LA CROIX ET L'ÉPÉE
Les philosophes nous disaient que le spectacle le plus grand qu'il fût donné de contempler ici -bas était celui de la force humaine en lutte contre les éléments. L'un nous représentait la tempête vaincue par le matelot; l'autre, la flamme
de l'incendie arrêtée dans sa course par le bras de l'homme. Il est cependant un spectacle plus digne d'admiration que celui de la lutte matérielle, c'est celui de la créature inclinée devant le Créateur, de la force morale adorant la force divine. Ainsi, la prière à bord d'un vaisseau est bien autrement sublime que le combat de ce vaisseau contre la vague déchaînée par l'ouragan. Chateaubriand nous a peint ce tableau, cette humiliation devant Celui qui envoie les orages et le calme; cette conscience de notre petitesse à la vue de l'infini, ces chants s'étendant au loin sur les vagues; la nuit Rapprochant avec ses embûches; la merveille du vaisseau au milieu de tant de merveilles; un équipage religieux saisi d'admiration et de crainte; un prêtre auguste en prière; Dieu penché sur l'abîme, d'une main retenant le soleil aux portes de l'occident, de l'autre élevant la lune à l'horizon opposé, et prêtant à travers l'immensité une oreille attentive à la faible voix de sa créature : voilà ce qu'on ne saurait peindre, et ce que tout le cœur de l'homme suffit à peine pour sentir.
Ces pensées nous revenaient en foule, au spectacle touchant d'un régiment de cuirassiers réunis sous les voûtes de Notre-Dame de Fourvière. Le bruit de cette marche sonore qui faisait plier les dalles, le cliquetis des sabres, le son argentin des éperons, le souffle puissant de ces
poitrines de fer, les reflets de la lumière qui, sur les cuirasses, dessinaient les saintes figures des vitraux antiques, les effets fugitifs des rayons lumineux, tout donnait à cette scène un caractère de grandeur que n'aurait eu ni le temple seul ni le régiment isolé.
Cette union de la croix et de l'épée, du prêtre couvert de son surplis et du fier soldat vêtu d'acier; cette association de la bannière du Christ et de l'étendard du régiment; ce religieux chef de l'Église, qui a tant prié, et ce colonel, chef des cavaliers, qui a tant combattu; cet encens des autels et ce parfum de la poudre; la flamme des cierges et l'étincelle des glaives, toutes ces oppositions sans valeur pour les esprits vulgaires, mais pleines d'harmonie pour les âmes d'élite, dirigeaient la pensée dans un monde meilleur que le nôtre.
En voyant ces pauvres prêtres et ces pauvres cavaliers réunis, on retrouvait en son cœur cette belle idée du pape Clément XIV, alors qu'il n'était qu'un soldat obscur de la milice divine : « Nous pensons que si un Dieu pauvre et humilié n'était qu'une pensée humaine, elle serait encore la plus belle de toutes. Ah! c'est un sentiment d'égalité qui ne peut être blessé impunément dans certaines âmes, qui me ramène et m'enchaîne au pied des autels où la puissance n'est pas comptée avant la vertu, la noblesse du cœur après les titres et les richesses. »
Oui, c'est parce qu'il fut pauvre et humilié, et que cependant il est le Dieu des armées, que nous honorons la force, dont le cuirassier est le symbole, inclinée devant la croix que soutient un faible prêtre.
Loin de nous la pensée d'admirer ou de livrer à l'admiration le spectacle matériel, quelque beau qu'il fût d'ailleurs, du pèlerinage des cuirassiers à Fourvière; c'est le spectacle moral qui nous émeut.
Un peintre eût cependant trouvé de nobles inspirations dans ce tableau. Ces visages guerriers à demi cachés sous la visière du casque, et crispés par le froid; ces sombres crinières noyées dans des flocons de neige; ces hommes hauts et droits comme les colonnes de l'édifice; ces larges mains gantées comme les mains de saint Louis aux croisades; ces regards doux et bons comme le regard naïf des villageois, et ces attitudes recueillies, pouvaient inspirer un artiste; mais l'intelligence de l'artiste est bien petite auprès de la foi du chrétien.
Par une froide journée du mois de décembre 18..., un régiment de cuirassiers, en garnison à Lyon, exécutait sa promenade militaire.
Conduit sur le plateau de Fourvière, le régiment put contempler ces vastes plaines, ces fleuves immenses, et dans un horizon presque sans bornes des villes, des bourgs, des hameaux, des maisons par milliers. Combien de pensées diverses, d'émotions, de souvenirs et d'espérances ne s'éveillèrent- ils pas dans cette foule de soldats nés en toutes nos provinces et conduits là pour le service de la France! Cependant tous les regards quittèrent bientôt la terre pour s'élever vers le ciel. Tous les regards abandonnèrent les cours majestueux du Rhône et de la Saône, les glaciers des Alpes, les plaines de la Bourgogne, les chaînes du Jura et les cimes des Cévennes, pour se rencontrer sur l'image sainte de Marie. Étincelante d'or, posée dans les nuages, la statue de la Vierge brille l'été sous les rayons du soleil; mais, ce jour-là, les cuirassiers la virent enveloppée d'un voile de neige immaculée.
Vrai soldat lui-même, et sachant lire en l'âme des soldats, le colonel fit mettre pied à terre au régiment. Les chevaux sont confiés à quelques hommes, et le corps tout entier, avec son chef et son étendard, entre musique en tête dans la chapelle de Fourvière.
Ils sont bien grands et bien forts sur leurs chevaux de bronze nos cuirassiers de France! On ne saurait les voir sans songer aux charges héroïques qui arrachaient au vieux roi de Prusse
ce cri : Oh! les braves gens! Le statuaire qui voudrait les personnifier prendrait un bloc de marbre pour y tailler un lion à la crinière flottante. Eh bien, ces hommes, les plus forts des hommes, dont la course est une avalanche; ces hommes, conduits par un chef intrépide, leur colonel, comprirent en passant au-dessous de la statue de Marie qu'il y avait quelque chose de plus grand, de plus éclatant que la force humaine; ils virent à leurs pieds les misères de la cité, mais en même temps ils virent dans le ciel la gloire divine.
Les prêtres accourent, car ce pèlerinage est une inspiration soudaine que nul n'avait prévue. Les échos du temple frissonnent aux mâles accents de la musique militaire, et les doux chants du clergé répondent au régiment. Près de la sainte table, l'étendard, ce bel et pur étendard, se dresse aussi fier qu'à la bataille. Le sanctuaire, le chœur, Féglise entière, tout est envahi par ces braves enfants de l'armée qui se pressent comme se pressaient à l'église les mères le jour de leur baptême, comme se presseront à l'église les enfants le jour de leur mort.
(Quelques- uns ne savent que deux choses : le village et L'aimée, c'est-à-dire l'église et la caserne'. Pour la plupart la caserne est un accident passager dans L'existence, tandis que l'église est le puème de toute la vie.
Aussi ce fut avec bonheur qu'ils se virent réunis dans la chapelle de Fourvière; le vieux maréchal des logis chevronné retrouvait un vague et pieux souvenir de l'enfance lointaine, un écho presque éteint des caresses de la mère au jour de la première communion; le jeune soldat parti hier du village revoyait avec joie cet autel aux blanches draperies, ce bénitier à l'eau sainte, ces grandes croix peintes sur les tableaux; il se sentait ému au parfum de la prière qu'on ne respire qu'à l'église.
De l'extérieur, un bruit vague, indécis, arrivait comme une étrange harmonie. C'était le hennissement des chevaux qui appelaient leurs cavaliers, et frappaient du pied la terre sonore.
Vous eussiez conduit ce régiment dans le plus riche des musées; vous l'eussiez amené dans l'amphithéâtre le plus vaste, pour y entendre les plus sublimes tragédies; vous eussiez fait arriver jusqu'à lui les accents les plus magiques de l'éloquence ou les notes les plus mélodieuses de la musique; l'émotion aurait été grande, mais elle n'eût pas été générale, unanime. L'homme parle à quelques hommes par les sens, Dieu peut parler à tous par l'âme. L'esprit de Dieu domine tous les esprits : « Quand vous serez réunis en mon nom, mon esprit sera au milieu de vous. »
L'esprit de Dieu était au milieu de ces cuirassiers, parce qu'ils étaient réunis, comme chré-
tiens et comme soldats, et qu'ils plaçaient l'épée à côté de la croix.
Nous ne craignons pas de le dire, si au sortir de la chapelle, béni par un simple prêtre, le régiment eût rencontré l'ennemi, il eût été plus terrible encore qu'il ne le serait en d'autres temps. Montrez- nous donc dans les livres de l'antiquité une harangue de général plus éloquente que la bénédiction de Dieu.
Cependant un prêtre avait pris la parole, non pour adresser un sermon à cet auditoire nouveau, non pour remercier d'un devoir accompli, mais pour rappeler la sainte victoire de Lépante et le pieux triomphe de Jean Sobieski sous les murs de Vienne. Puis le prêtre ajouta simplement : « Le maréchal Suchet, chargé du commandement de Lyon en 1815, monta un jour à Fourvière, et, après avoir du haut du clocher observé sa ville natale, il entra dans l'église et dit au prêtre : « Monsieur le curé, veuillez faire célé- « brer quelques messes à mon intention. Quand « j'étais enfant, ma mère m'amenait souvent ici « aux pieds de Notre-Dame. Je ne perdrai jamais « ce souvenir. » Le maréchal alla ensuite s'agenouiller devant une image de Marie et pria.
Et Bayart, et Turenne, et saint Louis, et Clovis, s'agenouillaient aussi et priaient aussi.
Drouot, le vertueux général d'artillerie, le bravo et savant Drouot, s'agenouillait aussi et priait.
Si Ton remonte à l'époque où la religion cessa d'être honorée, on reconnaît que cette époque fut précisément celle où les armes cessèrent aussi d'être honorées. Il semble que les Turenne et les Bossuet sont de la même famille. Sous Louis XIV, la religion est en honneur jusque dans les camps. La France a pour interprètes de sa pensée Fénelon et Vauban, saint Vincent de Paul et Fabert, Bourdaloue et Condé. La France passe le Rhin sous les yeux du monarque, lutte contre l'Europe liguée, bombarde Alger et Tripoli, soumet Tunis, reçoit les ambassadeurs du roi de Siam, sillonne les mers de ses vaisseaux, gagne des victoires par centaines, et tapisse ses cathédrales de drapeaux conquis, chante d'éternels Te Beum, et donne à son souverain le titre de Grand.
Mais lorsque l'incrédulité abaissa la croix des chrétiens, l'ennemi abaissa l'épée de la France. Notre armée alla demander des généraux à l'étranger. Bientôt Mme de Pompadour nous donna le prince de Soubise, et Soubise nous fit battre à Rosbach. La Pologne fut démembrée, les colonies vendues, et la France avilie! Il est
vrai qu'Alexis Piron écrivait des vers fort goûtés sous la tente, et qu'au lieu de lire Vauban nos officiers apprenaient l'histoire de Jeanne d'Arc aux chants moqueurs de Voltaire, le courtisan du roi de Prusse.
« La guerre est un métier pour les ignorants, et une science pour les habiles gens, disait un maréchal des anciens temps. Ce n'est pas seulement la guerre qui est métier pour les uns et science pour les autres; la paix aussi est science ou métier, suivant que l'on considère l'homme physique où l'homme moral. Rien n'est aussi facile que le métier, rien n'est aussi difficile que la science. La plupart des écrivains, n'apercevant que le métier, ont comparé le soldat à l'automate qu'un ressort fait mouvoir. Les habiles gens savent, Dieu merci, autre chose que mouvoir des corps; ils dirigent des intelligences, développent des caractères, grandissent des cœurs et s'emparent dés âmes. Ainsi se crée le moral.
Avec des soldats aussi impressionnables que ceux fournis par la nation française, on obtient, en agissant sur le moral, des résultats inouïs. Mais l'action sur le moral serait bien autrement
puissante si l'on n'oubliait ce que peut la religion. Il est au moins étrange que le soldat moderne, enfanté par la civilisation chrétienne, n'ait pas d'autres enseignements moraux que ceux donnés, il y a des siècles, au soldat grec ou romain. Ceux-ci connaissaient seulement les dieux de l'Olympe et ne voyaient dans la Divinité que l'exaltation de la force, le triomphe des passions, la jouissance matérielle. Notre soldat ne devrait-il pas apprendre de notre religion ce qu'est le sacrifice? La discipline l'enseigne à son esprit; la religion le graverait en son âme.
L'intelligence du soldat français est prodigieuse : non seulement il comprend tout, mais il devine tout. Dans les batailles les plus savantes, Napoléon 1er entendait de simples fusiliers dire à haute voix les mouvements qui devaient être faits. En Egypte, la commission scientifique était surprise des observations profondes qui s'échappaient des rangs. Nos soldats aiment ce qui grandit la nature humaine , ce qui élève l'âme.
Les peuples de l'Europe, nos contemporains, n'ont pas au même degré que nous le bonheur d'être représentés sur le champ de bataille par des soldats tels que les nôtres. Les peines humiliantes et les récompenses pécuniaires qui dans plusieurs États sont la base du commandement militaire seraient contraires à nos mœurs, à notre esprit, à notre caractère, à notre moral. Le soldat
français est un futur officier; la loi Ta constaté, bien plus qu'elle ne Ta ordonné.
L'étranger nous montrera de grands capitaines, et à côté d'eux des saints et des martyrs. La France seule possède saint Louis et Bayart; gens de prière et de guerre, dont la garde de l'épée formait la croix du chrétien.
Hors de France, les mots Patrie et Honneur ne sont pas compris comme dans nos régiments. Il est un autre mot que le soldat aimerait à entendre répéter sous le drapeau, c'est le mot des croisades : Dieu.
Vous ne pouvez pas montrer à votre armée ce qu'Attila montrait à la sienne; vous ne voulez avoir ni l'armée de Gromwell ni l'armée de Mahomet; vous voulez que l'armée qui protège vos frontières et vos foyers ait l'intelligence des choses morales, et non la passion des choses politiques? Eh bien, un seul moyen vous est donné, c'est d'avoir une armée chrétienne, c'est d'élever l'épée jusqu'à la croix, de préparer Turenne, si vous ne voulez revoir Soubise.
A qui le christianisme parle-t-il autant qu'au soldat? Vous avez une famille, et vos jours s'écoulent doucement sous le toit de vos pères, tandis que le soldat est isolé. Il connaît la solitude des foules, la plus terrible de toutes. Il n'a pas une épouse, un enfant, un aïeul avec qui partager le chagrin ; s'il est malade, l'hôpital le recueille, et la loi lui donne ses soins; aujourd'hui il est au Nord, demain il sera au Midi. Il traverse les cités, et dans les cités nul ne sourit à sa venue, nul ne s'attriste à son départ. Gomme le moine dans sa cellule, il est seul pendant les longues heures de la nuit ; sa cellule est la guérite, symbole de la veille. Le tintement de la cloche trouble seul le silence; tout repose, tout est mystère. Un monument, plus grand que les monuments de la ville, se dessine sur le fond noir de l'horizon, c'est le clocher de l'église; une étoile scintille au ciel et attire le regard du soldat qui veille. Il ne voit que l'église et l'étoile, il n'entend que la cloche. Vous vous livreriez à la méditation, car vous êtes des doctes et des sages; mais lui, simple et ignorant, ne sait pas méditer; il songe, il se souvient, et son âme suit cette
étoile au plus profond des deux, par-dessus le clocher de l'église, tandis que son corps protège le repos de la ville.
Voulant peindre la suprême douleur, un poète a imaginé l'agonie de l'homme dans toute sa force, et qui sait que la mort va le saisir; le Dernier jour d'un condamné est un drame dont le titre fait frissonner. Mais ce drame, si terrible aux villes, est aux armées l'événement de toutes les heures. Combien, parmi nos compagnons et amis d'autrefois, ont été emportés le sourire aux lèvres et l'espérance au cœur! Combien parmi nous les suivront, qui sourient aujourd'hui pleins de force et d'espoir! Notre mission est de finir ainsi, elle est la plus belle et la plus noble de toutes; mais elle serait la plus hideuse et la plus dégradante si, prêts à partir à chaque instant, nous n'avions pas songé au but du voyage prochain.
Ainsi, sans être trop dévot en pratiques ordinaires, chaque soldat tient en réserve dans le fond de son cœur un souvenir de l'enfance chrétienne; sa mémoire lui redit quelque phrase de la prière apprise autrefois sur les genoux d'une mère; de son bouquet de première communion il reste une fleur fanée mais immortelle. Il fait son oraison debout, en déchirant la cartouche ou en croisant la baïonnette, sans remuer lèvres, quelquefois sans le savoir, par ce seul
cri du blessé : Ah! mon Dieu ! Il tombe en invoquant Dieu.
Dieu entend cet appel. Il a vu le mouvement des lèvres, il a deviné la pensée. « Dieu, dit l'Écriture, entend la fleur s'ouvrir, et il distingue dans le bois le dernier souffle de l'oiseau. » Pourquoi ne distinguerait- il pas, au milieu du fracas des batailles, le dernier souffle du soldat?
Heureux de ce monde, votre vie est comme ces riches tentures parsemées d'or et de pierreries, où l'éclat des couleurs le dispute au fini des tissus. Autour de vous ce ne sont que spectacles féeriques, nuits enivrantes des bals, pompes des théâtres, joies des festins.
Mais nous, prêtres et soldats, n'avons pas vos richesses. Laissez -nous nos seuls biens : la croix et l'épée.
Nous ne sommes que des paysans, dont l'existence se résume dans le travail et dans le sacrifice. C'est par nous que la France est devenue grande, c'est par nous qu'elle restera grande. Parez-la de fleurs, couvrez-la d'or, comme une courtisane qu'on enrichit; nous, nous l'aimerons comme une mère vénérée, et nous la ferons encore
plus grande par la gloire et le sacrifice, par la croix et l'épée.
Venez un instant sous notre toit: presbytère, caserne ou chaumière. Prêtez l'oreille à nos discours. Ils sont toujours les mêmes; car le cercle de nos pensées est bien étroit, c'est toujours la croix et l'épée. Nous savons mal calculer, mais nous savons sentir et nous ressouvenir.
Les historiens rapportent que Constantin le Grand faisait sanctifier le jour du dimanche ; lui qui avait tenu l'épée, lui qui avait vécu de la vie des camps, voulait que les soldats romains, qui ainsi que lui s'étaient faits soldats du Christ, adorassent Dieu. Il les réunissait en armes, afin que les armes fussent sanctifiées, afin que les épées fussent bénies, honorant le temple par les armes, les armes par le temple.
Constantin le Grand composa lui-même la prière que les soldats assemblés récitaient à haute voix.
Des siècles s'étaient écoulés, lorsqu'un jour, sur la terre d'Afrique, des soldats formèrent un carré. Au centre du carré, un autel fut élevé.
Sur Pautel brillaient la croix et l'épée. C'était à Laghouat. Des blessés priaient au pied de l'autel, au lieu même où les balles ennemies les avaient frappés. Le prêtre dominait toute la scène. Autour de lui, pressés comme à l'assaut, les admirables soldats, appuyés sur leurs armes, écoutaient la prière. Aux accents de cette prière se mêlait la voix du canon; à quelques pas du prêtre, la sentinelle veillait. Au-dessous de l'autel et à peu de distance, une forêt de palmiers balançait dans les airs son feuillage symbolique; à gauche, d'arides montagnes se dessinaient à l'horizon, tandis qu'à droite le regard se perdait dans le désert.
Des cuirassiers à Fourvière, des fantassins à Laghouat, sont les dignes interprètes de l'armée française; ils ont ajouté quelques anneaux à la forte chaîne qui, Dieu aidant, unira toujours la croix et l'épée.
« Lorsque je voyage la nuit, disait un pèlerin, et que, traversant un village, j'aperçois à travers les vitraux de l'église la lueur de la lampe du sanctuaire, je me dis : « Les hommes peuvent « dormir, la religion veille. »
Si, traversant une ville de garnison, vous voyez un régiment entrer à l'église, dites avec assurance :
c Les hommes de la cité peuvent dormir, le régiment veille. 1
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