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DES FAITS ET NON DES PAROLES

Nous lisons chaque jour dans les journaux que les jeunes gens appelés sous l'étendard rejoignent l'armée avec le plus grand enthousiasme. Les vétérans de la diplomatie et les vieux capitaines

de l'armée savent ce que vaut l'enthousiasme, ce qu'il dure de temps.

Une froide nuit de bivouac après une rude journée de marche, une halte sur la paille de l'ambulance, le manque de vivres et mille autres petits événements de guerre, affaibliraient l'enthousiasme le plus exalté; car l'enthousiasme intellectuel ou moral ne résiste guère aux affections physiques. Aussi croyons -nous qu'à part quelques circonstances qui sont les fêtes du soldat, telles qu'attaques de redoutes, assauts de remparts, charges de cavalerie, enlèvements de retranchements à la baïonnette, l'enthousiasme est un luxe à peu près inutile à l'armée.

Mieux valent les vertus qu'apportent au régiment les jeunes conscrits qui nous arrivent en foule de toutes les provinces.

Ces vertus sont l'amour intelligent et sincère du pays, le désir d'illustrer la France, d'honorer le régiment, dont l'esprit les saisit subitement. Ils acceptent sans bruit et sans vaines paroles toutes les conséquences de leur position nouvelle. Ils n'ont qu'un désir, c'est d'arriver promptement au terme de leur instruction militaire pour être prêts à marcher. Ils ne sont effrayés que de la pensée de rester en garnison, au lieu de faire campagne.

Pour marcher et combattre, ils se multiplient, travaillent et font, par devoir et confiance, bien

mieux qu'ils n'eussent fait par entraînement et enthousiasme.

Pour ce qu'ils font chaque jour l'enthousiasme serait insuffisant. Calmes, obéissants, silencieux, souriants, ils travaillent avec un dévouement cordial qui est bien supérieur à l'enthousiasme. Ces conscrits qui nous arrivent apportent sous le drapeau le patriotisme; aussi sommes -nous convaincus que la chaîne militaire va se renouer glorieuse, comme si l'armée rajeunissait.

La sève apparaîtra vigoureuse et saine, tandis que le bois vermoulu jonchera la terre.

Nous avons connu des hommes assez insensés pour dire que la France est née en 1792; d'autres, non moins insensés, comptent pour rien ce qui a précédé 1814 ou 1830. Notre France militaire est plus vieille. Nous sommes fiers de toutes les époques antérieures, et saluons avec le même respect Charlemagne et Napoléon, Bayard et Drouot, Hoche et Turenne. Pour nous, Fontenoy, Austerlitz, Arques, Isly, Marengo, n'ont pas de dates; ce sont les perles du diadème de la patrie.

Ce qui a été fait aux différentes époques de notre histoire se peint en trois mots :

Res nec verba.

Res nec verba est peut-être votre devise, ami lecteur ; elle est gravée en invisibles traits sur le fer de votre charrue, sur le marteau de votre forge, sur l'instrument qui donne du pain à vos enfants et des trésors à la patrie.

Je crois, ami lecteur, que c'est là votre devise; car elle nous est apportée par vos fils , les conscrits qui nous arrivent.

Il est en France des familles inconnues, sans armoiries, et qui pourraient inscrire sur la porte de leur modeste logis :

Res nec verba.

Des antiquaires parcourent nos provinces, fouillent le sol, interrogent les ruines pour y découvrir des monuments historiques et prouver combien jadis la France fut glorieuse. Il n'est pas de cité qui ne soit jalouse de montrer à l'antiquaire soit le fronton noirci d'une mairie, soit le hardi clocher de l'église.

Mais regardez donc autour de vous, ami lecteur, dans votre propre maison, dans la chaumière de

votre voisin , et vous y trouverez des monuments historiques qui vous prouveront que la grandeur est en vous bien plus que dans les musées. Soyez fier de vous-même autant que de vos monuments; car, autant que ces monuments, vous avez dans le vieux temps fait la France glorieuse.

Des Montmorency, des Rohan, des Richelieu, des fils de croisés, nous en avons découvert dans toutes nos garnisons. Il n'est pas, en notre beau pays, de ville ou de hameau qui n'ait son héros connu ou inconnu, fils de ce siècle ou des siècles passés, prince ou soldat, laboureur ou artisan, héros d'une heure ou héros de toute sa vie. Les antiquaires passent sans les voir, parce que les antiquaires, gens doctes d'ordinaire, ne s'arrêtent qu'aux bas -reliefs de marbre ou aux colonnes renversées. Le peuple, de son côté, distrait par le travail, oublie qu'il descend en droite ligne des Gaulois de Brennus, des Francs de Clovis, des compagnons de Jeanne d'Arc, des cavaliers d'Henri IV et des hommes de pied de Louis XIV.

Ces pensées nous sont inspirées par la venue de nos conscrits^ Il y a là des Fabert et des Chevert, des Duroc et des Lannes; mais il y a aussi des héros inconnus comme nous les aimons tant. Héros d'une heure, illustres le matin, oubliés le soir, et que longtemps après le passant découvre par hasard.

Daignez me permettre, ami lecteur, de vous présenter aujourd'hui quelques-uns de ces héros inconnus, qui ont pour devise : Res nec verba.

Dans le département du Tarn, ancien pays d'Albigeois , il est une petite ville nommée Lavaur; je ne sais si les antiquaires ont découvert à Lavaur quelque monument romain ou quelque trace artistique du moyen âge, mais nous y avons trouvé une famille connue sous le nom de Grenadier.

A la journée de Raucoux, le maréchal de Saxe, voyant un grenadier grièvement blessé sur le champ de bataille , dit à ses officiers :

« Qu'on sauve ce brave homme.

— Monsieur le maréchal, songez à gagner la bataille et ne vous occupez pas de moi, s'écria le soldat.

— Quel est ton nom? demanda le maréchal.

— Ici je me nomme Grenadier, répondit le blessé.

— Ton régiment?

— Le régiment de Cambis. »

Ce soldat, qui n'avait même pas voulu dire son nom, survécut à ses blessures. Rentré dans ses foyers, il conserva le nom de Grenadier, qu'une honnête famille a dignement porté depuis.

A la bataille d'Austerlitz, le sergent -major

Bailly, du 55« de ligne, vit une file de son peloton enlevée par un boulet : « Sentez les coudes à droite, » dit-il tranquillement. Une minute après, la nouvelle file est encore enlevée : « Sentez les coudes à droite, » dit Bailly. Deux soldats seulement appuient au deuxième et au troisième rang ; celui du premier rang regarde les six corps de ses camarades, et paraît hésiter. Le sergentmajor Bailly va, sans dire un mot, se placer au premier rang de cette file. Un troisième boulet arrive qui emporte la jambe de Bailly et tue les deux hommes dont il était le chef de file. Étendu sur les huit corps, le sergent -major refuse de se laisser emporter; il se redresse péniblement en disant avec fermeté :

« C'est ici ma place, j'y resterai jusqu'à la fin; passez -moi un mouchoir, afin que j'arrête le sang. »

En effet, il enveloppe lui-même sa cuisse et meurt. „

Au siège de Valenciennes , sous le règne de Louis XIV, il y avait dans un régiment un tout jeune homme, timide et pieux, qui venait, en qualité de cadet, apprendre la guerre. Il se nommait de Brienne. On ne savait rien de lui avant le trait que je rapporte; on n'a plus parlé de lui depuis. Au moment où ce jeune homme saisissait une palissade de la main gauche, un soldat

des gardes anglaises lui fracassa le poignet d'un coup de sabre. De Brienne saisit la palissade de la main droite, on lui coupe cette main. Il saisit alors la palissade avec ses dents, on lui frappe la tête à coups de sabre; il serre plus fort encore, cherchant à l'enlever. L'ennemi lui fait sauter la tête d'un coup de pistolet.

En février 1793, le général qui commandait les Français jugea que la défense de Waldegesheim, village du Palatinat, importait au salut de l'armée. Il fallait arrêter l'ennemi en se faisant tuer.

Un jeune caporal du 1er bataillon de la Corrèze se présente avec cinquante -trois hommes de bonne volonté. Ce caporal, né en janvier 1774, se nommait Delmas de la Goste. Il part, combat, arrête l'ennemi ; mais lorsqu'on vient relever ces braves volontaires, quarante-neuf sur cinquantetrois avaient été tués. Le caporal rentra au camp avec les quatre survivants. Le bataillon de la Corrèze présenta les armes à ces cinq camarades, et le général écrivit sur un carré de papier :

« Le caporal de la Goste a bien fait son devoir. »

Antoine de Lapeyrouse, capitaine au régiment de Bourgogne, se trouvait à Pavant-garde au combat de Mouzon, sous Louis XIV. Il y eut dans la troupe quelque hésitation, et le capitaine vit

que le moment était décisif. Ce sont des moments suprêmes où le héros sent qu'il faut donner sa

« Quel est ton nom ? demanda le maréchal. — Ici je me nomme Grenadier. répondit le blessé. (P. 22.)

vie. C'est ce moment qui précéda la mort de d'Assas. Le capitaine de Lapeyrouse se précipite vers l'ennemi, et crie à sa compagnie :

c Bourgogne, en avant, et que notre mort assure la victoire î a

Ce furent les dernières paroles de Lapeyrouse; il tomba percé de mille coups.

Pour le venger, Bourgogne fit des prodiges, et l'ennemi fut vaincu.

Après l'action, le régiment recueillit les restes mortels du capitaine et les fit enterrer avec grande pompe dans l'église Saint- Nicolas, à Huningue.

Jacques Guillermain, né à Lyon en 1760, servit comme simple soldat dans le régiment d'Aquitaine, depuis 1779 jusqu'en 1787. Après avoir assisté aux sièges de Pondichéry et de Madras, il prit son congé. En 1792, Guillermain partit de nouveau, comme volontaire, et fut nommé lieutenant au 1er bataillon de Saône-et- Loire. Envoya à l'armée de Gustine, Guillermain fut blessé devant Mayence. En Vendée, il reçut deux antres blessures. Après avoir combattu avec une bravoure extraordinaire à l'armée d'Italie, il | en Orient, et le général Bonaparte le cita pour son courage à Saint-Jean- d'Acre.

Après la prise du fort d'El-Arich, le gé]

en chef, afin de prouver son estime particulière

au brave Guillermain, L'admit à sa table, où il

pait toujours la place d'honneur. A la bataille

d'Héliopolis, toute l'année remarqua le capitaine

Guillermain. Peu de temps après une balle lui enleva l'œil droit. Le capitaine revint en France, prit sa retraite, et les médecins lui recomman-

Le vieux soldat se précipite dans le fleuve et sauve la femme. (P. '21.)

dèrent la plus grande prudence s'il voulait conserver la vue. En 1816, le capitaine Guillermain, âgé de cinquante-six ans, aperçut un attroupement sur les bords du Rhône. Une femme était entraînée par les flots rapides, mais nul n'osait aller à son secours. Le vieux soldat se précipite

dans le fleuve et sauve la femme ; le soir il était aveugle.

Longtemps encore on vit un vieillard, conduit par un enfant, chercher un rayon de soleil sur les places publiques de l'opulente cité. Pauvre et modestement vêtu, il n'attirait jamais le regard du passant. Autour de lui, les riches équipages se croisaient, et lui, vieux soldat, qui avait tout donné à la France et à ses concitoyens, attendait d'un front calme et serein la mort qu'il avait tant de fois bravée.

Il n'est plus cet honnête homme, et nul ici-bas ne sait même qu'il est passé sur la terre.

Res nec verba.

En 1734, au siège de Philippsbourg, un jeune sous-lieutenant, à peine âgé de quinze ans, avait été recommandé par son père à un vieux soldat nommé Tallac, né à Cahors. Le sous-lieutenant, à l'attaque d'un fossé, ne put, à cause de sa petite taille, marcher dans l'eau comme sa compagnie. Les grenadiers le portèrent joyeusement de main en main. Le feu devenant terrible, le vieux soldat protecteur de l'enfant dit à un de ses camarades :

« Mets -le sur mon dos; il va y avoir des coups de fusil à recevoir, c'est à moi à les lui épargner. »

En effet, il eut deux balles dans la poitrine et une dans l'épaule.

Après la bataille de la Marsaille, que Gatinat

Les grenadiers le portèrent joyeusement de main en main. (P. 28.)

avait gagnée sur le duc de Savoie, un vieux sergent vient se jeter à ses genoux :

« Pardon, général, pardon pour le plus brave des soldats, qui a enlevé un drapeau, fait plusieurs prisonniers, et qu'on veut arrêter comme déserteur l

— Qu'il vienne, et compte sur ma justice, » répondit Gatinat. Rassuré par ces paroles, le soldat que l'on poursuivait se présenta et dit :

«. Fils d'un officier tué à la bataille de Lenz, je me suis engagé pour faire subsister ma mère. On m'a écrit qu'elle allait mourir; j'ai vainement demandé un congé. L'amour filial l'a emporté sur l'obéissance militaire : je suis allé embrasser et secourir ma mère. Dès qu'elle a été hors de danger, je suis revenu pour effacer ma faute par quelque belle action, et j'ai enlevé un drapeau à l'ennemi. Je ne demande pas grâce pour moi, mais des secours du roi pour ma pauvre mère.

— Jeune homme, dit Gatinat, vous êtes un brave soldat, et vos sentiments sont ceux d'un officier, vous le serez. Le roi accordera une pension à votre mère, et je recompenserai le sergent qui m'a fait savoir la vérité. »

Tout espoir de défense était perdu, le fort

d'El-Arich allait être enlevé; l'ennemi pénétrait

déjà par les brèches. Un sergent d'artillerie,

nommé Triaire, natif du Vigan, département du

Gard, saisit une mèche, criant aux Français de se

uer, courut aux poudres; et lorsqu'il se vit seul

se l'ennemi, Triaire mit le feu et s'ensevelit

s les ruines, entraînant les vainqueurs.

L'histoire intime de la dernière guerre n'a pas

été écrite. Chacun connaît une page de cette histoire, et, si ces pages se réunissaient, nous posséderions un grand poème.

Lorsque l'armée régulière eut disparu, les gardes mobiles vinrent en foule, non pour vaincre, mais pour mourir. Les prêtres accoururent de toutes parts pour secourir les blessés ; les frères des Écoles chrétiennes furent à l'avantgarde.

Tant de dévouements seront sans doute ensevelis dans l'oubli. Nos malheurs ont été grands, et chacun de nous a tellement souffert, que les cœurs se sont isolés. Nous n'avons pas eu la force d'admirer.

Cependant ce n'est pas sans de vifs regrets que nous passons sous silence des traits d'héroïsme accomplis en 1870. Il nous sera permis un jour d'être moins réservé.

Pourquoi multiplierions - nous ces traits ? Il n'est pas en France un homme qui ne puisse ajouter un récit à nos récits. C'est la légende de nos familles. Ce sera l'histoire de nos fils, et peutêtre aussi la nôtre ; Dieu le veuille i

Ces conscrits qui nous arrivent des villes et des champs rapportent des vertus bien autrement précieuses que l'enthousiasme ; ils nous apprennent à connaître la France mieux que

ne la connaissent les plus habiles docteurs en science politique.

Une pittoresque expression d'un grand général les peint à merveille :

« Grains de sable qui, réunis, formeraient un roc inébranlable, et qui, dispersés, ne seraient que poussière. »

La France pourra s'appuyer sur ce roc inébranlable, tant que les grains de sable seront réunis.

En s'enveloppant dans ses souvenirs, la France

se drape dans un drapeau, et non dans un linceul; sur le visage hâlé de nos soldats, dans leurs mains calleuses et sur leur large poitrine, lisez ces mots :

Res nec verba.

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L'armée aperçut enfin les rivages de la Méditerranée. (P. 50.)

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