Madame la princesse Odescalchi, née comtesse Branicka
homme, sans édifier lo lecteur sur la manière dont MM. les journalistes italianissimes écrivent l'histoire contemporaine. Un rédacteur de l'Italie ne craignit pas de présenter le comte Raczinski comme ayant été blessé dans les rangs garibaldiens, et, pour relever son récit, l'honorable publiciste l'encadrait dans de fantaisistes détails qui font le plus grand honneur à son imagination. L'Opinion nationale, journal de M. Guéroult, — qui n'est pas un mercenaire, Dieu le sait! — n'eut garde de manquer cette bonne occasion ; elle reproduisit donc le récit de son collègue de Y Italie , ce qui lui attira cette rectification :
» Monsieur le rédacteur.
» Dans son numéro du vendredi 29 novembre, l'Opinion nationale reproduit une correspondance adressée de Rome au journal VItalie, d'après laquelle le docteur Nelaton se serait rendu à Rome pour donner des soins au comte Edouard Raczynski, « blessé dans les rangs des garibaldiens à Mentana. • Comme j'ai assisté au départ du jeune comte, mon ami, et que je reçois de ses nouvelles depuis le triste accident dont il a été victime, je suis tout à fait en mesure de vous garantir que ce n'est point parmi les volontaires de Garibaldi, mais bien dans les rangs des zouaves pontificaux, qu'il a combattu. Permettez-moi d'ajouter que, dans un tel conflit, c'est là que sa place était marquée d'avance par sa naissance, que vous prenez soin de rappeler, par ses propres sent^ont* comme
par les exemples de patriotisme et de loyauté qu'il 4 trouvés dans les traditions de sa famille.
» Le correspondant de Y Italie fait en outre trop d'honneur à mon noble ami en le criblant de sept blessures, dont deux attribuées au fusil Chassepot. Fort heureusement, il n'en a reçu qu'une, et plus heureusement encore ce n'est point une balle française qui l'a frappé.
» Quant au docteur Nélaton, à qui vous faites faire un si long voyage, il est, comme je viens de m'en convaincre aujourd'hui môme, parfaitement à toris et ne pense pas du tout à partir pour Rome. Je suis convaincu, monsieur le rédacteur, que quand il a admis un peu légèrement de pareilles assertions dans ses colonnes, votre journal doit en admettre plus facilement encore la rectiûcation.
» C'est dans cet espoir que je vous prie d'accepter mes remercîments anticipés.
» Sigismoi^dCieszkowski. »
On a tellement, en Italie, l'habitude de faire des martyrs à trois sous la ligne qu'elle est passée dans le sang. Mars ce ne sont pas les lauriers du ridicule Poerio que pouvait ambitionnner un gentilhomme aussi loyal et aussi brave qn'Édouard Raczinski.Quele sang versé par lui pour la cause de Dieu retombe en bénédictions célestes, sur sa malheureuse patrie!
A tant de noms enveloppés de gloire pour jamais, pour-
rions-nous ne pas ajouter celui du vieux gentilhomme que M. Cousin appelait « le dernier des grands seigneurs? »
Le duc de Luynes était allé à Rome pour se faire infirmier pontifical, pendant que son petit-fils se faisait soldat du pape. A Mentana, le duc était attaché au service de l'ambulance. Au moment de quitter le champ de bataille, dans la nuit, après une journée de fatigues, M. de Luynes crut entendre la voix d'un mourant. Il revint sur ses pas, trouva un zouave affreusement blessé et gisant dans un fossé, le prit dans ses bras, l'enveloppa dans son manteau et le porta au dernier fourgon de blessés.
Dans le trajet, le duc prit froid et contracta le germe de la maladie qui devait l'emporter. "
Belle vie, belle mort! Toute l'oraison funèbre du duc de Luynes est dans ces quatre mots.
Artiste d'un goût exquis, numismate émérite, archéologue d'une science incontestée, le duc était un trait d'union entre un monde qui s'en est allé et le monde qui est venu.
Quelques traits suffiraient pour faire apprécier sa noble générosité.
Sa bourse était un peu celle de qui voulait, —que le malheur ou le talent fût l'introducteur ; — le fils du beau connétable avait près de deux millions de rente.
Un jour que le duc de Luynes venait de remettre à un artiste dans la gêne, dont il vaut mieux ne pas écrire le nom, une somme de mille francs, un témoin intime de cette munificence princière dit au duc :
— Savez-vous ce que vous venez de faire là ?
— Un heureux.
— Non, un ingrat!
— Vous croyez, dit en riant le duc de Luynes... Ah! bien, je vais lui en ôter l'envie.
Et rappelant M. il le pria d'accepter un second billet de mille francs.
A Dampierre, où se trouve le château patrimonial de la maison d'Albert de Luynes, le duc subventionnait princièrement l'église et entretenait les écoles de filles et de garçons fondées et dotées par son père.
Il avait fait reconstruire l'hospice de Chevreuse, auquel il avait ajouté vingt-quatre lits dotés.
En 4848, il assurait du travail, à ses frais, à tous les ouvriers sans emploi de l'arrondissement de Rambouillet.
Parmi les pauvres qui eurent à regretter sa mort, se trouvaient douze cents femmes du faubourg Saint-Antoine.
Un jour, on vint chercher le duc pour le faire assister à une cérémonie religieuse dans ce quartier. Il se cachait derrière un pilier, quand deux jeunes filles lui apportèrent une médaille sur laquelle on lisait: