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Les Soldats français

Dans les salons les plus aristocratiques d'une capitale, interrogez ces hommes brillants, ces femmes spirituelles entourées d'un luxe éblouissant; approchez -vous des vieillards vénérables pour les questionner à leur tour, et demandez à tous vers quelle carrière le cœur les entraînerait.

Chacun vous répondra : « Vers la carrière des armes. »

Bravez les fatigues, élevez-vous jusqu'au sommet

de ces monts où de pauvres paysans ont construit le village qui se perd dans les nues; pénétrez sous ce chaume, les laboureurs y sont réunis, car c'est l'heure de la veillée. Le silence règne, et le fuseau tourne rapide aux mains de la fileuse. Un homme seul parle, et tous l'écoutent avec émotion. Il raconte le terrible passage de la Bérésina, d'où lui, sapeur du génie, est revenu par la grâce de Dieu, après avoir fait un vœu à Notre-Dame de Fourvières.

De ce hameau situé dans les Pyrénées descendez aux plaines de la Champagne; entrez dans cette grange, écoutez le vieux bûcheron qui parle: « Oui, mes enfants, les ennemis envahissaient nos plaines; il en arrivait de partout. Le canon grondait nuit et jour par -dessus ces collines. La bataille commença; tous les arbres furent fauchés comme des épis; tous nos ruisseaux roulèrent du sang ; toutes nos fermes furent dévastées; nous nous battions un contre vingt. »

Traversez l'Océan, égarez -vous aux forêts du nouveau monde; voici, sur la lisière de ces steppes, une tribu qui vient de camper. Si vous demandez au chef combien sa tribu compte d'hommes et de femmes , il vous dira : « J'ai cent guerriers. »

Quittez l'Amérique pour l'Afrique. Allez dans ces plaines où l'Arabe pose sa tente, et sachez du

chef si elle est riche , il vous dira : « J'ai cent coursiers pour le combat »

Sur les places publiques du monde entier, considérez ces enfants qui jouent : ils simulent des combats. Deux partis vont en venir aux mains : voici les généraux et voilà les soldats. Pénétrez dans ces silencieuses bibliothèques où depuis des siècles la pensée humaine s'amoncelle sous le nom de livres. Prenez au hasard un de ces volumes : c'est Ylliade. Le vieil Homère y redit les combats héroïques. A côté de Ylliade, voyez Eschyle, Xénophon, Thucydide, Hérodote... : tous parlent de la guerre.

Allons aux modernes : c'est de l'histoire. — Ouvrez. — A chaque page vous trouverez la guerre.

Laissez là les livres; errez dans ces vastes galeries où l'art de la peinture a rassemblé ses trésors. Admirez Alexandre et Darius au plus fort de la bataille; à côté, voyez Annibal qui franchit les Alpes. Plus loin, c'est le roi saint Louis aux croisades, ou Gaston de Foix à Ravenne. Nous arrivons à Louis XI, puis à Napoléon, allant de guerre en guerre, de bataille en bataille, de triomphe en triomphe; c'est la légende française. Chaque peuple a la sienne.

Quittons ces galeries, et cherchons la pensée publique, l'idée universelle, dans la ville populo

leuse, la ville des arts, des sciences, de la littérature.

Traversons Paris.

Admirez le pont dTéna et le pont d'Austerlitz. Ici près, c'est la place des Victoires; là -bas, l'arc de triomphe de la grande armée. Sur cette colonne, forgée du bronze des canons, Napoléon regarde à ses pieds passer le siècle.

Allons dans les provinces. Arrêtons-nous dans cette cité peu guerrière. Sur la place une statue s'élève : je reconnais Marceau, enfant du peuple, général à vingt-cinq ans. Nous sommes à Chartres. Tout à l'heure à Versailles nous avons salué le général Hoche.

Les ponts portent des noms de victoires; les places publiques se parent de statues guerrières. La pensée militaire sort partout : elle déborde.

Pourquoi cet hommage universel? Pourquoi cet hymne qui s'élève des entrailles de la terre en l'honneur du guerrier?

Un homme nous l'a dit, plus grand de mille coudées que les poètes contemporains, plus vaste génie que les hommes d'État produits par la tribune : Michel -Ange.

Il voulut un jour personnifier la pensée dans une œuvre empreinte de la maturité de son génie.

11 sculpta une figure connue du monde sous le nom d'il Pensiero, la Pensée.

LES SOLDATS FRANÇAIS il

Il n'existe pas dans les arts d'autre personnification de la méditation. Cette figure est le seul type du recueillement et de la pensée profonde. Michel -Ange ne Ta pas habillée en philosophe, ni en religieux, ni en poète, ni en artiste, ni en théologien, ni en docteur, ni même en pape. Et cependant ces types divers de penseurs ne manquaient pas, dans le passé ni dans le présent, au siècle et au pays de Michel -Ange et de Raphaël, du Gorrège et de Léonard de Vinci, de Dante et de Savonarole, de Marco Polo et de Christophe Colomb, de Machiavel et de Galilée, de saint François d'Assise et de saint Thomas d'Aquin, de Jules II, de Léon X et de Clément VII.

Or savez-vous comment Michel-Ange a habillé la pensée? — Il l'a habillée en soldat.

Le marbre le plus pur créé par Michel -Ange

Est un jeune guerrier triste , et beau comme un ange.

L'artiste l'a sculpté, languissamment assis,

A l'angle du tombeau de l'un des Médicis.

Ce type de la pensée, Michel -Ange ne l'a pas tiré du marbre ni affublé de la robe du rhéteur, ni drapé dans la chlamyde du tribun; il l'a sculpté dans la cuirasse de l'homme de guerre, il a mis sur son front qui médite le casque de fer du soldat. Pourquoi?

Parce que le génie de Michel -Ange avait deviné

la mystérieuse cause qui fait que chez tous les peuples , dans toutes les classes , à toutes les époques , le guerrier est en honneur.

L'instinct dit aux peuples, et le génie Ta dit à Michel -Ange, que parmi tant de glorieux exemples, parmi tant d'immortelles victimes, tant d'illustres martyrs ou serviteurs de la pensée qui se dévouent à son culte, illustrant un siècle ou un pays, seul entre tous, le soldat de tous les siècles et de tous pays en est la victime toujours prête, le défenseur toujours armé, le serviteur, l'apôtre et le martyr éternel.

C'est la traduction chrétienne de l'antique allégorie qui faisait sortir Minerve du cerveau de Jupiter; Minerve, la sagesse armée, le casque en tête, le fer à la main.

Il est dans le cœur de l'homme de sentir que la pensée a besoin de l'appui de la force. Il rend hommage à la force dès le berceau. Cette idée le suit pendant toute sa vie. C'est une révélation providentielle.

Les ordres religieux, inspirés par la chanté chrétienne, se transformèrent peu à peu en ordres militaires. Le religieux qui soignait les pèlerins fut un jour obligé de les défendre, et il s'arma de l'épée. De là au marbre de Michel -Ange il n'y a pas loin.

Les législateurs, les sages et les hommes voués au culte de Dieu eurent besoin de protéger l'œuvre

de leur pensée, de la défendre; ils armèrent ceux qui étaient dignes et forts. De là au marbre de Michel-Ange il n'y a pas loin non plus.

Le respect légitime accordé au guerrier est donc une magnifique tradition de l'antiquité, rajeunie, purifiée par le christianisme, et qui se retrouve en tous temps et en tous lieux sous une figure analogue.

Habitué à ne jamais pénétrer au delà de la surface des choses, le vulgaire ne voit qu'un préjugé dans le grand fait historique, le grand fait moral que nous constatons en cherchant à l'expliquer. Ce fait prend des teintes diverses, suivant le milieu dans lequel il se produit.

Aux peuples civilisés, l'homme de l'armée apparaît surtout avec cette noble auréole de pauvreté, d'abnégation, d'obéissance passive, de courage, qui tranchent sur ce fond terne produit par les masses avides d'or et d'indépendance, et toutes vouées au culte de l'intérêt personnel et de la peur.

Ce qu'il y a de plus grand, de plus beau, de plus digne d'admiration dans nos sociétés modernes, c'est certainement le paysan transformé par la loi en soldat. Pauvre, il protège la richesse; ignorant, il protège la science. Au moindre signe, il traverse les mers et va mourir, silencieux et résigné, sans connaître même les causes de la guerre.

A l'ombre de sa baïonnette inintelligente, — et c'est là sa gloire, — les uns s'enrichissent, les autres élèvent les monuments de la pensée; le siècle grandit, l'humanité marche.

Ce soldat est l'expression la plus complète, la plus noble, la plus pure, de la civilisation créée par le christianisme; car il met en pratique la pensée chrétienne : le sacrifice.

Pour son prochain, il abandonne la famille, la maison, le champ, la tombe de ses pères.

Il laisse souvent sa vieille mère dans la misère pour aller monter la garde aux portes du trésor public.

Il était timide, et la loi le fait hardi.

Il aimait le silence, et la loi le jette dans le tumulte.

Il avait une fiancée, et la loi les sépare.

Ses jours et ses nuits, son passé et son présent, son corps et ses facultés, ses biens, sa liberté, sa Vie, il les donne à la société, qui dort en paix parce que cet homme veille; à la société, qui s'enrichit parce que cet homme renonce à la richesse; à la société, qui vit parce que cet homme meurt.

Mais n'est-ce donc pas là ce que notre sublime religion ordonne sous le nom de sacrifier:*

Je vous le répète :

Le devoir militaire est toujours entouré de grandeur, parce qu'il est sanctifié par le sacrifice.

Ne demandez donc pas pourquoi la carrière des armes est en honneur. Aveugles sont ceux qui ne le comprennent pas ! Insensés et méchants seraient ceux qui voudraient l'empêcher !

Les prêtres accoururent de toutes parts pour secourir les .blessés les frères des Écoles chrétiennes furent à l'avant-garde. (P. 31.)

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