'une bande qui avait marqué son passage par d'inimaginables excès.
Dans la nuit du 45 au 46 octobre, un détachement de quatre-vingts gendarmes, envoyé en reconnaissance du côté de San-Lorenzo, village de la frontière ombrienne, fut attaqué par une bande de quatre cents garibaldiens. Les gendarmes romains, soutenant leur vieux renom de courage et de fidélité, se battirent à outrance durant trois heures, et parvinrent à mettre en fuite les chemises rouges qui laissèrent sur le terrain dix morts et vingt-deux blessés.
Le lendemain, un petit détachement, composé de gendarmerie et d'infanterie, en approchant de Borghetto, fut surpris par une forte bande de garibaldiens, avec laquelle s'engagea un combat acharné, à une centaine de mètres de la frontière italienne. Bientôt les garibaldiens s'enfuirent, laissant quatre morts et onze blessés, et repassèrent la frontière sans écouter les encouragements
que leur adressaient des soldats piémontais, témoins de la lutte et furieux de voir trois cents des leurs battus à plate couture par une poignée de pontificaux.
Le détachement rentra, dans la soirée à Civita-Castellana, ville de quatre mille âmes située à quarante kilomètres au nord de Rome. Le bruit de cette nouvelle victoire s'était déjà répandu dans Civita, et le glorieux détachement, à sa rentrée, reçut des habitants une enthousiaste ovation.
Le 47 octobre, une bande de six cents garibaldiens, commandée par le signor Filippo Ghirelli, pjftcier supérieur au service de Victor-Emmanuel II, envahit la viUQ épiscopale d'Orte, située aux bords du Tibre sur l'extrême frontière de l'Ombrie, au sud-ouest de Narni.
C'était la fameuse Légion romaine, qui n'avait de romain que le nom et qui avait été équipée aux frais de la cassette de Sa Majesté Italienne, afin de procéder, par les moyens moraux, à quelques petits plébiscites en sa faveur.
A peine entrés dans Orte, les chefs de la Légion orga-r nisèrent le pillage, pendant qu'un carabinier piémontais, un caporal de grenadiers piémontais et un douanier pié^ montais procédaient à la substitution solennelle de l'écusson de Savoie à l'écusson du Pape.
« Dans la journée du 47 courant, écrivait un habitant d'Orte, une bande de garibaldiens envahit notre ville. On ne saurait s'imaginer les cris, les hurlements poussés par ces individus, jetant partout, parmi les paisibles citoyens, l'horreur et l'épouvante. Après ce prélude à leurs exi
ploits, ils commencèrent par jeter à terre les armoiries
pontificales et les brisèrent en mille morceaux. Ensuite, ils rompirent la route qui conduit à Viterbe, afin d'empêcher tout passage aux troupes pontificales, enlevèrent les rails du chemin de fer et endommagèrent fortement un pont. Ruine et vandalisme de tous les côtés. Il me serait impossible de vous énumérer tous les méfaits commis par eux en peu de temps; je m'arrêterai aux principaux.
» Ils ordonnèrent aux chanceliers et à Monseigneur le Vicaire de se rendre dans une heure au palais communal. Les bons prêtres, tout tremblants, croyaient qu'on allait attentera leur vie; ils se rendirent néanmoins au lieu indiqué. Un soi-disant colonel leur signifia qu'ils eussent à verser entre ses mains, avant midi du jour suivant, cinq mille scudi, autrement gare à eux... Les infortunés répondirent qu'il leur était impossible de trouver cette somme, alors même qu'on leur tirerait tout le sang des veines; mais qu'ils apporteraient le plus qu'il leur serait possible.
» Après bien des efforts, ils parvinrent à ramasser deux cent soixante scudi; mais ces furieux, nullement satisfaits, prirent Monseigneur le Vicaire et le conduisirent à la station, lui posant carrément l'alternative de quatre mille scudi ou de la vie.
» Imaginez-vous la désolation et la douleur, non-seulement de tous les prêtres, mais aussi de tous les habitants. Les plus fortunés donnèrent tout ce qu'ils avaient d'argent et parvinrent à réunir un millier d'écus. ]ls coururent les
offrir à ces bandits pour racheter Monseigneur et furent jusqu'à se jeter aux genoux de ces infâmes, les suppliant de vouloir leur rendre leur excellent pasteur.
» Tandis qu'ils le tenaient fortement garrotté, ces indignes n'eurent pas honte de couvrir ce vénérable prêtre d'ordures et d'injures, vociférant contre lui en menaçant, à chaque instant, de le fusiller. Lui seul pourra dire quels horribles moments il passa entre leurs mains. Honneur aux bons habitants d'Orte, qui, par leur activité, leur zèle et leur générosité, parvinrent à le sauver !
» De tous les autres prêtres, un seul courut un grand danger. Assailli dans une maison ouverte, il fut sauvé par le courage de la maîtresse du logis qui ne craignit pas de lutter elle-même contre l'assassin. Le gouverneur et le chancelier furent également arrêtés. Les gendarmes et un inspecteur furent emmenés par eux comme prisonniers : par bonheur? ils partirent environ un quart d'heure avant l'arrivée des zouaves, autrement il se serait fait un véritable massacre. Oh! comme nous avons souffert! Je tremble encore et ma main est mal assurée pour vous écrire. Ils n'ont touché ni aux religieuses ni aux moines, parce que, grâce à Dieu, ils n'en ont pas eu le temps. »
Les braviy ce qui ne veut pas dire les braves, de la prétendue Légion romaine, repassèrent précipitamment la frontière à la nouvelle de l'approche d'un détachement pontifical.
C'était le lieutenant Lallemand qui, avec quarante zouaves et une vingtaine de gendarmes, venait en recon-
naissance du côté d'Orte, où il entra, le 48, au milieu des acclamations frénétiques de la population tout entière!
Six cents hommes fuir devant soixante soldats du Pape ! On voit bien que la Légion romaine n'était pas une légion thébainel
Le 17 octobre, le général Kanzler, ministre des armes, envoyait au colonel d'Àrgy un ordre conçu en ces ter-
« Deux compagnies de la légion partiront ; elle battront l'ennemi et rentreront à Rome. »
Le lendemain, en effet, les légionnaires unis aux zouaves, battaient l'ennemi à Nerola, — bourg du district de Tivoli, sise à droite de la route de Rieti, sur une haute colline entourée de forêts. Ce bourg est ceint de formidables murailles construites au xv° siècle par les Orsini. La population est d'environ sept cents habitants, dont la majeure partie demeure au château ; le reste est répandu dans la campagne. L'antiquaire Nibby, dans sa carte topographique des environs de Rome, publiée eu 4837, croit que le château a pris son nom de sa position forte et élevée, et que ce nom provient d'un mot de l'antique langue de la Sabine.
En effet le château, placé sur une colline très-élevée, était à droite et non loin de l'ancienne voie Salaria, qui de Rome conduisait à Rieti et de là à l'Adriatique. Telle est
mes
382 LÉS SOLDATS flU PAPÉ
encore la situation de la voie actuelle. Cette colline fait partie de la chaîne subapennine, qui se prolonge Vers lè mont Lucretile et finit au mont Gennaro.
Nerola est à environ deux mètres dé la frontière italienne du côté de la délégation de Rieti, et est par conséquent une des localités les plus exposées aux incursions des bandits.
Quinze cents garibaldiens s'y étaient fortifiés depuis plusieurs jours, sôûs le cômmàhdôtttënt dés Bis de Joseph Garibâtdi. LelieUtenant-colohel de Charélte, à là tété d'un détachement de huit cents hommes, composé de légionnaires et de zôuâvô et Soutenu par quelques pièces d'artillerie, vint attaquer Nerola, dans là matinée du 48 octobre.
Les légionnaires ouvrent le féù contre le fort, qui riposte avec énergie. La lutte devient horriblement sanglante. Plusieurs légionnaires, plusieurs zouaves tombent pour ne plus se relever. Gharette a son chéval tué sous lui.
— A Tâssaut ! crie-t-il à ses zouaves en les entraînant vers les portes de Nerola.
Les zouaves et les légionnaires gravissent la côte au pas do course.
— Mon colonel, crie un zouave, vous voulez donc nous mettre au pied du mur ?
On dirait que tous ces héroïques enfants n'ont pas conscience du danger et qu'ils sont invulnérables, tant ils ont d'enthousiasme et de gaieté sous cette pluie de mortt
les sotbATs oti vkti 383
Nerola allait être èmportée d'assaut lorsqué les rouges, àrborant le drapeau blanc, se rendireht à discrétion. Près de cent cinquante dés leurs furent faits prisonniers, pendant (juë lé reste de la bande regagnait précipitament la frontière.
« Il serait impossible, thon cher ami, m'écrivait un des vâinquetirs de Néroîa de se figurer la bravoure et l'entrain dès Sôldats, zouaves ou légionnaires. Néroîa est une vic^ toire purement française. Soyez-en donc fier à double titrei et je vous dirais VolohtierS Cè qùë le bon foi écrivait à votre compatriote Grillon : « Pehdez-vous, vous n'y étie^ pas!*
Vous vous trompez, mon chef correspondant; j'y étais, non de corps, il est vrai, mâis de cœur comme à toutes Tés lattes des soldats du tape; Dois-je parier de mol, humble Volontaire de Dieu, humble volontaire de l'honneur et du droit, de la Vérité, de la civilisation, de la foi, dois-je penser que j'existe quand tant de braves cœurs ont cessé dé battre à fcagnorea, à Monté-Libretti, à Nerola, à Monte-Rotondo, à ftfentahal Blessé de Oasteifidardo, j'ai toujours considéré le 48 septembre 4860 comme le jour d'honneur dé tnâ Vie, comme le jour de bonheur aussi. Ah! si j'avaispu quitter la France et courirencore vers cette autre France qui s'appelle Rome, j'eusse été l'un des soldats de Vâlentano, de Bagnoreà, de Mottté-Libretti, de Subiaco, d'Acquapendente, de Nerola, de Viterbe et de Mentana! Mais, je peux le dire, à chaque récit de combat que je lisais dans les journaux, mon cœur versait du sang
comme les yeux versent des larmes, et sans ces deux petits êtres que j'entends à toute heure me donner le nom de père, heureux je m'écrierais aujourd'hui :
— Heureux les morts 1 heureux ceux qui sont morts pour ce saint qu'on appelle Père.
Biais revenons à la prise de Nerola.
c On arriva en vue du bourg à dix heures et demie, m'écrivait un officier de la légion, et l'attaque fut aussitôt commencée.
« Après un combat de deux heures, nos soldats, avec une bravoure supérieure à tout éloge, se sont emparés de cette localité, ainsi que delà montagne ou les garibaldiens s'étaient fortifiés depuis plusieurs jours.
» Les garibaldiens ont eu six morts et dix blessés. Cent trente-quatre des leurs, parmi lesquels se trouve leur soidisant commandant en chef, sont tombés dans les mains de nos troupes. De*notre côté, nous avons à déplorer la mort d'un soldat de la légion d'Antibes, et nous avons eu en outre onze blessés, parmi lesquels se trouvent un officier de la légion, le lieutenant Armand Eschmann, et un officier de gendarmerie. »
Un volontaire pontifical écrivait de Rome, à la date du 20 octobre.
« Avant-hier, vendredi, notre armée a remporté une brillante victoire à Nerola. Le corps pontifical se composait de trois compagnies de la légion romaine, de trois compagnies de zouaves et trois compagnies de chasseurs à pied.
» Charetle a eu son cheval tué sous lui, mais il n'est pas blessé ; nous avons peu de morts, peu de blessés, mais nous avons fait cent cinquante prisonniers; les garibaldiens ont été entièrement défaits, et ils ont gagné la frontière piémontaise, où ils sont toujours reçus à bras ouverts. Vous voyez que partout nous sommes vainqueurs, excepté peutêtre à l'affaire du 43 (Monte-Libretti). Mais tout de môme cette petite affaire -là nous est bien aussi glorieuse qu'une victoire. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que le sergentmajor Bac n'a reçu aucune blessure, et il était tout couvert de sang, môme sur sa barbe et ses cheveux, mais du sang des garibaldiens. C'est un Allemand ; il se bat comme une lion, et pourtant il est très-doux. Hier, 19, on a reçu une triste nouvelle : la mort du sous-lieutenant Dufournel, frère du capitaine. Beaubeau, caporal, vient d'ôtre blessé très-dangereusement; il est de Poitiers, je le recommande à vos prières : il s'est battu avec un courage sans pareil.
a J'espère que vous trouverez ma lettre intéressante cette fois-ci, et sous peu j'espère vous en écrire une plus intéressante encore, si je suis de ce monde....
» Voyez comme j'ai peu de chance ! je n'ai pas encore eu l'occasion de me battre cette année, car je garde les prisonniers; mais nous allons partir ce soir ou demain, pas plus tard... Le Piémont vient de se déclarer ouvertement; il envoie une colonne de sept mille hommes vers Rome. Quelle chance de pouvoir se bûcher un peu pour Pie IX l
a Pour le moment, je suis très-bien portant, mais très-
386 LES S01DATS DtJ PAPE
accablé de service. De toute cette semaine je n'ai pu me déshabiller que vendredi soir, et je m'étais chaussé et habillé le vendredi matin, huit jours auparavant. Je Votis réponds que tout de même c'est bien rude* et que si nous n'avions pas l'habitude de ces fatigues nous serions tous malades; mais il faut bien l'avouer, l'aide de Dieu est là, et la pensée de Pie IX> qui nous regarde, nous suit partout.
j) me repose un peu en vous écrivant. J'ai dormi deux heures sur Un banc dans mon oorps-de garde, et c'est tout. Allons, adieu, bien chers parents, je vous embrasse tous : au revoir, si ce n'est pas sur cette terre, ce sera au cieL Vous savez que si je viens à mourir, c'est votre plus grand honneur et le mien, car je mourrais pour l'Église, notre mère, et pour son cnef> Pie IX. Viva Pio fcono! »
Une autre lettre de Rome contenait de curieuses révélations sur l'enthousiasme des volontaires garibaldiens pour le fils de Joseph Garibaldi :
« Des prisonniers se sont plaints amèrement de Ménotti Garibaldi. Us n'ont pas été soutenus à Nerola, et cependant le fils du héros était à la tête de quinze cents hommes, à quelques pas de là, sur une hauteur à admirer le courage des hommes.
» Le sous-lieutenant de la Bégassière 1 est en pleine
i. Grièvement blessé à Monte-Libretti. — Nommé depuis sous-lieutenant et chevalier de l'ordre de Pie ÎX.
voie de guérison. Le lieutenant Armand Eschmann, blessé à Nerola, à la tête de la compagnie des légionnaires français, sera plus longtemps à se rétablir. Une balle tirée du haut des murs l'a frappé au nœud de l'épaule gauche et est allée se fixer dans les vertèbres du dos.
» Cette balle est extraite, et le danger semble écarté ; mais l'intrépide blessé en a pour trois mois peut-être à garder le lit. Comme nos lecteurs le savent, il a été indignement arrêté et dépouillé par les Piémontais réguliers, qui lui ont, entre autres objets, volé son sabre. Cette perte est ce qui a le plus affligé le brave officier. »
Le brave lieutenant Eschmann pouvait s'en affliger, mais non s'en étonner, Je me fusse étonné, moi, de ce qu'on ne l'eût pas volé. Entre l'ordre politique et l'ordre social, il existe une corrélation» dissimulée aux tsprits superficiels, mais réelle et inévitable. Quand le prince « vole une province, » au-dessous du prince on vole ce qu'on peut, fût-ce le sabre de l'ennemi que sur le champ de bataille on ©'eût pas osé regarder en face.
Un Anglais protestant, parent d'Alfred Collingridge, ce glorieux volontaire qui devait mourir de blessures reçues à Monte-Libretti, — adressa au Standard de Londres cette lettre pleine d'intérêt et dictée par la loyauté :
» Il était environ trois heures du matin quand j'atteignis de nouveau Nèrola. Je trouvai qu'on avait élevé des barricades devant les portes, dans l'attente d'une attaque. Les deux frères Garibaldi étaient partis pour Montorio-
Roraano, laissant le fort au commandement d'un colonel milanais, avec cent cinquante hommes d'élite.
» Ricciotti Garibaldi avait laissé l'ordre que toutes les facilités me fussent accordées pour le soin des blessés, et quatre d'entre eux, dont l'état était le plus alarmant, avaient été transportés dans une église non occupée.
» Ayant remis l'ambulance provisoire aux soins de monseigneur Stonor (fils de lord Camoys) qui m'accompagnait, je me rendis dans une sorte d'observatoire, surmonté par un Calvaire, et de là, au bout de quelques minutes, j'aperçus une colonne de la légion d'Antibes qui se déroulait sur les flancs de la montagne à environ un mille de distance. Bientôt on vit briller l'acier des baïonnettes au pied de Nerola. Les clairons du fort sonnèrent aux armes. Déjà l'on apercevait l'uniforme gris des zouaves à travers le feuillage d'automne : le colonel de Charette, avec les commandants de Troussure et Cirlot, ouvraient la marche, qui était fermée par la batterie aux ordres de M. de Quatrebarbes. Un message venu du fort m'avertit de me mettre à couvert; mais, à travers la porte ouverte de l'ambulance, je pus voir le combat de près.
» La première compagnie de zouaves gravit la colline sur le côté opposé à celui sur lequel je me trouvais ; mais on m'assura depuis qu'elle se battit avec le plus grand courage. A droite, à environ dix mètres de l'endroit où nous étions, les légionnaires d'Antibes, disposés en tirailleurs, ouvrirent l'attaque. Les hommes occupèrent les maisons disséminées le long de la côte ainsi que l'espace vide
entre le Calvaire et la ville, et tmvrirent un feu des plus vifs sur le fort, qui riposta immédiatement avec tant de vivacité que quatre légionnaires tombèrent : deux grièvement blessés, et deux mortellement. L'un d'entre eux ge-
sait dans un endroit où les hommes de l'ambulance ni pouvaient aller le chercher, dans un endroit exposé en plein au feu du fort.
» M. de Troussures se jeta à bas de son cheval, franchit à pied, avec un admirable sang-froid, l'espace qui le séparait du blessé et le ramena avec lui. Un cri d'admiration partit des rangs des légionnaires quand l'officier des zouaves revint avec leur camarade. En ce moment, la seconde compagnie de zouaves arrivait, conduite par MM. Dufournel, de Gastebois et de Lusignan. Les frères Wats, Russell, John Collingridge et son cousin, M. Cary, étaient au premier rang des soldats. Les Anglais voyaient le feu pour la première fois, et leur sang-froid • autant que leur courage faisaient l'admiration de leurs camarades. La fusillade n'ayant pas suffi pour déloger les garibaldiens, on s'apprêtait à donner un assaut sous la protection de l'artillerie, qui venait d'ouvrir le feu contre le fort, lorsqu'une balle frappa le cheval du colonel de Charette.
» Un cri d'effroi s'éleva parmi ses soldats lorsqu'ils le virent tomber ; mais en un clin d'œil il fut debout, et, levant son sabre, il se préparait à conduire la charge à pied; &v ce moment, un boulet parti de la batterie frappa le
d'apeau garibaldien et pénétra dans le château. Un hour-
rah formîdable partit des rangs des zouaves, et la. colonne s'élança au pas de charge. Elle atteignit bientôt la porto du fort, et déjà un pétard allait la faire sauter, quand 1» garnison, arborant un drapeau parlementaire, se rendit 4 discrétion.
» Le commandant du fort disait aux officiers des zouaves qu'il avait été trompé par Menotti Garibaldi, qui lui avait promis de prendre les zouaves en flanc avec deux mille hommes et de l'artillerie. On prodigua immédiatement toute espèce de soins aux garibaldiens blessés qui étaient au nombre de cinq. Monseigneur Bastide et monseigneur Stonor administrèrent sans délai les sacrements à ceux qui témoignèrent le désir de les recevoir; et ces pauvres gens parurent trop heureux à leur dernière heure de demander une consolation suprême à cette religion dont ils avaient fait si bon marché tandis qu'ils étaient pleias de vie et de santé. »
Nerola est la deuxième victoire importante de l'armée romaine; après Nerola, Viterbe; après Viterbe, Mentanah
Le lendemain de la victoire de Nerola, le 19 octobre, une campagnie de zouaves, commandée par le capitaine de Couessin et le lieutenant Dufournel, battait une bande de garibaldiens h Farnèse, petit village en ruines, situé sur la frontière toscane, au sud du Voltone.
— Messieurs, avait dit Dufournel aux zouaves, il s'agit maintenant d'aller mourir... Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
Sublime commandement qu'aucune armée n'avait entendu depuis les croisades!
Hélas! ce brillant succès fut chèrement payé! Emmanuel Dufournel y laissa la vie, jeune et héroïque victime d'un dévouement qui est l'apanage de son sang!
a Chaque jour, disait l'Union, nous apprend qu'un autre sacrifice a été fait, et que le martyrologe du devoir compte un nom illustre de plus. Après Arthur Guillemin, après Urbain de Quélen, c'est Emmanuel Dufournel, souslieu^enant aux zouaves pontificaux, qui, mortellement blessé dans l'affaire du 49, près de Farnèse, vient de succomber aux suites de ses blessures. »
» Ce n'est pas sans une vive émotion, ajoutait un autre journal, La Franche-Comté, que cette nouvelle sera apprise dans notre pays;
» Un nom si connu et si honoré, une famille si haut placée dans l'estime publique, la douleur légitime d'un père frappé ainsi à Timproviste dans l'une de ses plus chères affections, l'âge et l'héroïsme de ce brave pontifical, la grandeur de la cause qu'il servait, tout, dans une mort d'ailleurs si glorieuse, frappe et attendrit ceux qui n'ont pas connu personnellement Bf. Dufournel. Mais il y a des circonstances qui relèvent encore le prix de son dévouement et de son sacrifice.
» Le jeune et brillant officier était en congé de convalescence depuis trois mois, lorsque la nouvelle des dangers du Saint-Siège a fait à son honneur et à sa foi un devoir de rejoindre le drapeau.
» On l'avait vu dans le courant de l'automne, soit aux bains de Luxeuil, soit à Renaucourt, faible, languissant, se soutenant à peine, et, malgré sa santé délabrée, ne songeant qu'à payer de sa personne et de son courage dans la lutte qui allait s'engager. Dans les premiers jours d'octobre, une amélioration de santé ne fit qu'ajouter à ce noble désir. Il repartit pour Rome sans compter le nombre, sans calculer le péril, avec des forces à moitié revenues, portant à la bataille une imprévoyance qui eût paru téméraire, môme pour un simple voyage.
» C'est le 40 octobre qu'il a quitté sa province et sa famille; c'est le 20 qu'il a été mortellement blessé. Il n'avait eu que le temps de reprendre son poste et de tomber sous son drapeau.
» Celui qui écrit ces lignes ne peut pas oublier qu'il y a quatorze ans ce brave enfant de notre province venait s'asseoir au collège Saint-François-Xavier sur les bancs de la classe de quatrième. Vif, intelligent, plein de cœur, il était de ces élèves qui demeurent les mêmes en grandissant, et que l'on reconnaît au premier coup d'œil sous tous les uniformes. Plusieurs de ses anciens maîtres lui ont serré la main cette année, les uns à Rome, les autres en Franche-Comté. Ils ne tarissaient point en éloges sur son caractère, sa tenue, ses généreux sentiments.
» M. Emmanuel Dufournel était depuis cinq ans dans les troupes du SainWPère, et il avait conquis tous ses grades un à un, par sa bravoure et sa bonne conduite.
M. Àdéodat Dufournel, son frère aîné, sert depuis huit ans la môme cause : fait prisonnier à Castelfidardo, il est aujourd'hui capitaine adjudant-major dans les zouaves» et il a été décoré de la main de Pie IX. »
Hélas! la mort va bientôt le moissonner aussi, lui, ce héros de Castelfidardo! Mais ne pleurez pas\ noble et infortuné père ! Leur gloire sur la terre, — gloire si grande pourtant! — n'est rien auprès de celle qu'ils ont trouvée pour l'éternité ! Vous en avez pour garants non-seulement leur foi vaillante et leur martyre, mais la parole et les larmes de ce grand saint qui était aussi leur père !
Étonnée de l'héroïque résistance qu'elle rencontrait sur tous les points du territoire pontifical, tant de la part des soldats que des populations, la révolution italienne, lâche et cruelle, résolut de se rendre maîtresse de Rome par la terreur et par la destruction en masse de la garnison.
Le poignard ensanglanta traîtreusement les rues, le poison fut mis en jeu, les casernes furent secrètement minées ; tout étant prêt, le 22 octobre fut marqué pour frapper le grand coup !
Lâches, cruels, ignobles adversaires, tombant à genoux devant les baïonnettes, et ne se battant que dans l'ombre
avec des armes infâmes !
La policé romaine était prévenue de toutes parts qu'une émeute devait ëelater dans la soirée du %% octobre; les journaux italiens l'annonçaient depuis plusieurs jours, Dans la matinée les gendarmes arrêtent, hors de la porte du Peuple, un chariot conduit par un lieutenant garibaldien et contenant trente-rquatre revolvers et une somme d'environ quinze cents francs en menue, monnaie. Les ddbris do la bande vaincue à. Nerola étaient parvenus à se glisser dans Rome et devaient donner la main aux sectaires précédemment introduits dans la ville des Papes, pendant que des attaques extérieures coïncideraient avec l'émeute.
Pendant toute la journée, on voyait circuler' dans le Corso des hommes d'aspect sinistre, mal vêtus et inconnus à Rome. Ils attendaient évidemment un signal.
A sept heures, une énorme bombe éclata sur la place Colonn», aveeuo. grand fracas : c'était la sigpal révolutionnaire !
Au môme instant, des bandes armées jusqu'aux dents atlaquaientsimultanément le corps degarde du Capitole, la prison dô San-Micbele et les Carceri'NuQvi, la porte Saint- Paul et la caserne de gan^Gallisto, occupée par les zouaves.
Le Capitole est attaque* k la fois du. côté du forum et
do côté d'Ara-CceU, kes bravi plantent le drapeau révolutionnaire sur la statue de Marc-Aurèlej puis ils fondent m ia compagnie de carabiniers de gardo au Capitole, en poussant les cris de j Vive, la. République. I A bas Victor Emmanuel 1 Mort aux prêtres 1 -i- {*§&. carabiniers réaga,-
défit par deux décharges meurtrières ; et un quart d'heure de combat suffît pour mettre la bande en dérouie. Les rouges laissent sur le terrain deux morts, dont leur portedrapeau, un Sicilien frappé d'une balle en plein Iront. Les carabiniers ont plusieurs blesses, entre autres le capitaine Mayer, frappé de trois coups de feu et de cinq coups de couteau.
D'autres engagements avaient lieu dans la Via-Alessantfriaa, sur la place Montanara* à Campo*di-Fiori, à Sant- Angelo in Pescheria et aux abords du Ghetto. Partout les émeutiers sont battus e4 mis en faite»
Dans l'attaque de la caserne San-Callisto, vingt-sept bandits sont tués par les zouaves à la baïonnette. Les rouges se sauvent en jetant des bombes Orsini, leur arme favorite; ceux que les zouaves vent atteindre, dans leur fuite, se jettent à genoux en demandant grâce et criant : Vive Pie IX! Vive le bon Père ! Vive le Pontife-Roi!
Trois zouaves sont blessés : Chouteau, Ruis et Zeylen. Un autre, Henri de Foucault des Bigotttères, est tué d'un coup de pistolet en pleine poitrine et de deux coups de sabre.
A sept heures, au signal de la bombe-, une bande de cinq cents garibaldiens, venant de la campagne romaine, attaquait la porte Saint-Paul, après avoir tué, blessé ou désarmé les soldats du poste. Le major Éligi, envoyé en toute hâte à la tète d'une compagnie de gendarmes et de deux compagnies de carabiniers étrangers, vint au secours du poste et dispersa les garibaldiens» Un certain nombre
de ces derniers se réfugia alors dans un casino voisin des murs de la ville et y opposa une assez longue résistance. L'édifice fut pris d'assaut et le major Ëligi ût trente-quatre prisonniers.
A huit heures du soir, l'émeute était comprimée partout, et la population du Trastévère se portait en masse au Vatican, pour demander au Souverain Pontife « la permission de défendre contre des bandits étrangers le pouvoir des Papes, que les ancêtres des Trastévérins défendirent toujours de temps immémorial. »
Voxpopulit Belle et touchante manifestation des sentiments de la population romain I filial et éloquent plébiscite, qui mit des larmes de joie aux yeux du paternel Pie IX!
« Hier soir, écrivait-on de Rome le 23 octobre, des garibaldiens qui s'étaient secrètement introduits dans la ville, ont essayé, à l'aide de scélérats payés, appartenant à la lie du peuple, de troubler l'ordre public, qui avait été jusqu'ici constamment maintenu. Ils voulurent ainsi avoir un prétexte dont tout le monde connaît maintenant le but et que l'on cherche depuis longtemps. Le mouvement commença p«r l'explosion d'une bombe Orsini lancée sur la place Colonna, mais qui ne fit heureusement aucun mal. Ensuite eut lieu l'explosion qui fit quelques victimes dans I» corps des musiciens des zouaves. En môme temps, une bande composée de la tourbe dont nous avons déjà parlé se rendit au Capitole pour y attaquer un corps de garde. ,
» Mais la résistance qu'elle rencontra de la part des troupes, résistance appuyée de quelques coups de fusil, suffit pour la disperser et la mettre aussitôt en fuite. Le même fait se reproduisit sur quelques autres points de la ville. Dans les attaques soutenues par les patrouilles de ronde ordinaires, un brigadier de gendarmerie, un sous-brigadier et un simple gendarme ont été tués, deux soldats ont été blessés. Au bas du Capitole, on a trouvé le cadavre d'un inconnu au milieu d'une quantité d'armes abandonnées, et près du Ponte- Rotto, on a trouvé deux autres cadavres, dont l'un était revêtu d'une chemise rouge, et avait un fourreau de poignard à ses pieds.
» D'après les traces do sang que l'on a reconnues en plusieurs endroits, on peut croire qu'un assez grand nombre d'émeutiers ont été blessés. Plusieurs centaines d'individus ont été arrêtés ; ils suppliaient qu'on leur laissât la vie sauve, et plusieurs d'entre eux criaient hautement : Vive Pie IX! en demandant merci.
» On a arrêté aussi plusieurs individus déguisés en zouaves; ce sont pour la plupart des étrangers. Quant aux Romains arrêtés, ce sont des gens de la plus basse classe, et ils ont confessé qu'ils été avaient gagnés à prix d'argent pour faire l'émeute»
» Ce mouvement a été de courte durée; les troupes de toutes armes ont vaillamment fait leur devoir, et la ville entière, indignée et atterrée un instant par l'audace des émeutiers, non-seulement n'a pris aucune part à la sédition, mais encore elle a montré et elle continue à montrer
par son attitude le plus profond mépris et la plus rive réprobation pour cet attentat inique. »
Une correspondance adressée de Rome au journal La Patrie contenait de [curieuses révélations sur l'émeute du t% octobre, son organisation et ses ramifications.
» Le journal officiel n'a pas publié, comme on l'attendait, les chiffres exacts des pertes de la troupe et des insurgés, dans la nuit du 22 au 23, sans doute pour diminuer autant que possible aux yeux de l'opinion publique l'importance du mouvement révolutionnaire; mais tout atteste que ces chiffres sont relativement considérables, car le nombre seul des prisonniers garibaldiens s'élève à cent vingt. On suppose, et l'on a de bonnes raisons pour cela, que celui des blessés dépasse cinquante et que les morts sont au moins une vingtaine. *
» Ainsi que je vous l'écrivais, l'intention des insurgés était réellement de s'emparer du Capitole d'abord et ensuite des hauteurs environnantes, jusqu'à la place Saint-Paul et à l'extrémité des murs d'enceinte vers le Tibre. Par malheur pour eux, comme ils étaient tous arrivés trèsrécemment du dehors, et que, par conséquent, ils connaissaient peu la ville, ils s'égarèrent, dirigèrent mal leurs attaques, et se sentant vaincus presque avant d'avoir combattu, s'enfuirent aussitôt après la première décharge.
» On a, il est vrai, cette fois, trouvé parmi les insurgés une centaine de citoyens de la Ville Éternelle, mais ce sont de ceux qui ont plus souvent affaire avec la correctionnelle qu'avec le travail et les bonnes mœurs, et Von ne peut pas
sérieusement les désigner comme représentant la population romaine. D'ailhurs, ces gens ont été achetés par le comité d'action; en outre, ce sont ceux qui ont fui le plus précipitamment en criant môme « Vive Pie IX I » pour obtenir la vie sauve des soldats qui les poursuivaient au pas gymnastique, la baïonnette dans les reins.
» Tous les autres insurgés, sans exception, étaient arrivés depuis deux jours de la frontière, principalement de la province de Eieti. »
Voilà les hommes qui prétendaient détrôner à perpétuité le Pape!... Le Pape est trop bon, et ses soldats aussi; il fallait, pour l'honneur du nom romain et la sécurité de la population romaine, fusiller sur place quelques-uns de ces bandits, aux termes de la loi récemment portée contre le brigandage, et envoyer le reste purger plusieurs contumaces aux travaux des fortiûcations de Rome et de Civita- . Vecchia. Tant de générosité peut être sainte et sublime, mais j'estime que c'est duperie.
Il fallait qu'un prévôt de gendarmerie dit au premier prisonnier venu :
— Le Très-Saint Père vous fait grâce de la vie, malgré les stipulations de la loi contre les brigands. On va donc vous rendre la liberté et vous nenvoyer à Caprera ou à Lugano, si vous promettez de ne plus jamais porter les armes contre l'auguste Pontife qui vous fait grâce de la vie. Le promettez-vous ?
— Non ! eût répondu peut-être le bandit, comptant sur la proverbiale longanimité de l'autorité romaine.
Une minute après, au moment d'être fusillé, le stoïque eût juré tout ce qu'on eût stipulé, et ses complices n'eussent pas demandé une seconde pour signer des deux mains toutes promesses voulues; — on les eût mis immédiatement en liberté ; — mais, en cas de banditisme récidivé, monsieur le prévôt de la gendarmerie eût appliqué strictement la loi contre le brigandage.
Je parie bien qu'ensuite Joseph Garibaldi, — en dehors de l'armée piémontaise, — n'eût pas raccolé quatre hommes et un capitaine.
« La révolution aura beau faire, m'écrivait-on de Rome, elle n'entraînera jamais les populations pontificales à seconder ses iniques projets, et si elle veut aller à Rome, il lui faudra se démasquer entièrement et employer la force brutale pour consommer son sacrilège attentat. Dans toutes • les communes et les villages, que ces bandes de chemises rouges ont parcourus, aucun individu ne s'est joint à elles et personne n'a daigné prendre place parmi ces fameux libérateurs. Tout au contraire, on s'est enfui à leur approche, et après leur départ, les villages ont relevé, eux-mêmes, les armoiries du Pape, ont accueilli avec transport et aux cris mille fois répétés de: Vive notre souverain Pie IX 1 les détachements de pontificaux venant à leur secours.
» Rien plus, ce qui montre l'incroyable entêtement de gens qui. tout esclaves qu'ifs sont, se sentent plus libres et plus heureux que ceux qui ont de la liberté à revendre à tout le monde, les campagnards des frontières pontificales
demandentqu'on leur donne des armes pour s'en servir contre leurs libérateurs. Plusieurs d'entre eux se sont déjà joints aux gendarmes pour faire des battues dans les montagnes et les bois et relancer les chemises rouges, et un bien plus grand nombre sollicitent qu'on les arme et qu'on les organise en corps auxiliaires, afin de prêter la main aux troupes régulières et assurer par là plus efficacement la sûreté du pays.
i Ce sont là des faits qu'il faut relever, mettre en relief et opposer sans cesse à tous les mensonges de la presse révolutionnaire. Il est certain, évident, que les populations romaines n'ont aucune sympathie pour l'unité italienne. »
En effet, tandis que les paysans romains s'organisaient en squadriglie de volontaires pour défendre le sol national, à Rome des patrouilles de nuit, composées en partie de grands seigneurs, — le prince Lancellotti, le prince Aldobrandini, les Patrizzi, les Filippani, etc., en partie de bourgeois romains et de volontaires français, parcouraient, sous la conduite du comte de Christen, les rues de la cité pontificale, et gardaient les abords du Vatican.
N'oublions pas de noter que, pendant que le major Eligi reprenait la porte Saint-Paul, à quelques pas de là, le brave capitaine du Reau, à la tête de la V compagnie du 2« bataillon des zouaves, s'emparait d'un immense dépôt d'armes et d'un grand nombre de sectaires étrangers réunis en conciliabule. — Le capitaine du Reau ne démentit pas, en cette circonstance, l'intrépidité toute française dont il avait fait preuve en 1860 à Castelfidardo ; j'aime à dire
que c'est un des officiers les plus braves, les plus estimés, les plus aimés de l'armée pontificale.
C'est à dessein que je n'ai point encore parlé de l'attentat de la caserne Serristori; cette scène horrible du drame révolutionnaire doit être racontée avec quelques détails, afin que le lecteur puisse juger sans appel les lâches assassins du 22 octobre.
Quelques secondes après que le signal révolutionnaire eut éclaté sur la place Colonha, Rome tout entière fut frappée de terreur par une épouvantable explosion ; la caserne Serristori, occupée par les zouaves et sise dans le Borgo- Nuovo, non loin du Vatican, venait de sauter, par suite de l'explosion d'une mine pratiquée dans un ancien cloaque qui passe sous la caserne;
A cet horrible fracas* on dit que Pie IX, tombant à genoux> s'écria:
— Ah! mon Dieu!... Les malheureux!... Pardonnezleur!...
Toujours, toujours des paroles de pardon!
Non contènts d'avoir perpétré ce lâche attentat, les rouges se mirent à fusiller les blessés qui se tordaient dans les décombres!... A la vue d'un détachement de gendarmes qui accourait au pas décharge, les bravi se débandèrent et disparurent dans la nuit; Les gendarmes poursuivirent les misérables, la baronrtetto aux reins, en tuèrent un Certain nombre et firent plusieurs prisonniers, qui allaient être massacrés sur place par le peuple, au paroxysme de l'indigttatioh, si* des zouaves mourants*
leurs victimes, n'eussent généreusement demandé qu'on fit grâce à leurs assassins!
Soixante zouaves furent retrouvés dans les décombres, meurtris, défigurés, morts ou moribonds!... Comment la démocratie française a-t-elle pu fraterniser avec ces lâches assassins, plutôt qu'avec ceux de ses compatriotes qui mouraient vaillamment au poste de l'honneur?
« Je m'empresse de mettre fin à ton inquiétude, écrivait un des survivants de la caserne Serristori. Je suis bien faible encore pour m'entretenir longtemps avec toi; je me fais violence ; voilà ce qui s'est passé. Le 22 octobre, à six heures et demie du soir, je venais de la caserne de Salzmann de Ligolsheim, qui est dans la légion d'Antibes; je me hâte de rentrer à ma caserne appelé Serristori, située à vingt pas de Saint-Pierre et du Vatican. Arrivé sous la porte de la caserne, j'y vois étendus plusieurs gendarmes tués et blessés par des garibaldiens déguisés en zouaves pontificaux ; je ne sais comment je n'ai pas été assassiné avant d'avoir pu pénétrer dans la caserne ; ils m'ont sans doute pris pour un des leurs.
» Je monte dans ma chambre, où je trouve mes cinq camarades en train de charger leurs carabines; je fais comme eux, et comme ils entouraient la lampe de ma chambre, moi, pour voir clair, je me place à la fenêtre qui donnait dans la rue et où brûlait un bec de gaz; à peine y suis-je deux minutes que je reçois une décharge de coups de carabine qui me sifflent autour de la tête, mais sans me toucher. J'étais tout étonné de me voir encore debout.
Une minute, c'est-à-dire une seconde pour me remettre, et tous ensemble nous ouvrons un feu général dans la rue, et les misérables se sauvent, laissant dix tués ou blessés dans la rue. Mes camarades m'ont tous serré dans leurs bras, tellement ils étaient contents de m'avoir vu échapper à cette décharge faite à quinze pas de distance tout au plus.
» Hélas! cette marque d'amitié pour moi était leur dernière; dix minutes se sont à peine écoulées, qu'une explosion terrible retentit sous nos pieds : c'est la caserne qui saute ; des cris effroyables retentissent et nous tombons ensevelis par quatre étages. Pendant cinq minutes, je n'entends qu'un roulement pareil au tonnerre. Les cris des blessés, des agonisants, j'entendais tout cela, car, par miracle, j'avais gardé toute ma connaissance. Un évanouissement m'aurait fait mourir de suite. Jè ne sais combien de temps j'ai entendu mourir, mais les cris ont peu à peu cessé; les malheureux étaient tous morts, et les blessés n'avaient plus la force de se faire entendre. Moi, j'étais dans une position horrible ; deux poutres étaient couchées en travers de mes jambes et les broyaient: mon épaule gauche était cassée ; mon œil gauche était couché sur une pierre aiguë qui me causait des douleurs atroces; mes pieds étaient serrés comme dans un étau; j'étouffais et je croyais mourir à chaque instant,
» Figure-toi, mon cher Kugène, que je suis resté environ douze heures dans cette situation ; j'ai souffert le martyre pour la cause du Pape, et je voulais m'endormir pour mourir, mais je ne le pouvais. Enfin, j'entendis peu à peu
un bruit semblable à des coups de pioche au-dessus de moi, mais tellement faibles que peu à peu je ne les entendis plus; cependant l'espoir me revenait, je ne voulais plus mourir. Les bruits se rapprochaient de moi ; j'appelle, on m'entend. Grand Dieu I je peux être sauvé.
» Ma première pensée a été de demander un prêtre, car, en voulant me déterrer, ils pouvaient me perdre par un éboulement, peut-être au moment où je serais bien près d'eux. Le- colonel me parla alors de sa forte voix, et me dit que le Pape était venu et avait donné l'absolution in extremis à toutes les victimes de cet horrible forfait. Mgr de Mérode, qui se trouvait là, m'a alors encore récité un acte de contrition, et m'a donné l'absolution de toutes les fautes de ma vie ; ceci a soulagé mon âme, mais pas mon corps.
« Enfin, peu à peu, je sentis de la poussière tomber sur moi et ma tète fut dégagée, mais il fallut encore deux heures aux pompiers romains pour dégager mon corps; il fallut lever les poutres de dessus moi avec des cordes ; huit pompiers n'y pouvaient suffire. Enfin, je pus bientôt voir le jour ; il était huit heures du matin. Je ne pouvais assez serrer les mains aux cardinaux et aux prêtres qui se trouvaient là ; notre colonel ne voulait pas s'en aller avant de me voir sauvé.
» Les zouaves et le peuple s'agenouillèrent devant mon brancard comme devant un martyr ; les larmes tombaient de tous les yeux, et jamais je n'ai vu une scène plus attendrissante. Moi, je n'eus plus la force de pleurer, mais
je pouvais encore les remercier de ces marques de sympathie. Transporté à la salle des blessés, je fus l'objet de tous les bons soins possibles. Les médecins m'ont promis que mes blessures n'entraîneraient aucune perte de membres ; mon œil gauche est déjà aussi limpide que le droit ; avec le temps je me remettrai de cette terrible catastrophe, qui n'aura pas de suite grave pour moi.;. »
Elle a coûté trente morts et trente -cinq blessés, tous bons à être réformés. »
Le zouave Robinet «, d'une famille alliée aux meilleures maisons de Bretagne, se trouvait parmi les blesses.
« Dès le troisième jour, écrivait au père du jeune zouave monseigneur du Gosquer, archevêque de Port-au-Prince, le médecin romain pensait à lui couper la jambe. Les sœurs, a vec moi, redoutaient une opération si grave dans la situation d'affaissement où avaient jeté notre pauvre enfant tant de contusions et de blessures. Je fis demander le majordes zouaves, en qui nous avons tous pleine confiance. Il crut que le pauvre blessé aurait encoré assez de forces pour traverser cette cruelle épreuve ; il ajouta que la mort était certaine si elle n'était pas tentée. Je m'approchai tout ému de votre fils ; je lui demandai s'il voulait accepter encore cette douleur pour se conserver à vous et à l'Église. Il a baissé sa tête avec résignation, demanda à recevoir la sainte Communion, et après avoir reçu le Dieu des forts, il se livra aux opérateurs. Rien d'admirable comme
i. Mort de ses blessures, quelques jours après.
son courage et son "calme... Pendant cette torture, pas une piainte, pas un cri I... Il a étonné ceux-là mômes qui vivent tous les jours au milieu d'actes héroïques de foi et d'énergie... Il fumait « sa cigarette ! » » Je veillerai toujôurs sur ce brave enfant. » « Je viens de passer trois heures avec nos chers blessés, écrivait un autre gentilhomme français. On a, pendant ma visite, amputé la cuisse gauche du pauvre Robinet, qui a supporté l'opération avec un courage surhumain. M. Vincenti, que j'ai vu là, et qui venait de faire cette terrible besogne (car il avait encore les mains couvertes de sang) n'a pas mis plus de deux minutes à couper cette jambe, et s'en est si habilement tiré que le pauvre patient n'a perdu que peu de sang. J'ai pu m'approcher du lit de M. Robinet et le consoler par quelques bonnes paroles...
» C'est par erreur qu'on avait mis parmi les blessés M. Leippeter, il faut lire Lepeleer, et ajouer aux noms déjà connus celui du sergent Garidel de la légion. Le zouave tué à San-Callisto se nomme de Foucault. Il faut malheureusement ajouter encore à la liste des blessés le capitaine adjudant-major Adéodat Dufournel, dont le frère a été tué il y a quinze jours. Mais le dévouement engendre le dévouement. On nous cite une dame dont on comprend que nous ne donnions pas le nom ; l'aîné de ses fils, blessé à Castelfidardo, est prêtre aujourd'hui ; le second est mort à Rome au service du Saint-Père ; le troisième et dernier . vient, à sa grande joie, de s'enrôler dans l'armée pontificale. »
M. de Conny, dans une lettre remplie de détails émouvants, raconte comment le cadavre du jeune Étienne Melin fut retrouvé dans les décombres :
a En continuant à déblayer les ruines de la caserne des zouaves que les assassins révolutionnaires ont fait sauter à Rome, on y a trouvé le corps de notre compatriote, M. Étienne Melin : c'était le 37e qu'on y relevait. Ce jeune homme, atteint à Rome, pendant l'épidémie de cet été, d'une maladie sérieuse, était venu se rétablir dans sa famille; mais, bien que fort incomplètement remis, il partit pour retourner à son poste, dès que les nouveaux dangers qui s'annonçaient appelèrent les défenseurs de la Papauté à serrer leurs rangs. Il s'arracha aux embrassements de son père, de sa mère, de son frère dont il était si tendrement aimé, et ce n'était pas sans pressentir son sort.
» La veille du départ, il disait : a Quand on va offrir sa vie, il faut se recueillir. » Il se mit en route le \ \ , arriva à Rome le 44, et le 22 il était victime de l'explosion d'une machine infernale. Ce n'est pas la mort dans le combat qu'il a trouvée ; ç'a été la mort traîtreuse, telle que les révolutionnaires italiens excellent à la donner, qui, à la pointe d'un poignard, guette le passant, ou se mêle aux aliments dans une poussière empoisonnée, ou dans un baril de poudre se glisse sous les fondations d'une maison. »
Étienne Melin avait vingt- trois ans. Ses parents, ouvriers à Moulins, y jouissent d'une estime générale due à leur honorabilité bien connue, et à leurs sentiments profondément chrétiens. Sans autre fortune que leur travail, ils ont
su par leur ordre et leur économie procurer à leurs deux fils une éducation soignée. L'aîné est prêtre à Moulins, le second y occupait dans l'administration des ponts et chaussées une position honorable, lorsque nos troupes, par suite de la convention du 45 septembre, abandonnèrent les États pontificaux. — Étienne Melin, d'un caractère doux et aimable avait toujours manifesté le plus grand éloignement pour l'état militaire, mais à la vue du Pontife abandonné, son dévouement catholique l'emporta sur ses goûts. « Le Saint-Père est seul, à la merci de ses ennemis, déclara-t-il à sa famille, je suis libre et catholique, c'est mon devoir d'aller à son secours. » On lui objecta qu'il brisait son avenir, que la douceur de son caractère n'indiquait pas un guerrier. a Ma position, si j'en reviens, le bon Dieu s'en chargera, répondit-il ; si j'y reste, elle est toute prête au Paradis. Je n'ai pas, c'est vrai, l'humeur militaire, mais pour le Pape je saurai me battre tout comme un autre. » Loin de s'opposer à son noble dessein, on vit son généreux père, dont il était la fierté et le soutien, ne manifester qu'un regret, celui de ne pouvoir faire comme lui. A la fin de décembre 4 866, il était à Rome; il se mit rapidement au courant du maniement des armes et, trois semaines après, il faisait déjà partie de la 4re compagnie du 1er bataillon.
Ses chefs et ses camarades lui témoignèrent bientôt leur estime et leur amitié. Il allait être nommé caporal, lorsque, pendant le choléra, une maladie sérieuse nécessita son retour en France. Il s'y reposait depuis quelques
semaines, quand l'invasion garibaldienne appela les défenseurs de la Papauté à se grouper autour du trône de Pie IX.
Étienne Melin était encore fort souffrant, mais il ne voulut pas retarder d'un seul instant son départ.
— Même en cet état* dit-il à ses parents, je puis être utile à Rome ; je pars ! Si je n'ai pas la force de me battre, j'aurai du moins celle d'écrire; il y a dans l'armée de l'occupation pour toutes les forces!
Son père et sa mère l'embrassèrent avec orgueil et le bénirent avec joie. Étienne partit en effet le 4 4 octobre, après avoir mis sa conscience en règle avec Dieu. Le 44, il arrivait à Rome. Les chefs, le trouvant trop faible pour supporter les marches incessantes de sa compagnie, l'envoyèrent aider le trésorier du régiment.
Le 22 octobre, le pauvre enfant était relevé, sanglant et inanimé, au milieu des ruines de sa caserne I
Son père et sa mère le pleurent, mais leurs larmes sont toutes chrétiennes; leurs larmes sont sans amertume! Ils bénissent Dieu d'avoir fait d'Étienne un martyr, et ils demandent que le sang de leur fils serve au triomphe de l'Église, au repentir et au pardon des meurtriers 1
Mais il faudrait parler avec éloges de toutes les victimes de l'infernal attentat : Albitte, Battismo Gonzalès, Louis Mecois, Larroque, Cuccioli, ce jeune Claude, mort saintement après avoir reçu l'extrôme-onction, et cinquante autres zouaves!
L'exaspération du peuple ne connut plus de bornes
lorsque les pompiers romains tirèrent des ruines les cadavres d'un homme dans la force de l'âge, d'une jeune femmé et d'une petite fille, — toute une famille qui passait dans la rue au moment de l'explosion. Braves gendarmes l ce fut au péril de leur vie même qu'ils protégèrent la vie des infâmes assassins contre les fureurs populaires ! Quel héroïsme et quelle magnanimité !
Le 23 octobre, des bandes garibaldiennes, commandées par les frères Cairoli, essayaient de forcer rentrée de Rome. Battus sur tous les points, les assaillants furent presque tous tués, blessés ou faits prisonniers. « Une rencontre a eu lieu, dans la soirée du 23, écrivait-on do Rome, avec un ramassis de ces garibaldiens qui, après l'inutile tentative de désordres de la soirée du 22, avaient réussi à s'échapper de la ville et s'étaient réfugiés sur les monts Parioli. Nos soldats sont parvenus à les entourer et à les mettre en déroute complète, leur occasionnant un bon nombre de morts et de blessés et faisant beaucoup d'entre eux prisonniers. Parmi les morts se trouve Henri Gairoli, dont le frère a été blessé et arrêté. Depuis ce moment, nos soldats, après avoir battu la campagne avec le plus grand soin, n'ont rencontré aucun garibaldien; seulement ils ont ramassé, dans les endroits où le combat a eu lieu, beaucoup d'armes et des blessés. »
Le 24 octobre* les zouaves et les gendarmes prenaient d'assaut l'infernal laboratoire où 6e fabriquaient la plupart des bombes orsiniennes.
La police avait des données positives sur ce qui se tra-
mait à Rome, dans le quartier, pourtant si fidèle, du Trastevère, et vers une heure et demie après-midi, au moment où une centaine de garibaldiens, venus des provinces italiennes, étaient réunis au n° 92 de la rue de la Longaretta, un détachement composé de gendarmes et de zouaves, et commandé par les capitaines de Saisy, Dufournel et Vinay, cerna Pinfàme repaire. — C'était une fabrique de draps, appartenant à un nommé Giuio Ajani, le seul Romain de la bande; nous disons le seul, encore qu'il eût avec lui sa belle- mère, Romaine aussi. Au lieu de répondre aux sommations d'ouvrir les portes, les sectaires tirèrent sur la troupe des coups de fusils et lancèrent du premier et du deuxième étage des bombes. Orsini. Parmi eux, la femme se montrait la plus acharnée à ce jeu terrible, un officier de zouaves eut la présence d'esprit de recevoir dans sa main une de ces bombes et ainsi d'en éviter l'éclat.
Après avoir essuyé pendant trop longtemps le feu de ces scélérats, la troupe ardente, furieuse, se rua sur les portes, les enfonça et gravit les escaliers. Au premier étage, une table se trouvait abondamment servie en viandes et en vins, et de nombreuses libations avaient dû réchauffer déjà la bande, au moment de la distribution des armes. Un seul plat, le plat traditionnel des Italiens et qui leur sert de potage, le macaroni au fromage, avait ëté absorbé. Les soldats s'étaient présentés au milieu du festin. Une lutte corps à corps commença aussitôt dans toutes les chambres, et en quelques instants vingt-et-un cadavres, y
compris celui de la femme, et cinq blessés, étaient couchés sur le sol . Les zouaves avaient agi aVec un élan si fou-
droyant, et la résistance avait été si brève, qu'un sergent et deux zouaves seuls étaient blessés.
Pendant tout le temps de l'action, la foule des Trasté vérins criait :
— Bravi gendarmit Bravi zuavi 1 Forte t Forte! Uccidetelit Braves gendarmes! Braves zouaves! Courage! Courage! Tuez-les!
Un garibaldien s'était réfugié dans un endroit du môme genre que celui où mourut Héliogabale. Un jeune zouave enfonce la porte et le garibaldien décharge sur lui son revolver, saute par la fenêtre et va tomber dans une vasque pleine d'eau, où l'on retrouva son cadavre. Le zouave n'était que légèrement atteint.
On fit quarante-quatre prisonniers. Sur ces quarantequatre, trente-neuf s'étaient cachés dans les combles. Quand les soldats se présentèrent, ils étaient tous à genoux.
— Ayez pitié de nous! — ne nous tuez pas! — Pardon! pardon! au nom de Pie 1X1
Au nom de Pie IX t Cette invocation alla au cœur des soldats catholiques.
— Relevez-vous, misérables, et vivez, dit un zouave.
— On nous a trompés indignement, on nous a enivrés. On nous a dit, en nous envoyant à Rome, que la population serait avec nous. On nous a dit que ce soir les bras
Ai A LES SOLDATS 00 PAPÊ
de cinq mille Traslévérins aideraient les nôtres, et que nous pillerions la ville de Rome...
« Ces trente-neuf assassins ont été sauvés, écrivait-on de Rome.
La magnanimité du soldat catholique est égale à son courage.
Des armes en quantité, une caisse de bombes Orsini, des piques ayant à leur extrémité de grands coutelas de boucher, des revolvers, de l'or, des billets de la Banque italienne ont été saisis. »
En môme temps, les zouaves saisissaient une malle contenant des papiers importants et tout le plan de l'insurrection en mauvais français *.
Ce fut le coup de grâce de l'insurrection romaine!
« La France peut intervenir ! m'écrivait de Rome, le 24 octobre, un homme que l'on retrouve toujours au poste de l'honneur et du danger, Frédéric de Saint-Sernin, le glorieux blessé de 1860. L'épreuve est faite : Pie IX, fort de son droit, de l'amour de son peuple, de la valeur et de la fidélité de sa petite armée, a vaincu la révolution. Le Pape est maître chez lui l Pas une capitale d'Europe, dans ' les mêmes conditions, ne se fût maintenue calme, digne, dévouée à son souverain comme Rome l'a été à Pie IX ! L'univers catholique doit des acclamations au peuple romain non moins qu'à l'armée pontificale! Chacun a fait son
I. « En mauvais français? dit à cette nouvelle un publicistfe parisien. L'auteur doit être un rédacteur du Siècle! •
devoir, et chacun a sa part de gloire dans cette héroïque défense. Je ne désignerai donc personne; toutefois, si j'avais à le faire, je nommerais bien haut le général marquis Zappi, qui commandait à Rome dans ces jours difficiles. »
Le 24 octobre i un millier de chemises rouges, sous les ordres de Ghirelli et d'Intorne , attaquèrent la ville de Viterbe , défendue par le brave colonel Azzanesi, à la tête d'un détachement de quatre cents soldats romains et de soixante zouaves, commandés par le lieutenant Lallemand. t-, Battus sur tous les points , les garibaldiens se retirèrent en désordre, abandonnant un grand nombre d'armes, de munitions et de fourgons.
Voici dans quels termes un témoin oculaire racontait f le 25 octobre , la défense de Viterbe , si honorable pour le colonel Azzanesi , non moins que pour les soldats indigènes.
« Hier, vers les huit heures du soir, la ville de Viterbe fut attaquée par environ huit cents garibaldiens, qui assaillirent la ville sur six points différents» Le combat dura plusieurs heures. Notre troupe se défendit avec une héroïque valeur et repoussa de tous les côtés les assaillants, qui se retirèrent précipitamment avant le jour du côté do Teverina. La ville > durant l'attaque , non-seulement conserva sa tranquillité, mais, bien qu'excitée par cette
horde à se soulever, elle manifesta encore contre un tel attentat une indignation qui ne fut surpassée que par l'admiration et l'enthousiasme provoqués par l'héroïque valeur de nos braves soldats.
» Le colonel Azzanesi, après la fuite de cette horde, a fait sortir ce matin de la ville trois détachements en reconnaissance pour ramasser les morts et les blessés parmi les garibaldiens. Suivant les nouvelles que nous avons reçues, on aurait relevé sur le terrain quinze blessés et cinq morts, parmi lesquels se trouvaient le colonel de Franchis et le lieutenant Salviati. On a fait prisonniers trente-trois garibaldiens , au nombre desquels on compte un nommé Palini , chirurgien , avec une ambulance ; on a pris aussi beaucoup d'armes, heaucoup de munitions, et un trèsgrand nombre de chevaux et d'ânes.
» Les garibaldiens brûlèrent une porte de la ville, ruinèrent le couvent des Pères Servites, et eurent l'effronterie d'expédier un des leurs en parlementaire à nos troupes , pour les engager à se rendre, tandis qu'elles les repoussaient de tous les côtés et ce presque sans perte de leur part; car elles n'ont eu à déplorer que la mort d'un dragon et les blessures de deux soldats, parmi lesquels le lieutenant Fabiani, légèrement atteint à la main. »
En toute occasion , nous ne savons vraiment qu'admirer davantage de la bravoure , de la gaieté ou de la piété des zouaves. Un carme déchaussé , le Père Denis , suivait le petit détachement envoyé de Rome à Viterbe , sous les ordres du lieutenant Lallemand. Les zouaves se confes-
sèrent en chemin ; ils appelaient cela « prendre lears passe-ports. »
Un parlementaire garibaldien , ayant eu l'imprudence de venir demander aux soldats du Pape de se rendre , il lui fut répondu par un petit zouave de vingt ans :
— Farceur, val.... on voit bien que vous ne rêvez que le renversement de toutes choses!...
Le fait est que c'eût été le monde renversé.
Quatre ou cinq jours après la victoire de Viterbe , la garnison pontificale s'étant repliée sur Civita-Vecchia , une nouvelle bande, commandée par le trop fameux Acerbi , envahit de nuit la ville sans défense. Les orgies de Fulvaterra recommencèrent, et le pillage s'organisa sur toute la ligne.
a Bientôt, écrivait-on de Viterbe, on entendit vociférer le mot de « contribution , » et l'on vit une commission composée de prétendus officiers se porter à la caisse camérale, d'où elle enleva une somme d'environ trente-cinq mille francs.
Le lendemain, Fondi partait pour Orvieto , où il allait mettre en sûreté cette somme volée; il revenait à Viterbe dans la nuit , et, le matin suivant, il prenait de nouveau dans la susdite caisse 5,500 écus. Ensuite, les officiers du prodictateur passèrent successivement à toutes les autres caisses : Macinato , timbre, sel et tabac, etc.; puis ils en vinrent à la commune et à la province , qu'ils imposèrent pour 80,000 francs. Mais cette taxe n'eut pas d'effet, le grand député brigand Acerbi ayant dû écouter les re-
pigmentations de ceux qui lui dirent que la commune déboursait plus de 400 écus par jour pour l'entretien de sa bande.
a Dans le même temps, on imposait l'évêque pour 8,500 écus romains , les frères Duchêne pour 3,000 écus, les frères de Grodi pour 4,000 , le monastère Sainte -Rose pour 2,000 , et ainsi de suite , toujours avec la menace de fusillation , de pillage , etc. La soldatesque commettait sur ces entrefaites des vols de toutes sortes , si bien que le pays tremblait à chaque instant que cette troupe d'assassins ne mtt à sac toutes les maisons. De tout l'argent volé, la bande n'a pas touché un sou , et ce butin fut seulement divisé entre les chefs, c'est-à-dire Acerbi, Clerci, les deux frères Nizzardi, un certain Padova et quelques autres. Ce qui se faisait ici par ordre d'Àccrbi se faisait également par son ordre dans toute la province , où il avait
expédié divers détachements de sa troupe. »
La morale de tout cela pourrait se résumer par un apophthegme imité de Beaumarchais : a Faites des révolutions, il en revient toujours quelque chose! »
Le lendemain de la bataille de Mentana , la bande voleuse évacua précipitamment Viterbo , mais non sans jouer la comédie jusqu'au bout. Avant de partir, le Capobanda avait fait afficher une proclamation aux habitants, laquelle se terminait par cette pantalonnade :
a Nous nous retirons devant un ennemi cinquante fois plus considérable ; mais en partant nous vous laissons la
promesse de revenir bientôt pour vous délivrer de la tyrannie des brigands papalins ! »
Malheureusement les garibaldiens ne laissaient pas que cela, si bien qu'il fallut plusieurs jours pour nettoyer les églises où Ton trouva des exerëments jusque sur les tabernacles!... '
Goujats voleurs et sacrilèges!
Le 56 octobre , le colonel d'Àrgy, commandant supérieur à Civita-Vecchia, relevait, avec une fière énergie, dans une lettre rendue publique, de lâches calomnies sorties des officines révolutionnaires :
« J'apprends, par la voie des journaux, que les bruits les plus mensongers sont répandus sur mon compte au sujet de prétendus ordres que j'aurais donnés pour faire fusiller les prisonniers garibaldiens, tombés en notre pouvoir. Quoiqu'il répugne à mon caractère de répondre à de semblables infamies , mes antécédents et mon honneur militaires me font un devoir de donner un démenti formel à des insinuations aussi fausses qu'elles sont lâches.
» J'ai déjà adressé à M. le chargé d'affaires de France à Rome un protestation à ce sujet1. Je vous en envoie une copie