AU DUC DE LUYNES
Les 4 ,200 jeunes filles pauvres du faubourg*
On venait seulement de découvrir que c'était lui qui, depuis des années, leur assurait du travail.
En mourant victime du plus généreux dévouement, ce
grand seigneur qui s'était fait infirmier, ajoute la plus
glorieuse page à l'histoire de sa maison.
Une plus noble fin ne pouvait couronner une plus noble existence!
Quelques jours après la bataille de Mentana, un prélat, illustre par son génie autant que par ses vertus, monseigneur Dupanloup, adressait à la mère d'un zouave mort pour la défense du Saint-Siège une admirable lettre, qui a versé le baume consolateur dans plus d'un cœur maternel*
« Madame,
» Votre fils est mort en combattant pour le Chef de l'Êglisp. Que vous devez être triste! mais que vous devez être fière! Vous aurez toujours présente, hélas! l'image de ce pauvre enfant, que j'ai béni avec vous, quand il partait si joyeux. Vous le verrez frappé, l'épée à la main, laissant échapper son sang avec sa vie, fermant les yeux, mêlant votre nom aux noms de Jésus et de fltarie, mourant en6n, là-bas, loin des bras de sa mère... Oui, mais il est tombé dans les bras d'une autre mère, l'Église, après l'avoir défendue jusqu'à la mort; il est tombé au service du successeur du Prince des Apôtres, qui tient entre ses mains les clefs du royaume des cieux.
» Il aurait pu vivre encore, vous aimer, être heureux à la façon du monde, comblé de dignités, de biens, de plaisirs; puis il serait mort en luttant obscurément, comme le
commun des hommes, contre la fièvre ou la caducité. Sa mort est prématurée, mais elle est glorieuse, exemplaire et sainte. Soyez triste, mais soyez fière !
» C'était une âme simple, énergique et droite. Il ne s'embarrassait pas dans les raisonnements subtils, dans les réflexions compliquées, dans les calculs prudents, enfin dans toutes ces considérations pesantes qui portent à ne pas agir. Il obéissait à des voix sacrées, comme Jeanne d'Arc à la voix des anges, à la voix de la conscience émue, à la voix de l'honneur blessé.
» II disait : Le Pape est le plus faible, on l'insulte, on le dépouille, on le menace ; il est seul contre tous ; son indépendance importe à l'Église ; la France est responsable de son sort. Donc, se battre pour le Pape, c'est se battre pour l'honneur, pour la France, pour la fol. Volons au secours du Pape! tel fut le cri de son noble cœur.
» Il s'était dit ce peu de mots, et il avait, depuis trois ans, triomphé de votre tendresse, de la moquerie des uns, des sages avis des autres. Il n'a pas eu tous les jours le bonheur de se battre ; mais, dévouement bien plus méritoire encore ! tous les jours il a fait l'exercice, il a fait la patrouille dans les villages, il a monté la garde, il a obéi, acceptant une vie obscure, fatigante, lourde, sans autre avenir que i'espoiï de tacher de son sang les mains coupables qui viendraient se poser encore sur l'épaule du Vi* caire de Jésus-Christ! Noble petite armée, victorieuse des bandes garibaldiennes, battues, dispersées par elle dans vingt combats, et dans une grande et définitive victoire!
Quel monument elle vient d'élever à la mémoire de Lamoricière, de Pimodan I de quel éclat splendide elle a su faire rayonner, au-dessus de la croix, l'étoile de l'honneur !
» Madame, votre enfant et ses compagnons héroïques n'ont pas seulement vaincu les aventuriers de Garibaldi, pauvres diables parmi lesquels il y a aussi, je veux le croire, des enfants égarés, dignes des larmes de leurs mères; enfants auxquels on a tourné la tête avec le mot magique de patrie, et à qui on a fait croire que des briganà sont des héros. Les soldats du Pape, zouaves, gendarmes, chasseurs, dragons, artilleurs, soldats d'Antibes, n'ont pas seulement vaincu le triste héros d'Asinalunga, ils ont vaincu les rieurs et les insulteurs. Us ont vaincu les faux et abominables libéraux qui se moquent des traités et violent les frontières. Us ont vaincu les faux et méprisables diplomates, qui signent des conventions et les foulent aux pieds, avec l'hypocrisie la plus éhontée qui fut jamais; ils ont vaincu ces ingrats Italiens, qui outragent la France à la* quelle ils doivent tout dans le présent, qui persécutent l'Église, à laquelle ils doivent tout dans le passé, et, comme Néron, frappent les entrailles de leur mère. Us ont vaincu les prétendus sauveurs d'un peuple qui ne veut pas être sauvé, et n'en a aucun besoin. Ils ont vaincu ces triomphateurs qui, sous préteste de planter au Capitole le drapeau italien, veulent y porter les régiments piémontais, les impôts piémontais, les habiles ministres piémontais, et tous les beaux exemples piémontais. Us ont vaincu, dans
les rues de Paris, les journalistes, sur les boulevards de Paris, les paresseux, dans les centres politiques de Paris, les indécis ; forçant les premiers au respect, les seconds à Penvie, les derniers à Faction.
» Gloire à cette poignée de soldats, et à ceux qui, comme votre cher fils, sont morts en combattant à leur tête! Quoi qu'il puisse advenir, ils ont fait honneur à notre époque, à notre nation, à l'Eglise et à leur nom !
» Quel grand rôle, grâce à eux, peut encore prendre la France !
» Je le dis sans hésiter à une mère aussi chrétienne et aussi vaillante que celle à qui je parle, ne pleurons pas sur ceux qui sont tombés. Ils sont allés chercher Pavancement au séjour des récompenses méritées et immortelles.
» Dès à présent, nous aussi, catholiques, nous pouvons être fiers. Le petit fragment de souveraineté temporelle, laissé aux glorieuses mains de Pie IX, pouvait, comme tant d'autres souverainetés, tomber un moment sous le poids de la violence, sous les coups de la victoire, sous les artifices de la diplomatie, sousles désastres financiers... Pie IX, appuyé sur l'Église catholique qu'il soutient, résiste seul, entre un peuple fidèle et une armée vaillante. Il résiste plus longtemps qu'aucun des souverains de la France ou de l'Italie depuis cent ans. Il résiste, ayant pour lui la justice, l'intrépidité, la sérénité, l'honneur.
» Encore une fois, quoi qu'il puisse advenir, remercions
Dieu, Madame, ce Dieu qui, visiblement, nous protège et
a reçu dans son sein tendre et paternel votre enfant et tous ces héroïques jeunes gens qui n'ont pas reculé une seule fois devant le feu de l'ennemi, et dont on peut dire la parole de l'Ecriture : Amabiles et decori in vitâ suâ, in morte quoque non sunt divisi. Beaux, nobles, aimables et unis dans leur vive jeunesse, ils n'ont pas été séparés dans la gloire de leur mort. Ils sont tombés ensemble, et vainqueurs...
» Veuillez agréer, Madame, avec ma profonde et respectueuse sympathie, mes plus dévoues et religieux hommages.
« f Félix, èvêque d'Orléans. »
Rome en acclamant les victorieux de Mentana , en leur jetant des fleurs, en leur faisant une magnifique ovation, Rome était plus véritablement que jamais la tête et le cœur de la catholicité.
« Le retour des troupes françaises et romaines, écrivaiton le 7 novembre, a été hier l'occasion d'une de ces fêles civiques qui, à raison de la multitude immense se pressant dans les rues et de l'expression enthousiaste de sentiments affectueux, déterminent la valeur des opinions dominantes et de la joie provoquée par leur triomphe.
» Dès avant deux heures de l'après-midi, la rue spacieuse qui, du Quirinal, conduit à la porte Pie, et de là
s'étend par l'ancienne voie Nomentana jusqu'à Sainte-Agnès extra muros, était encombrée de gens de toute condition et de tout âge, depuis le citoyen le plus humbre jusqu'aux membres de la plus haute aristocratie et à la fleur de la bourgeoisie. — Toutes les physionomies étaient radieuses, et chacun attendait avec impatience pour saluer ces braves qui avaient combattu pour l'autel et la patrie, désireux de leur témoigner toute sa reconnaissance.
> S. Exc. le général Kanzler, ministre de Ja guerre, S. Exc. le général de Failly, commandant en chef l'armée française d'expédition, avec leurs états-majors respectifs, sortirent à deux heures et demie par la porte Pie pour aller au-devant des troupes.
» Après les salutations d'usage, ils les précédèrent, faisant halte à la place de Termini, devant le temple érigé par nos pères, à la Vierge dite de la Victoire, en mémoire du triomphe obtenu par le christianisme dans le xvi« siècle contre les musulmans. Là, ils assistèrent au défilé.
» Les troupes étaient précédées par le général de Polhès et le général de Courten, commandants des deux çorps; celui des milices pontificales se composait du régiment des zouaves, du bataillon des carabiniers, de la légion romaine, d'une compagnie du génie, d'une batterie et d'un des escadrons des gendarmes et des dragons. Suivait le corps français composé d'un bataillon de chasseurs : les 29e et 59e régiments de ligne, le génie, une batterie et un détachement de chasseurs à cheval.
» Les fanfares militaires et le roulement des tambours étaient dominés par les mille voix du peuple, tellement compact sur le passage des troupes que ces braves avaient de la peine à avancer. Ils rentraient glorieux d'avoir battu des hordes bien plus nombreuses que leurs bataillons et d'avoir, par la victoire, dompté la témérité qui s^tait armée contre la religion et la civilisation.
» Les cris mille fois répétés de : « Vive le Souverain- Pontife! Vive Pie IX, pape-roi! Vive la France catholique! Vive l'empereur Napoléon! Vive la Religion! Vive Rome papale ! » et les acclamations adressées à chacun des corps en particulier, faisaient parfaitement comprendre combien le peuple sympathisait à cette cause.
» Les mouchoirs s'agitaient, on battait des mains, on prodiguait aux soldats mille marques d'affection, on les couvrait de fleurs, en un mot, c'était un spectacle émouvant à faire verser des larmes d'allégresse !
» Les troupes marchèrent ainsi jusqu'au carrefour des Quatre-Fontaines. Là, elles se divisèrent, chaque corps prenant la route de sa caserne. La multitude, en passant devant les généraux et leur état-major, leur témoignait vivement toute sa gratitude dont l'effusion était immense, et rentrait ensuite heureuse d'avoir acquitté la dette de la reconnaissance avec la dignité qui convient à la métropole du monde catholique. »
« Les populations romaines, disait une autre correspondance, ne perdent aucune occasion de manifester leurs véritables affections. L'imposante démonstration qui vient
d'avoir lieu à Rome, aujourd'hui môme, est une éloquente réfutation de tous les sophismes révolutionnaires et des plébiscites escroqués plus ou moins impudemment.
» C'était le jour indiqué pour la rentrée [dans notre ville des troupes qui avaient pris part à la brillante bataille de Mentana. Elles devaient arriver vers les deux ou trois heures après midi. Bien avant l'heure désignée, la population sans que le moindre appel lui eût été adressé, mais répondant au sentiment qui se trouvait au fond de toutes les âmes, celui de la reconnaissance, se porta, en foule, sur les places et par les rues que devaient traverser les braves et intrépides défenseurs du Saint-Siège. La multitude, augmentant toujours, ne put bientôt plus trouver place, et ses rangs pressés refluèrent hors de la porte Pia et s'étendirent bientôt jusque près de l'église Sainte-Agnès. Tous les rangs, tous les âges, toutes les conditions se trouvaient confondus, et chacun attendait avec impatience Je moment où il serait permis de laisser éclater les sentiments qui débordaient de tous les cœurs.
» Le ministre des armes, M. le général Kanzler, le commandant en chef de l'armée expéditionnaire française, M. le général de Failly, entourés l'un et l'autre des étatsmajors pontificaux et français, voulurent recevoir euxmêmes les troupes victorieuses et vinrent se placer devant l'église de la Victoire, sur la vaste esplanade des Termini. Après une longue attente parut enfin la colonne franco-pontificale, dans l'ordre à peu près où elle avait
assisté au combat. L'avant-garde était composée des
zouaves; puis venaient les soldats pontificaux, suivis des soldats français, ayant à leur tète les généraux de Courten et de Polhès. Vous trouverez, dans le Journal de Rome, et dans lOsservatore romano, tous les détails de cette marche, qui fut vraiment une marche triomphale.
» Impossible de vous dépeindre l'accueil magnifique et plein d'enthousiasme que leur a fait cette multitude immense de peuple, débordant de partout et se pressant de tous les cotés sur leur passage.
i» Les mains, les mouchoirs, les chapeaux s'élevaient et s'agitaient de tous les côtés pour les saluer et les applaudir; les fleurs pleuvaient de toutes parts sur leurs têtes; les cris, les evviva retentissaient partout avec un entrain, un élan, une émotion, un enthousiasme qui montraient que cette population immense se sentait transportée d'un sentiment unique, celui de l'admiration et deia reconnaissance envers ces braves volontaires qui, depuis six semaines, prodiguaient, avec tant de dévouement, d'énergie et d'abnégation, leurs sueurs et leur sang pour la défense et le salut de la ville de Rome et les droits du Saint-Siège.
» Les soldats de la France n'ont pas été oubliés dans ce retour triomphal dont notre ville gardera longtemps le souvenir. Les applaudissements et les bénédictions du peuple ne lui ont pas fait défaut. Les evviva et les cris de « Vive la France ! Vivent les soldats français ! Vivent les défenseurs du Saint-Siège I » ont retenti de tous les côtés et se trouvaient sur toutes 'les lèvres mêlés à ceux de :
LES SOtDATS DU PAPE 535
« Vivent les troupes pontificales ! Vivent les zouaves ! Vivent les sauveurs de Rome! Vivent les héroïques champions de l'Eglise ! »
«Comme tous ces cris n'étaient pas de commande, mais sortaient spontanément du plus intime des cœurs, l'émotion était grande et profonde chez tout le monde. Des larmes de joie et de reconnaissance, brillèrent sur plus d'un visage, et les éclatantes manifestations du dehors n'étaient qu'un faible écho de ce qui se passait dans l'âme de chaque spectateur. Nos braves et intrépides soldats dont la figure, brunie par le soleil et la poussière, portaient les marques sensibles des rudes fatigues éprouvées dans ces derniers jours, ont dû trouver dans l'incomparable accueil qui leur a été fait par une population tout entière transportée de joie, d'admiration et de reconnaissance, une juste et légitime récompense des grands services qu'ils ont rendus à Rome, à l'Église, à la société. »
Ce ne fut point la seule manifestation de reconnaissance des Romains pour leurs défenseurs. Une assemblée de patricien et de citoyens résolut de fêter les vaincus do Monte- Rotondo, les braves légionnaires, dans un banquet splendide qui eut lieu dans la grande salle du palais Barberini.
Soldats et officiers de la légion, du bataillon des carabiniers étrangers, du régiment des gendarmes, de celui des dragons et de la section d'artillerie, prirent place à table, servis par Télite de la jeunesse romaine. « L'allégresse et l'enthousiasme éveillés dans ces cœurs par une approbation aussi solennelle de leur courage et de leur
fidélité, dit un témoin oculaire, se formulèrent dans les toasts qui furent portés, avec de vives acclamations, au Saint-Père, à Rome papale et à la gloire des armées qui défendent le droit et la justice. »
« Ce banquet, "écrivait M. de Kerdoc, a été des plus animés. Vers la fin, le général Kanzler y est arrivé, en compagnie du colonel d'Argy, commandant la légion romaine, et de beaucoup d'autres personnages. M. le marquis Patrizzi, qui faisait avec deux de ses amis les honneurs de la table des officiers, se leva alors et prononça de trèschaleureuses paroles touchant la conduite des défenseurs de Monte-Rotondo, qui, durant vingt-sept heures, soutinrent l'assaut contre six mille garibaldiens.
» M. le marquis Patrizzi termina par un triple evvwa au Saint Père, à l'armée pontificale et à la courageuse garnison de Monte-Rotondo.
» Le pro-ministre des armes répondit : a Lorsque Rome était remplie d'angoisses par la présence de nombreux sicaires ; lorsque des milliers d'envahisseurs menaçaient ses murs, la valeur do sa petite garnison aurait certainement été insuffisante à la contenir sans la fidélité et la loyale contenance du peuple romain, sans la coopération de cette phalange distinguée de citoyens qui prirent les armes pour la défense du Saint-Siège. Je propose donc un brindisi à la santé du peuple romain et de ces généreux hommes qui le représentèrent si dignement dans ces circonstances critiques. »
» Après Son Excellence, le capitaine Coste, de la légion,
qui commandait la garnison de Monte-Rotondo, prit la parole, remercia l'assemblée au nom de ses compagnons d'armes et conclut: « Nous avons fait peu, mais nous promettons d'employer à l'avenir toutes les forces de nos bras pour la défense du Saint-Siège et de ses droits sacrés. »
» Le banquet, enfin, fut très-chaud, très-brillant, et il laissera un vif souvenir dans la mémoire de ceux qui y prirent part. »
On voit que le Vœ victis du paganisme n'est plus en honneur à Rome, et que la ville des Papes sait rendre hommage au courage malheureux !
Un service solennel fut célébré, dans Parchi-basilique de Saint-Jean de Latran, pour le repos de l'âme des volontaires morts pour la défense du Saint-Siège. La messe fut pontifiée par monseigneur de Villannova-Castellacci, archevêque de Petra, vice-gérant de Rome.
Au milieu de la nef principale s'élevait un superbe catafalque, surmonté de la statue de saint Michel, archange, et aux quatre angles se trouvaient quatre autres statues représentant : Bagnorea, Viterbe, Nerola et Mentana.
De belles inscriptions, faisant allusion aux brillants faits d'armes accomplis, se lisaient, dans la basilique, à la gloire de Dieu et en l'honneur de ceux qui ont donné gratuitement leur sang pour le salut de l'Église.
La foule était immense, absolument comme aux plus grandes fêtes de l'année, alors que le Souverain-Pontife tient chapelle papale. Les Romains témoignaient ainsi
leur admiration et leur reconnaissance pour les champions de la Papauté.
Rome eut encore une autre pensée d'amour et de vénération pour ces glorieux morts. Dans les sanctuaires voisins des champs de bataille de 4867, un monument perpétuera le souvenir du dévouement et de l'héroîquo sacrifice des soldats du Pape1.
« La municipalité de Rome, écrivait-on dernièrement à un de nos amis, vient d'arrêter en faveur des combattants de 4867, des mesures d'une munificence toute romaine. Une médaille d'argent sera distribuée à tous les catholiques qui ont servi le Saint-Siège et défendu le territoire de l'Église. Ceux des catholiques appartenant aux diverses nations du monde recevront tous le titre de citoyen romain; les nobles de ces diverses nations feront partie de la noblesse romaine, et les Romains de la bourgeoisie qui se sont distingués pendant la campagne serqnt eux-mêmes élevés à la noblesse romaine. Tous ces noms enfin seront inscrits sur des parchemins et déposés au Capitole.
» Pie IX distribuera, lui aussi, une médaille à l'armée, et Ton donne déjà le dessin de cette médaille en forme de croix, portant sur ses quatre branches les mots: Pius Papa IX, 4 867, et, au centre, la tiare et les clefs, autour desquelles les mots : Fidei et virtuti. Au revers sur Je
1. Le duc de Luynes avait accepté la pieuse et noble mission de visiter too* les endroits immortalisés par des combats et de placer des inscriptions à gloire de ceux qui y avaient succombé.
mémo centre la croix renversée de Saint-Pierre, avec les mots: Risurget fulgentior; le ruban sera bleu de ciel. »
Ah ! que je donnerais bien des décorations pour avoir le droit de placer celle-là sur ma poitrine entre ma croix de Pie IX et ma médaille de blessé de Castelfidardo !
L'auguste et paternel Pontife, au milieu des orages et des alarmes, ne laissait aucun dévouement sans récompense. Au baron de Jerphanion, dont les trois fils ont fait la dernière campagne sous le drapeau des zouaves, Pie IX adressait un bref apostolique qui sera désormais le plus précieux parchemin de cette noble famille. Au général Kanzler, pro-ministre des armes, était remise la plaque de Tordre qui porte le nom de notre Très-Saint Père. Telle sainte femme, vouée au service des ambulances et des hôpitaux, tel officier, tel soldat, qui s'était distingué par son courage et son dévouement, recevait inopinément de précioux témoignages d'une auguste munificence.
Qui ne sait qu'insensible à ses propres douleurs, à l'heure môme où les ennemis de la Papauté croyaient pouvoir proclamer sa déchéance, le Pape élevait solennellement la voix en faveur d'une nation martyre !
Pie IX savait que sa présence suffirait pour hâter la guérison de bien des blessés. Sans que personne fût averti de l'auguste visite, le Pape venait à l'hôpital militaire du Saint-Esprit, presque seul, sans escorte, comme un père vient voir ses enfante,
« Le Pape est resté longtemps dans l'hôpital, écrivait le témoin d'une de ces paternelles visites, et, de lit
en lit, il a visité les malades tant de ses troupes que des troupes françaises, adressant à chacun des paroles de consolation et prenant connaissance avec un vif intérêt de tout ce qui pouvait intéresser chacun d'eux. Après avoir témoigné sa souveraine satisfaction à tous les professeurs, aux médecins, aux sœurs de charité et autres assistants qui se dévouent avec zèle et sollicitude à soigner ces braves, il a donné à tous la bénédiction apostolique en quittant l'hôpital.
a On ne saurait décrire l'émotion qui s'est emparée de toutes les personnes présentes à cette visite. Les vivats proférés en l'honneur du Saint-Père faisaient retentir les voûtes de ces vastes salles. La consolation ressentie dans ces circonstances par les malades a mis le comble à l'allégresse de ces preux qui , après avoir exposé leur vie et répandu leur sang pour la défense des très-saints droits de l'Église, considèrent comme la récompense insigne de leur loyauté l'empressement et la sollicitude incessante de leur auguste Père et souverain , les visites continuelles qui leur sont faites par les personnages nationaux et étrangers de la plus haute distinction, et l'envoi généreux de secours qui abondent généreusement prodigués par les habitants de la capitale, et qui affluent à l'hôpital, venant de la noble nation française et d'autres pays de l'Eu* rope. »
* « Parmi les victimes de la révolution italienne, lisais-je* dans une autre correspondance , le Pape a trouvé deux hommes appartenant au parti détestable armé contre lui :
LES SOLDATS DU PAPE oit
l'un était le comte Colloredo, blessé hors la porte de Rome, au pied des monts Parioli. Pie IX les a un instant contemplés avec tristesse , puis il s'est approché de celui dont la disposition d'âme lui a peut-être paru meilleure, et lui a dit quelques paroles dont voici le sens :
» — Pauvre *eune homme, comprenez que le temps que Dieu vous fait en vous conduisant ici est un temps de miséricorde. Demandez-lui pardon. Remerciez-le , et comprenez aussi que, quand nous avons lassé sa miséricorde, il nous envoie le temps de sa justice.
»Le blessé touché du ton d'ineffable bonté du Pape, s'est mis à pleurer, s'écriant :
» — Saint-Père! pardon, pardon. Je ne vous connaissais pas, et je ne savais pas ce que je faisais. Bénissez-moi!
» Et Pie IX Ta béni.
» Le Saint- Père a passé quelques instants auprès des officiers qui sont dans les chambres séparées ; il a vu d'abord M. le major de Gastella/des carabiniers suisses,
qui a reçu une balle à la jambe à Mentana , le 3 novembre.
» — Eh bien 1 commandant, a dit le Pape en souriant , toute votre maison a été frappée !
» Chose bizarre, le commandant de Castella a été atteint après avoir eu son cheval touché trois fois et tué , et son chien corse blessé. C'est ce gui provoquait le mot du Pape.
» Pie IX ost entré ensuite chez tyM. Jacquemont et Du-
jardin. de Mirabal et de laBégassièro, lieutenants de zoua-
ves; chez M. Kchmann , de la légion , et chez un capitaine d'un régiment français. »
a Madame la comtesse de Limminghe, qui, depuis qu'elle est à Rome, passe sa vie au chevet des blessés comme l'ange de la consolation et de la charité, a eu une audience du Pape. Elle lui a raconté la mort du zouave Lalande, de Nantes, à laquelle elle venait d'assister, mort sainte et édifiante , comme celle de la plupart des volontaires pontificaux. Pie IX Ta écoutée avec une émotion qu'il laissait déborder de son âme, s'est enquis de l'état des blessés et lui a remis pour eux des chapelets , des médailles et des livres.
Et comme la comtesse ne se retirait pas :
— Ma fille, lui a dit Sa Sainteté, vous avez encore
quelque chose à me demander ?
— Oui, Saint-Père , quelque chose qui me tient encore plus fortement à cœur. Il y a à l'hôpital militaire un carabinier suisse qui se dit protestant , qui déclare avoir promis à son père, en Rengageant , de vivre et de mourir protestant, et qui refuse obstinément de se convertir. Les sœurs et les aumôniers ont épuisé toutes leurs supplications , mais en pure perte. Saint-Père , priez , et Dieu exaucera votre prière 1
Le Pape , à ces mots, a levé les yeux au ciel et a prié. Son visage était comme transfiguré par l'extase.
Puis, abaissant ses regards sur Madame de Limminghe, qui s'était agenouillée , il dit :
— Allez, ma fille. Nous avons prié, Dieu fera le reste!
Et en effet, le carabinier est mort après avoir demandé lui-môme à abjurer le protestantisme et reçu les sacrements. »
Je me rappelle en ce moment qu'il y avait dans nos rangs , à Castelfidardo , un soldat du nom de Jecker, originaire des environs de Lucerne.
Jjecker se battit comme un lion et reçut pour sa part une volée de balles dans le corps.
Comme il était protestant , il acquit par cela seul les bonnes grâces des agents piémontais. On lui permit d'aller où il voudrait. Il pouvait à peine supporter un cahot , qu'il partit pour Rome. On le porta à l'hôpital dans un état presque désespéré, et bientôt , sans toutefois avoir le délire , il se trouva dans un état excessif de surexcitation.
— Je veux voir Pie IX , disait-il à mots entrecoupés. Le soir même, Pie IX était au chevet du pauvre blessé.
— Saint-Père, mnrmura-t-il , je suis bien heureux d'avoir souffert pour vous.
— Merci, mon cher fils , répondit paternellement Pie IX.
— Saint-Père, je suis protestant...
— Je le savais, mon cher fils.
— Je vais mourir, je le sens , mais je meurs heureux puisque vous êtes près de moi; et , devant vous, Saint- Père, je déclare que je veux mourir dans le sein de la religion catholique , apostolique et romaine, pour laquelle J'ai donné ma vie.
Un rayon de joie céleste illumina les traits attristés du
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Pontife; il leva les yeux, étendit ses mains toutes-puissantes , et ce fut sous le poids de cette bénédiction trois fois sainte que l'humble soldat glissa dans l'éternité heureuse.
Il est si bon, Pie IX, si simple et si grand, si saint et si vraiment père! Le connaître, c'est l'aimer; l'aimer, c'est lui vouer son sang. Un jour, en relisant les pages néfastes de notre temps, le monde frémira d'horreur devant tant d'ingratitude et de démence, et le nom des persécuteurs n'existera plus dans la mémoire des hommes, que le nom de Pie IX planera, sublime et saint toujours, sur l'abîme des âges.
Je me souviens encore d'un pauvre carabinier pontifical que les Piémontais avaient fait prisonnier à son poste, dans une des villes annexées. On lui demanda d'entrer dans l'armée piémontaise ; il refusa. On le menaça, il ne répondit pas ; on lui promit les galons' de brigadier, il refusa; on lui offrit le grade de maréchal-des-logis, avec certitude d'avancement rapide, il refusa.
De guerre lasse, les libérateurs le jetèrent en prison.
Là, dans ce bouge obscur, humide et infect, les régénérateurs l'accablèrent journellement et sans cesse des plus ignobles injures, des plus lâches menaces et des plus sales traitements. La plume se refuse à esquisser le tableau de ces honteuses tortures. Rien n'entamait la tenace fidélité de ce citoyen romain. Alors la barbarie des civilisateurs
se raffina; chaque matin, ils dirent à ce soldat fidèle : — Tu seras fusillé avant la nuit.
— Soit, répondait le Romain à ces sbires abjects. Je le serai, s'il plaît à Dieu I
Enfin, après tant d'heures de martyre, de dégoûts et d'angoisses mortelles, son sang se décomposa; la vie, sinon le courage et la foi, s'échappèrent de ce corps épuisé.
Les bourreaux eux-mêmes eurent pitié de leur victime; ils la traînèrent hors de son cachot et l'abandonnèrent dans le ruisseau.
De fidèles sujets tinrent à honneur de recueillir cet héroïque martyr de la foi jurée.
Un jour, il reprit le chemin de Rome, bien faible encore, mais redoutant de mourir sans avoir revu son pays et son roi.
Il n'eut qu'à se montrer à monseigneur de Mérode pco* qu'aussitôt le ministre des armes le conduisît en la présence de Pie IX, qui voulut entendre, de la bouche môme de ce fidèle serviteur, le récit des tortures qu'il avait endurées pour lui.
— C'était pire que la mort ! s'écria le paternel Pontife avec des larmes dans les yeux.
— 0 Saint-Père! répondit le soldat en pleurant de joie, j'aurais souffert mille morts pour Pie IX !...
Qui n'aime point Pie IX ne le connaît pas ! dit-on à Rome, et je suis de l'avis des Romains. Qui ne se rappelle cette scène d'hier, si simple, si sublime, qui réclame une plume de génie ou un pinceau magistral ?
Deux cents prisonniers garibaldiens avaient été enfer-
mes au fort Sajnt-Ange, dans une salle basse du mausolée d'Adrien.
Tout à coup la porte de leur prison s'ouvre et ils voient apparaître un vieillard vêtu de blanc.
C'était le Pape.
Il entre seul, calme, rayonnant de sainteté, de bonté, de majesté.
Il s'avance au milieu des prisonniers et leur dit :
— Me voici, mes amis; vous voyez devant vous le vampire de l'Italie dont parle votre général. Quoi! vous avez tous saisi des armes pour courir contre moi, et vous ne trouvez qu'un pauvre vieillard!...
Un profond silence régnait dans la salle; tous les garibaldiens s'étaient instinctivement agenouillés ; Pie IX, ému et resplendissant, était debout au milieu de ces révolutionnaires tombés à ses pieds et qui offraient une saisis» santé image de l'Italie repentie, de l'Italie de l'avenir.
Le Pape s'approcha de plusieurs d'entre eux et leur dit :
— Vous, mon ami, vous manquez de vêtements, vous, de souliers* vous de linge; eh bienl ce sera ce Pape, contre lequel vous marchiez tantôt, qui pensera à vous vêtir et à vous renvoyer à vos familles, auxquelles vous porterez sa bénédiction. Seulement, avant de partir, vous ferez, comme catholiques, une retraite spirituelle pourl'amour de moi. C'est le Pape qui vous en prie.
Et tous ces hommes qui, la veille encore, tiraient sur les soldats du Pape et ne pensaient qu'à le détrôner, étaient à ses pieds maintenant, se sentant captivés, ne se
LES SOLDATS DtJ PAPE 547
sentant plus captifs, baisant sa robe blanche, ses mains et ses pieds, quelques-uns sanglotant, tous émus et courbes sous l'auguste main qui se levait pour les bénir!
Mais qui ne serait touché de la surhumaine bonté de Pie IX?
Voici ce que nous lisions, il y a quelque temps, dans une correspondance datée de Rome :
» Quelques journaux ont raconté au sujet du voyage à Rome de miss White des détails très-inexacts. Et d'abord miss White est une Anglaise d'une exaltation politique très-connue, amie de Garibaldi et des hommes les plus avancés, femme de M. Alberto Mario, lequel depuis longtemps passe pour l'héritier du rôle de Mazzini.
» Madame Mario est en effet venue à Rome, et comme elle ne pouvait y faire que du mal, surtout dans le moment actuel, usant de tous les égards dus à une femme, la police l'a prévenue qu'elle eût à partir, et l'a, non point arrêtée ni emprisonnée, mais gardée à vue à l'hôtel de Rome, où elle était descendue.
» Comme madame Mario a témoigné le désir de voir, avant de s'éloigner, le jeune Cairoli, prisonnier, blessé, et frère du chef Enrico Cairoli, mort dans le combat du
23 octobre, hors la porte de Rome, l'autorité a délégué un auditeur militaire chargé de la conduire et d'assister à l'entretien. Or, voici ce qui s'est passé; il est bon qu'on le sache.
» Après s'être informée de la santé du blessé, de ses
besoins et de ses commissions auprès de la famille et des amis, madame Mario lui a dit à peu près ceci :
» — J'ai cherché à vous sauver, à retenir votre élan, mais tout a été inutile. Rappelez-vous, Cairoli, ce que je vous dis maintenant. Haine éternelle à la monarchie de Savoie, qui nous a poussés et puis lâchement abandonnés ! Rappelez-vous aussi que vous devez une gratitude éternelle au Pape, qui a le droit de vous fusiller tous, et qui n'a pour vous que de pieux égards. Nous sommes venus ici pour tout renverser, croyant la chose facile, et nous voyons un peuple fidèle et un souverain plein de charité.
» Cairoli s'est montré très-ému, a loué la bravoure des soldats pontificaux, la longanimité du gouvernement et l'assistance que lui prodiguent les citoyens les plus honorables de Rome.
» En partant, madame Mario a répété les mots :
» — Haine éternelle à la maison de Savoie! gratitude au Papel •
Je demande de la permission de citer encore ce passage d'une lettre adressée de Rome à un publiciste français :
» Aux divers combats qui ont été livrés contre les bandes garibaldiennes, à Monte-Libretti, à Bagnorea, à Vallecorsa, il s'est passé des faits extraordinaires. Des soldats pontificaux ont eu leurs habits littéralement criblés de balles et mis en lambeaux. Les blessés qui ont succombé ont tous reçu les secours de la religion, car des aumôniers ne quittent pas les soldats et ils sont fort occupés avant l'action.
» Il paraît même que les garibaldiens ne dédaignent pas les confesseurs, surtout quand ils sentent approcher la mort. L'un de ces derniers était étendu sur son lit de mort, quand, touché de repentir, il demande un prêtre. Une chemise rouge, couchée àNses côtés, devint furieuse à cet appel, et gourmanda avec violence le moribond. Le pauvre blessé lui répondit :
»— Taisez- vous, monsieur, vous nous avez assez trompés. Si nous eussions réussi, les honneurs et les profits eussent été pour vous, et nous, pauvres gens, nous serions toujours demeurés avec notre misère. J'ai marché parce que la secte me menaçait de mort comme traître : mais aujourd'hui que je vais mourir et que j'échapperai à votre puissance pour tomber entre les mains de Dieu, je ne veux pas être malheureux pour toute l'éternité. Je crois à une autre vie, oarce que, prêt à mourir, je sens qu'il y a en moi quelque chose qui ne doit pas périr, Je veux mourir comme sont morts mon père et ma mère.
» Il se confessa ensuite avec larmes, et quelques heures après il était devant son maître, son Dieu et son juge. »
Ne désespérons pas de l'Italie de l'avenir !
L'heure de la réconciliation n'est peut-être pas loin!
Les vertus de Pie IX, et le pieux dévouement des volon
taires catholiques fléchiront la colère divine. Un jour
disparaîtront les entraîneurs « aux pieds légers » et les
Tyrtées menteurs. Alors se calmeront les esprits et les
cœurs se repentiront! L'Italie, véritablement libre cette
^ois, sera aux pieds du Pape, et la voîxde l'univers catho-
lîque s'élèvera pour la bénir de concert avec la voix du Pèro des cimes!
Après la visite de Sa Sainteté, aulle n'était plus chère aux blessés pontificaux que celle de leurs Majestés le roi et la reine des Deux-Siciles. L'héroine de Gaëte venait, chaque jour, prodiguer, de ses mains royales, des soins pieux aux soldats de Pie IX. Le roi, — ce vrai fils de la sainte, comme disent les Napolitains, — ne dédaignait pas de s'arrêter au chevet des blessés et de leur donner d'augustes encouragements.
A cette heure où l'horizon s'édaircit pour le roi populaire des Deux-Siciles, qu'il soit permis à celui qui s'honore d'être l'un de ses serviteurs et de ses admirateurs, de payer la dette des soldats du Pape et de retracer ici le portrait du roi-gentilhomme, du héros de Crante.
François II, dès ses plus jeunes années, laissa percer un caractère précocement réfléchi, naturellement réservé, mais en même temps une énergie intelligente et une inlarissable bonté.
La bonté, la bienveillance, sont en effet le fond du caractère du roi ; mais aussi, il est peu d'hommes plus généreusement doués sous le rapport de l'intelligence. J'en appelle à tous ceux qui ont eu l'honneur de l'approcher et d'écouter sa parole douce mais nette, bienveillante mais juste, appréciant l'avenir plus intelligemment encore que le passé, et ne laissant au visiteur, parfois défavorablement prévenu, que le droit de l'étonnement et du silence admira tifs.
D'illustres pèlerins, de vieux diplomates, des orateurs renommés, des hommes d'État français ou anglais, amis ou ennemis, sont venus à Rome, et, guidés par cette curiosité qui pousse vers les grandeurs vivantes ou déchues, ils ont brigué l'honneur d'être reçus par le héros de Gaëte. Il n'en est pas un qui n'entrât au palais Farnèse avec le sentiment de sa propre valeur, exagéré ou non, avec le sentiment de sa supériorité intellectuelle; il n'en est pas un qui ne soit sorti du palais Farnèse, ému, stupéfait, humilié peut-être en secret d'avoir rencontré tant d'élévation et tant de justesse dans la pensée et l'expression, chez un prince à peine sorti de cet âge où les autres hommes sont encore des enfants, et pas un qui n'ait déploré l'erreur où l'avait mis et entretenu la presse mercenaire ou malveillante.
C'est que le malheur est la meilleure école d'expérience, et c'est à l'école du malheur qu'a grandi le roi François II. Il ne croyait qu'au bien quand Dieu l'appela au trône, ou du moins il ne pouvait croire à la lâcheté, au parjure, à la trahison; il avait foi dans le serment d'un Nunziante, combléde bienfaits par la maison de Bourbon, et dans le baiser de ce Liborio Romano, que Judas même renierait pour frère. Gaëte a fait la gloire de François II ; mais ce qui a précédé et amené la chute de l'indépendance et de la monarchie napolitaines, a fait l'expérience précoce du jeune roi.
Abandonné, trahi, vendu par la plupart fie ceux que ses pères et lui-même avaient cru s'attacher sans retour par la multiplicité des bienfaits, François II a vite appris à
connaître les hommes; il méprise les uns et il plaint les autres. Cette nature d'élite, nature royale par excellence, s'est repliée sur elle-même. Sa défiance, hélas I trop tôt ' justifiée, a remplacé dans ce cœur de roi la bienveillance, la loyale crédulité héréditaire chez les princes de Bourbon. Calme, fier et se sentant deux fois le droit de l'être, réservé souvent jusqu'à la froideur, esprit scrutateur et perspicace, intelligence féconde, mais désillusionnée, tel est François II.
Le malheur refroidit l'âme, mais il l'élève et l'épure; il calme l'esprit, mais il l'agrandit ; il attriste le cœur, mais il lui donne une énergie patiente et raisonnée. Un tel prince est sûr du triomphe parce qu'il est sûr de sa cause, de son peuple et de lui-même : patient sans faiblesse, il ne jettera pas étourdiment son épée dans la balance, mais aussi il ne l'y jettera pas en vain.
Après les exploits de la petite armée pontificale, il est curieux de relire ce qu'écrivait un précurseur de Garibaldi, le sophiste de Genève. Écoutons Jean-Jacques (Contrat social, 1. IV, ch, vm) :
« Les troupes chrétiennes sont excellentes, nous dit^on. Je le nie; qu'on m'en montre de telles. Quant à moi, je ne connais pas de troupes chrétiennes. »
Quant à vos disciples, ô maître, ils en connaissent aujourd'hui , et vos raisonnements ne consoleront pas les vaincus.
« Survient-il quelque guerre étrangère, les citoyens d'une société chrétienne marchent sans peine au corn-
bat... mais sans passion pour la victoire ; ils savent plutôt mourir que vaincre. »
Les soldats du Pape ont su vaincre; leur adversaire n'a
/....■ vsu ni vaincre ni mourir.
« Qu'on imagine quel parti un ennemi fier, impétueux, passionné, peut tirer de leur stoïscime ! »
Joseph Garibaldi n'était donc pas assez fier, assez impétueux, assez passionné ?
« Supposez votre république chrétienne vis-à-rvis de Sparte ou de Rome, les pieux chrétiens seront battus, écrasés, détruits, avant devoir eu le temps de se reconnaître, ou ne devront leur salut qu'au mépris que leur ennemi concevra pour eux. »
Les révolutionnaires italiens sont décidément indignes de revendiquer l'antique héritage de Rome.
« C'était un beau serment, à mon gré, que celui des soldats de Fabius; ils ne jurèrent pas de mourir ou de vaincre, ils jurèrent de revenir vainqueurs, et tinrent leur serment. Jamais des chrétiens n'en eussent fait un pareil, ils auraient cru tenter Dieu. »
Ils l'ont fait sans tenter Dieu, et ils l'ont tenu. Le général Kanzler avait envoyé à la légion romaine, dirigée sur Nerola, un ordre conçu en ces termes : t Deux compagnies de la légion partiront; elles battront les insurgés et rentreront à Rome. » Cet ordre fut reçu avec acclamation. Comment il fut exécuté, l'univers entier le sait.
a Nobles jeunes gens 1 s'écriait l'illustre évôque d'Orléans! Nous les avions vus à Rome, beaux et fiers sous
.>v,4 LES SOLDATS DU PAPE
les armes, contenant dans un service obscur et silencieux leur bouillante ardeur : dévouement de chaque jour, de chaque heure, non moins héroïque peut-être que celui des batailles. Ils méritent d'en être récompensés, et Dieu enGn leur a donné le fruit de ces patients labeurs. Et je trouve aujourd'hui même, dans le cantique que nous chantons à la gloire des saints, ces héros du christianisme, la louange qui leur convient, et, en ce premier moment du moins, ils no recevront pas de moi d'autre éloge.
» Oui, ils méritaient d'être récompensés, et Dieu les a conduits d'une manière merveilleuse : Reddidit justis Sapientia mercedem laborum suorum, et deduxit eos in via mirabili.
» La protection de Dieu sur eux a été manifeste. Ils y comptaient; elle ne les a point trompés. Dans ces périls ' du jour et de la nuit, elle a été comme leur rempart et comme leur lumière : Et fuit Mis in velamento diei, et in luce stellarum per noctem.
» Il a fallu, hélas! que leur sang coulât; mais, à travers les flots de ce sang répandu, Dieu les a conduits à la gloire: TrmstuHt illosper mare Bubrutn.
» Partout vainqueurs, dans vingt combats, même quand ils sont tombés un contre dix, ils méritaient le triomphe qu'ils viennent d'obtenir.
» Soldats du droit et de l'honneur, ils ont fait triompher la justice, et ils ont arraché les dépouilles des méchants : Jwli tulernnt spolia impiorum; et ils peuvent maintenant, Seigneur, chanter votre saint nom et célébrer votre main
victorieuse : Et decantarerunt, Domine, nomen sanctum
tuum, et victricem manum tuam laudaverunt pariter.
»Et cependant qu'étaient-ils, o mon Dieu! Des jeunes
gens la plupart, et presque des enfants. Et ce sont ces
enfants que vous avez choisis, ô Sagesse éternelle ! pour
faire entendre au monde le plus éclatant témoignage :
Sapientia aperuit os mutorum. et livguas infantium fecit disertas.
» Quelle voix sort de leur triomphe?
» Ils proclament avec une éloquence irrésistible, ces champions de la plus belle des causes, qu'il y a encore aujourd'hui de nobles cœurs qui savent se dévouer pour la faiblesse et la justice; et que cette cause sacrée du Pontife remue dans le monde catholique toutes les fibres les plus profondes et les plus délicates des âmes.
» Ils ont vaincu, non pas seulement la violence armée, mais la calomnie et le mensonge.
» Ils ont anéanti les sophismes de la révolution ; ils ont montré, à côté d'un peuple fidèle, un souverain qu'on vénère et qu'on défend; et il faudra bien que dans les conseils de l'Europe leur voix compte et soit entendue !
» Derrière eux, en effet, et pour soutenir avec eux cette grande cause, j'aperçois aujourd'hui la France. Leur généreux courage, qui a porté si intrépidement tous les efforts de l'invasion, nous a donné le temps d'arriver.
» Ah! ces jours derniers, dans la tristesse où me jetaient les douloureuses perspectives de l'avenir, lorsque, bravant la France et violant la foi jurée, l'armée italienne
franchissait la frontière pontificale, et que chaque matin on pouvait apprendre que les défenseurs du Pape, succombant au nombre, la Ville éternelle était tombée au pouvoir des envahisseurs, je me disais : « Non, Dieu épargnera cette douleur à son Église et cette honte à mon pays. * Et aujourd'hui j'ajoute : « Oui, Dieu aime toujours la France, car il lui a envoyé là encore une incomparable occasion de tirer sa vaillante ép^e, et d'affirmer de nouveau et plus solennellement que jamais le droit, la justice et l'honneur! »
« Ils sont donc bien beaux à voir sur le champ de bataille, les soldats du Pape 1 s'écriait à son tour le vicomte de Meaux. Mais savez-vous où ils sont plus beaux encore? Sur la paille sanglante des ambulances et à l'hôpital. Vous ne les connaîtriez pas et vous connaîtriez mal leur cause si vous ne les suiviez jusque-là. Leurs fins bénies et triomphantes, leur agonies souriantes ont eu des témoins qui les ont racontées. Je ne saurais refaire de tels récits. Mais en les lisant de loin, je me suis souvenu de cette parole écrite par un homme qui sait la guerre, qui la fait et qui la juge: « Parmi les soldats qui vont à la mort, » ceux-là seulement ont la sérénité, qui croient à une » au^fje vie. » Chez les soldats de Rome, l'autre vie nonseulement est crue, mais comme sentie et comme goûtée avant le combat, et c'est pourquoi le trait distinctif de leur physionomie est la sérénité.
a Quand Rossi marcha au-devant du poignard, il dit : « La cause du Pape est celle de D;eu; allons! » Quand
Lamoricière reçut les ouvertures du Saint-Siège, son premier mot fut celui-ci : « C'est une cause pour laquelle j'aimerais bien mourir. » Aujourd'hui, dans les salles où nos blessés gisent torturés et mutilés, on rapporte que, de leurs lits de douleur, il ne s'échappe aucune plainte, mais qu'on entend répéter :
« Pour pareille cause, on peut tout souffrir ! »
0 vous, qui que vous soyez, politiques ou philosophes, amis ou ennemis, qui avez douté de la force du Pape, la voilà !