Voici cette protestation
• Rome, 19 octobre 1867.
» Monsieur le chargé d'affaires,
» J'ai l'honneur de vous adresser un journal de Florence du 17 octobre, la Riforma, qui m'accuse d'avoir donné l'ordre de faire fusiller les prisonniers garibaldiens.
avec l'instante prière de donner à ce document la plus grande publicité possible en le faisant insérer dans tous les journaux français et même étrangers, si faire se peut.
» Nous avons ici plus de trois cents prisonniers faits dans les derniers engagements. Je les visite aussi souvent que mes occupations me le permettent, et je m'efforce d'adoucir, autant que possible, leur captivité.
» Un officier de Tétat-major de la place et un chirugien militaire affectés spécialement à ce service les voient jour-
• Je proteste de toute mon àme contre une pareille infamie ; j'appartiens à la nation la plus valeureuse et en même temps la plus généreuse du monde, la France; je ne renierais pas quarante-cinq ans de loyaux services par une lâcheté.
> La légion romaine que j'ai l'honneur de commander fait partie de l'armée du Saint-Père ; si j'avais donné un ordre cruel, le cœur de Pie IX l'aurait repoussé. Bile a fait à Vallecorsa quarante-sept prisonniers, dont cinq officiers, parmi lesquels le fils de Nicotera; elle a contribué à la prise de cent cinquante garibaldiens à Nerola; qu'on leur demande si an seul d'entre eux s'est jamais plaint de ma troupe. Un de mes officiers les visite chaque jour; tous sont satisfaits de leur régime et des procédés dont on use envers eux.
« Voilà ma réponse, monsieur le chargé d'affaires; j'ose vous prier de la transmettre au gouvernement de mon pays, non que je craigne d'être mal jugé dans l'armée française, mais pour prouver aux journaux de Paris qui seraient descendus jusqu'à répéter les calomnies italiennes, qu'ils se sont faits l'écho d'un odieux mensonge.
• Le colonel commandant la légion romaine,
» Comte d'ARGY. •
nel lement. Toutes les mesures hygiéniques et morales que commande une humanité bien entendue sont prises à leur égard. Il m'est bien pénible d'avoir à relever des sottises aussi grossières ; mais, en présence de l'accueil facile que l'on fait, en France, à toutes les »ouvelles de provenance italienne, je me vois forcé, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire plus haut, d'éclairer l'opinion publique.
» Les journaux prétendent que dans certaines rencontres les troupes pontificales ont éprouvé des échecs. Mensonge! Depuis le commencement de l'envahissement de notre territoire par des bandes, écume de notre siècle, vomies par les sociétés secrètes et écloses dans les bouges immondes des grandes villes, nous avons toujours battu, et cela à plate couture, les fidèles adeptes de Garibaldi ; six à sept cents prisonniers en sont la preuve,
» Nous avons toujours eu à lutter un contre cent, mais le courage a toujours pu suppléer au nombre. Hier soir, deux colonnes considérables garibaldiennes ont attaqué Viterbe. Après quatre heures de combat, elles ont été repoussées en abandonnant une grande quantité d'armes, munitions, chariots, beaucoup de blessés et de morts ; parmi ces derniers se trouvent le major Defranchis et plusieurs officiers. On les a ramenées la baïonnette dans les reins jusqu'à ce qu'elles se soient éparpillées de tous les côtés. C'est une nouvelle victoire que probablement on leur prêtera.
» Je suis convaincu que l'on fait accroire à ces malheureux que s'ils tombent entre nos mains, ils seront immédia-
tement fusillés, afin de leur donner du cœur au ventre et de leur remonter le moral.
» Mais cela ne sort à rien. A peine nos colonnes sontelles lancées contre eux, qu'ils font une décharge en hissant le pavillon blanc et se débandent de tous côtés. Depuis le commencement des événements, c'est toujours ainsi que les choses se sont passées. C'est ce qui explique pourquoi nous avons si peu de tués ou de blessés, proportionnellement à l'ennemi.
» Seulement, il faut que vous sachiez que ces messieurs sont loin d'user des égards que nous avons envers eux, ils s'acharnent après nos blessés, les injurient, etles achèvent à coups de baïonnette et de stylet.
» C'est ainsi que M. Echemann, lieutenant au corps, blessé- grièvement à l'affaire de Nerola, a été insulté, bafoué, volé de son argent, et s'est vu môme arracher du doigt une bague donnée par sa mère.
ï> M. Meijet, capitaine aux carabiniers suisses, blessé le %'i à Acqua-Acclusa,aux portes de Rome, s'est vu assaillir par ces forcenés, qui, sans pitié pour un ennemi atteint d'une blessure grave, lui ont donné trois coups de poignard.
N'osant attaquer nos casernes en plein jour, ils les minent de nuit. Ils viennent de faire sauter uue partie de la caserne Serristori à Rome. Trente-cinq à quarante zouaves ont été blessés ou ensevelis sous les décombres.
» Je ne ferai aucun commentaire. Ce que je vous écris est la vérité, sur mon honneur. Lisez donc et jugez î
» d'argy. »
A l'heure môme où le noble colonel écrivait cette lettre si digne et si véridique, trois cents légionnaires soutenaient héroïquement, à Monte-Rotondo, le choc de six mille chemises rouges, commandées par Joseph Garibaldi en personne.
Monte-Rotondo est une commune de la province de la Comarque et du diocèse de la Sabine, à la distance de 16 milles Rome et iO milles environ des confins actuels du royaume italien du côté de Corese. Suivant le dernier recensement, sa population est de 2,235 habitants, répartis en 577 maisons et formant 845 familles. Une partie demeure dans la ville et l'autre aux alentours. La cité est placée dans une site fort agréable, possède un palais baronal et des églises où l'on voit de bons tableaux de Carlo Maratti, de Ciro Ferri, de Manega et de l'école du t)ominiquin.
Bâtie sur le territoire de l'antique Nomentum, aujourd'hui Nomenta, Monte-Rotondo commença à être habitée au moyen âge et devint un des châteaux forts de la famille Orsini. Dans le quinzième siècle, cette localité subit beaucoup de péripéties. Elle fut prise d'assaut en 1452, par Fortibraccio et les Golonna; reprise ensuite par le Pape, elle fut incendiée, en 1485, par lés Orsiiii. Ëmportée d'assâut l'aimée suivante par le duc des Calabres, elle fut recouvrée de nouveau par le Souverain-Pohtifô. Monte-Rotondo éprouva également diverses vicissitudes dans le siècle dernier, lors des guerres de la République française contre le Saint-Siège, èt plus tard, lors des divers faits d'ar-
mes qui eurent lieu entre les Français, les insurgés pontificaux et les Napolitains.
Le vendredi, 26 octobre, la garnison de Monte-Rotondo se composait de deux compagnies de la légion romaine, d'un petit détachement de dragons, d'une compagnie de carabiniers ét rangers et de neuf gendarmes, — en tout trois cent cinquante hommes.
Pendant vingt-sept heures, ces trois cent cinquante héros luttèrent contre un ennemi dix-sept fois plus nombreux ; ils repoussèrent victorieusement quatre assauts, et ne cédèrent qu'au cinquième, dans la matinée du 27, lorsque déoimés, harassés, à bout de munitions, la défense était humainement impossible.
Pour être une défaite, Monte-Rotondo n'en est pas moins un des combats les plus glorieux pour l'armée pontificale, et surtout pour ces héroïques légionnaires qui tinrent si haut le drapeau de leur patrie et celui de la Papauté 1 Mais, avant de se rendre, les artilleurs, commandés par le brave capitaine de Quatrebarbes, grièvement blessé, enclouèrent leurs deux canons, et les soldats brisèrent leurs armes l
C'est ici qu'il faut reproduire l'admirable lettre, écrite de la Spezzia par madame Costes, femme du capitaine commandant à Monte-Rotondo le détachement de la légion romaine et mère d'un petit enfant de six ans, qui s'y trouvait avec elle pendant le siège.
« La petite garnison, écrit madame Costes, se replia sur
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le château Piombino, où j'étais enfermée avec Maurice le docteur et l'aumônier. Nous passâmes la nuit en prières, dans une horrible anxiété, écoutant ce bruit affreux de la fusillade, plus horrible encore cu>ns les ténèbres. Robert était partout. Je ne le vis qu'uu infant pour lui serrer la main. Pauvre homme! Il souffrait boaucoup. On le priait de se rendre, lui disant que le château était miné ; il espérait du secours de Rome.
» Je me contentai do lui dire de faire son devoir sans songer à nous, et que j'avais beaucoup promis à la Sainte Vierge, la priant surtout d'épargner Maurice, qui dormait comme un ange au milieu du bruit et des alarmes générales. On attendait le jour avec impatience. Robert comptait toujours sur Rome, et puis il espérait juger la position. Hélas 1 le jour vint seul, et l'attaque recommença terrible, car l'ennemi cernait le château et tirait de dessus les toits. On lui tua encore du monde; mais il parvint à entrer dans les écuries, dont les portes donnaient dans la rue, et y mit le feu.
r. Il était dix heures du matin : on se battait depui vingt-sept heures; les soldats étaient épuisés, et, dans peu de temps les munitions réunies au premier étage, audessus des écuries, allaient faire sauter le château. Robert crut de son devoir de ne pas sacrifier ses trois cents hommes, et il permit d'arborer le drapeau blanc. Ce fut un cruel moment. Je n'avais pas craint la mort mais je craignais que ce coup ne tuât mon pauvre Robert Pendant que j'étais réfugiée dans la tour une balle y parvint, et
passa entre Maurice et moi sans nous blesser. Les garibaldiens entrèrent comme des furieux.
» Je me présentai avec mon fils, et je dois leur rendre la j ustîce qu'ils ne me firent aucun mal ni aucune menace. Il y en eut môme qui me prirent la main et qui rassurèrent le pauvre Maurice, qui pleurait, craignant qu'on rte tuât son père. On voulut me faire sortir du château pour me conduire chez le général Garibaldi lui-môme, qui était à Monte-Rotondo. Je demandai à retrouver mon mari, et, pendant qu'il traitait avec le vainqueur, j'attendis dans une maison sous la protection de deux fidèles légionnaires et celle des oflficiers garibaldiens.
» Robert capitula : il fit ses conditions avec Garibaldi, qui lui accorda que les officiers gardassent leurs épées. Robert refusa de promettrë qu'ils ne combattraient plus contre lui. Enfin, on vint me dire que mon mari m'attendait à l'église, où tous étaient réunis. Je traversai la ville, et arrivée devant l'église on me présenta au général, qui me regarda seulement. Son médecin me dit : Vous êtes libre d'aller à Rome, où l'on vous fera escorter. Je répondis : Je veux suivre mon mari, et j'entrai dans Péglise, où je le trouvai.
« Le générai me fit donner une voiture, et l'on nous conduisit tous à la frontière piémontaise. C'était le samedi. Dimanche, lundi, mardi et mercredi on alla à pied; on dormit et on mangea comme on put. J'avais une charrette pour moi, Maurice et les blessés. Mercredi, nous prîmes le chemin de fer à Narni pour venir par Florence et Pise
à la Spczzia, dans un fort, où nous attendons un navire qui nous portera en France. Nous espérons que ce ne sera pas long et que nous verrons encore Rome. »
« Cette femme et cet enfant de six ans* — disait un honorable publiciste à la lecture de cette lettre émouvante, — enfermés avec les soldats dans là citadelle de Monte- Rotondo ; l'enfant qui dort tranquillement pendant que sa mère prie pour lui et recommande à son mari de faire son devoir; puis tous deux, la mère et l'enfant, se présentant aux regards étonnés de l'ennemi vainqueur, refusant la liberté qu'on leur offre et suivant sur une charrette, à travers l'Italie, la petite troupe prisonnière : tout cela, raconté avec autant de simplicité que de grandeur par celle môme qui a été l'héroïne de ce qu'elle raconte, ne forme pas l'un des épisodes les moins attachants de la dernière guerre soutenue pour la défense du Saint-Siège. La religion et les affections de la famille on$, au milieu de ces scènes, un charme particulier. On sent d'ailleurs qu'ici la guerre n'est pas faite pour elle-même, ni pour aucune visée de vanité et d'ambition. C'est au service d'une pensée plus noble que, librement et volontairement, ces soldats, dont les femmes comprennent si bien les sentiments, ont mis leur courage et l'admirable discipline puisée dans l'armée française. »
Un des glorieux défenseurs de Monte-Rotondo écrivait, quelques jours après le combat :
« Lorsque nous fûmes tous entrés dans l'église, Garibaldi y entra à cheval, et comme tout le monde s'était dé-
couvert par respect pour le lieu où on se trouvait, il nous ordonna de nous couvrir; puis il nous adressa quelques paroles, dans lesquelles il loua notre énergique résistance, et déplora l'assassinat qui venait d'avoir lieu, ajoutant qu'il voulait qu'on réprimât immédiatement ce meurtre.
» On entr'ouvrit les portes de l'église, et sans autre forme de procès, un garibaldien brûla la cervelle de celui qui venait de tuer le légionnaire.
» Pour terminer son discours, Garibaldi nous annonça que nous allions être immédiatement dirigés sur l'Italie, pour être directement renvoyés dans nos foyers (ce qu'on ne s'empresse guère de faire).
» Après avoir prononcé ce discours, il se retira.
» L'attitude et l'accoutrement de Garibaldi sont loin de ressembler à celle qu'on lui prête sur les gravures. Pour moi, ir m'a fait l'effet d'un vieux marchand de friperies.
» Il était perché sur une bête de l'Apocalypse, dont on aurait pu facilement compter les côtes à trente pas.
» Son accoutrement se composait d'une vieille paire de souliers noués avec des cordons usés, un mauvais pantalon gris, un petit paletot gris râpé, le tout surmonté d'un chapeau gris crasseux, qui bien sûr n'en était pas à son premier été.
» Tel est le portrait de Garibaldi lorsque je l'ai vu sur son perchoir.
» Après être restés un instant dans l'église, nous avons pu voir une espèce de défilé des troupes garibaldiennes.
En voyant ces chemises rouges, ces gens avec des vêlements déchirés, quelques-uns sans souliers, et toutes ces figures avinées, c'était à se croire revenu au temps de la grande Révolution.
» Dès que la foule se fut un peu retirée, nous nous sommes remis en marche avec une petite escorte de garibaldiens pour nous diriger sur l'Italie.
» Au sortir de la ville, j'ai encore compté six morts qu'on n'avait pas eu le temps de ramasser, et un garibaldien, qui était près de moi, m'a dit qu'ils avaient déjà ramassé cent morts et deux cents blessés.
» Il était furieux, lorsque les autres lui dirent que nous n'avions qu'un mort et sept blessés.
» Garibaldi nous avait fait donner deux francs pour passer la journée ; mais comme il n'y a pas eu moyen de dépenser un centime, nous avons jeûné jusqu'au lendemain à midi. Les garibaldiens ne nous ont conduits que jusqu'à Corese.
» C'est une compagnie de grenadiers piémontais qui nous a escortés jusqu'à Narni.
» Nous faisions tous les jours une étape de dix à douze lieues.
» Le premier jour, nous nous sommes arrêtés dans une ferme; là il a fallu coucher dans l'écurie, pleine de fumier; pour moi, j'ai passé toute ma nuit dans l'auge des chevaux; quelques-uns l'ont passée dans des râteliers, mais sans paille, bien entendu.
» Le £7, nous avons eu une très-belle journée ; nous sommes arrivés vers quatre heures à Cantalupo.
» Nous mourions de faim en arrivant, car nous n'avions rien mangé depuis trente-deux heures; encore n'avons nous eu qu'un peu de pain et de vin. Je vous laisse à penser si nous avions besoin de nous reposer après un pareil jeûne et douze ou treize lieues dans les jambes. Cantalupo est situé sur une montagne très-élevée, et de tous côtés, on a des vues ravissantes.
» Nous nous sommes mis en marche, le lendemain lundi 28, par une pluie battante, ce qui était peu agréable pour de pauvres diables, qui n'avaient en tout et pour tout que les vêtements qu'ils avaient sur le dos; heureusement la pluie a cessé vers onze heures.
» C'était une véritable journée de malheur;
» Tout à coup, nous nous trouvons arrêtés par un torrent que les pluies avaient énormément grossi; il a fallu le traverser; on avait de l'eau jusqu'au-dessus des genoux,
et l'eau était glaciale.
» Ce n'était pas encore assez d'en avoir passé un, il a fallu encore en repasser un autre vers sept heures du soir.
Nous sommes arrivés à neuf heures du soir à Niniana, qui est aussi sur une hauteur, et d'où l'on a une vue charmante. Du reste, je dois dire que toute la route depuis Cantalupo jusqu'à Narni est ravissante comme paysage.
» Le lendemain mardi 29, nous nous nous sommes remis en route vers midi, et fort heureusement par un trèsbeau temps et une fort belle route, de sorte que l'étape n'a pas été fatigante.
•Nous sommes arrivés vers sept ou huit heures à Narni, où la population est très-mauvaise. Elle nous a accueillis à coups de sifflets et en nous menaçant, si bien qu'au lieu de coucher à Narni, comme nous devions le faire, on nous a fait filer en silence à onze heures du soir.
» On nous a fait prendre le chemin de fer, pour nous, diriger sur la Spezzia.
» Nous sommes passés à Terni, où on nous a encore siffles avec frénésie. A Florence, on a été excessivement poli. A Pise, nous sommes restés quatre heures; mais on a eu bien soin de nous empêcher de bouger de la gare, et l'on a placé un piquet devant. — Aussi les habitants se sont-ils contentés de nous regarder sans rien dire.
«Après Pise, c'était pis que jamais; on venait cracher sur les vitres des voitures, et les carabiniers suisses qui sont passés le lendemain ont reçu dans leurs voitures une grêle de pierres.
» A la Spezzia, on ne nous a absolument rien dit; mais cependant, pour plus de sécurité, on nous a envoyés le lendemain au fort de Varignano, qui est situé sur un petit promontoire, à vingt minutes de la Spezzia. Nous sommes là depuis le 34 octobre, et depuis ce temps, on nous annonce tous les jours notre départ pour demain ou après-domain au plus tard.
» Nous étions depuis quatre ou cinq jours au fort Varignano, lorsqu'on y amena Garibaldi, escorté' par un bataillon de bersaillers; un mur et une porte nous séparaient de ce nouvel hôte. »
« Nous avons sous les yeux, disait le rédacteur de Y Univers, une lettre d'un sous-officier de !a légion romaine, fait prisonnier à Monte-Rotondo, et qui confirme, nous avons le regret de le dire, tout ce que les journaux nous ont jusqu'ici rapporté des mauvais traitements infligés par les garibaldiens et les autorités régulières du royaume l'Italie aux prisonniers de guerre de cette légion. Ce sousofficier a été dépouillé par les garibaldiens, le soir du combat, de tout ce qu'il possédait.
» Trois cents sous-officiers ou soldats et trois officiers de la légion d'Antibes ont été faits prisonniers dans le premier combat de Monte-Rotondo. Ils ont été livrés sur la frontière par les garibaldiens aux autorités italiennes. Ils ont vainement allégué, pour être immédiatement rapatriés, leur qualité de sujets français, pris par des troupes non régulières et qui ne relevaient pas plus officiellement du gouvernement italien que de l'empereur de Chine.
» lisse sont vainement réclamés de notre chargé d'affaires à Florence, qui ne parait pas, d'ailleurs, s'être occupé d'eux d'une façon très-pressante. On les a d'abord dirigés sur Narni, où ils sont arrivés après le quatrième jour de marche. Le jour, on les laissait insulter par les populations sur leur passage. Le soir, on les entassait dans des grange?
où il n'y avait pas de place pour cent hommes. A Narni, ils ont pris le chemin de fer de la Spezzia.
» Ils sont restés en chemin de fer pendant vingt-quatre heures. On s'arrôlait longuement à toutes les stations, sans prendre aucune mesure pour les mettre à l'abri des injures publiques. Ils étaient dans des wagons découverts, et, à quelques-unes de ces stations, non- seulement on vociférait contre eux, mais encore on leur crachait au visage et "on leur jetait des pierres. Les autorités italiennes restaient impassibles devant ces emportements de la foule.
» Arrivés à la Spezzia, on les a transportés au lazaret de Varignano, et ils ont été enfermés dans les bâtiments du bagne. Un simple mur très-léger les séparait en dernier lieu de Garibaldi et de ses compagnons. Comme ceux-ci avaient liberté de sortir et de se promener dans le lazaret, on ne laissait point prendre l'air aux soldats d'Antibes, sous prétexte d'éviter les rencontres et les conflits. Les trois cents prisonniers de la légion d'Antibes sont restés ainsi dix jours enfermés, couchant sur la paille, sans couvertures, mourant de froid et de faim, ne recevant d'autre aliment que la soupe, une seule fois par jour. »
L'Italie n'a donc point progressé, sous le rapport 'de l'humanité, depuis 4860 , car, au lendemain de Castelfidardo, les prisonniers pontificaux, — français, suisses, irlandais, allemands, — avaient été traités exactement avec les mêmes égards.
Citons enfin une très-intéressante lettre du brave capi-
taine de Pons, charge de rapatrier les prisonniers de Monte- Rotondo.
* Marseille, le 25 novembre 1867.
» Je vais commencer ma longue narration par vous prier de m'accorder votre indulgence pour être resté si longtemps sans vous écrire, ce que je devais faire à mon arrivée à la Spezzia. 11 m'a été impossible de le faire, une personne grave m'ayant prévenu que mes lettres ne parviendraient pas plus que mes dépêches, que ce serait même imprudent.
» C'est dimanche, 40 de ce mois, à huit heures de soir, que je me mis en route de Marseille sur le paquebot la Princesse Clotilde de la compagnie Valéry, nolisé par moi pour aller chercher nos prisonniers.
» Arrivé dans le port de la Spezzia, à six heures du soir, le lundi 44, j'ai dû attendre au lendemain pour remplir les formalités nécessaires pour obtenir la délivrance de nos hommes. Ce n'est donc que le mardi 12 que je me suis rendu à terre. Ma première visite a été pour le consul de France, afin d'avoir quelques renseignements et des détails sur la manière dont nos prisonniers avaient été traités par le gouvernement italien. Il m'a dit qu'il avait fait tout au monde pour adoucir leur sort.
» Je lui ai demandé comment nos prisonniers avaient
été reçus par la population de la Spezzia. 11 m'a répondu :
« Pas trop mal, » bien que les autorités aient été dans la nécessité de maintenir les masses qui les accompagnaient
LES SOLDATS DU l'Ai": i'Jd
aux cris de : Vive Garibaldi ! A bas Victor-Emmanuel !
nous irons en France ! (Ici à l'adresse de l'Empereur, une
injure atroce, qu'il n'est pas permis de répéter). Nous irons jusqu'à Paris. Je tiens aussi ces discours des prisonniers que j'ai interrogés.
» Les autres prisonniers qui n'appartenaient pas à la légion, carabiniers, gendarmes, artilleurs, dragons pontificaux, qui arrivèrent vingt-quatre heures aprè9 les légionnaires, n'ont pas été plus favorisés, et je dirai plus, on leur a jeté des pierres dans les wagons. Je priai M. le consul de nïaccompagner chez le sous-préfet de la Spezzia. (le fonctionnaire me dit, en entrant, avant que j'aie eu le temps d'ouvrir la bouche : « Monsieur, je suis heureux que vous arriviez. Le gouvernement italien se disposait à mettre une frégate italienne à la diposition des prisonniers pour tes reconduire à Civila-Vecchia. » Il m'assura aussi que les prisonniers avaient été bien traités, ce qui
n'était pas tout à fait exact, comme vous le verrez.
» Pour en finir et couper court à toute discussion, je répondis au sous-préfet que je remerciais le gouvernement italien de ses bons offices; que le gouvernement pontifical se suffirait pour faire ses affaires; que je le priais de vouloir bien faire donner des ordres pour que les prisonniers faits par M. Garibaldi me fussent remis immédiatement, que le temps me pressait.
» Il s'assit à son bureau pour écrire au geôlier du fort
Varignano, qui se trouve à une lieue au moins de la Spezzia. Il me remit l'ordre, et je retournai à bord de la Prin-
cesse Clotilde pour de suite appareiller pour Varignano. A une heure nous avons stoppé devant le fort, où je suis entré seul pour remettre ma lettre au geôlier. Après l'avoir lue, il m'a conduit dans la cour de la forteresse où j'ai trouvé tous nos malheureux prisonniers, officiers et soldats. J'ai été reçu avec joie.
» J'ai voulu, avant de quitter cette prison, visiter en détail le logement de nos prisonniers. Les officiers n'étaient pas trop mal couchés; les hommes, moins heureux, habitaient une sorte de rez-de-chaussée voûté comme une casemate, ayant pour toute literie quelques brins de paille réduits en poussière. Pour vous donner une idée de cette litière, j'ai l'honneur de vous informer que les prisonniers, depuis leur entrée au fort de Varignano, le 30 octobre, jusqu'à leur sortie le 49 novembre, n'ont reçu, par homme, qu'un kilogramme de très-mauvaise paille; la vermine commençait à gagner ces malheureux ; il était navrant de voir l'air piteux qu'ils avaient tous; ils semblaient abrutis, efflanqués comme des lévriers. Ils ne mangeaient qu'une fois par jour, vers les trois heures, ua peu de viande pourrie que l'on était obligé de trouver à la loupe, et quelques brins de macaroni cuits à l'eau. Aussi quelques gros mangeurs, pour se soustraire à ce carême et à cette dure abstinence, ont vendu leurs capotes pour pouvoir manger.
» Plusieurs de ces pauvres gens, craignant d'être mis en prison ou de passer au conseil pour vente d'effets, m'ont dit qu'ils n'osaient plus retourner à Kome. J'ai cru devoir,
en ce jour solennel de délivrance, leur assurer et même leur donner ma parole d'honneur qu'il ne leur serait rien fait, pas même une simple punition. J'ai même ajouté que pendant tout le temps de la traversée, je leur ferais donner double ration à tous les repas. Alors tout le monde a crié « vive le capitaine de Pons ! » sous les fenêtres de M. Garibaldi qui nous a fait voir le bout de son nez.
» Nos prisonniers ont quitté leur prison en bon ordre, et, quelques moments après, ils étaient à bord delà Princesse Clotilde, qui a continué sa route pour Civita-Vecchia, où nous sommes arrivés mercredi 14, à neuf heures du matin.
» L'agent pontifical, * j> De Pons. »
Revenons sur nos pas afin de parler de l'héroïque retraite du capitaine du Rostu, qui, de Rome où l'on n'était pas sans inquiétudes sur le sort de Monte-Rotondo, avait été envoyé en reconnaissance avec cinquante-huit légionnaires. Le petit détachement n'arriva en vue de Monte-Rotondo qu'après la prise de la place et se trouva en présence de toute l'armée garibaldienne. Un millier de chemises rouges se jetèrent à sa poursuite. Le capitaine du Rostu1 soutint leur feu et y riposta de manière à les tenir à distance jusqu'à la nuit.
Nommé depuis chevalier de la Légion d'honneur.
Il rentra à Rome, vers dix heures du soir, n'ayant a regretter que la perte de trois légionnaires ; les blessés avaient pu suivre le gros de la troupe, qui était épuisée d'ailleurs; car la compagnie avait marché pendant vingt heures, sans avoir pris de repos, ni d'autre nourriture qu'un peu de café.
« Partout, écrivait-on de Rome, les légionnaires onl montré cette énergie et ce courage tout français. À Alla- Corta, dans la provkice de Velletri, le lieutenant Pinezoudu-Sel, à la tête d'une section de la troisième compagnie, forte de quarante hommes, a fait cinquante prisonniers, au nombre desquels étaient le fils de Nicotera, et un ancien lieutenant-colonel de l'armée régulière piémontaise.
» Une autre section de cette compagnie, composée de vingt-cinq hommes, faisait, avec vingt hommes appartenant aux squadriglie de paysans, une reconnaissance à San Giovanni, où étaient, disait-on, quatre-vingts à cent garibaldiens. A l'approche des pontificaux, ceux-ci se retranchent dans une maison et refusent de se rendre. Le sous-Jieutenant Maillard, qui commandait, poste des hommes pour tirer aux fenêtres, entasse des fagots et de la paille à la porte, et, une fois le passage ouvert, se précipite dans la maison, tue huit garibaldiens, en blesse une douzaine et fait trente-six prisonniers. »
L'admirable défense de Monte- Rotondo sauva peut-être Rome de l'invasion révolutionnaire. Obligé de faire enterrer ses morts, de réparer ses pertes qui étaient considérables, et de raiïermir le moral de ses volontaires, Joseph
Garibaldi dut s'arrêter à JMonte-Rotondo, au lieu de marcher victorieusement sur Rome i.
Ce retard permit aux garnisons éloignées de rentrer
1. Joseph Garibaldi adressait, le 28 octobre, à sa bande, Tordre du jour suivant, qui laisse percer d'instructives révélations :
« 300 prisonniers, 2 canons de bronze de 24 et dè 12, beaucoup d'armes et de munitions et 50 chevaux de dragons et d'artillerie, voilà les trophées que les braves volontaires offrent à l'Italie comme gage de son heureux et libre avenir. Quand j'aurai le rapport complet des divers faits d'armes qui ont signalé cette glorieuse affaire, j'en donnerai les détails.
» Les Romains, nos pères, ont vaincu le monde par la bravoure et la discipline; à la bravoure dont les volontaires ont fait preuve, il faut ajouter indispensablement la discipline sans laquelle ne saurait exister aucun corps militaire quelconque.
» Je recommande surtout aux volontaires le soin du corps et des armes. »
Le 30, Joseph Garibaldi écrivait à un de ses amis de Flo rence :
• La prise de Monte-Rotondo est certainement une affaire de3 plus glorieuses pour ces pauvres volontaires.
» Et pourtant ces valeureux jeunes gens épuisés de faim et de fatigue ont opéré cette nuit-là une attaque difficile et périlleuse aussi bien et mieux que les premiers soldats du monde. Il est quatre heures du matin et nous sommes maîtres de Monte- Rotondo, excepté du palais où sont réfugiés des zouaves, des Antibiens et des Suisses. Nous avons entre nos mains un butin considérable, consistant en chevaux, en armes et en prisonniers. »
Quand on se rappelle que ces « valeureux jeunes gens, » supérieurs « aux premiers soldats du monde, » étaient six mille conire trois cents, on a bien envie de rire de Joseph et' de ses frères!
dans la capitale, et à l'armée française de débarquer à temps.
Le moment était suprême! Les soldats du Pape campaient sur les places publiques, harassés mais non découragés par un mois de fatigues inouïes et de luttes disproportionnées, prêts à un nouveau Castelfidardo ; car on savait à Rome l'entrée des troupes italiennes sur le territoire pontiûcal, et le triste précédent de 1860 pouvait donner à croire que l'armée française ne se départirait pas de son rôle contemplatif.
Aussi combien de résignation, d'héroïsme, en même temps que de gaieté, dans cette exclamation si française d'un zouave, à l'heure où son régiment partait pour Mentana !
— Messieurs les voyageurs pour l'autre monde, en voiture !...
Nous voici au 3 novembre, au couronnement de l'épopée; depuis le 22 septembre, pas un jour ne s'estécoulé
sans combat, pas un jour sans victoire ; car Monte-Libretti et Monte-Rotondo même, le lecteur le sait, eurent le plus glorieux résultat.
J'ai essayé de retracer la lutte gigantesque des soldats du Pape, sans phrases, sans déguisements, sans exagérations, et, si remplie que puisse paraître cette période sanglante, je n'en ai cependant point relaté tous les faits
d'armes, ni l'assaut dans lequel le vaillant capitaine Dufournel trouva la mort, ni la victoire de Moricone, ni vingt rencontres d'où le drapeau pontifical revint triomphant. Mais, avant de commencer le récit de la bataille de Mentana, qu'on me permette de citer une intéressante lettre de M. l'abbé Peigné, relatant l'attaque du Casale dei Pazzi, le 1er novembre, par une compagnie de la légion et trois compagnies de zouaves.
« Nous avons eu , pendant vingt-quatre heures, Garibaldi en personne à cinq cents mètres devant nous. Malheureusement on ne savait point si c'était vraiment lui, ni quelles étaient ses forces. Il était dans un casale bien facile à défendre, avec deux ou trois mille hommes, partie dans ce môme casale, partie dans un autre voisin. Les nôtres n'étaient pas trois cents et n'avaient pas de canons. Les capitaines des trois compagnies de zouaves qui défendaient le pont, de concert avec une compagnie de la légion, commandée par M. do Séré, en ont fait demander à Rome dans l'après-midi.
» Deux ont été expédiés ; mais en quittant la porte, ils ont pris la direction d'un autre pont, et, par suite de cette erreur, ne sont arrivés qu'à la brune; en sorte qu'il a fallu attendre jusqu'au lendemain matin pour les faire traîner sur les hauteurs, afin de commencer l'attaque au point du jour.
» Tous nos braves s'attendaient à une belle et chaude
affaire, qu'ils désiraient avec grande impatience. J'ai
passé une partie de la nuit à confesser zouaves et légion-
naires qui voulurent proûter de ma présence. Ceux qui se trouvaient échelonnés aux postes les plus avancés, les sentinelles postées sur le coteau, se sentant pins près du danger, étaient les plus heureux de voir le prêtre et de faire leur confession. Les Allemands la faisaient par interprète, en me serrant la main pour toute réponse. Vous ne sauriez croire combien c'était touchant.
» Après ma besogne finie, je suis retourné à ma voiture; le capitaine de Saisy m'y a rejoint; nous avons dormi un peu, puis à trois heures on a réveillé l'artillerie, tout disposé, et à cinq heures on s'est mis en route pour monter les canons sur les hauteurs. A la pointe du jour un premier coup de canon était tiré contre le château, puis un second. Hélas 1 point de réponse. L'ennemi avait masqué* sa fuite par des feux et avait délogé sans tambour ni trompette, entre deux et trois heures.
» Ne sachant encore s'il y avait quelque ruse là-dessous, le capitaine de Saisy donna l'ordre de marcher sur le château; ce qui fut fait avec un entrain dont on n'a pas l'idée. Toujours en tirailleurs espacés de cinq pas, formant un immense demi-cercle, nos braves arrivèrent jusqu'au château. Quel désappointement ! il ne restait plus que trois misérables traînards à faire prisonniers, puis une mauvaise carabine et un bon do la main de Garibaldi, laissé en payement des bœufs, des vaches, des oies et poulets dévorés, etc.; de ce billet, le paysan a fait tant de cas, qu'il l'a donné au capitaine de Séré, de la légion, lequel le garde comme curiosité.
» De là, nous nous sommes de suite rendus de la même manière à un autre château voisin où Garibaldi avait passé la nuit, et où ses soldats avaient fait les mêmes ravages et do plus brisé l'autel d'une chapelle. »
Le 3 novembre, à quatre heures du matin, trois mille pontificaux et deux mille Français sortaient de Rome par la porte Pia, et prenaient la route de Mentana. lis arrivèrent sans obstacle à Capobianco ; mais, à environ trois kilomètres de Mentana, en approchant du bois épais qui
porte le nom du village, les pontificaux, qui avaient réclamé l'honneur de l'attaque principale, se heurtèrent contre les avant-postes de l'ennemi.
Délogés à la baïonnette de leurs premières positions, les garibaldiens se renfermèrent dans la vigna Santucci, aux abords de laquelle le capitaine Arthur de Veaux tomba frappé d'une balle en plein cœur; puis, chassés encore de cette formidable position, ils se réfugièrent dans Mentana, qu'ils avaient hérissée de retranchements.
La colonne française, formant la réserve, appuya l'attaque par un mouvement tournant sur les deux flancs. Après quatre heures d'un combat acharné, les troupes alliées montèrent à l'assaut de Mentana; mais la nuit vint et ne permit pas de compléter le succès. Le lendemain, on allait renouveler l'attaque, lorsque les garibaldiens se rendirent à discrétion. Les troupes alliées marchèrent aussitôt sur Monte-Rotondo; mais le village avait été évacué dans la nuit, et Joseph Garibaldi, qui avait à peine fait acte d'apparition derrière ses volontaires, avait repassé la
frontière sans tambour, sans trompette et sans demander son reste.
De là le piquant surnom donné par les compatriotes des légionnaires d'Antibes à la bataille de Mentana-Monte- Kotondo : a Bataille de Montre-ton-dos. »
Le 3 novembre était en effet l'éclatante revanche du 26 octobre, avec cette différence que les garibaldiens avaient vaincu à dix-sept contre un, et que les alliés venaient de vaincre à un contre deux.
« Hier, écrivait-on de Rome le 4 novembre, une forte colonne de troupes françaises et pontificales a marché sur Monte-Rotondo, pour en déloger les garibaldiens, sous les ordres de Garibaldi lui-même et de ses fils.
» Dans les plaines de Mentana, près de Monte-Rotondo, ces troupes ont rencontré les garibaldiens, qui, bien qu au nombre de dix mille et ayant de l'artillerie, ont dû, après un combat long et acharné, abandonner leurs positions à leurs intrépides assaillants. Ils ont laissé deux mille des leurs entre les mains des troupes, et ils ont essuyé de très-graves pertes. D'après la manière de manœuvrer, môme en ce qui touche l'artillerie, on ne peut que conclure que la majeure partie de ces bandes était composée de soldats réguliers, travestis en garibaldiens.
» De notre côté, tant dans la troupe française que dans la troupe pontificale, on a à déplorer environ quatrevingts soldats hors de combat.
» La colonne poursuit ses opérations.
» A ce moment nous parviennent les nouvelles ci-après:
Le résultat de la journée d'hier a été plus brillant et plus décisif qu'il ne l'avait semblé du premier abord, même . ayant égard au nombre excessivement plus fort des garibaldiens. Leurs forces s'élevaient à quinze mille hommes. Les bandes qui occupaient Mentana, découragées par les très-graves pertes subies hier et enveloppées de tous les côtés, se sont rendues ce matin, tandis que d'autres, qui s'étaient fortifiées à Monte-Rotondo, ont déposé pour la plupart leurs armes et se sont retirées de nuit dans la direction de Corese.
» Le 1«r régiment de ligne français et le bataillon de chasseurs, qui se trouvaient à l'extrémité droite de la colonne franco- pontificale, sont entrés ce matin à Monte- Rotondo, accueillis par la population aux cris de : Vive Pie IX ! Vive la France !
» D'après les renseignements parvenus ici, les troupes françaises ont eu de cinquante à soixante hommes hors de combat, parmi lesquels quatre officiers blessés. Les pertes des troupes pontificales sont peut-être plus fortes. Nous avons à déplorer la mort du capitaine de Veaux; cinq officiers ont été blessés. Les pertes des garibaldiens s'élèvent, autant qu'on le, sache jusqu'ici, à plus de quatre cents hommes tués ou blessés. La plupart des blessés sont tombés au pouvoir de nos trroupes, qui auraient fait beaucoup plus de prisonniers si elles n'avaient pas craint d'en être embarrassées. Au pouvoir des troupes est restée l'artillerie qu'avaient les garibaldiens. Inutile d'ajouter que tous les corps des deux milices ont montré une no-
ble émulation et un enthousiasme digne en tous points de la sainte cause que les deux armées défendaient ensemble. »
Une autre lettre, également datée de Rome, le 4 novembre, disait :
« L'armée pontiûcale a remporté hier une nouvelle et éclatante victoire sur les bandes garibaldiennes, qui s'étaient emparées de Monte-Rotondo. Le combat, commencé à midi, n'a fini qu'à la nuit. Les garibaldiens, embusqués derrière des arbres, des buissons, des murailles, ont fait subir à l'armée de nombreuses et douloureuses pertes. Mais après une vive et longue résistance, ils se sont presque tous rendus et ont été désarmés. Une colonne de l'armée française, qui formait le corps de réserve, a appuyé avec une grande énergie les efforts de l'armée pontificale. La ligne a fait un essai des plus satisfaisants de ses nouvelles armes. Le fusil Ghassepot a noblement débuté et a répondu à toutes les espérances. Le bataillon de chasseurs à pied, engagé au dernier moment, s'est jeté sur les garibaldiens avec un élan irrésistible.
» Les zouaves et les carabiniers suisses sont les deux corps qui ont le plus souffert; le capitaine de Veaux, des zouaves, a été tué; le commandant de Castella, des carabiniers suisses, et M. Jacquemont, de Saint-Étienne, lieutenant aux zouaves, son t légèrement blessés.
» Les prisonniers garibaldiens sont au nombre de plusieurs milliers; le récit des prisonniers et des correspondances trouvées sur le champ de bataille, révèlent la ma-
lice des uns, l'aveuglement des autres et le repentir de plusieurs. Quelques, morts garibaldiens portent sur leurs traits l'empreinte d'un désespoir qui fait frémir.
«Plusieurs sœurs de Saint- Vincent-de-Paul ont prodigué leurs soins aux blessés sur le champ de bataille, où le docteur Ozanam partageait, avec les chirurgiens militaires des deux armées, la mission de panser les blessés.
» Les deux armées, française et pontificale, ont rivalisé de courage et de dévouement pendant la lutte.
» Parmi les quinze cents à dix-sept cents prisonniers de Monto-Rotondo, il y en a soixante-dix qui se sont d'euxmêmes déclarés officiers ou sous-officiers de l'armée italienne, et en ont fourni les preuves.
» Plusieurs des officiers garibaldiens blessés, prisonniers ou morts, sont vêtus avec une grande recherche. Parmi les morts on a remarqué un très-beau jeune homme. Son portefeuille contenait ses cartes de visite ; Giuseppe Gabrielli, commis -voyageur en cotonnerie, mercerie et pas* sementerie.
» Parmi des lettres d'amis où se lisent des choses infâmes, et mêlées à des photographies obscènes, se trouvait une lettre datée de Terni, 30 septembre, et adressée par Gabrielli à sa mère :
» Oh ! pardonnez-moi, ma mère (je traduis), le crime que j'ai commis et la peine que je vous ai causée. C'est malgré moi que je suis ici. Il faut que je choisisse : mourir en combattant ou mourir sous le poignard. Mais je me décide. Je suivrai votre conseil, et ainsi vous m'obtien-
drez le pardon de mon père. Vous me pardonnerez vousmême. Vous me bénirez, et vous me permettrez de venir encore baiser votre main maternelle. »
Le 6 novembre, M. Henri Le Dieu, sous-lieutenant de la 1r« compagnie du bataillon des zouaves, écrivait à un de ses parents :
« Nous avons essuyé pendant cinq heures et demie, à Mentana, le feu le plus intense. Notre régiment était à l'avant-garde, les carabiniers suisses venaient après, puis trois compagnies d'infanterie française, et trois compagnies de chasseurs à pied; nous avions, en outre, une batterie d'artillerie.
» Nous avons pris en deux heures trois kilomètres de positions presque inexpugnables. Deux sergents furent blessés à mes côtés, un troisième tué très-près. Notre compagnie, la du 1ep bataillon, marchait en tête; elle a souffert : nous comptons trois morts et dix-huit blessés.
» Comment j'ai échappé, je ne puis le dire; là, comme à Castelfidardo, Dieu m'a protégé; j'ai été épargné au milieu d'une grêle de balles sans avoir été même égratigné. Nous avons perdu notre capitaine, deux officiers sont blessés.
» Les garibaldiens se sont bien battus sur plusieurs points; ils avaient de bons officiers et sous- officiers de l'armée régulière italienne.
» Les officiers français ont loué hautement la conduite
des zouaves; ils nous ont aidés beaucoup à la fin de la journée. »
Hervé de Kersabiec, frère d'un héroïque blessé de Castelfidardo, aujourd'hui capitaine aux zouaves, écrivait, le 5 novembre, à sa noble et pieuse mère :
y> Nous sommes partis de Rome dimanche matin.
» Samedi au soir, à la suite d'une espèce de pari avec Alain, M. de la Rochetaillée nous avait donné un diner de trente couverts. Officiers, sous-officiers et soldats, nous étions mêlés chez Spielman où régnait une gaîté charmante; j'ai peu connu d'hommes aussi bien que la pldpart des officiers de zouaves.
» Rentrés à nos casernes à neuf heures, nous nous sommes dépêchés de faire nos sacs; à deux heurés du matin, le clairon nous réveillait. Je ne pourrais vous dire tout ce que nous nous mîmes sur le dos ; outre onze paquets de cartouches, notre sabre, notre carabine, nous . avions une tente, une couverture, le manteau, le sac plein et des vivres pour deux jours avec les casseroles en sus. En prenant tout cela, je ne croyais certes pas pouvoir faire seulement une lieue.
» A trois heures précises nous arrivâmes au Macao, caserne neuve en dehors de Rome, où le rendez-vous était fixé. A quatre heures nous sommes partis, tous les zouaves de service, deux mille cinq cents à peu près, suivis de la légion et des carabiniers suisses, en tout dix-huit cents. Des dragons, quatre pièces d'artillerie pontificale et des gendarmes complétaient l'effectif de nos troupes. Un régi-
ment de ligne français avec un bataillon de chasseurs à pied et quelques chasseurs à cheval suivaient notre colonne.
» La pluie tombait, et jusqu'à Ponte-Nomentano, pendant une lieue, nous l'avons eue. Là, trois compagnies du deuxième bataillon, sous le commandement de M. de Troussures, sont parties par une route de traverse pour tourner l'ennemi. Nous en étions. A dix heures, nous nous sommes arrêtés pour faire le café. Quel changement dans mon existence 1 Je coupais du bois, j'établissais la marmite sur deux pierres ; lo tout, du reste, dans une charmante vallée entourée de bois, et dans laquelle paissait un troupeau de chevaux.
» A onze heures et demie, nous étions repartis à travers prairies et bois ; de temps en temps, des chemins à faire perdre à ceux de Quimper-Corentin leur renommée. A midi, nous apercevions Mentana, et, un peu en arrière, Monte-Rotondo. Quelques coups de feu retentissent ; nous pressons le pas. A une heure, je pars avec une vingtaine d'autres et Alain à notre tête en tirailleurs. Nous attendons une heure presque.
» Pendant ce temps, les coups de canon et la fusillade faisaient rage à Mentana. Enfin, à deux heures, Alain nous emmène à l'assaut d'une colline.
» Jamais je n'oublierai cela. Depuis deux heures du matin, nous étions le sac au dos, et dans ce moment nous grimpions une côte tellement raide que notre poitrine touchait presque la terre. Heureusement, pas un tirailleur ennemi ne nous attendait en haut. Nous nous sommes mis à tirail-
1er sur les chemises rouges jusqu'à quatre heures. Ace moment, une quantité do fuyards de Mentana, se trouvant coupés dans leur retraite sur Monte-Hotondo, sont venus, leur mouchoir à la main, demandant la vie. Nous leur avons pris leurs armes. Alain a un superbe revolver monté en ivoire avec canon damasquiné. A la nuit tombante, nous nous sommes avancés vers Montana, du côté de Monte-Rotondo ; une escouade est entrée en ville, a tué une dizaine de garibaldiens et puis s'est repliée sur nous. Nous sommes restés là, sur la route, la durée d'une heure.
»> Pendant ce temps, nous entendions les plaintes des blessés dans une chapelle et dans les maisons. C'était affreux. Tous demandaient à boire, nos prisonniers aussi ; mais nous n'avions que du tabac à leur offrir; plus d'un a profité de mon papier à cigarettes.
» Nous sommes enfin arrivés au campement à huit heures du soir, et enfin nous avons mis le sac à terre I Nous le portions depuis seize heures, avec du café et du pain seulement dans l'estomac. Pendant une heure encore, nous avons été conduire les prisonniers au quartier général. Il y en a de toutes sortes : des jeunes, des vieux, des voyoux et des gens comme il faut, en général officiers piémûntais. On ne savait où les mettre. Mais quelle nuit nous avons passée! Du bois vert, pas do paille, pas de tentes presque, sur l'herbe mouillée, et depuis le matin pas une goutte d'eau.
» Enfin, lundi, à six heures du matin, on nous crie
qu'on a de l'eau. Nous partons deux bidons à la un kilomètre au moins nous trouvons cette eau une mare dans une carrière. Notre café ressemb à du café au lait, mais il n'est pas un homme qi trop heureux de le verser sur son biscuit dans sa Un rayon de soleil arrivant par là dessus, tout fu et chacun s'en alla aux provisions et aux nou onze heures, Alain est revenu avec un vieux i choux et des céleris; nous avons fait avec les deu? phanion, de Couëssin, notre capitaine, de Martit sous-lieutenant, Hascouêt de Saint-Georges, notre major, un déjeuner que nous avons trouvé d Alors seulement, nous avons un peu su ce qi passé.
» Les Français avouent qu'ils ne croyaient pas battît comme cela par ici, et qu'ils ne sont arr; pour la fumée des cierges. Il y avait, dit-on, si: mille garibaldiens. Ils ont eu énormément de n lundi matin, il y avait déjà quinze cents prison s'en fait aujourd'hui encore de tous les côtés. G était là, mais le vieux est parti quand il a vu chauffait trop dur. De notre côté, il y a vingt-trois tués, pas mal de blessés. Du Boischevalier a deu de baïonnette dans la poitrine. Les carabiniers sui quelques morts. En résumé, nous avons peu de égard à la fusillade qu'il y a eu.
» Lundi, à deux heures, nous avons quitté notre ment pour Monte-Rotondo ; il n'y a que deux mill
c'était affreux! Ici un mort, blanc comme le marbre; là un autre, la figure écrasée par un coup de crosse; plus loin un cheval étendu; ailleurs une mare de sang au milieu de la route;... mais comme on s'habitue vite à cela!
» Monte-Rotondo a été évacué par les garibaldiens dès hier. Aujourd'hui mardi, je me suis un peu promené dans la ville. Le palais Piombino, que nous occupons, la domine tout entière; c'est une vraie forteresse. Nous y couchons, Alain et moi, dans la chambre de Garibaldi, dans un lit de six pieds de large sur dix de long. J'ai vu l'église... A la porte, triple rangée d'ordures I Ordure dans les bénitiers, ordure dans la chaire, ordure sur l'autel!
» La porte du tabernacle, au milieu de l'église, est percée de deux ou trois coups de baïonnette et de balies. Dans la sacristie, les crucifix sont en morceaux... J'ai vu de braves Hollandais, priant et pleurant, baiser le Christ détaché de sa croix ! Les ornements sont en morceaux, les vases sacrés ont disparu.
» Demain matin , nous partons pour Rome ; nous devons y rentrer à deux heures. »
Le 3 novembre , dans la soirée , quelques instants après la suspension de la bataille , M. Alexandre de Monti de Rezé adressàit à M. le bacon Onffroy une lettre dont voici des extraits :
a Une grande partie des garibaldiens blessés ou faits prisonniers appartenait aux régiments des bersaillers piémontais.
» Le capitaine de Veaux est tué; je l'avais vu hier au
\ )\ LES SOLDATS DU rATE
soir à neuf heures, et aujourd'hui àdix heures, je le voyais rapporter mort avec une balle dans le cœur. Votre fils va • très-bien ; il a pris les armes d'un garibaldien qui , après l'avoir manqué à dix pas, était tué d'une balle que Roland lui avait envoyée en échange de la sienne; La Peyrade n'est pas blessé , il a fait trois prisonniers ; Pimodan , lui aussi, est très-bien, et j'ai rapporté ce soir à Rome le revolver d'un officier garibaldien qu'il venait de tuer; Maquillé s'est très-bien conduit et a été assez' houreux pour ne rien avoir.
» Quoique n'ayant quitté la camp qu'une heure après la retraite sonnée, je n'ai pu avoir de nouvelles de tous nos amis. Les Charette, eux aussi, sont sains et saufs. Athanase a eu encore cette fois un cheval tué sous lui; si la guerre continue , vous voyez qu'il se ruinera en acquisition de chevaux. J'ai cherché les La Rochelte partout sans les rencontrer, mais on m'a dit qu'ils allaient bien. Ce pauvre du Boischevalier a reçu un coup de baïonnette dans la poitrine et nous l'avons ramené ce soir à l'hôpital, à Rome. Nous avons tout lieu d'espérer que sa blessure n\iura pas de suites graves. Cathelineau est blessé grièvement. »
Faut-il citer les mille traits de bravoure des soldats alliés, et l'héroïsme de ce jeune Bourbon, de ce frère du royal héros de Gaëte, exposant sa personne avec une intrépidité, une insouciance sans pareilles? Mais il faudrait un volume pour rendre justice à tous.
M. de Bourbon-Chalus fils, caporal aux zouaves, ge
jette avec sept ou huit compagnons d'armes au milieu du feu des garibaldiens, et se bat avec une énergie et un sang-froid admirables; mais il ignore qu'il y ait en cela le moindre mérite. Il est brave comme son père, parce qu'il est brave. Survient un capitaine français, M. Victor de Garilhe, conduisant sa compagnie en bon ordre.
— Très-bien, monsieur, dit-il à Bourbon-Chalus. Quand on se bat ainsi, on est digne de prendre la droite partout. Venez avec nous.
La première compagnie du premier bataillon , commandée par M. d'Albiousse, ancien officier de l'armée française , eut seize hommes mis hors de combat; c'est celle qui souffrit davantage.
Une autre compagnie, celle do M. Le Gonidec de Treissan , allait au feu pour la dixième fois depuis le commencement des hostilités.
Comme le terrain qui entoure Mentana était peu praticable à la cavalerie, les dragons pontiûcaux frémissaient d'impatience. Leurs officiers étaient en proie à la douleur. Un seul d'entre eux, le lieutenant du Tilleul, officier d'ordonnance du général ministre des armes, avait le privilège de courir au milieu du feu et s'y jetait avec cette assurance qui semble tenir de la prédestination et éloigner les coups de la mort. Enfin , il faut bien le dire, plusieurs dragons , le brave adjudant Dion, entre autres n'y tenant plus, descendirent de cheval et marchèrent avec les zouaves.
Une lettre du comte Paul de LaVaulx, aujourd'hui sous-
lieutenant aux zouaves et frère du comte Roger de La Vaulx, ancien sous-lieutenant au même régiment, contient d'intéressants détails sur la bataille du 3 novembre.
« Dimanche, à quatre heures du matin, nous sommes partis pour Monte-Rotondo. Il y avait tout le régiment des zouaves , — moins les deux dépôts et la section , — le bataillon de carabiniers, la légion et une brigade française, composée du premier bataillon de chasseurs à pied , et des 29e et 80e régiments de ligne armés de fusils Chassepot.
» Nous av ions en outre un peloton de dragons et cinq pièces d'artillerie.
» Les généraux Kanzler et de Courten , et le général français de Polhès commandaient. Le comte de Caserte, frère du roi de Napies, faisait partie de l'état-major.
» Aprèsavoir fait une halte d'une heure, à peu presà moitié chemin , nous nous sommes remis en marche , et à midi les éclaireurs nous signalèrent des garibaldiens qui nous barraient la route de Mentana, petit village que nous devions traverser pour arriver à Monte-Rotondo. Aussitôt deux de nos compagnies d'avant-garde (les zouaves occupaient la tète de la colonne) furent déployées en tirailleurs, sur la droite et sur la gauche de la route qui est très-accidentée, et les 4e et 5c compagnies du premier bataillon furent envoyées en avant-garde. Nous marchâmes pendant envi ron vingt minutes, entendant quelques coups de feu a droite et à gauche; mais n'ayant pas encore tiré nousmêmes. Au bout de ce temps, nous aperçûmes les garibaldiens; il y en avait partout elen grand nombre, nous en-
voyant une grêle de balles. Cela devenait sérieux et il fallait emporter à tout prix les positions qu'ils occupaient, monticules, maisons de campagne, ruines, etc., etc. — Les balles sifflaient autour de nous sans interruption , et le premier homme que je vis tomber était un soldat de ma compagnie. Nous avancions toujours cependant avec nos deux compagnies de tirailleurs , à droite et à gauche , lorsque le lieutenant-colonel de Charette arriva au milieu de nous. Il était à droite de la route et moi à gauche et agitait une casquette garibaldienne en^criant : En avant les zouaves, à la baïonnette!... Je partis en avant en me jetant dans les broussailles , et j'arrivai au mur d'un jardin, d'où on nous avait fait beaucoup de mal. En ce moment la maison qui se trouvait dans ce jardin, ou plutôt dans cette vigne , était emportée. Je me jetai alors sur la gauche, où je trouvai le pauvre Jacques de Cathelineau blessé d'une balle dans le ventre. Nous fîmes alors reculer les garibaldiens de vigne en vigne , de monticule en monticule, jusqu'au village de Mentana où ils s'enfuirent, et nous tirèrent de derrière les murs et les fenêtres. Il m'est impossible de bien vous expliquer la chose ; car c'est à peine si je m'en rends bien compte à moi-même , attendu que nous nous battions sur une grande étendue de terrain. Tout ce que je sais , c'est que l'artillerie s'est mise à jouer et que nous avons continué le feu jusqu'à la nuit, sans avoir pu emporter Mentana, qui était barricadée et bien défendue. Enfin, après une nuit passée à la belle
étoile, au moment où, le matin, le feu recommençait, les
AdS les soldats du pafe
garibaldiens ont capitulé. Ceux de Monte-Rotondo., qui avaient essayé de venir au secours des autres, prirent enfin Je parti de fuir dans la direction de Corese , après avoir abandonné leurs armes.
» On peut évaluer à environ dix mille le nombre de ceux que nous avons eu à combattre.
» Nous avons été vigoureusement aidés par les Français, dont les fusils Chassepot ont fait une assez jolie musique. Tout le monde d'ailleurs a fait carrément son devoir, légion, carabiniers, artillerie, etc. Le bon et brave commandant Castella a reçu une balle dans la jambe ; on espère que sa blessure ne sera pas grave. Tous les corps ont eu des perles; mais ce sont les zouaves qui en ont eu le plus à déplorer. Le pauvre capitaine de Veaux est mort un des premiers. Jacquemont blessé à l'épaule, de Quatrebarbes (cousin de celui de l'artillerie), une balle au bras; Cathelineau, Alcantara et tant d'autres. Parmi les zouaves, vingt-deux morts et environ soixante-dix blesses. Ma compagnie pour sa part a eu quatre morts et huit blessés ; c'est, avec la première , une de celles qui ont eu
le plus de pertes.
» Le lendemain du combat, je vous ai envoyé, par quelqu'un qui allait à Rome, ma carte avec quelques mots pour vous rassurer sur mon compte. Nous sommes ensuite entrés à Monte-Rotondo , sans coup férir, mais pour y crever de faim ; les coquins qui l'avaient occupé avant nous n'y avaient rien laissé. Je voudrais vous donner sur tout cela des détails plus précis, mais c'est impossible par let-
tre. Tout ce que je puis vous dire , c'est que nous avons reçu hier à notre entrée à Rome une véritable ovation^ et que les Français qui étaient avec nous, nous ont fait force compliments sur la manière dont nous nous sommes conduits. »
Le correspondant romain de V Univers lui donnait les détails suivants sur la mort d'Arthur de Veaux :
« Ce jeune capitaine , l'un des plus aimables et des plus élégants du corps des zouaves, a reçu au cœur une balle qui Ta tué raide. Etendu auprès d'une petite chapelle où l'onavàit établi la première ambulance, on Ta vu revêtu de son uniforme intact. Pas une goutte de sang n'avait taché ses vêtements. Il y avait à l'étoffe un trou à la place dli c&ur. Ces garibaldiens lui âvàiehï etilevé ses bottes molles. »
bhe lettré, tiatëé dé Hoirie le 4 décembre, racontait ce glorieux épisode de la bataille <dë tfentària :
« Il y a quelque temps, un officier de zouaves eut une altercation assez grave avec uné personne qui lui proposa de se battre. L'officier en question , soit qu'il ne crût pas devoir rendre raison par les armes à la personne dont il s'agit, soit qu'il se crût obligé d'observer la discipline de l'armée papale , qui prohibe sévèrement les duels , répondit par une fin de non-recevoir. Cette réponse ne produisit qu'un effet médiocre parmi ses camarades. Quelquesuns de ceux qui le fréquentaient d'habitude l'évitèrent, et un jour il lui revint aux oreilles qu'on l'avait appelé lâche. Il donna sa démission, quitta Rome etl'onn'entendit
460 LES SOLDATS DU ?A?t
plus parler de lui. Un jour seulement, vers la fin d'octobre, on le vit revenir. A la place de ses habits d'officier, il portait un uniforme de simple zouave. Il se présenta à son ancienne compagnie et la suivit à Mentana, un fusil sur l'épaule. Après avoir fait le coup de feu aussi courageusementque les autres, et parvenu à l'entrée du bourg deMentana,que les garibaldiens défendaient avec vigneur,ilprit son képi, le lança par-dessus les murs, et se tournant vers ceux avec lesquels il avait marché jusqu'alors:
« Que ceux qui sont aussi lâches que moi me suivent !» dit-il, et il s'élança à l'assaut, malgré une pluie de projectiles qui tombait autour de lui.
» Ses camarades le suivirent, car ce qui manque aux zouaves, ce n'est pas l'élan; mais quand ils le rejoignirent, ce brave papalin, tenant son képi d'une main et son fusil de l'autre, tombait pour ne plus se relever; trois balles lui avaient labouré l'épaule droite et les côtes,
» Il vient de mourir de ses blessures. »
a Voici quelques-unes des anecdotes qui circulent dans les cercles sur la bataille de Mentana, écrivait de Rome M. Armand Dubarry : ce sont les zouaves qui ont eu le plus de pertes; c'est que ce sont eux qui ont donné les / premiers et auxquels était échue la tâche la plus in-
grate, celle de déloger l'ennemi des bois et des broussailles qui entourent Mentana et où il s'était posté en tirailleurs.
» Les zouaves formaient d'ailleurs le gros de la brigade pontificale.
tES SOLDATS DU PAPE 4G1
» On les lança donc en avant, et Ton eut raison, car en trois heures ils conquirent, tantôt avec leurs cartouches, tantôt avec leurs baïonnettes, dix kilomètres d'un terrain boisé, accidenté, couvert d'embuscades et défendu pied à pied par des garibaldiens qui, cette fois, faisaient assez bon visage.
» Les zouaves manquaient d'ordre, d'ensemble dans leurs mouvements, et cela se comprend, la plupart n'étaient que des militaires improvisés, mais ils remplaçaient cela par une valeur peu commune. Les zouaves français avaient la furia chevaleresque de la noblesse des deux derniers siècles au passage du Rhin et à Fontenoy ; les zouaves espagnols et hollandais, la sombre ardeur que donne le fanatisme religieux. Beaucoup d'entre eux, j'en suis persuadé, et le trait que je vous rapportais dernièrement en est une preuve, ont cherché à se faire tuer, persuadés qu'ils recueilleraient les palmes du martyre en mourant pour le Saint-Siège.
»Un zouave péruvien, nommé Sevilla, reçoit cinq balles dans le corps en volant au secours de trois de ses compagnons entourés par dix ou douze chemises rouges; les ennemis fuient, il tombe, et comme le sang coule de ses blessures et qu'il souffre horriblement, il fait un signe de croix sur chacune de ses cinq plaies e n criant: Vive Pie IX ! Vive Marie! et s'évanouit.
» Ne se croirait-on pas au temps des croisades? Un instant, tandis qu'ils s'avançaient de Capo-Bianco à Montana, les zouaves, déconcertés par les nuées de projectiles que leur envoyaient les chemises rouges blotties derrière
les baies et les arbres, s'arrêtent et se regardent : leur colonel, M. de Gharette, s'aperçoit de cette hésitation, accourt à leur tète, et brandissant son épée: a En avant les zouaves, leur dit-il, ou je vais me faire tuer sans vous! » Et comme les zouaves sont des gens trop bien élevés pour permettre à leur colonel d'aller se faire casser la tête tout seul, ils le suivent et délogent les garibaldiens qui leur barraient le passage. Le capitaine de Veaux, du mêmecorps, est frappé à mort au moment où il entraînait sa compagnie au cri de vive Pie IX! Deux de ses soldats le prennent dans leurs bras et vont le déposer dans une petite chapelle située près de là au milieu d'un carrefour, tandis que le reste, sans se donner le temps de recharger ses fusils, marche la baïonnette en avant contre les chemises rouges et les met en déroute en répétant, comme M. de Veaux: Vive Pie IX 1 Vive l'Église!
» La bravoure des zouaves, et je ne suis pas suspect je pense en la louant, a été fort admirée par nos soldats et le soir de la bataille, la brigade française et la brigade pontificale ont sincèrement fraternisé ensemble aux campements. Ainsi que j'ai eu l'occasion de vous le dire dans une de mes dernières lettres, ce sont les troupes papales qui ont attaqué. Les troupes françaises, ayant pris une route détournée pour cerner l'ennemi, ne sont arrivées sur le théâtre de la lutte que deux heures et demie après les zouaves, mais cela ne les a pas empêchées de concourir pour une large part dans les fatigues et les périls du combat et de décider le succès.
» Le corps expéditionnaire entier aurait voulu assister à l'affaire de Monte-Rotondo, niais on ne pouvait pas emmener tout le monde, c'était bien assez d'une brigade; les absents en seront quittes pour se rattraper plus tard sur un autre ennemi.
» Je ne terminerai passes détails rétrospectifs sans vous dire quelques mots des hommes dévoués qui sont venus de Paris et de tous les coins de la France pour se mettre à la disposition de l'armée et faire le service des ambulances ; parmi ces hommes, je citerai M. de la Brière et M. Vrignault, attachés au ministère des affaires étrangères ; le docteur Ozanam, l'ancien député Keller, M. Benoit-d'Azy^ le duc de Luynes, le duc de Lorges, le baron Chaurand, le comte Monti de Rézé, le comte de Bourbon-Busset, le comte de Chevigné, et plusieurs autres gens de cœur dont les noms m'échappent.
» Ils apportaient avec eux des sommes considérables d'argent, un matériel complet, et, ce qui valait autant, un groupe de sœurs de Saint-Vincent de Paul, dont la conduite sur le champ de bataille a été vraiment digne d'admiration.
» Les événements qui ont accompagné et suivi notre intervention prouvent incontestablement que le Saint-Siège peut encore compter sur le dévouement et l'appui de la France catholique, et qu'il n'a plus à redouter à l'avenir les coups des chemises rouges ni ceux de leur triste chef. »
M. Henri de Lumley, ancien officier dans l'armée napolitaine, entré aux zouaves en déclarant vouloir rester simple soldat, adressait à sa famille les trois lettres suivantes :
« Mentana, le 4 septembre.
» Comme jeté l'avais annoncé dans ma dernière lettre, nous sommes sortis de Rome dimanche matin, nous dirigeant sur Monte-Rotondo. Arrivés sur les hauteurs, nous avons trouvé l'ennemi qui occupait toutes les positions. Le combat s'est alors engagé sur toute la ligne avec un élan indescriptible. Notre régiment, qui était à l'avantgarde, a bientôt repoussé les garibaldiens dans Mentana, où ils ont fait une résistance opiniâtre. Notre colonne avait pour réserve un régiment et un bataillon de chasseurs français qui sont entrés en ligne vers les cinq heures ; le combat a été rude, et le feu a duré pendant plus de six heures. On s'est battu bien souvent corps à corps. Une position que nous avons prise et reprise deux fois nous est enfin restée, et c'est ce qui a décidé la victoire; car alors nous avons pu entrer dans les premières maisons du pays. Nos pertes sur ce point ont été très-grandes, mais celles de l'ennemi le sont encore beaucoup plus. Le feu, commencé à midi et demi, n'a fini qu'à sept heures du soir. Les garibaldiens ont eu un très-grand nombre de morts et beaucoup de blessés, sans compter environ deux mille prisonniers que nous leur avons faits. Quant à nos pertes, je n'en
connais pas encore le chiffre exact. Le capitaine de ma compagnie, M. de Veaux, a été tué d'une balle au cœur.
» Garibaldi, qui commandait le combat, a pu se sauver avec ses fils. »
« Monte-Rotondo, 5 novembre.
» Nous sommes arrivés ce matin dans cette ville, où l'ennemi s'est rendu à discrétion, au nombre d'environ quinze cents hommes , et nous en repartons ce soir pour aller à Tivoli replacer les autorités pontificales. Je crois que nous ne rencontrerons pas de résistance comme ici.
» Écris quelques lignes à la famille de Laborde, pour lui donner des nouvelles de son fils, qui se porte bien. Écris aussi à madame de Foresta que son fils est sain et sauf. »
« Rome, 6 novembre.
« Je t'écris encore quelques lignes à la hâte pour te donner de mes nouvelles. Nous arrivons à l'instant à Rome, de retour de Monte-Rotondo. La population nous a fait une ré- . ception splendido ; sur tout le parcours, les rues retentissaient des cris de : Vivent les zouaves I vivent les héros de Mentanat Toute la meilleure société de Rome était venue à notre rencontre; c'était magnifique. La bataille de Montana est une véritable victoire qui, il est vrai, nous a coûté assez cher, mais qui a désorganisé complètement le garibaldisme. Le| prisonniers sont au nombre d'environ
deux raille ; l'ennemi a eu cinq cents blessés et autant de morts. En outre, nous avons enlevé cinq à six mille fusils. »
Voici en quels termes un journaliste qu'on ne saurait suspecter de trop vives sympathies pour les pontificaux, M. Jules Richard, racontait la bataille du 3 novembre:
« L'objectif de la colonne était Monte-Rotondo, situé à cinq ou six heures de Rome, et quartier général des bandes garibaldiennes. En avant de Monte-Rotondo, et placé comme un château fort chargé de commander la défense du quartier général garibaldien, se trouve Mentana, village fortifié et défendu lui-même par une série de collines boisées, au milieu desquelles contourne une route carrossable fort bien entretenue qui, partant de Rome par la porte Appia, suit l'ancien parcours de la voie Nomentau dont on remarque encore quelques vestiges sur la chaussée. A onze heures, le petit corps franco-pontifical avait fait le café entre Casa-Bianca et Settebani; à midi, il s'était remis en marche ; les zouaves pontificaux formaient l'avant-garde. Avaient-ils omis de faire fouiller les bois qui les dominaient à gauche et à droite? était-ce au moment . où ils allaient prendre cette précaution, si absolument nécessaire lorsqu'on marche dans un pays couvert, comme à plaisir, des fortifications naturelles favorables à la guerre de partisans? on l'ignore. Ce que l'on sait, c'est qu'à un endroit où la route fait un cercle parfait entre des collines rapides et boisées, une vive fusillade, parlant
de trois côtés à la fois, balaye la route et met le trouble
rlans la tôte do colonne Formée par trois compagnies de
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zouaves. Le lieutenant-colonel de Charette s'élance :
» — Allons, zouaves, s'écrie-t il, en avant! vous combattez devant l'armée française.
» A cette parole, toutes ces collines sont gravies la
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baïonnette en avant, on se fusille à bout portant; le reste du régiment de zouaves s'éparpille dans les vignes, s'embusqué dans les plis de terrain, et les tirailleurs garibaldiens sont rejetés en arrière. Mais de l'endroit où le
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combat a commencé, si des crêtes des monticules on peut apercevoir Mentana et son château fort, niché comme un nid d'aigle sur des rocs escarpés, il faut pour y arriver, ou suivre la route carrossable qui est exposée à la fusillade partant des remparts, ou se jeter dans les vignes qui garnissent quatre ou cinq coteaux placés en escalier, et qui, descendant de la route, viennent se fondre dans un terrain marécageux au bas des remparts.
» Pour déblaver les murs de Mentana de ses défenseurs, on fit avancer l'artillerie. La colonne disposait de quatorze canons, huit pontificaux et six français. Quatre pièces romaines et deux françaises entreprirent de battre les murailles; mais ce que le temps a respecté ne peut être entamé par le boulet, et dès qu'on s'aperçut que les proiectiles faisaient balle, on se contenta de jeter des obus
dans le village, et l'on parvint à allumer l'incendie sur quelques points.
» Tandis que l'artillerie tentait à gauche de la route des efforts sinon inutiles, du moins peu fructueux, les tirail-
leurs des zouaves pontiûcaux, mêlés à ceux des carabiniers suisses, tâchaient de tourner le village par la droite ; ils trouvaient une issue par une rampe assez escarpée, mais dérobée aux vues de la place. Malheureusement pour eux, la facilité qu'ils trouvèrent à gravir cette rampe doubla leur zèle et leur ardeur, de telle sorte qu'ils s'aventurèrent à attaquer une brèche barricadée et dont les avant-postes étaient formés par trois meules de paille. On se tirailla encore là à bout portant, et la conquête des meules coûta beaucoup de monde, car autour d'elles, sur la route et dans les jardins avoisinants, dans un rayon de quarante mètres, j'ai vu neuf cadavres de zouaves, trois de carabiniers suisses et une vingtaine de garibaldiens. Cependant le temps se perdait en tirailleries fort dangereuses et on ne gagnait pas de terrain ; on savait à n'en pas douter que Garibaldi était là avec un état-major sérieux; les chemises rouges tenaient comme elles n'avaient jamais tenu, et tandis que les papalins brûlaient de la poudre, les garibaldiens ne tiraient qu'à coup sûr, économisaient leurs balles et faisaient beaucoup de mal. »
Alors le chassepot entra en ligne, dit*M. Richard. « Ce fut un beau moment ! » On sait le reste. « Les zouaves, ajoute-t-il, ont fait l'admiration de toute la troupe française : ce sont des héros! »
« J'ai pu visiter hier le champ de bataille, écrivait le docteur L... C'était un triste spectacle! Tous les morts étaient là gisant p<Me-mèle : ce qui dominait, c'étaient les garibaldiens, de pauvres diables bien jeunes.
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» Beaucoup de zouaves pontificaux ont été tués ou blessés; car ils se sont battus très- vaillamment. On voulait établir l'ambulance à Monte-Rotondo, dans un couvent qui avait été occupé par les garibaldiens; mais ils avaient tout pillé, dévasté, brisé et sali, de telle sorte que c'était vraiment inhabitable. Dans la soirée du lundi, les ambulances ont été ramenées dans le village qui avait été le centre de Faction.
» Les blessés français ont été évacués sur Rome, ainsi que tous les autres, dans des calèches que les diverses autorités avaient envoyées ad hoc à Monte-Rotondo pendant toute la journée. »
— Qu'est-ce qu'on entendait par-dessus tout à Mentana? demandais-je à un blessé du 3 novembre. Était-ce ie canon ou le fusil Chassepot?
— Non, répondit le zouave, c'était un tonnerre de cris de: vive le Papel et vive la France 1
Et il s'est trouvé des hommes, Français de nom, pour qualifier Mentana de victoire anti-française! D'autres, plus téméraires encore, ont représenté Mentana comme une victoire garibaldienne; — au fait, nous ne demanderions pas mieux que Joseph Garibaldi et les rouges de tous les pays remportassent beaucoup de victoires de ce genre.
Traîtres au drapeau de la France, ces idéologues malsains paraphrasaient les burlesques mensonges que, pour se consoler, la révolution faisait courir en Italie, depuis les
Alpes jusqu'à l'Adriatique. Faut-il signaler à l'armée fran-
çaise les injures que lui adressaient quotidiennement les vainqueurs de San-Martino ? Un seul exemple suffira.
Les journaux italiens racontèrent qu'à Mentana le 29e de ligne avait perdu son drapeau. « Ce drapeau, disaient, ils avec une touchante unanimité, enlevé par les garibaldiens, fut remis aux troupes royales à Corese. Le gouverment de Sa Majesté, plein d'une exquise délicatesse que l'empereur Napoléon ne saura peut-être pas apprécier, l'a fait rendre secrètement au général Dumont. Un colonel italien a fait expressément, et pendant la nuit, le voyage de Rome pour remplir Gette mission. »
Au fond, l'allégation est plus ridicule qu'injurieuse; mais que dire de ces milliers d'odieuses caricatures dont l'Italie est, chaque jour inondée, et dans lesquelles, sans parler des plus augustes personnes, les soldats français sont représentés fuyant plus vite encore que les fanfarons de Custozza *?
Ce livre serait incomplet s'il ne contenait le « Rapport de son Excellence le général Kanzler, pro-ministre des armes, à Sa Sainteté le pape Pie IX, glorieusement régnant, sur le combat de Mentana. » — Ce remarquable document prendra place, dans l'histoire, à côté du « Rapport du général Lamoricière sur les événements de 4860. »
1. Le député italien Bertani a fdii mieux : en plein parlement il a traité les soldats français de t lâches ». Tout cela se payera.
Rome, 12 novembre 1857.
Très-Saint Père,
En attendant que je puisse déposer aux pieds de Votre Sainteté un rapport détaillé sur les nombreux faits d'armes et les combats que les troupes pontificales ont glorieusement soutenus contre les sacrilèges envahisseurs des États du Saint-Siège, j'ai l'honneur de présenter à Votre Sainteté un rapport spécial sur le combat de Mentana, combat auquel ont vaillamment coopéré les troupes françaises nos alliées, afin que la vérité sur cette action décisive se dégage le plus vite possible des mensonges par lesquels la presse révolutionnaire s'étudie à la défigurer.
L'invasion des troupes régulières était menaçante; déjà même quelques rapports nous étaient parvenus sur la violation de nos frontières du côté de Monte-Rotondo. Les bandes garibaldiennes augmentaient sans cesse dans les provinces, et sur plusieurs points déjà elles s'étaient organisées en corps importants. Tous ces motifs m'engagèrent, le 27 octobre dernier, à proposer à Votre Sainteté la grave mesure d'abandonner les provinces et de concentrer toutes les troupes à Rome, afin de ne pas les exposer à être écrasées isolément par l'invasion.
Aussitôt dégarnies, ces provinces ont été envahies par les
bandes de Garibaldi, qui, après cette occupation sans lutte, devinrent de plus en plus nombreuses et aggressives.
Le 26, la petite garnison de Monte-Rotondo était assaillie par des forces dix fois supérieures et ne cédait qu'après la plus héroïque défense. Enhardies par ce succès, les bandes poussèrent leurs avant- postes jusque sous les murs de Rome, et menaçaient la ville et ses environs, tentant de prêter secours aux nombreux sicaires introduits furtivement dans la capitale pour la rendre, elle aussi, victime de leur sacrilèges intentions.
Il était donc urgent de frapper sur ces bandes un coup décisif, afin d'en réprimer l'audace toujours croissante et d'opposer un frein à leurs barbares entreprises.
C'est dans ce but que, me mettant à la tête d'une colonne de troupes qui ne fût pas trop inférieure en nombre aux garibaldiens, je résolus de les combattre à l'endroit même d'où ils se vantaient de vouloir partir pour marcher à la conquête de Rome.
Instruit de mon projet, le général en chef commandant le corps expéditionnaire français, comte de Failly, manifesta le désir de nous appuyer avec une colonne de ses troupes ; elle devait surtout nous garantir contre toute surprise de la part des autres bandes qui se trouvaient déjà réunies en grand nombre à Tivoli, et qui, averties à temps, auraient pu tomber sur nos derrières pendant que Ton opérait sur Monte-Rotondo.
La colonne pontificale, sous les ordres du général comte de Courten, fut composée comme il suit :
Deux bataillons de zouaves, commandés par le colonel Allet; effectif, 1,500 hom.
Un bataillon de carabiniers étrangers, commandés par le lieutenant-colonel Jannerat, 520 —
Un bataillon de la légion romaine, sous les ordres du colonel comte d'Argy, 540 —
Une batterie de six pièces d'artillerie, commandée par le capitaine Polani, 117 —
Un escadron de dragons de quatre pelotons, sous les ordres du capitaine Crémona, 106 —
Une compagnie de sapeurs du génie, 80 —
Plus, gendarmes, 50 —
Total, 2,913 hom.
La colonne française, qui nous suivait comme Téservo, commandée par le général de brigade baron de Polhès, se composait des :
2e bataillon de chasseurs à pied, commandant Comte.
1er bataillon du 1er régiment de ligne, sous les ordres du colonel Frémont.
ler bataillon du 29e de ligne, sous les ordres du lieutenant-colonel Saussier.
Deux bataillon du 59e de ligne, sous les ordres du colonel Berger.
Un peloton du 7e chasseurs à cheval, commandant Wéderspach-Thor.
Un peloton de dragons pontificaux, commandés par le sous-lieutenant Belli.
Une demi-batterie d'artillerie.
Le total formait un effectif d'environ 2,000 hommes, de sorte que les deux colonnes ensemble s'élevaient au plus à 5,000 hommes.
Nous sortîmes de Rome à quatre heures du matin, par la porte Pia, nous dirigeant au delà du pont Nomentano, sur la route qui conduit à Mentana. Après avoir passé ce pont, je donnai l'ordre au major de Troussures, commandant des zouaves, de se porter avec trois de ses compagnies sur la via Salara, le long du Teverone. Il devait s'avancer avec précaution et opérer de ce côté une diversion fort utile pour attirer l'ennemi, tandis que j'aurais poussé l'attaque du côté opposé.
» L'avant-garde de la colonne principale, précédée d'un peloton de dragons, sous les ordres du lieutenant de la Rochette, comprenait trois compagnies de zouaves, sous le commandement du major de Lambilly, et une section d'artillerie sous les ordres du lieutenant Cheynet.
» L'ennemi que nous allions attaquer avait pris position militairement. Il attendait une attaque et loin de se disposer à battre en retraite, il préparait un mouvement de concentration sur Tivoli. Prévenu par ses éclaireurs de la marche do nos colonnes, il se mit en mesure de nous tenir tète. Les barricades trouvées tantà Mentana qu'à Monte-Ro-
tondo et ses postes avancés prouvèrent évidemment qu'il s'était retranché dans des positions assez fortes pour nous attendre et nous résister.
À midi trois quarts environ, et à quatre kilomètres de Mentana, l'avant-garde rencontrait les premiers postes garibaldiens, établis dans des positions très-favorables, sur les hauteurs qui commandaient la route que nous suivions. Nos zouaves, sans hésiter, se jetèrent sur cette première ligne ennemie et successivement tout le régiment de cette arme se trouva sérieusement engagé.
Dans cette première rencontre, le feu ne fut pas trèsvif, parce que' l'ennemi, brusquement attaqué à la baïonnette, fut refoulé de ces hauteurs sur d'autres peu éloignées. Dès le début, le capitaine de Veaux, frappé d'une balle au cœur tombait glorieusement à la tête de sa compagnie. Cette attaque impétueuse fut soutenue par le bataillon 4e carabiniers étrangers, dont une compagnie prit la gauche de la route, tandis que les autres étaient lancées sur la droite. En môme temps, deux compagnies de la légion, placées dans un bois voisin, par un feu habilement dirigé, repoussaient les garibaldiens, qui entretenaient une fusillade très- nourrie contre le flanc gauche de notre colonne. L'ennemi, délogé de ses premières positions, se repliait en désordre et allait se reformer à couvert, en masses imposantes, dans l'enceinte murée de la Vigna Santucci. Ce point important fut encore enlevé rapidement par les zouaves, qui, avec un élan irrésistible, prirent d'assaut
l'enceinte et le? bâtiments de cette vigne.
Le lieutenant-colonel de Charette conduisit de sa personne les zouaves à l'attaque, et son cheval reçut trois coups de feu. Le colonel Allet, durant toute l'action, s'efforçait de maintenir compacts les rangs de ses soldats emportés par leur ardeur.
Dès le commencement, l'action avait été appuyée par le feu d'une pièce d'artillerie mise en batterie sur une hauteur, à gauche de la route. Les coups étaient dirigés sur le gros des ennemis qui se reformaient à la Vigna Santucci. Le feu de cette pièce ne cessa qu'au moment où les progrès rapides de notre infanterie en rendirent l'usag* dangereux pour nos troupes.
Toute la colonne arriva à la hauteur de la Vigna Santucci. Dans ce moment, sur un mamelon à la gauche de la route et à huit cents mètres environ de Mentana, on plaça un obusier. Bientôt après, deux pièces rayées de l'artillerie française s'y adjoignirent. Elles étaient appuyées par deux compagnies de chasseurs à pied. Cette artillerie battait le château de Mentana et contrebattait l'artillerie ennemie. Presque en même temps, une autre pièce d'artillerie pontificale était mise en batterie sur la route, à cinq centi mètres de Mentana. Jugeant aussi que la Vigna Santucci présentait une position avantageuse pour placer du canon, j'y fis avancer la troisième section de la batterie Polani, qui» avec le plus grand succès, croisa ses feux avec ceux des pièces françaises, situées à peu de distance du mamelon de gauche.
Cependant notre infanterie, avec une vigueur toujours
croissante, s'avançait vers Mentana, cherchant à gagner du terrain, tant sur la droite que sur la gauche de cette formidable position; mais Pennemi, s'apercevant du mouvement, déploya deux fortes colonnes pour nous prendre de flanc des deux côtés à la fois. Sa manœuvre réussit surtout sur notre droite, Le bataillon des carabiniers, qui s'était élancé fort en avant dans une plantation d'oliviers, à très-petite distance des habitations, se trouva bientôt entre deux feux, et, malgré des pertes sensibles, il ne céda pas un pouce du terrain conquis.
Le brave colonel de Courten, bien que retiré du service depuis plusieurs années, suivait ce corps comme volontaire, et voulut partager à pied, comme simple soldat, les fatigues de la campagne. Le bataillon paya cher la solidité dont il ût preuve dans cette attaque. Il eut, proportionnellement aux autres corps, un plus grand nombre d'hommes mis hors de combat. Parmi ceux-ci, le commandant de Castella, à la tôte de quelques compagnies, eut son cheval tué sous lui, et fut lui-môme blessé.
Un peloton de dragons, commandé par le lieutenant de la Rochette, à la suite d'une colonne de trois compagnies de la légion, sous les ordres du major Cirlot, prit part à l'action. Cette colonne avait été envoyée par le général de Courten pour tourner Mentana par la droite, afin de couper à l'ennemi sa communication avec Monte-Rotondo ; mais les nombreuses difficultés du terrain empêchèrent la cavalerie de concourir avec la rapidité voulue au but proposé.
Il était déjà trois heures et demie, notre réserve était presque épuisée; car le colonel d'Argy, de la légion romaine, chargé de soutenir notre centre, n'avait plus à sa disposition qu'une force minime. Je fis demander à M. le générai de Polhès de nous appuyer. Les soldats français, qui jusqu'à ce moment avaient assisté impatiemment à nos progrès, s'élancèrent avec leur valeur habituelle sur les lignes ennemies qui cherchaient à nous envelopper. Le colonel F rémont, du 1er de ligne, avec son bataillon, et appuyé par trois compagnies de chasseurs à pied, nonseulement arrêta la colonne ennemie, mais, arrivé sur l'extrême gauche des garibaldiens, il ouvrit contre eux un feu si vif et si meurtrier, qu'il les contraignit à prendre précipitamment la fuite.
Ce colonel eut de plus la hardiesse de se porter jusque derrière Mentana môme, à peu de distance de Monte- Rotondo, et il y serait peut-être entré avec sa colonne avant les garibaldiens, s'il ne se fût trouvé trop isolé du reste de nos forces.
Le lieutenant-colonel Saussier, du 29° deligne, exécutait, lui aussi, un mouvement analogue sur notre gauche. Ayant rencontré une colonne ennemie d'environ quinie cents hommes qui occupait les hauteurs de Monte-Rotondo, il prit, malgré l'infériorité de ses forces, une position avantageuse qui lui permit de la contenir d'abord et ensuite de la repousser.
Le détachement commandé par le major de Troussures arriva fort à propos sur ce point. Cet officier avait longé
le Tibre, et, par de très-habiles mouvements exécutés avec trois seules compagnies de zouaves dont il disposait, il contribua puissamment à intimider les garibaldiens et à paralyser leur attaque sur notre droite.
Plus tard, il établit ses compagnies sur la route, entre Monte-Rotondo etMentana, et pénétra môme dans le village, où il fit plusieurs prisonniers.
Ayant rencontré cependant une vigoureuse résistance et sachant Monte-Rotondo encore occupé par des bandes, il traversa avec autant de bonheur que de hardiesse la ligne ennemie,' et se porta sur notre extrême droite, auprès du bataillon du 4°r de ligne, où le soir il établit ses bivouacs.
Sur ces entrefaites, une section d'artillerie, commandée par le capitaine Daudier, s'établissait à trois cents mètres des murs du château de Mentana, et ouvrait un feu qui, à cette distance, eût été très-efficace ; mais ses pièces, trop exposées à la mousqueterie ennemie, coururent grand risque de ne pouvoir opérer leur retraite. Bravement soutenue pourtant par une compagnie de zouaves, la position fut conservée quelque temps, tout en éprouvant des pertes sérieuses. Le maréchal-des-logis, comte Bernardini, y fut tué; deux conducteurs et plusieurs chevaux y furent blessés. Cette section fut néanmoins dégagée et prit une position plus avantageuse. '
L'infanterie, qui, depuis plusieurs heures, avait soutenu et repoussé avec un indicible élan les ettbrts réunis de l'ennemi, s'était peu à peu massée autour de Mentana,
qui maintenant était enfermée, dans un cercle de fer dont les défenseurs, abrités derrière les murailles, continuaient sur nous un feu très- vif. Je jugeai donc le moment venu de donner un assaut décisif pour mettre fin au combat avant la venue de la nuit. Je donnai alors les ordres en conséquence et fis prévenir M. le général de Polhès qui, avec le colonel Berger, voulut lui-même marcher vaillamment à la tête du 59« de ligne et du 2<> bataillon de chasseurs à pied.
Cette colonne s'avançait dans un chemin encaissé à droite de la grande route jusqu'à une très-petite distance des murs de Mentana. Elle réussit à chasser l'ennemi des vignes environnantes qu'il occupait encore; mais malgré les plus héroïques efforts, elle ne put pénétrer dans le village, flanqué de plusieurs maisons isolées, toutes fortement munies de barricades occupées par les ennemis.
Le but principal du combat de la journée me semblait atteint ; car l'ennemi, culbuté dans toutes ses positions, après des pertes considérables, s'était enfermé dans Mentana, où il devait nécessairement être en proie à la plus grande démoralisation. Je résolus donc, vu l'approche de la nuit, de remettre au lendemain matin une nouvelle attaque. Je pris cette détermination avec d'autant plus de confiance, qu'il était évident pour moi que les garibaldiens n'ayant pas de retraite libre, devaient se rendre plutôt que d'affronter un assaut qui ne pouvait que leur faire subir un échec beaucoup plus sérieux.
En conséquence, je ralliai mes troupes qui se trouvaient
mêlées au corps français dans les différentes positions enlevées à l'ennemi, et après avoir pris les mesures de sûreté nécessaires, je fis établir les bivouacs pour la nuit sur le terrain même occupé précédemment par les garibaldiens. J'installai, en outre, de forts avant- postes autour de Montana, pour avoir la certitude que l'ennemi ne pût profiter de l'obscurité pour opérer une retraite.
La nuit se passa sans incident remarquable.
Les événements du lendemain prouvèrent pleinement la justesse de mes prévisions. En effet, le 4 au matin, on amenait au quartier -général un parlementaire qui proposait la reddition de Mentana, demandant que les ennemis pussent se retirer avec armes et bagages. Ces conditions furent naturellement refusées.
Cependant, le major Fauchon, du 59ede ligne, avançait dans le village de Mentana en faisant un grand nombre de prisonniers. Comme cette foule de garibaldiens, jointe aux nombreuses captures opérées dans les engagements précédents, nous causait un grand embarras, on consentit à donner aux défenseurs restés dans le château de Mentana la faculté de se retirer au delà de la frontière en abandonnant leurs armes.
Sur la nouvelle que les garibaldiens avaient évacué Monte-Rotondo pendant la nuit, le colonel Frémont, avec un bataillon du 1er de ligne et suivi du 2« chasseurs à pied, y entra dans la matinée sans coup férir, acclamé par la population, aux cris de : Vive le Saint Père ! et Vive l'empereur des Français !
Ce fut un douloureux spectacle pour nos troupes que l'aspect de ia ville de Monte-Rotondo, les églises dépouillées et profanées, les habitants remplis de terreur par les violences et les exactions dont ils avaient été victimes. Les troupes alliées furent dont accueillies comme des libérateurs et avec les plus vives acclamations.
Garibaldi, qui, avec ses fils, assistait au combat de Mentana, ne se montra jamais au premier rang, et lorsqu'il vit les siens ployer en désordre sur tous les points devant la valeur de nos soldats, il se hâta de 6e mettre en sûreté à Monte-Rotondo, selon les informations qui nous sont parvenues. De là, le soir même, il repassa la frontière, changeant ainsi son cri de guerre impie : « Rome ou la mort ! » en celui de : « Sauve qui peut I »
Du reste, il faut convenir que les mouvements de l'ennemi ont été bien dirigés et que, confiants dans leur supériorité numérique et dans l'avantage de leurs positions, les garibaldiens se sont défendus courageusement sur différents points et surtout derrière les murs et les barricades. — Nos pertes se montent :
Colonne de Courten.
Régiment de zouaves : 24 morts, 57 blessés y compris le capitaine de Veaux, tué; le lieutenant Jacquemont et le sous-lieutenant Dujardin, blessés.
Légion romaine : 6 blessés; Carabiniers étrangers :
5 morts, 37 blessés. Parmi ces derniers, le major de Castellaet le sous-lieutenant de Deworsbeck.
Artillerie : i mort, 2 blessés. Dragons: 4 blessé.
Total : 30 morts et 4 03 blessés.
Colonne de Polhès.
2<> bataillon de chasseurs à pied: 6 blessés ; 4 e' régiment de ligne: 2 blessés; 29e de ligne: 3 blessés; 59° de ligne; 2 mortel 22 blessés, 4 disparu.
Parmi les blessés, le capitaine Marambat et le lieutenant JJlanc.
Chasseurs à cheval, 4 blessé.
Total r 2 morts, 4 dispara et 86 blessés.
D'après les renseignements recueillis auprès des prisonniers et des habitants de Mentana, et à en juger par les milliers d'armes trouvées, tant dans cette localité qu'à Monte-Rotondo, le nombre des garibaldiens devait se monter à neuf mille environ. Un millier des leurs est resté tué ou blessé sur le champ de bataille; treize cent quatre-vingt-dix-huit ont été faits prisonniers, plusieurs centaines ont été escortés jusqu'à la frontière, et le reste a pris la fuite jetant et brisant pour la plupart leurs armes et laissant un canon en notre pouvoir.
Le résultat de la victoire a donc été aussi complet qu'on pouvait le désirer.
L'humanité de l'armée ne Ta cédé en rien à son courage. Les troupes de toutes armes, bien qu'exténuées par la fatigue de la route et par plus de quatre heures consécutives de combat, se mirent le soir même à la recherche des blessés, et reprirent le lendemain le môme service, transportant aux ambulances, avec les plus grands soins, aussi bien les garibaldiens que leurs compagnons d'armes. Tous ces malheureux ont reçu la môme assistance et les mômes traitements, non-seulement de la part des chirur giens militaires et des infirmiers attachés à l'ambulance, mais encore de la part de l'héroïque et charitable madame Catherine Stone, de trois sœurs de Saint-Vincent-de-Paul et de MM. le docteur Ozanam, le vicomte Charles de Saint-Priest, Vrignault, Benoit d'Azy et de Luppé, qui s'étaient, dans ce but de dévouement, rendus pendant l'action môme sur le champ de bataille.
Je remplis un devoir de reconnaissance en signalant à Votre Sainteté le concours cordial et expérimenté, ainsi que le courage de M. le général de Polhès, et qu'il me soit permis d'ajouter le nom du colonel Frémont comme s'étant particulièrement distingué par sa hardiesse et la justesse de Son coup d'œil militaire.
Je dois citer encore, dans la colonne française , le colonel Berger, du 59e de ligne, et le lieutenant-colonel du 29e, qui ont pris part le premier à l'attaque de droite et le second à celle de gauche.
Dans les troupes pontificales, le général de Courten et son état-major, composé de MM. le capitaine Eugène de
Maistre, le capitaine Pietramellara, le sous-lieutenant de Terves. Les chefs de corps, les officiers et les soldats ont tous bravement fait leur devoir, et il serait trop long d'énumérer les actes isolés de courage de chacun d'eux.
Je ne puis cependant passer sous silence les noms de ceux qui, enflammés du noble désir de combattre pour la cause sacrée de Votre Sainteté, se sont adjoints comme volontaires à la colonne d'opérations.
Je dois donc citer en première ligne S. A. R. le comte de Gaserte. Dès le commencement de l'invasion des États de
Votre Sainteté, ce prince s'était mis à ma disposition, demandant à être placé aux points les plus périlleux. Dans l'expédition de Mentana, Son Altesse s'est acquis l'admiration de nos troupes par sa bravoure, son sang-froid et les preuves qu'elle a données de ses connaissances militaires. Les colonels Afan de Rivera et Ussani se sont montrés dignes de suivre leur noble prince.
Le colonel de Sonnenberg, commandant la garde suisse de Votre Sainteté, faisait partie de mon état-major ; il a rendu d'utiles services en remplissant les simples fonctions d'officier d'ordonnance.
Les lieutenants-colonels Caimi, de l'artillerie, et Lepri, des dragons, ont suivi aussi la colonne, bien que les petites fractions de leurs corps qui en faisaient partie n'exigeassent pas leur présence, et, certes, ces officiers n'ont pas démenti en cette circonstance la glorieuse réputation qu'ils s'étaient acquise dans la campagne de 4860.
Le lieutenant-colonel Carpegna, employé au ministère
des armes, a rempli, comme volontaire auprès do la colonne, les fonctions d'officier d'état-major.
Je dois enfin signaler le courage, l'activité et les bons services de mes officiers d'état-raajor ;
Le chef d'escadron Ungarelïi, mon aide do camp,
Le capitaine François de Maistre,
Le capitaine de Bourbon-Chalus,
Et le capitaine de Maumigny.
Je ne puis manquer de féliciter M. le sous- intendant Monari de son infatigable activité et de sa prévoyance à pourvoir la colonne de ressources précieuses.
Je suis heureux de pouvoir conclure le présent rapport par l'assurance que les troupes pontificales, qui se sont montrées pendant toute cette campagne à la hauteur do la noble mission qui leur était confiée, s'empresseront de reprendre les armes avec une nouvelle ardeur, chaque fois que les ennemis du Saint-Siège les rappelleront à de nouveaux combats.
J'implore, en finissant, pour la petite armée de Votre Sainteté, pour les troupes nos alliées et pour moi-même, votre bénédiction apostolique.
Je suis, Très-Saint Père, de Votre Sainteté, le trèshumble, très-fidèle et très-obéissant serviteur et sujet.
Herman Ranzler, général, pro-ininistre des ormes.
Plus heureuse que la campagne de 1860, la campagne de 4867 se terminait par une grande victoire ! Après six semaines de luttes et de fatigues incessantes, l'armée romaine, alliée pour le dénoûment à l'armée française, chassait du territoire pontifical un ennemi qu'elle avait toujours trouvé supérieur en nombre.
Quoi qu'en aient dit certains publicistes, le fusil Chassepot avait réellement fait merveille; car il avait établi, au tribunal sans appel de l'opinion, que le capobanda, dont les audaces en temps de paix rappellent si bien celles de Matamore et du capitaine Fracasse, ne craignait pas l'odeur de la poudre.... d'escampette.
Pour se rendre un compte exact de l'hérorsme des soldats du Pape, il ne faut pas oublier qu'ils eurent à combattre sans relâche, je le répète, pendant six semaines, du 22 septembre au 4 novembre, un ennemi dont toutes les pertes étaient instantanément réparées et qui n'avait qu'à repasser la frontière pour échapper aux coups.
C'était sa manière d'être invincible! Telle compagnie delà légion ou des zouaves, celle du capitaine Le Gonidec de Traissan par exemple, voyait le feu pour la douzième fois à Montana. Mais il faut lire cet ordre du jour adressé par le brave colonel AUet à ses zouaves, le 9 novembre,
pour se pénétrer du rôle glorieux qu'ils eurent à remplir dans cette immortelle campagne.
« Officiers, sous-officiers et soldats!
» Vous venez de traverser deux mois de fatigues et de dangers avec une énergie dont votre chef est fier de vous rendre le témoignage.
» Au premier jour de cette lutte impie que la force révolutionnaire engageait contre le droit le plus auguste, ceux môme qui vous connaissaient calculaient avec angoisse les péripéties de ce combat inégal. Honneur à vous! Vous avez dépassé les espérances de vos amis et les craintes de vos ennemis.
» L'invasion garibaldienne a trouvé partout les baïonnettes des zouaves, et si les balles ont traversé vos poitrines, nulle part elles ne vous ont fait reculer d'un pas ; tous, vous avez eu votre part dans cette lutte glorieuse. Les compagnies qui sont restées à Rome, en butte aux plus atroces moyens de destruction, ont contribué à maintenir la tranquillité, comme celles qui dans les provinces d'Acquapendente et Subiaco ont défendu presque seules soixante lieues de frontières. Du 12 septembre au 3 novembre, que de dates à mettre sur votre drapeau ! Le 30 septembre, le lieutenant Jacquemont rencontre avec trente-six hommes de la 3« du 1% quatre-vingt-dix garibaldiens à Canino et les met en fuite. Le 3 octobre, le lieutenant Guérin, alors sergent-major, avec vingt-cinq zouaves de la 4e du 4«r, protège seul la retraite d'une compagnie de ligne près de Bagnorea. Le 4 octobre, le
sous-lieutenant Burdo avec trente hommes de la 3e du 1er, lutte pendant trois heures contre une troupe supérieure, au pont d'Ischia; le même jour, le même officier défend avec quarante-cinq hommes la ville de Valentano contre des forces cinq fois supérieures.
» Le 5 octobre, Bagnorea est enlevée ; le capitaine Le Gonidec, les lieutenants Wyart, Jacquemont et Mirabal conduisent à l'assaut cent quatre-vingt-dix zouaves de la 3e et de la 4e du 4er, et emportent le^ positions dominantes. Le 13 octobre, les sous-lieutenants Joubert et Martini, avec un détachement de la 4e du 1er, réoccupent Acquapendente.Le môme jour, à Monte-Libretti, quatre-vingt-dixsept zouaves de la 5e du 2e, sous les ordres de MM. Guillemin et de Quélen, attaquent les garibaldiens avec une vigueur telle, que l'ennemi, effrayé, évacue la ville la nuit même. Les deux officiers tombent glorieusement en tête de la troupe.
» Le 4 2 octobre, la ville de Subiaco est surprise; le lieutenant Desclée, avec trente zouaves, la reprend et tue de sa main le commandant ennemi.
» Le 48 octobre, le lieutenant Lallemand, avec quarante-cinq zouaves et dix-sept gendarmes, occupe Orte.
» Le 48 octobre, le lieutenant-colonel de Charette et le commandant de Troussures enlèvent la position redoutable de Nerola. Les 1res du 2° et du 1er, et la 5e du 2e bataillon y ont une part glorieuse.
» Le 49, le capitaine de Gouessin, avec sa compagnie,
rejette les garibaldiens dans Farnèse; le sous-lieutenant Dufournel meurt percé de treize coups de baïonnette.
» Le 22, la caserne Serristori saute, ensevelissant de nombreuses victimes; le soir môme, le capitaine du Reau, avec la 2e du 2e, saisit, hors de la ville, sous Saint-Paul, un vaste dépôt d'armes et un nombreux conciliabule de sectaires. Le 24, les capitaines de Saisy, Vinay, Dufournel, avec quatre-vingts hommes du dépôt et de la 3e du îe, enlèvent de vive force, dans la Longaretta, l'infernal laboratoire d'où sortaient la plupart des bombes qui ont effrayé Rome.
» Le 24 octobre, Viterbe est attaqué par huit cents chemises rouges; le lieutenant Lallemand, avec soixante zouaves, prend une part énergique à la défense. L'ennemi est repoussé.
» Le 30 octobre, les avant-postes garibaldiens sont en face de Ponte-Nomentano, la 3e du4«r, ja 3* et ia 6® du 2» forcent les tirailleurs ennemis à se replier jusqu'au Casai e dei Pazzi qui est occupé le lendemain.
» Le même jour, le capitaine adjudant-major Dufournel tombe frappé d'une balle dans les rues de Rome et meurt, comme son frère, avec cette intrépidité que nous étions habitués à admirer.
» Le 3 novembre enfin, à Mentana, le régiment tout entier est réuni sous mes ordres, et j'ai pu moi-môme admirer dans son ensemble cet élan, ce courage indomptable dont chaque fraction du corps donnait, depuis un mois, tant de nobles exemples!
« Tout ce qu'on pouvait attendre des cœurs les plus énergiques, vous l'avez fait! Et à la dernière heure de celte lutte de quarante-cinq jours, sur le champ de bataille que vous veniez de joncher de cadavres, l'armée française, ce juge incorruptible de la valeur, s'est trouvée là pour applaudir à la vôtre et vous rendre un témoignage incontestable.
» Des pertes douloureuses ont accompagné le succès; le capitaine de Veaux et vingt- trois de nos camarades sont morts à Mentana ; nos blessés emplissent les hôpitaux. Mais leur sang a coulé pour la plus noble des causes.
» De tels sacrifices sont les souvenirs les plus précieux d'un corps militaire; ils auront pour conséquence de ramener à la cause du Saint-Père les sympathies et un respect qui assurent son avenir.
» Soldats!
» Tout n'est pas fini! de grands dangers menacent encore l'Église ; rappelez-vous que vous n'êtes pas seulement au régiment quelques milliers d'hommes réunis coude à coude; vous représentez, dans le monde, un principe, la défense volontaire et désintéressée du Saint-Siège. Vous êtes le noyau autour duquel se grouperont au moment du péril les prières, les secours, les espérances du monde catholique.
» Soyons donc les vrais soldats de Dieu ; vous n'avez pas seulement des devoirs, vous avez une mission : vous n'ar-
riverez à la remplir que par l'union, par la discipline, par la conduite, l'instruction.
» Un troisième bataillon vient d'être formé; vos cadres, en s'étendant, vous assurent une plus large part d'action dans les luttes à venir. Nous y marcherons ensemble au cri de :
» Vive Pie IX î • Le colonel commandant le régiment.
» Allet. »
J'aurais voulu consigner également, dans ce légendaire des Soldats du Pape, les faits d'armes de tous les autres corps de l'armée pontificale; mais les documents nécessaires, malgré mes instances, ne m'ont pas été envoyés de Rome, ou peut -être se sont- ils égarés en chemin.
Désireux de faire ressortir la gloire de la légion francoromaine, j'avais eu Phonneur d'écrire au colonel d'Argy, pour obtenir un résumé des combats auxquels elle prit part; je regrette donc que le commandant de l'héroïque légion n'ait pas reçu ma requête ou qu'il n'ait pas cru devoir y répondre.
Je tiens cependant à dire la part brillante que les Antibiens prirent à la victoire de Mentana.
La première compagnie, sous le commandement du capitaine de Seré, après avoir chargé à la baïonnette les garibaldiens qui cherchaient à la tourner, appuyée parla
quatrième compagnie, acheva la conversion à gauche qui lui avait été commandée, et pourchassa les ennemis jusque sous les murailles de Monte-Rotondo.
Là, sous le commandement du sous-lieutenant Lavergnede Cerval, une section de cette compagnie courut sur une pièce de canon qui la mitraillait et s'en empara. Pendant ce mouvement de conversion à gauche exécuté si brillamment par une partie de la légion, les sixième, septième et huitième compagnies soutenaient les zouaves et les carabiniers, ébranlés par la multitude des garibaldiens, reprenaient et raffermissaient leurs positions, et, tournant vivement le village de Mentana, enfonçaient les premières maisons, tuaient un grand nombre d'ennemis et y faisaient une centaine de prisonniers.
Il serait impossible de rapporter les traits de courage isolés de ces braves légionnaires. Citons cependant un fusilier de la septième compagnie, nommé Chabanel, qui, le lendemain de la bataille, le 4 au matin, avant la reprise de Monte-Rotondo, s'étant écarté dans le bois sans autre arme que son sabre, se trouva tout à coup, à plus de cinq cents mètres du camp, en présence de deux officiers garibaldiens. L'un d'eux, armé de son revolver, le mit en joue; le Français parvint non-seulement à le désarmer, mais à les ramener l'un et l'autre prisonniers au camp.
Tant de victoires, surtout la dernière, n'avaient pas été
peu chèrement achetées. Je l'ai dit : la phalange des
morts de 1860 se grossissait tous les jours dans le ciel. Le
wng des volontaires coulait à flots, mais en coulant il fé-
condait la réparation suprême que bien des esprits entre voient déjà dans un prochain avenir.
Heureux celui qui tenait, à Montana, ce glorieux drapeau des zouaves, qu'avait tenu si haut à Castelfidardo le sergent Arthur de Cavailhès! Heureux le brave sergent Georges de Chergé 1 1
Heureux aussi tous ceux qui ont combattu pour Pie IX, et surtout ceux qui ont pu verser leur sang pour ce père si tendre et si aimé!
Qu'on me permette de citer avec honneur les noms de quelques-uns des blessés du 3 novembre \ -
Paul Doynel, de Torchamps (Orne), une balle au bras droit et deux aux reins, au moment de l'assaut.
Antoine Huygens, de Bruxelles (Belgique), une balle à la cuisse droite (non-extraite), blessé à la fin de l'action.
Jules Bergeron, de Mer (Loir-et-Cher), une balle à la main droite (n'ayant pas pénétré), à la fin de l'action et au delà de la ville.
Adolphe Michel, de Roquemaure (Gard), une balle à la
main gauche et une balle au côté gauche (n'ayant pas pénétré) au-dessus des maisons, près des meules de foin.
Français Guéré, de Plouvern (Finistère) poignet droit traversé par une balle, vers quatre heures, près des meules de foin.
Louis d'Ierres-Montplaisir, de la Tremblade (Charente- Inférieure), balle au genou gauche.