SIGNIFICATION DANS LE TEMPS DES SOLILOQUES DU PAUVRE
Que faut-il penser, au point de vue esthetique et social, de cette oeuvre ?
Un fait est certain. Elle a resiste au plus formidable des bouleversements modernes. La guerre 1914-1918 ne l’a pas submergee.
D’aucuns assurent qu’avec le recul necessaire elle demeurera comme Fun des chants de douleur les plus beaux qui aient ete ecrits et qu’il n’y a rien de comparable dans la litterature antique et moderne, fran^aise ou etrangere. Rien.
Nous nous rangeons a cet avis.
D un autre point de vue, il nous apparait que la guerre Fa fait comprendre d’une maniere tout a fait exacte.
Lorsque beaucoup de jeunes Fran^ais, a qui leur « doulce » maman apportait leur cafe matinal, se virent dans la boue des tranchees, dans le froid, la neige, la pluie, sous les torpilles et les obus, eclabousses de sang, de sanie, et parfois emmures de cadavres, ils connurent qu’il y avait autre chose que le plaisir de
vivre, et que le destin de l’homme etait peut-etre de s’offrir en un perpetuel holocauste.
Alors, pour un grand nombre, ce ne furent pas les romans psychologiques ou libertins, pas plus que les poemes des parnassiens et des symbolistes qui les consolerent, mals bien les oeuvres humaines suggerees par ce qu’il y a de sincere, de vrai, dans nos joies et nos malheurs.
L’homme est un loup pour l’homme jusqu’au moment ou le danger, la detresse, les tortures englobent la creation. Alors il s’aper^oit que Dieu lui a donne un cceur que de grands sentiments peuvent habiter. Quand ouvriers, bourgeois, favorises ou pauvres heres de toujours furent confondus dans un meme sacrifice, il fallut bien qu’ils en arrivent a se comprendre, et a s’aimer.
Toute oeuvre a son secret. Celui des Soliloques du Pauvre fut, semble-t-il, d’associer les panas. Leurs ames unies pour un combat sans merci, comment les hommes n’auraient-ils pas use d une maniere de s’exprimer qui abattrait les barrieres elevees par les instructions, les educations differentes ? L’agrege de philosophic partageait la cagna de l’illettre, le jeune millionnaire mangeait a la gamelle du va-nu-pieds, le docteur en droit, futur magistrat, fumait le tabac du repris de justice, et tous etaient pouilleux.
De cette confraternite propre a dejouer les traditions ancestrales, devait naitre, logiquement, la similitude de l’expression, sinon de la pensee, et ce fut la raison de l’argot des tranchees, qui n’etait qu’un retour, ou une initiation, a la langue populaire.
Serais-je dans l’erreur en attribuant aux combattants
le desir de rompre avec la rhetorique qui etait un bagage superflu ? II y eut, dans les villes, des gens pour s’etonner du parler des permissionnaires, cependant qu’un Maurice Barres qui, bien qu’ayant ete depute des Halles ignorait le langage babituel de ses electeurs, s’emerveillait tout a coup de la richesse, de la couleur des termes argotiques.
Maintenant, serait-il paradoxal d’avancer que cette langue populaire participa a la victoire ? II y eut, d’abord, un « esprit de la guerre », au moms jusqu’a la Marne (qui decida de la suite ).Tous les bons mots, toutes les anecdotes heroiques qu’on attribuait aux soldats venaient, en grande partie, du XXe Corps, qui fut des premiers engages. Or, le XXe Corps etait surtout compose de faubouriens parisiens, parmi lesquels se rencontraient le titi, le marlou, I’ex-Bat’ d’Af’, le rescape de Biribi, d’anciens gibiers de la Petite Roquette, des maisons de correction ou des colonies penitentiaires, presque tous issus d’alcooliques ou de syphilitiques et charges d une aflreuse heredite ; en somme, tout ce qu’il est convenu d’appeler les « mauvais gargons ».
Mais ces mauvais gargons avaient grandi a Paris, ils s’etaient nourris de l’esprit de « Paname », y avaient puise le cynisme, l’insouciante crapulerie, la force, — insoup^onnee d’eux-memes, — de la raillerie, du sarcasme et de la blague. Lotis de cette fortune, ils en firent, faute de mieux, don aux armees, et les combattants sen emparerent comme dune arme imprevue qui, si elle ne tuait pas l’ennemi, obtenait de vaincre le « cafard » redoute et de stimuler lenergie par instant defaillante. Et cela pour Padmiration des paysans, des
« culs-terreux » qui, non moins braves, etaient inaptes a forger des reparties, des goguenardises devant le danger ou en face de la douleur.
Toutes ces gouailleries, qui aident a supporter et braver le peril, sont le privilege des enfants perdus de la capitale. Elies avaient ete a la base de 1’enseignement de Gabriel Randon, elles devaient etre pour une part dans 1’inspiration des Soliloques du Pauvre, et conduire le poete a batir ce monument litteraire de la langue faubourienne, monument qui, n’en doutons pas, resistera aux siecles, aux modes et aux engouements, parce qu’il est, exactement, de 1’Art.