‹ Les sonnets anglais et italiens de MiltonChapitre 2 sur 19 · I- E VAIS, Diodati, te dire une merveille · texte numérisé non relu

I- E VAIS, Diodati, te dire une merveille

Moi le rebelle, moi qui défiais l’assaut

De 1 Amour, et narguais ses ruses comme il faut,

Me voilà pris! Parfois, l’honnête homme sommeille. Ni tresses d’or, ni joue à la rose pareille

N ont ébloui mes yeux, mais un aspect du beau Etranger parmi nous et qui m’était nouveau.

Un port modeste et fier, une paupière où veille Une calme clarté du plus aimable noir,

Une bouche qui sait parler plus d’un langage.

Et chante avec un art qui fera quelque soir Phébé vers notre terre incliner son voyage,

Une sirène enfin aux yeux si pleins d’ardeurs Qu’un Ulysse y perdrait sa cire et ses rameurs.

des personnages de comédie. Mais il ne se confine pas tout le jour ; il hante les parcs et y voit, « tels des astres exhalant de douces flammes, passer des chœurs de jeunes filles (virginum... praeteriisse choros). » Que de -fois il s’est émerveillé de leur beauté, « de leur col plus neigeux que les bras de Pélops... » Sur près de cent vers, cet éloge des jolies Londoniennes en tient trente-huit. <( Mais, conclut le jeune puritain (et nous voici brusquement ramenés), tandis que le petit dieu veut bien me le permettre encore, je vais m’éloigner de ces murs, et, en attendant, je fuis du plus loin les antres infâmes de La perfide Circé- »

L ’Elégie Septième, plus longue, est consacrée à la relation d’un incident sentimental survenu le 1er mai 1628, à Londres ou à Cambridge. Le début rappelle les Sonnets IV et F : « Jamais encore, ô Vénus, Je n’avais subi ta loi... Souvent j’avais méprisé les sagettes de Cupidon. « Enfant, disais-je, transperce les inofïensives colombes ; contre un homme vaillant, ton carquois

T) ER certo i bei vostr’occhi, Donna mia,

Esser non puô che non sian lo mio sole ;

Si mi percuoton forte, corne ei suole Per l’arene di Libia chi s invia,

Mentre un caldo vapor (nè senti pria)

Da quel lato si spinge ove mi duole,

Che forse amanti nelle lor parole Chiaman sospir ; io non so che si sia.

Parte rinchiusa e turbida si cela

Scosso mi il petto, e poi n’uscendo poco Quivi d’attorno o s’agghiaccia, o s’ingiela ; Ma quanto a gli occhi giunge a trovar loco Tutte le notti a me suol far piovose,

Finchè mia alba rivien colma di rose.

ne peut rien ». Le dieu ne toléra pas cette injure. Comme la lumière frappait le faîte des toits, le premier jour de mai, je le vis près de mon lit. « Malheureux, me dit-il, tu devais t ’instruire par l’exemple d’autrui (cf. Son. III). Mais le jeune homme se rit de ces menaces. Il sort se promener et, rencontrant un groupe de jeunes filles, se risque à échanger des regards avec elles.

« Par hasard, j’en distinguai une, et ce regard commença mon martyre. C’est sous cet aspect que se montrait jadis la reine des dieux. Attentif à sa vengeance, Cupidon l’avait placée sur ma route. Le misérable s’attache aux cils, puis à la bouche de cette enfant, se blottit entre ses lèvres, se pose sur ses joues ; et de tous les coins où se juche l’habile archer, il blesse mille fois mon cœur désarmé. Je suis tout entier de flamme. Mais, hélas, la seule qui me plût disparaît de ma vue à jamais. Une partie de moi s’arrête, l’autre suit mon désir, et se plaît à pleurer ma joie si tût ravie- Ainsi Vulcain, précipité des cieux, ainsi Amphiaraüs... »

« Que faire ? Ah ! si je pouvais revoir une seule fois ce visage aimé, et

— ao

T 'ai peur de vos beaux yeux comme je les adore.

Car ils sont, ma Donna, mon soleil, dont la flamme Ne transperce pas moins et mon corps et mon âme Que le dieu du désert ne consume le More.

Une chaude vapeur, non ressentie encore.

Monte à flots douloureux de mon coeur qui se pâme (Je crois bien qu’un amant écrivant à sa dame Nomme cela soupir ; en est-ce un ? je l’ignore).

Une part en est trouble ; en mon sein renfermée.

Elle le fait trembler ; une faible partie Sort et gèle aussitôt ou s’envole en fumée ;

Mais le reste, le soir, charge mes yeux de pluie.

Au jardin de mes nuits baignant des fleurs moroses, Jusqu’à l’heure où revient mon aube, avec ses roses.

en sa présence exprimer ma douleur !

« Fils de déesse, aux traits puissants comme tes feux,

« Je veux que mes présents fument sur tes autels...

« Eteins donc mes ardeurs, mais non pas tout à fait,

« Dans la douleur d’aimer une douceur se cache- « Ah ! si quelqu’une est mienne un jour, accorde-nous « D’être percés tous deux par une seule flèche. »

Ici le poète passe une ligne. Puis vient l’inévitable retour : « Tels étaient les trophées de mon Imperfection ; l’indocile jeunesse m’inspirait ces erreurs. Mais bientôt l’ombreuse Académie m’offrit ses socratiques rivières et me délivra du joug... Depuis lors, mon cœur est entouré d’une glace invincible où Cupidor craint de briser ses flèches. Vénus même redoute 'l’énergie de Diomède- »

N’est-il pas probable que la suite italienne suivit de peu cette Eligu Septième ? Milton était prêt pour la « cristallisation ».

GJOVANE piano, e semplicette amante,

Poichè fuggir me stesso in dubbio sono, Madonna, a voi del mio cuor 1 umil dono Faro divoto. Io certo a prove tante L’ebbi fedele, intrepido, costante,

Di pensieri leggiadro, accorto, e buono.

Quando rugge il gran mondo, e scocca il tuono, S’arma di se, e d intero diamante ;

Tanto del forse e d’invidia sicuro,

Di timori, e speranze al popol use.

Quanto d’ingegno e d’alto valor vago,

E di cetra sonora, e delle Muse.

Sol troverete in tal parte men duro Ove Amor mise 1’insanabil ago.

Quant à l’austérité de Milton adolescent, elle est mise dans son jour par deux passages de son Apologie de Smeetymnuus, écrite en 1642.

« Quand j’abordai les fables et les épopées médiévales, j’y vis que tout chevalier jurait de défendre au prix de son sang l’honneur des vierges et des matrones, et appris par là quelle noble vertu doit être la chasteté, pou, que tant de vaillants hommes, à si grand péril, eussent fait vœu de la protéger... J’en retins que tout homme d’âme libre et noble doit, sans avo'r prêté serment, se regarder comme né chevalier et, sans attendre éperon d’or ni accolade, secourir la faiblesse de la chasteté en danger. »

« La doctrine de la Sainte Ecriture qui dévoile ces chastes et hauts mystères m’ayant été soigneusement inculquée de très bonne heure... j’en conclus de moi-même que si, chez la femme, que saint Paul appelle la gloire le l’homme, l’impudicité est à si grand scandale et déshonneur, chez l’homme (ui est à la fois l’image et la gloire de Dieu, elle doit être, malgré l’opinion

aa —

T OUVENCEAU sans détour et naïf amoureux.

Craignant de ne pouvoir me fuir qu’à mon dommage.

De mon cœur, ma Donna, je vous fais humble hommage. Dévotement. Sachez qu’à des signes nombreux Je le tiens pour loyal, constant et valeureux,

Accort en ses pensers, honnête, bon et sage ;

Quand l’univers rugit et que tonne l’orage.

Il est sa propre armure, inaccessible aux yeux.

Il dédaigne aussi fort le hasard et l’envie.

Ou du peuple ignorant les espoirs et les peurs.

Qu’il fait cas du talent et d’une noble vie.

Et des voix de la Lyre et du chant des neufs sœurs.

Vous n’y découvrirez qu’un seul point vulnérable :

Celui qu’ Amour blessa de sa flèche incurable.

commune, d’autant plus flétrissante et déshonorante... Et je ne dormais pas non plus sur ce passage qui promet la haute récompense de suivre partout l’Agneau avec ces chants célestes compris de ceux-là seuls qui ne sè seront pas souillés avec les femmes, ce qui ne peut s’entendre que de la fornication, puisque le mariage ne saurait être appelé une souillure. »

En résumé, la coexistence d’une sensibilité de poète avec un vif sentiment du devoir est le paradoxe fondamental et caractéristique de l’âme, de la vie et de l'œuvre de Milton. Après la Bible, ses lectures préférées étaient Homère, Euripide... et Ovide. Vingt fois il a condamné le puritanisme étroit qui, par crainte de l’abus, prohibe l’usage. Il lui reprochait d’être ingrat envers le Créateur et d’attenter à la liberté. L’acte n’a de prix que s’il procède d’un choix.

Pourquoi juger fictifs des poèmes qui sont exactement ce que pouvait écrire le jeune Milton amoureux ?

HOW soon hath Time, the subtle thief of youth.

Stolen on his wing my three-and-twentieth year ! My hasting days fly on with full career.

But my late spring no bud or blossom shew th. Perhaps my semblance might deceive the truth That 1 to manhood am arrived so near ;

And inward ripeness doth much less appear,

That some more timely-happy spirits endu’th.

Yet, be it less or more, or soon or slow.

It shall be still in strictest measure even To that same lot, however mean or high,

Toward which Time leads me, and the will of Heaven. All is, if 1 have grace to use it so.

As ever in my great Task-Master’s eye.

Milton avait un père assez riche, et fut choyé comme le jeune Montaigne ou le jeune Goethe. En 1631, il étudiait à Cambridge depuis sept ans, ce qui était beaucoup, même à cette époque. Il devait pourtant se borner à s’instruire d’abord à Cambridge jusqu’en 1632, puis à Horton pendant six ans. Ensuite il voyagea quinze mois en Italie. C’est seulement en 1640 qu’il commença enfin sa longue lutte pour la liberté de son pays, libre lui même grâce aux subsides, puis à l’héritage de son père.

Son destin s’engagea en 1632 } quand il refusa de souscrire au canon anglican. Il se fermait ainsi l’Eglise et l’Université. Son père le pressant alors d’étudier le droit, il le supplia de le laisser suivre la poésie- En cette année 1632, ne s ’était-il pas voué aux Muses ? Un hommage de lui, signé J. M , figurait en tête de la seconde édition de Shakespeare : « What needs my Shakespeare... »

C 'est aussi en 1632 que Milton écrivait une lettre dont voici la substance : « Monsieur, vous ne devez pas me blâmer de prolonger mes études. Je n’y

Temps, de no* beaux jours insidieux voleur.

Que tu mas tôt ravi ma vingt-troisième année !

Par toi ma vie à tire-d’aile est entraînée,

Mais mon printemps tardif n’offre bourgeon ni fleur.

De même qu’on ignore, à mon aspect trompeur.

Que mon adolescence est presque terminée,

A l’immaturité mon âme est condamnée,

Quand d’autres, plus heureux, attestent leur vigueur. Mais il importe peu : faible ou grand, lent ou vite.

Mon talent, jour par jour, suit sa marche prescrite Et répondra sans faute à l’humble ou fier destin Où le Temps m’achemine et que Dieu me réserve.

L’important, c’est que moi sans cesse je m’en serve Comme étant sous les yeux de mon Patron divin.

suis pas poussé par une pauvre curiosité, mais par La passion du savoir. La curiosité ne fait que des pusillanimes et des inutiles La passion du savoir dissipe les chimères, recherche le vrai et le bien, « le bien solide réservé à celui qui n’enfouira pas son talent » (voir Sann. XVII). Si ma passion était moins haute, résisterait-elle au désir de fonder une famille, à l’appât du gain, à 'l’ambition de me faire un nom ? Peu m’importe d’être l’ouvrier de la onzième heure, pourvu que je sois en mesure de donner alors tout mon effort. Cependant, pour vous montrer que je ne suis pas sans inquiétude sur mon compte, voici quelques récentes pensées nocturnes, dans la forme de cette stance pétrarquienne dont je vous ai parlé. „

Suivait le sonnet ci-dessus, facile à comprendre maintenant, sauf peut-être le début du second quatrain. Il fait allusion à l’air de jeunesse du poète, à ce teint rose et délicat qui avait contribué à lui valoir son sobriquet de « demoiselle ».

CAPTAIN or Colonel, or Knight in Arms,

Whose chance on these defenceless doors may seize. If deed of honour did thee ever please,

Guard them, and him within protect from harms. He can requite thee ; for he knows the charms That call fame on such gentle acts as these,

And he can spread thy name o’er lands and seas. Whatever clime the sun's bright circle warms.

Lift not thy spear against the Muses bower ;

The great Emathian conqueror bid spare The house of Pindarus, when temple and tower Went to the ground; and the repeated air Of sad Electra’s poet had the power To save the Athenian walls from ruin bare.

Les Stuarts descendaient des Guises et tendirent à l’absolutisme et au catholicisme. La nation) grâce à une minorité* puritaine qui alla jusqu’à établir une république, réussit à rentrer dans sa tradition parlementaire et anglicane Ainsi peut se résumer l’histoire des Anglais de la mort d’Elisabeth, en 1603, à la fuite de Jacques II, en 1688.

Jacques Ier, par son despotisme et ses avances à l’Espagne, avait irrité ses sujets, mais du moins il était sagace. Charles, vite compromis par l’incapacité de Buckinghany le catholicisme de la reine, et l’acharnement de Laud à restaurer l’unité religieuse et le ritualisme, eut affaire à des parlements de plus en plus hostiles. 11 gouvernait seul depuis neuf ans quand la révolte éclata.

Le dimanche 23 juillet 1637, dans la cathédrale d’Edimbourg, comme le doyen allait lire les prières « romanisées » par Laud, une vieille femme, Jenny Geddes, fit voler son escabeau à la tête du lecteur. En 1639, toute l’Ecosse était presbytérienne. En 1640, elle prévenait la répression royale en

SOLDAT qui par le sort te verras octroyer

Tous les droits du vainqueur sur ce toit sans défense, Si la gloire jamais fut chère à. ta vaillance.

Sauve de tout dommage et 1 hôte et son foyer.

Tes magiques accents qui seront ton loyer

Forcent la Renommée à chanter la Clémence :

De ton nom l’univers gardera souvenance Sous tous les cieux qui voient Apollon flamboyer. Détourne du séjour des Muses ton épée.

Le grand Emathien voulut qu’on épargnât La maison de Pindare, alors que le soldat Jetait bas temple et tour, et Sparte fut frappee D’une strophe d’Electre au point de n oser pas Anéantir la ville où résidait P allas.

envahissant l’Angleterre. Charles; pour obtenir des subsides, dut alors affronter un parlement, puis un autre Mais cette fois la nation était armée. En août 1642, la guerre -civile commença. Le 13 novembre, les royalistes allaient donner l’assaut à Londres, quand une sortie des milices sauva la ville, et Milton.

Le poète occupait alors, au nord de la ville, dans Aldersgate Street, une maison assez grande pour ses nombreux livres et ses quelques élèves. Nous avons vu qu’il resta presque ignoré comme poète jusquen 1645. En revanche en 1642, il en était à son sixième ouvrage antilaudien. Le qu U appelle ici le séjour des Muses ne pouvait donc être connu que comme le repaire d’un polémiste. Pourtant, son neveu Edward Phillips, qui était alors son élève, a rapporté qu’il osa fixer sur sa porte ce sonnet où .1 se compare à Pindare et à Euripide.

L’Emathie était la province d’origine des rois de Macédoine- « Ducis Emathiae dementia dit Ovide, parlant d’Alexandre (Tristia, III, 360).

LADY, that in the prime of earliest youth

Wisely hath shunned the broad way and the green. And with those few art eminently see That labour up the hill of heavenly Truth ;

The better part with Mary and with Ruth

Chosen thou hast; and they that overween.

And at thy growing virtues fret their spleen.

No anger find in thee, but pity and ruth.

Thy care is fixed, and zealously attends

To fill thy odorous lamp with deeds of light.

And hope that reaps not shame. Therefore be sure Thou, when the Bridegroom with his feastful friends Passes to bliss at the mid-hour of night,

Hast gained thy entrance, Virgin wise and pure.

Inspirés par les événements, les sonnets de Milton diffèrent beaucoup Celui-ci, serti d’allusions bibliques, est puritain exclusivement, mais d’un puritanisme positif. On y chercherait en vain le rêveur sentimental d’il y a quinze ans, mais on n’y découvre pas davantage le controversiste qui va bientôt écrire les Sonnets XI et XII, pleins d’abois et de coups de crocs. Ce qui domine ici, c’est un respect voisin de la ferveur, et une musique ample et apaisée.

Quelque chose y décèle pourtant l’homme qui traitait en petits garçons les évêques anglais et même les Pères de l’Eglise. (« Dites-rnoi donc d’abord ce qu’est un Père de l’Eglise ? » demandait-il.) Et ce quelque chose est le ton d’autorité. Le sonnet procède par affirmations et pourrait se résumer : « Telles sont vos vertus que le ciel vous est acquis. Ego Miltonus dixi »...

Parlons en mieux : un homme en pleine force et en plein bataille s’incline ici devant une pure et douce jeune fille.

TEUNE fille qui vas, dès l’aube de ta vie,

Sagement à l’écart du large et vert chemin.

Et brilles parmi ceux que le sentier divin Mène à la cime ardue et rarement gravie,

Tu pris la bonne part, avec Ruth et Marie,

Et les présomptueux voudraient ternir en vain Tes croissantes vertus; ta charité les plaint;

Nulle colère en toi sous les coups de l’envie 11 te suffit d’emplir avec un soin pieux

D infaillible espérance et d actes radieux Ta lampe au doux parfum. C’est pourquoi, sois-en sûre, Quand au festin de noce, à l’heure de minuit.

Les amis de l’Epoux entreront avec lui,

11 t’y donnera place, ô vierge sage et pure.

Qui était-elle ? Sur ce point, même mystère que pour la suite italienne. La dédicace traditionnelle « To a virtuous young lady » ne nous apprend rien et n’est pas de Milton. Nous savons seulement, par Phillips, que peu de temps avant le retour de Mary, Milton voulait épouser une Miss Davis, « qui était très belle et très spirituelle ». Or, après la dure déception que lui avait infligée une royaliste anglicane, il ne pouvait guère accorder confiance qu’à une puritaine pleinement digne, ou par lui jugée telle, de l’hommage exprimé dans ce sonnet. Et il était naturel aussi que, publiant ces vers en 1645, après que sa femme l’avait rejoint, il usât de la même discrétion que pour la guirlande à Emilie. S’il s’était agi d’une enfant, comme l’admettent sans preuve la plupart des commentateurs, sa réserve eût été sans objet. Et son admiration eût sans doute été moins vive.

Ajoutons que Miss Davis répugnait à épouser un homme que toute l’Angleterre, sauf lui-même, considérait comme validement marié.

DAUGHTER to that good Earl, once President Of England’s Council and her Treasury,

Who lived in both unstained with gold or fee, And left them both, more in himself content, Till the sad breaking of that Parliament Broke him, as that dishonest victory At Chaeronea, fatal to liberty,

Killed with report that old man eloquent. Though later bom than to have known the days Wherein your father flourished, yet by you, Madam, methinks I see him living yet:

So well your words his noble virtues praise,

That all both judge you to relate them true And to possess them, honoured Margaret.

Ce sonnet fut écrit, comme le précédent, en 1644 ou 1645, pendant la fugue de Mary Powell. « Notre auteur, raconte Phillips, alors rendu pour ainsi dire au célibat, avait pour principale distraction de passer de temps en temps la soirée chez Lady Margaret Ley; femme de beaucoup d’esprit et d’imagination, qui le tenait en grand honneur et prenait un vif plaisir k sa compagnie ; autant en faisait son mari, le distingué capitaine Hobson ». Nous trouvons donc ici le remerciement du poète solitaire et honni à des amitiés doublement précieuses-

James Ley avait cinquante -huit ans à la naissance de Milton. Il avait été l’un des meilleurs ministres de Jacques Ier. Charles, après l’avoir fait Grand Trésorier et comte de Marlborough, l’avait bientôt destitué de sa charge, à l’instigation de Buckingham. Ley était mort en 1629, quatre jours exactement après que Charles eut dissous son troisième parlement Margaret avait été son Antigone.

L’ ILLE du digne comte, autrefois président

Du Trésor et du Grand Conseil de l’Angleterre,

Qui tint ces deux emplois sans penser mercenaire, Puis vécut sans emploi, solitaire et content,

Jusqu au jour où la mort de notre Parlement Le tua (tels, jadis, Alexandre et son père,

F aisant honteusement la Grèce prisonnière. Causèrent le trépas du vieil homme éloquent),

Si je suis né trop tard pour avoir connu l’âge

Qui le voyait fleurir, pourtant, votre langage, Madame, sous mes yeux semble le présenter,

Car vous louez si bien ses vertueux mérites.

Que nous y croyons tous et ne pouvons douter Qu’ils ne vivent en vous, très noble Marguerite.

Le premier parlement de Charles, réuni en juin 1625, avait été dissous au 'bout de deux mois, pour avoir osé discuter l'impôt et défendre la réforme religieuse. Le second, convoqué en février 1626, ne dura que quatre mois, pour les mêmes motifs. Celui de mars 1028, où siégeait Cromwell, fut dissous en mars 1629. Westminster fut alors le théâtre de scènes frénétiques Comme le président voulait se lever pour marquer la clôture de La session, des députés le maintinrent de force dans son fauteuil pendant que l ’assemblée, toutes portes fermées à clef, votait hâtivement des mesures illusoires « contre les ennemis des libertés anglaises ». Charles seul disposait de la force armée. L’Angleterre devait rester onze ans sans parlement.

Le <( vieil homme éloquent » est Isocrate l’Athénien> qui avait rêvé d’une Grèce unie contre les Barbares sous la présidence de Philippe de Macédoine, et qui se laissa mourir de faim quand il apprit que Philippe et Alexandre, à Chéronée, avaient écrasé les Athéniens et les Thébains (338 av. J.C.).

On the detraction which followed upon my writing certain treatises

T DID but prompt the age to quit their clogs "*• By the known rules of ancient liberty.

When straight a barbarous noise environs me Of owls and cuckoos, asses, apes, and dogs ;

As when those hinds that were transformed to frogs Railed at Latona’s twin-born progeny,

Which after held the Sun and Moon in fee.

But this is got by casting pearl to hogs.

That bawl for — freedom jrj^heir senseless mood.

And still revoltxwjjn Truth would set them free. Licence they mean when they cry Liberty;

For who loves that must first be wise and good:

But from that mark how far they rove we see,

For all this waste of wealth, and loss of blood.

Nous avons dû faire plusieurs allusions au premier mariage du poète : voici le lieu d’en parler explicitement.

En 1643, dans les derniers jours de mai, Milton avait disparu de son logis d’Aldersgate, sans dire pourquoi. En juin, il ramenait sous son toit une épousée de dix-sept ans, Mary Powell i qu’il avait été prendre aux environs d’Oxford, dans une famille royaliste connue de longue date par les Milton. En juillet, la jeune mariée se trouva, au dire de Phillips, « lasse de la vie philosophique », et allégua le désir de revoir sa mère en promettant de revenir en septembre. Or, elle resta deux ans absente, et ne répondait même pas aux lettres de son mari.

Selon toutes probabilités Milton serait allé, en raison de la guerre civile, recouvrer une forte dette contractée jadis envers son père et lui, par les Powell ; ceux ci, perpétuellement gênés, lui auraient par intérêt « jeté à la tête » leur fille aînée, qui était jolie, puis l'aurait rappelée aussitôt, de peur d être compromis si le roi l'emportait. Il est certain que la malheureuse

Sur les detractions que lui attira la publication de certains traités

T E conviais notre âge à rompre ses liens,

^ Au nom des droits anciens et sûrs de la personne; Voilà qu un bruit barbare aussitôt m environne : Cris de coucous, hiboux, ânes, singes et chiens.

Tels ces rustres, jadis changés en batraciens,

Raillaient le divin couple enfanté par Latone Et dont Lune et Soleil sont la double couronne.

De jeter perle aux porcs, voilà ce qu’il revient.

Ils braillent : « Liberté ! » mais leur aveugle rage S’insurge quand le vrai voudrait les affranchir;

La licence est au fond leur unique désir.

Qui veut la liberté doit être juste et sage.

Mais pour ces égarés, c’est en vain, on le sent.

Que furent prodigués tant d’or et tant de sang.

enfant revint à son mari au lendemain de la bataille de Naseby, fatale au parti royaliste.

C’est en juillet que Mary était partie. Or) avant le Ier août, Milton publiait son premier ouvrage sur le divorce- Il devait donc l’avoir commencé dès son mariage (ou même avant, de sorte que la vue du manuscrit sur La table du poète aurait été l’une des raisons de Mary de fuir <c la vie philosophique »). En tout cas, la thèse soutenue par Milton s’ajuste à l’expression usitée par Philipps. Sans quitter les généralités, Milton expose que le mariage est essentiellement l’union de deux âmes, et que l’incompatibilité spirituelle et mentale, en le réduisant à la communauté matérielle, impose à l’âme une dégradation qu’elle a le droit, et même le devoir de fuir. Il oublie, d’ailleurs, de dire si la femme peut invoquer le même principe, et si elle doit être consultée.

Contre cette théorie du mariage révocable au gré de l’homme, le tollé fut assourdissant. Les anglicans ne demandaient qu’à prendre en défaut leu»

On the sam «

A BOOK was writ of late called Tetrachordon,

And woven close, both matter, form, and style;

The subject new: it walked the town awhile.

Numbering good intellects; now seldom pored on.

Cries the stall-reader, ’’Bless us ! what a word on A title-page is this ! ’ ; and some in file Stand spelling false, while one might walk to Mile- End Green. Why is it harder, sirs, than Gordon,

Colkitto, or MacdonneU or Galasp?

Those rugged names to our like mouths grow sleek That would have made Quintilian stare and gasp.

Thy age, like ours, O soul of Sir John Cheke,

Hated not learning worse than toad or asp,

When thou taught’st Cambridge and King Edward Greek.

hautain détracteur, et les presbytériens, bien qu’il eût été leur champion, le dénoncèrent en pleine chaire de Saint-PauT puis le citèrent devant la Chambre des Lords. Ceux-ci, d’ailleurs, jugeant les traités de Milton « purement spéculatifs », acquittèrent leur auteur.

Milton cessa désormais d’intervenir dans le débat et s’engagea dans la lutte des Indépendants contre le roi et les presbytériens S’il déchargea sa bile dans ces Sonnets XI et XII (que son manuscrit range dans cet ordre), il attendit trente ans pour les publier.

Le premier rétorque par un syllogisme l’accusation de licence portée contre le poète par les presbytériens. Le syllogisme est : Je vous ai apporté la vérité, qui seule donne la liberté ; vous la repoussez ; donc, c’est la licence qu’il vous faut. La pétition de principe est trop évidente. Milton avait tort et raison. Sa bonne foi et ses bonnes mœurs étaient certaines, mais ses théories pouvaient choquer les braves gens. Ses adversaires auraient crié bien plus fort, et il les aurait donc déclarés encore plus licencieux, s’ils

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TTN OUVRAGE récent nommé Tétrachordon,

Solidement tissu, matière, forme et style.

Et sur un sujet neuf, a compté par la ville Ees bons esprits. Le compte, hélas, n’en fut pas long. L’homme qui lit aux étalages crie : « A-t-on

Jamais vu pareil titre ? » II se forme une file Qui met à l’épeler le temps d’aller à Mile- End Green. Eh quoi, messieurs ! Macdonnel, ou Gordon, Galasp, ou Calk.itto sont d une autre rudesse !

Si nos gosiers grossiers n’y sentent rien qui blesse, Quintilien aurait frémi, rien qu’à les voir.

Nos jours sont loin des tiens, âme de Sir John Cheke !

Plus qu’aspic ou crapaud nous craignons le savoir,

Mais Cambridge et ton roi goûtaient la douceur grecque.

avaient prévu que sa Doctrine chrétienne approuverait « spéculativement » la polygamie.

Le second sonnet raille ces presbytériens, écossais pour la plupart, (voir Sonn. XIV), qui trouvaient cacophonique un titre aussi admirable que Tétrachordon, celui du troisième traité du divorce (mars 1645). Le mot semble à Milton plus harmonieux encore qu ’Areopagitica ou Colasterion (novembre 1644 et mars 1645), puisque non seulement il est grec, mais qu’il signifie accord de quatre notes ou lyre à quatre cordes. Le Tétrachordon s’appiuyail sur quatre textes des Ecritures.

Sir John Cheke, précepteur du futur Edouard VI et de sa jeune sœm Elisabeth, avait enseigné le grec à Cambridge et restauré la prononciatiox de cette langue. En outre, il avait siégé à une commission royale chargé* de réformer le mariage et particulièrement d’en faciliter la dissolution. La lo qui avait sanctionné les conclusions de la commission était invoquée préci sèment dans le Tétrachordon.

To Mr H. LAW ES , on his curs

T T ARRY, whose tuneful and well-measured song First taught our English music how to span Words with just note and accent, not to scan With Midas’ ears, committing short and long :

Thy worth and skill exempts thee from the throng,

With praise enough for Envy to look wan;

To after age thou shalt be writ the man

That with smooth air couldst humour best our tongue.

Thou honour ’st Verse, and Verse must lend her wing To honour thee, the priest of Phoebus quire,

That tun’st their happiest lines in hymn or story.

Dante shall give Fame leave to set thee higher Than his Casella, whom he wooed to sing,

Met in the milder shades of Purgatory.

Milton a daté ce sonnet du 9 février 1646, mais les Psaumes choisis dont il' fut l’épigraphe ne virent le jour qu’en 1648.

Henry Dawes (1600-1662), gentilhomme de la Chapelle royale, fut en effet le meilleur compositeur anglais de son temps. Royaliste ardent, qui osa dédier ses Psaumes au roi prisonnier et composa l’hymne du couronnement de Charles II, <c Harry » n’en fut pas moins un grand ami des Milton père et fils, tous deux musiciens passionnes.

Il avait orné de souples mélodies les poèmes, de Waller, Carew, Herrick et bien d’autres. De plus, lorsque la famille de la duchesse de Derby le pria d’organiser une fête pour cette très vieille dame que Spenser avait célébrée, il demanda un livret à Miltoni qui lui donna ses Arcudiens. En 1634, Dawes encore régla un divertissement offert par le gouverneur du Pays de Galles ît, à cette occasion, obtint de Milton le masque de Cornus. I^e comparer à asella, qui mit en musique les canzones de Dante, était donc légitime, inon modeste.

A. Monswur Htnry LA i^ES, sur $4* mtloJuj

T T ARRY, ta mélodie aimable et bien scandée AADe nos musiciens a racheté l’erreur

Qui plaçaient au hasard l’accent et la longueur Et, dignes de Midas, abrégeaient un spondée.

Dût 1 Envie en pâlir, une estime fondée

Te met hors de la foule et sous ton nom vainqueur L avenir inscrira : « La voix de ce chanteur Au rythme de 1 anglais s’est le mieux accordée. » Tu rends honneur au vers : son vol doit se prêter A t’honorer, grand-prêtre au Temple de Mémoire Qui notes le meilleur de l’hymne et de l'histoire. Dante consentira que tu passes la gloire

De son cher Casella, qu’il pria de chanter Dans l’ombre encor légère, au pied du purgatoire.

Il est très probable que la musique anglaise doit beaucoup à Milton. Il avait entendu en Italie les compositions des Palestrina et des Monteverde, et rapporté plusieurs caisses de musique italienne. C’est donc à bon escient qu’il dédaignait les compositeurs anglais et, au ton de ce sonnet, on • devine ce que pouvaient être ses propos-

Le doyen Stanlev a écrit que la musique du poète organiste avait parfois réconforté Cromwell. N’est-il pas curieux que le Protecteur, en 1656, quand tous les théâtres étaient fermés, ait autorisé l’ouverture à Londres du premier opéra italien, où Lawes, précisément, fut joué ?

Purcell, qui se révéla trois ans après la mort de Milton, avait surtout étudié Frescobaldi. Or, Milton avait certainement entendu le « Père des organistes » jouer à Saint-Pierre de Rome, et il serait invraisemblable qu’il n’eût pas contribué h le faire connaître en Angleterre.

« Hymn », ici, est une allusion aux Psaumes et « story » à une Ariane dont les vers étaient de Cartwright.

On the new forcers of conscience under the long Parliament

TJECAUSE you have thrown off your Preiate Lord, -"-*And with stiff vows renounced his Liturgy,

To seize the widowed whore Plurality From them whose sin ye envied, not abhorred. Dare ye for this adjure the civil sword

To force our consciences that Christ set free.

And ride us with a Classic Hierarchy,

Taught ye by mere A.S. and Rutherford?

Men whose life, learning, faith, and pure intent, Would have been held in high esteem with Paul. Must now be named and printed heretics By shallow Edwards and Scotch What-d ’ye-call !

But we do hope to find out all your tricks.

Your plots and packing, worse than those of Trent. That so the Parliament

May with their wholesome and preventive shears Clip your phylacteries, though baulk your ears.

And succour our just fear§,

When they shall read this clearly in your charge:

New Presbyter is but old Priest writ large.

Cette apostrophe est toujours imprimée à la suite des sonnets, sans numéro d’ordre. Pourtant, il s’agit bien d’un sonnet, et antérieur à celui de 1658. Il est de ceux que les Italiens appelaient sonnets à queue (codati, colla coda) Ici l’appendice se compose de deux tercets liés entre eux et tous deux au corps du sonnet par des vers courts et l’enchaînement des rimes- En outre,

Sin- les nouveaux forceurs At conscience sous le long Parlement

/~\UI, votre lord prélat, vous l'avez rejeté,

En reniant à grand fracas sa liturgie,

Mais c était pour mener une hypocrite orgie Avec sa veuve sans pudeur, Pluralité !

Et vous iriez donner au glaive autorité

Sur l’âme que le Christ a lui-même affranchie !

Vous nous imposeriez « classe » et « hiérarchie »

Au nom d’un pauvre Rutherford ou d’un S...t !

Des gens pieux, savants, de mœurs évangéliques.

Et que l’ apôtre Paul eût loués hautement.

Pair un ignare Edwards seraient dits hérétiques.

Ou par cet Ecossais Je-ne-sais-plus-comment !

Non, nous espérons bien prouver par vos pratiques Que chez vous plus qu’à Trente on intrigue et l’on ment, Afin que notre Parlement S’arme en temps opportun de ciseaux salutaires,

Sans vous essoriller, tranche vos phylactères.

Et mette fin à vos mystères En rendant cet arrêt sur la forme et le fond :

« Presbytère est le vieux mot prêtre, tout au long. »

la période commencée dans le sonnet envahit les tercets supplémentaires.

Ces observations ont une portée générale. Dans l’histoire du sonnet anglais, le sonnet miltonien se distingue non seulement par son harmonie et sa densité, mais par sa technique.

Importé d’Italie par Wyat en 1527, le sonnet avait aussitôt dégénéré

sous le ciel anglais. Jugé trop diffidte sous sa forme classiquei il était devenu trois quatrains suivis d’un distique. Spenser avait adopté l’ingénieuse construction ABAB, BCBC, CDCD, EE ; mais Shakespeare, après d’autres, s’était contenté de la disposition ABAB, CDCDt EFEF, GG. Pareil irrespect valait le reniement. et le sonnet était délaissé des Anglais quand Milton le réimporta. Mâlvoiio, dans le Soir des Rois (III, iv 23), appelle sonnet une simple ballade et d’autre part Milton, en 1623 (voir plus haut, page 25) parlait de la (( stance pétrarquienne » comme d’une nouveauté.

Docile et savant disciple des Italiens, Milton se borne à les imiter même dans un. sonnet « coué » comme celui-ci, ou quand il fait parler le sonnet d’autre chose que d’amour. Sur un seul point, il s’écartera de ses maîtres : tout en respectant l’ordre des rimes, appareil de la muraille extérieure, a l’intérieur il abattra les cloisons. Dans ce sonnet unifié, la musique et l’émotion culmineront au dernier vers, mais jusque là rien ne ralentira leur mouvement propre.

Cette transformation était d’ailleurs légitime. D’abord les Italiens mêmes y tendaient. Dante, dans la Vita Nuova, commentant ses sonnets, montre que les mouvements de sa pensée n’y coïncident pas avec les divisions tradi tionnefles. Ensuite, si Milton va plus loin que ses maîtres, il faut en accuser surtout l’ampleur spontanée de sa phrase. Ses premiers sonnets se permettaient déjà le rejet, pratiqué par Della Casa. Les sonnets de sta maturité, contemporains des oeuvres en prose, sont parfois animés du même souffle ; or, par exemple, les cinq dernières phrases de la Réforme en Angleterre ont ensemble 680 mots et la dernière de la Defensio >>ecunda, malgré la concision latine, en compte 153, plus qu'un sonnet anglais ne compte de syllabes !

Cette période impétueuse est chère à Milton ; à ceux qui l’en raillent, il répond qu’eux-mêmes sont poussifs. On la retrouvera donc dans ses grand-poèmes, car l’école du sonnet lui a montré comment la concilier avec la prosodie. Comme elle avait enjambé le quatrain, elle enjambera le pente mètre, qui, pour plus de commodité, s’allègera de sa rime. Et Milton usera de ces raccourcis grecs et latins auxquels le sonnet l’a rompu et qui feront dire à Addison : « Notre langue pliait sous lui ».

Voyons maintenant de quoi il s’agit dans ce Sonnet XIV et de quand il date. Pour le comprendre, ainsi que les Sonnets XVI et XVIII, il faut se rappeler que les églises des presbytériens étaient des sortes de républiques fédératives, qu’ils furent maîtres de l’Ecosse dès 1639 et de Londres et du Parlement pendant toute la Révolution, et, enfin, que leur intolérance et leur avidité firent regretter les anglicans.

Or, en 1643, le Parlement de Londres avait réuni une sorte de concile protestant, composé presque entièrement de pasteurs presbytériens anglais, en lui donnant mission de calviniser le credo anglican et de proposer un plan d’organisation ecclésiastique sans évêques. Cette assemblée dite de Westminster siégeait encore en 1649.

Dès 1643, pour obtenir le concours militaire des Ecossais, le Parlement y avait admis quatre presbytériens d’Ecosse, Rutherford, Baillie, Henderson et (jillespie (ici Galasp), qui <c croyaient avoir apporté le Saint- Esprit dans leurs bagages », et s’imposèrent vite à l’Assemblée, puis au Parlement. Toutes les paroisses de l’archipel devaient être, comme celles d’Ecosse, groupées en « classes », et celles-ci en « provinces ». La province de Londres comprit douze classes. Des conseils de paroisse, de classe, etc-, formés de ministres et de laïcs élus, seraient seuls responsables de la direction des âmes, et pourraient livrer les « hérétiques » au bras séculier (voir Son. XV III). Orj les peines encourues allaient de la marque au fer rouge à la pendaison (voir Son. XYI).

En attendant ces sanctions, la recherche des hérésies commença dès 1643. Ai Rutherford et Baillie se joignit l’Ecossais Adam Steuart, qui signait A. S. L’Anglais Edwards, en 1645, publiait sa Gangrène, qui dénombrait 176 « Erreurs, hérésies et blasphèmes » et attribuait aux divorceurs ou miltonistes le numéro 154.

Le Parlement allait céder aux objurgations de l’Assemblée, quand les élections partielles de 1645-46 le revigorèrent. En mars 1646, il signifia qu’il entendait se réserver le droit de sévir contre les hérésies. Le ton du sonnet le situe à une date voisine de ce revirement.

Vers 3. — Le mot « widowed » fait allusion à la mort de Laud, exécuté en janvier 1645, aux instances de l’Assemblée.

Vers 14. — De même que les protestants étaient peu nombreux au Concile de Trente, les Indépendants n’étaient que- cinq à l’Assemblée ; d’où le terme packing : ”a packed jury”, c’est un jury trié.

Vers 17. — Milton avait écrit d’abord : ”Clip yc as close as marginal P — s ears” : « Vous rogne d’aussi près que le marginal P. fut essorillé », c’est-à-dire « réduise vos cumuls et votre tvrannie à moins que rien ». En effet, P. désigne le presbytérien Prynne, pamphlétaire débordant et intrépide qui, sur des torrents de libelles, lançait des flottilles de notes marginales, et que les anglicans laudiens avaient fait essoriller, inutilement d'ailleurs, non pas une fois, mais deux ! A la seconde exécution, le bourreau avait dû cisailler des -muscles et des vaisseaux. Milton s’était permis une allusion au malheureux Prynne parce que celui-ci, depuis la chute des anglicans, tournait sa fureur contre les Indépendants et, détail aussi incroyable qu’instructif, s’élevait contre toute tolérance en matière de foi. Pourquoi Milton, réflexion faite, épargna-t-il Prynne? Parce que Prynne, s’il était intolérant, était sincère et désintéressé. C’est son parti, et non lui, qui voyait dans la domination des consciences une source de profits matériels. Milton substitua donc à sa première rédaction un» allusion aux pharisiens hypocrites et cupides (voir plus loin : Principaux textes rappelés). Et son admirable concision désavoue dans le même vers 1» recours aux peines physiques et infamantes.

Oft the religious memory of Airs Catherine THOAISON , my Christian frierul

Deceased i6tL Dec. 1646

WHEN Faith and Love, which parted from thee never,

Had ripened thy just soul to dwell with God,

Meekly thou didst resign this earthy load

Of Death, called Life, which us from Life doth sever.

Thy works, and alms, and all thy good endeavour,

Stayed not behind, nor in the grave were trod ;

But, as Faith pointed with her golden rod.

Followed thee up to joy and bliss for ever.

Love led them on ; and Faith, who knew them best

Thy handmaids, clad them o’er with purple beams And azure wings, that up they flew so drest,

And spake the truth of thee in glorious themes

Before the Judge ; who thenceforth bid thee rest,

And drink thy fill of pure immortal streams.

On ne peut s’empêcher d’admirer ici les troisième et quatrième vers pour leur plénitude, et le dernier pour sa musique. Mais, en somme, c’est là sans doute le plus faible des sonnets et, peut-être, ce que Milton a écrit de plus froid. La mort de cette Mrs Thomson a dû le toucher, sinon il n’aurait rien écrit, mais l’événement n’offrait ni à sa pensée, ni à sa passion, un aliment suffisant. Il se tire d’affaire par un récit d’allure mythologique, où la Foi et l’Amour jouent des rôles trop compliqués et assez arbitrairement dévolus et, malgré leurs majusculesi ne parviennent pas à vivre.

L’embarras du poète fait songer à un trait curieux de ses confidences. Il a plus d’une fois parlé de lui et, en ces occasions, n’a pas manqué de rappeler ce qu’il devait à son père. Mais de sa mère, il n’a jamais dit que ces seuls mots (dans la Defensio Secundo) \ a Je suis né... d’une mètre très estimée, bien connue dans son voisinage pour ses aumônes ». Pourtant, sa mère lui était chère ; il ne s’était élancé vers l’Italie qu’après lui avoir

A la religieuse mémoire de Mm* Catherine THOMSON , sa chrétienne amie

Décédée le 16 Décembre 1646

QUAND 1 Amour et la Foi, qui toujours t’ont suivie,

Eurent mûri ton cœur pour le séjour d’en- haut,

Docile, tu quittas ce lourd et vil fardeau,

Cette mort qui croit vivre et nous défend la vie.

Les bienfaits pour lesquels ta mémoire est bénie

Ne sont pas demeurés prisonniers du tombeau :

■La Foi les éclairant d’un suprême flambeau.

Leur cortège est monté vers la joie infinie.

L Amour les conduisait. La Foi, voyant en eux Tes serviteurs, les a vêtus d’or lumineux.

Puis des ailes d’azur jusqu à Dieu les portèrent, ils lui dirent ta vie en hymnes glorieux.

Et le Juge t’ouvrit les campagnes des cieux.

Où des flots immortels et purs te désaltèrent.

fermé les yeux. Sans doute y a-t-il dans oette réserve quelque pudeur filiale et masculine, mais aussi, comme dans ce sonnet, le silence qu’imposent à la pensée les êtres d’intuition et de tradition. i

Ou encore, et ceci est le plus probable, Milton aura dépeint, par égard pour la famille Thomson, un lendemain de la mort auquel il ne croyait plus. Car vers oette époque nous apprend M. Saurat ( Milton et le matérialisme chrétien, Rieder), Milton était déjà devenu <c mortaliste » : il croyait que l’âme et le corps meurent ensemble, pour renaître ensemble à la fin du monde.

On ne sait rien de Mrs Thomson- S’appelait-elle en réalité Thomason ? Milton comptait parmi ses amis un intéressant libraire de ce nom, qui avait rapporté d’Italie de nombreux ouvrages et collectionna toutes les brochures parues de son temps en Angleterre. Il en a laissé trente-trois mille (aujourd’hui au British Museum), datées de 1638 à 1662. Plusieurs sont dédicacées par leur auteur John Milton.

On the Lord Genera l FAIRFAX, at the siege oi C olchesler

T7AIRFAX, whose name in arms through Europe rings. Filling each mouth with envy or with praise.

And all her jealous monarchs with amaze,

And rumours loud, that daunt remotest kings,

Thy firm unshaken virtue ever brings

Victory home, though new rebellions raise Their Hydra heads, and the false North displays Her broken league to imp their serpent wings.

O yet a nobler task awaits thy hand

(For what can war but endless war still breed?) Till truth and right from violence be freed,

And public faith cleared from the shameful brand Of public fraud. In vain doth Valour bleed,

While Avarice and Rapine share the land.

Les Ecossais, déçus par le Parlement en 1646, s’étaient retournés vers le roi qui, en janvier 1648, leur promit secrètement d’imposer à l’Angleterre te système presbytérien pendant trois ans, si leur aide lui rendait le pouvoir. Le Parlement connut le pacte lorsqu’il était trop tard. Déjà 'l’Ecosse était en armes, et les agents royalistes soulevaient les provinces anglaises.

Epouvanté, le Parlement se renia en offrant la paix au roi le 28 avril 1648 et en votant, lo 2 mai. une ordonnance assez monstrueuse pour donner aux fanatiques d’Ecosse tous leurs apaisements : elle décrétait, par exemple, la prison pour qui croyait au purgatoire, et la mort pour qui niait la Trinité. L’application ne pouvait être immédiate, puisque l’armée, « mal pensante > en majorité, tenait encore la campagne, mais grande était l’inquiétude des dissidentsj car, avant la fin de mai, ils virent les Ecossais envahir l’Angleterre, le nord se ranger à eux, l’ouest et le sud s’insurger, le futur Charles II bloquer la Tamise avec des vaisseaux venus de Hollande, et enfin la flotte parlementaire se déclarer pour le roi.

A Monsieur le Gêner, il FAIRFAX, au siè$e de Colchester' »

TT'AIRFAX, 1 Europe entière, au bruit de tes exploits, Retentit d un concert de louange et d’envie ;

Les trônes sont jaloux de ta gloire inouïe,

Dont la seule rumeur au loin dompte les rois ;

1 a constante vertu te maintient au pavois.

Bien que la trahison serpente et multiplie Et que le nord perfide aux rebelles s’allie,

De ses serments rompus garnissant leurs carquois. Pourtant, tu peux remplir un plus haut ministère,

Car la guerre jamais n’enfante que la guerre ;

On prétend asservir Justice et Vérité ;

On veut marquer la foi des mêmes flétrissures

Que la fourbe... O soldats, vaines sont vos blessures. Quand régnent la rapine et la cupidité.

Tout était donc perdu, sans Fairfax, chef de l’armée parlementaire. Tl était royaliste bien plus que ne croyait Milton, et devait donner sa fi'lle à un Buckingham que Cromwell emprisonna, mais ses soldats l’auraient déposé s’il axait trahi la cause des Indépendants. Il mata donc le sud cit, le 13 juin, enferma les rebelles de l’est dans Colchester, qui tomba le 28 août. Son lieutenant Cromwell, après avoir maîtrisé l’ouest, axrait battu les Ecossais près du Darwen, à Preston, le 17 août (voir Son. XVIII).

Le poète stigmatise ici, comme aux Sonnets XIV et XVIII, la cupidité des presbytériens. Pour lui, l’intérêt est la racine des persécutions. L’amour de la X'érité ne conseille que la tolérance. Il est donc dangereux que le prêtre soit salarié, même par ses fidèles. Il ne faudrait pas de prêtres du tout. « Tous les chrétiens devraient saxoir que le titre de clergé fut donné par saint Pierre à tout le peuple de Dieu, jusqu’au jour où le pape Hygin et les prélats qui ’ui succédèrent l’eurent usurpé... condamnant ainsi le reste des héritiers de Dieu à la condition étrangère de laïques. » ( Raison du gouvernement ecclésiastique).

WHEN I consider how my light is spent,

Ere half my days in this dark world and wide,

And that one talent which is death to hide Lodged with me useless, though my soul more bent To serve therewith my Maker, and present

My true account, lest He returning chide;

’Doth God exact day-labour, light denied?’

1 fondly ask: but Patience, to prevent That murmur, soon replies: God doth not need Either man’s work, or his own gifts. Who best Bear his mild yoke, they serve him best: his state Is kingly: thousands at his bidding speed.

And post o’er land and ocean without rest;

They also serve who only stand and wait.’

Milton avait hérité de sa mère une vue très faible, que ses longues lectures firent décliner dès son enfance. En 1650, il avait déjà perdu l’usage de l’oeil gauche, quand il fut prié par le Conseil d'Etat, dont il était le secrétaire latin, de réfuter la Defensio Regin de Saumaise. Ce docte protestant, au nom de la Bible, bafouait la théocratie puritainej et personne parmi les Républicains, sauf Milton, ne pouvait se mesurer avec lui. Milton se mit donc à l’œuvre, malgré les médecins. Sa Defensio pro Populo Anglicano parut en avril 1651. Elle était si puissante que Saumaise en perdit son prestige européen et la faveur de Christine de Suède. 11 mourut en 1653, furieux et honteux, sans avoir pu répondre.

Mais la cécité du poète était complète en mars ou avril 1652. Quelques semaines plus tard, un autre ouvrage protestant anonyme et féroce, Regii Sanguinis Clamor ad Cœlumi , appliquait à Milton le vers de Virgile sur Polyphème : « Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum ». A la demande du Conseil, Milton répondit encore, mais sans doute à grand

A INS I, ma vue est morte. Un sombre monde immense M arrête aux premiers pas. Et ce seul talent d’or Qu on ne peut enfouir sans mériter la mort.

Dans mes mains a dormi, bien que ma conscience. Craignant qu’à son retour le Maître ne me tance.

Me pressât d'en oeuvrer pour grossir son trésor...

« Quand Dieu m’ôte le jour, lui dois-je mon effort ? » Dis-je dans ma folie. Alors la Patience Fait taire ce murmure et dit : « Dieu n’a besoin Ni de ses propres dons, ni de ton pauvre soin.

Le servir, c’est d’abord porter son joug facile.

Il est roi. Des milliers, à son commandement,

Sur la terre et les flots courent incessamment.

C'est aussi le servir que d’attendre, immobile. »

effort, car sa Defensio Secundo, d’ailleurs très vivante, et à laquelle aurait collaboré son ami le poète Marvel!, ne parut qu’en 1654.

Dans cette suite d’événements, ou doit-on insérer le sonnet ci-dessus ? La conclusion en est résignée, mais il respire le désespoir. Milton y dit adieu à l’ambition de sa vie : laisser au monde un grand poème. Il attachait peu de prix à sa prose : « Pour moi, a-t-il déclaré, écrire en prose était me servir de ma main gauche ». Le talent que Dieu lui a confié, son unique talent, c’est le don de poésie. Orj il estime n’en avoir rien fait, parce que seules comptent pour lui la tragédie et l’épopée, et il est persuadé que les grandes œuvres lui sont désormais interdites.

Il faut donc, croyons-nous, situer ce sonnet après 1651, où il y voyait encore, et avant les sonnets à Cromwell et à Vane, composés à peu d’intervalle (mai-juin 1652) et pleins de vigueur.

Des deux sonnets de Milton sur sa cécité) oelui-ci est le plus célèbre. Il offre plus d’une ressemblance avec le Sonnet VII.

To tkt Lord G«n«ra/ CROMWELL, May i 65j,

on tke proposals of certain ministers at the Committee for Propagation of the Gospel

CROMWELL, our chief of men, who through a cloud Not of war only, but detractions rude.

Guided by faith and matchless fortitude.

To peace and truth thy glorious way hast ploughed,

And on the neck of crowned Fortune proud

Hast reared God’s trophies, and his work pursued;

While Darwen stream, with blood of Scots imbrued,

And Dunbar field, resounds thy praises loud,

And Worcester s laureate wreath: yet much remains To conquer still; Peace hath her victories No less renowned than War: new foes arise.

Threatening to bind our souls with secular chains.

Help us to save free conscience from the paw Of hireling wolves, whose Gospel is their maw.

Pour Milton, la foi est une aventure individuelle, que l’Etat ne doit ni subventionner ni interdire. S’il veut que l’Etat tienne en respect le « romanisme », c’est qu’il y voit une entreprise politique, la survivance de l’impérialisme romain. Mais inquiéter une croyance purement religieuse lui semble criminel, surtout de la part d’un état protestant.

Cromwell, quelques jours avant de recevoir le sonnet ci-dessus, avait déclaré publiquement : « Mieux vaudrait laisser le mahométisme s’établir chez nous que persécuter un seul enfant de Dieu ».

Mais le Parlement voulait une église nationale, fût-elle persécutrice- Le 29 avril 1652, il chargeait une commission où siégeait Cromwell, d’examiner « par quelles ressources autres que la dîme on pourrait établir une clergé », et il déclarait la dîme provisoirement exigible. Un an avant, Milton avait exprimé la crainte que son pays ne regrettât le passé. Aujourd’hui, il doit adjurer Cromwell de résister au Parlement.

A Monsieur le Général CR-OMli^ELL,,

••ur les propositions faites par certains ministres à la Commission pour la

Propagation de 1 Évangile

/'"CROMWELL, notre héros, que la détraction '-'Et la guerre couvraient en vain de leur nuage;

Qui, gindé par ta foi, porté par ton courage.

Vers la paix et 1* vrai poursuivis ton aillon,

Et sur le col royal 4e la Présomption

Erigeas par troli fois un trophée en hommage A Dieu : près du Darwen empourpré de carnage.

Puis aux champs de Dunbar, enfin lorsque ton front Fut lauré par Worc’ster; songe que d'autres gloires Attendent ta valeur : la Paix a ses victoires Que la Guerre envierait. Notre âme est en danger ;

De liens temporels on voudrait la charger ;

Aide-nous à sauver la libre conscience

Des pattes de ces loups qui ne croient qu’à leur panse.

Cromwell ira jusqu’à le dissoudre trois fois, mais la liberté ainsi sauvegardée restera chétive. « J’ai pitié des catholiques, écrivait-il à Mazarin, mais Je ne peux les sauver de la persécution que par des mesurés indivi duelles ». Il laissa les Juifs entrer à Londres, mais un par un. En 1654, il établira une église très large, mais qui inclinera vite vers l’épiscopalisme légalement aboli. Et, d’un peu loin, il La suivra> « l’épiscopalisme étant au fond, dit-il, le régime souhaité par le pays »• Milton, déçu, écrira en 1654 : « A toi, Cromwell, notre pays doit ses libertés... tu as éclipsé les actions de tous nos rois et même celles qui 60nt attribuées à nos héros fabuleux... Mais ne souffre pas, après avoir bravé tant de périls pour l'amour des libertés, qu’elles soient violées par toi-même... Celui qui empiète sur la liberté de tous est le premier à perdre la sienne et à devenir esclave. Telle est la nature des choses ». A 9es propres idéologues, Napoléon répondait : « Je suis l’esclave du tyran le plus impitoyable : la nature des choses ».

XTX

To Sir Henry FJtN£ the Toungei

VANE, young in years, but in sage counsel old.

Than whom a better senator ne’er held

The helm of Rome, when gowns, not arms, repelled

The fierce Epirot and the African bold,

Whether to settle peace, or to unfold

The drift of hollow states, hard to be spelled;

Then to advise how war may, best upheld,

Move by her two main nerves, iron and gold,

In all her equipage; besides, to know

Both spiritual power and civil, what each means,

What severs each, thou hast learned, which few have done. The bounds of either sword to thee we owe:

Therefore on thy firm hand Religion leans In peace, and reckons thee her eldest son.

Vane fut, en effet, un organisateur de la victoire et un défenseur de la liberté de conscience. Fils d’un conseiller privé, il avait dû quitter Oxford pour refus de souscrire au dogme anglican. En 1635, à vingt-trois ans, il débarqua au Massachusetts, fut élu gouverneur et combattit l’intolérance qui déchirait la colonie. En 1637, '' regagna son pays pour entrer au Parlement et au Trésor de la Marine Membre laïc de l’Assemblée de Westminster, il y défendit les Indépendants. En 1646, il fit élire aux Communes des libéraux qui barrèrent la route aux presbytériens. En 1648, il plaida pour la vie de Charles, puis s’éloigna de Londres. Mais le jour où la République fut proclamée, il fut de son exécutif, négociant d’abord l’Union avec l’Ecos9e, puis dirigeant les Colonies, la Marine et les Affaires étrangères. Enfin, président du Conseil du 17 mai au 14 juin 1652, il déclara la guerre à la Hollande.

A oette date, en effet, il ne pouvait plus douter des visées de son intime ami Cromwell et il avait fini de reconstituer la marine négligée par les

A Sir Henry VANE le Jeune?

Tf ANE, tête si jeune et pourtant si savante,

™ A qui Rome eût remis les rênes de l’Etat,

Quand la toge y primait le glaive et qu'un Sénat Domptait la fière Epire et l’Afrique insolente. Régler la paix, ou bien démêler ce que tente Contre nous tel pays bassement scélérat,

Et nous trouver alors, pour mener le combat A bonne fin, le fer et l’or dont s’alimente L^a guerre : tout cela tu le sais ; et de plus,

Tu sais des deux pouvoirs si souvent confondus, L’Eglise et la Cité, discerner les limites,

Et tenir chacun d’eux si justement borné Que la Religion en tes fermes mérites S’assure, et reconnaît en toi ton fils aîné.

Stuarts. Il comptait donc pouvoir effacer le prestige de l’armée et ainsi écarter la dictature, par une guerre à ces Etats de Hollande que Milton appelle ici <c hollow „ (perfides), par un jeu de mots plus commode au partisan qu’à son traducteur.

L’année suivante, l’éloquence de Vane allait prévenir le coup d’Etat de Cromwell, quand les mousquetaires entrèrent. Le dictateur l’appela en vain à son nouveau Conseil ; Vane ne voulut même pas siéger à son Parlement. En 1656, Cromwell le faisait emprisonner comme républicain.

A la Restauration, sa fière défense irrita le roi et aggrava sa condamnation. Les supplications de sa famille obtinrent seulement qu’il ne fût pas « pendu, éventré et écartelé » à Tyburn, mais honorablement décapité à la Tour. D’après une biographie anonyme parue l’année de sa mort (1662), le sonnet de Milton, imprimé là pour la première fois, avait été remis à Vane le 3 juillet 1652, quelques jours avant que Milton eut mis en latin la déclaration de guerre à la Hollande.

- Si —

To Mr. Cyriack SKINNER, on hit blinilnesa>

CYR1ACK, this three years’ day these eyes, though clear To outward view of blemish or of spot.

Bereft of light, their seeing have forgot;

Nor to their idle orbs doth sight appear Of sun, or moon, or star, throughout the year,

Or man, or woman. Yet I argue not Against Heaven’s hand or will, nor bate a jot Of heart or hope; but still bear up and steer Right onward. What supports me, dost thou ask ?

The conscience, friend, to have lost them overplied In Liberty’s defence, my noble task,

Of which all Europe talks from side to side.

This thought might lead me through the world’s vain mask Content, though blind, had 1 no better guide.

Ce sonnet se date lui-même du début de 1655.

Le meilleur commentaire en est un long passage de la Seconde Défense, dont voici un abrégé :

<( Moi, horrible ou difforme ? (voir page 46) Nullement. Aveugle ? Hélas, oui. Mais ce malheur n’implique pas le crime. Tl a seulement semblé parfois la rançon d’une science plus que mortelle. Combien d’aveugles furent illustres et utiles... Timoléon de Corinthe, Caecilius Metella, Appius Claudiust le doge Dandolo, etc... Voici, du reste, comment j’ai perdu la vue. Récit des circonstances de 1650. Beaucoup ont immolé leur vie pour un peu de gloire. Moi, je pouvais procurer un grand bienfait au prix d’un peu de souffrance. Je résolus donc de rendre aussi utile que possible à l’intérêt général le court espace de lumière dont il me restait à jouir. Je n’aurais pas écouté la voix d’Esculape lui-même en son sanctuaire d’Epidaure, de préférence aux suggestions du moniteur céleste en mon propre sein. Que mes ennemis le sachent, ma situation ne me cause ni honte ni regret... Grâce aux consolations et

A M. C yriaqut SKINN IZR , sur sa cécité

i 1 YR1ACJC, voici trois ans aujourd’hui que mes yeux, Bien qu’exempts, à les voir, et de tache et de vice. De lumière privés, ont cessé leur service,

Trois ans que, pas un jour, leurs globes oublieux N ont aperçu soleil ou lune, terre ou cieux,

Homme ou femme. Pourtant, sans taxer d’injustice L’acte ou 1 ’ assentiment divin, mm que faiblisse Mon cœur ni mon espoir, je gouverne, joyeux.

Droit au port 1 Mon soutien, dis- tu ? La conscience De les avoir perdus par excès de labeur.

Quand de la Liberté j’écrivais la défense Dont s entretient l’Europe entière, et cet honneur Me ferait traverser nos mascarades vides Content malgré ma nuit, n'eussé-je un meilleur guide.

à la force qui me sont versées d’en haut, j’ai été en mesure de faire *a volonté de Dieu. Il m’arrive plus souvent de penser aux biens que j’ai reçus qu’à ceux dont je suis • privé. Je ne voudrais échanger avec personne la conscience que j’ai de ma rectitude, et cette pensée m’est une précieuse réserve de tranquillité et de délice...

« Si je devais choisir, Monsieur, ma cécité me plairait mieux que la vôtre ; la vôtre est un nuage étendu sur l’esprit, qui lui dérobe la 'umière de la raison et de 1a conscience ; la mienne prive seu'ement ma vue de la surface colorée des choses, mais me laisse contempler l’immuable beauté de la vertu et de la vérité Ah ! que je plains l’homme qui m’insulte. Car la loi divine non seulement me protège de tout mal, mais me rend presque trop sacré pour être attaqué, non pas surtout parce que je suis aveugle, mais parce que je vis à l’ombre des ailes célestes qui semblent la cause de mes ténèbres, parmi lesquelles, quand Dieu le juge bon, il fait briller une ’.umière intérieure plus précieuse et plus pure. »

On til* late massacre in Piedmonts

AVENGE, O Lord, thy slaughtered saints, whose bones Lie scattered on the Alpine mountains cold;

Even them who kept thy truth so pure of old,

When all our fathers worshipped stocks and stones. Forget not: in thy book record their groans

Who were thy sheep, and in their ancient fold Slain by the bloody Piedmontese, that rolled Mother with infant down the rocks. Their moans The vales redoubled to the hills, and they

To Heaven. Their martyred blood and ashes sow O’er all the Italian fields, where still doth sway The triple Tyrant; that from these may grow

A hundredfold, who, having learnt thy way,

Early may fly the Babylonian woe.

L’évangélisme vaudois naquit à Lyon au XII® siècle. Banni aussitôt de Lyon, puist en divers temps, de Sicile, de Provence, d’Allemagne, il subsiste encore au Piémont, malgré plusieurs persécutions, dont une croisade en 1488. L’Europe protestante vénérait ces précurseurs et fut consternée par le massacre de 1655.

En janvier, neuf villages vaudois avaient reçu l’ordre de s’établir plus haut dans leur vallée. Sous peine de mort, il fallait obéir dans les trois jours, à moins d’abjurer. Mais la neige ne permettait ni aux paysans d’obéir ni aux soldats de les punir. Les troupes du duc de Savoie attendirent avril et le passage d’un corps franco-irlandais marchant sur Modène. En huit jours de massacre et d’incendie, plus de dix sept cents paysans périrent. Les soudards exercèrent des cruautés inavouablesi sur lesquelles le duc ferma les yeux.

Dès qu’il fut informé, Cromwell décréta un jour de deuil national et ouvrit une souscription. I>e 25 mai, Milton écrivait par son ordre à sept

Sur le recent massacre in Piémont^

~\7' ENCE, ô Dieu, tes élus massacrés, dont tu vois * Les ossements épars sur les Alpes glacées.

Ces coeurs en qui tes lois étaient déjà tracées,

Quand nos pères priaient des pierres et du bois,

Ne les oublie ! Inscris de ton peuple aux abois I-es appels gémissants. De tes brebis forcées Par les loups piémontais, de ces mères lancées Au torrent avec leurs enfants, la triste voix Monta de la vallée aux cimes, et des cimes

Au Ciel. Sème leur cendre et leur sang de martyrs Par l’Italie entière et, de ces champs qu’opprime La triple tyrannie, avant peu fais surgir

Un troupeau plus nombreux cent fois, qui sache fuir, Tandis qu’il en est temps, Babylone et ses crimes.

puissances, dont la Savoie et la France. Le début de la lettre à Louis XIV rappelle le sonnet : « Sérénissime Roi, les gémissements des malheureux protestants... sont parvehus jusqu’à nous.. » Louis répondit courtoisement, mais Mazarin n’intervint que lorsque Cromwell menaça Nice.

Ce sonnet émerveille par sa complexité. La forme en est rigoureuse, bien que la spontanéité y semble absolue. La pitié y scande la colère, celle-ci courant d’un élan du début « Avenge » au « woe » fina^ franchissant au passage rimes, quatrains et tercets, comme un raz-de-marée balayant un village, tandis que la pitié fait sonner onze fois à la rime la voyelle de La plainte : ô. Sous la vague roulent deux textes massifs : le « Sanguis martyrum semen Ecclesiae » de Tertullien, et 1’avertissement de Jérémie ; « Fuyez Babylone, de peur de ])érir pour ses crimes^ car voici la journée où l’Etemel se venge n.

Faut-il expliquer que « la pierre et le bois » sont les images des saints, et que « triple tyran » est une allusion à la triple tiare ?

LAWRENCE) of virtuous father virtuous son,

Now that the fields are dank, and ways are mire. Where shall we sometimes meet, and by the fire Help waste a sullen day, what may be won From the hard season gaining ? Time will run On smoother, till Favonius reinspire The frozen earth, and clothe in fresh attire The lily and rose, that neither sowed nor spun. What neat repast shall feast us, light and choice.

Of Attic taste, with wine, whence we may rise To hear the lute well touched, or artful voice Warble immortal notes and Tuscan air ?

He who of those delights can judge, and sprue To interpose them oft, is not unwise.

Ce sonnet date vraisemblablement de l’hiver 1655-1656

Le temps a fait son œuvre. L’aveugle a terminé son apprentissage de la nuit ; le veuf songe à se remarier. Derrière sa maison commode s’étend un jardin, puis Saint James’s Park, frais silence brodé de chants d’oiseaux. Le Conseil d’Etat l’a pourvoi d’un secrétaire ; il peut donc donner plus de temps aux agents diplomatiques reçus à sa table, à la préparation de son prochain ouvrage, à ses trois fillettes, à ses amis.

Celui qu’il invite ici est un officier de vingt-deux ans assez peu brillant, paraît-il, mais qui fut son élève et dont il agrée les mœurs et la déférence. Son père est le plus sûr ami de Cromwell, et présidera le Conseil de 1657 à la Restauration.

Le Sonnet XIII nous a fait connaître pourquoi la musique ni sera pas anglaise. Quant au vin, il sera de chez nous, puisque les Anglais, depuis Aliénor de Guyenne, n’ont jamais cessé d’estimer le bordeaux-

Dans sa Sixième Elégie, adressée à Diodati en 1629, Milton avait précisé

/’"'V mon sage Lawrence, enfant d’un sage père,

Voici les champs trempés et les chemins bourbeux : Ne devrions-nous pas, quelquefois, tous les deux, Narguer le mauvais temps devant la flamme claire ? Plus doucement viendrait la saison où la terre Se ranime, où Zéphir renouvelle les cieux,

Où brillent à nouveau les atours somptueux De la rose et du lis, qui jamais ne filèrent.

Nous n’aurions que des mets très légers et de choix.

De goût attique, avec du vin. Puis, une voix Savante, si le luth ne nous plaît davantage,

Sur des airs immortels chanterait en toscan.

Bien juger de pareils plaisirs, en évitant

Leur trop fréquent retour, ne messied point au sage.

les obligations d’Apollon à Bacchus. Après avoir retracé les plaisirs dernièrement goûtés par son ami, « Haustaque per lepidos GaUica musta fucos », il lui concède que le vin peut assister un poète : qu’auraient fait sans le jus de la treille Horace, Anacréon, ou Ovide ?

« Naso Corallæis mala carmina misit ab agris :

« Non illic epulæ, non sata vitis erat...

(( At... »

« Toutefois... » Il se reprend, comme ici, comme toujours. Car il y a deux sortes de poésie, et son choix est fait. « Toutefois celui qui chante les guerres, les pieux héros, et les conseils des dieux, qu’il vive d’herbes et d’eau cristalline. Ainsi vécut le sage Tirésias quand il eut perdu la lumière, ainsi Linus, et Calchas, et Orphée...

u Sic dapis exiguus, sic rivi potor Homerus. »

D’où nous devons conclure que le Paradis perdu n’était pas commencé en 1655, ou que le temps porte conseil-

CYRIACK, whose grandsire on the royal bench Of British Themis, with no mean applause, Pronounced, and in his volumes taught our laws, Which others at their bar so often wrench;

To-day deep thoughts resolve with me to drench In mirth, that after no repenting draws;

Let Euclid rest, and Archimedes pause.

And what the Swede intend, and what the French. To measure life learn thou betimes, and know

Toward solid good what leads the nearest way;

For other things mild Heaven a time ordains,

And disapproves that care, though wise in show,

That with superfluous burden loads the day,

And, when God sends a cheerful hour, refrains.

La destinataire du Sonnet X était la fille d’un haut dignitaire. Skinner était petit-fils du célèbre jurisconsulte Sir Edward Coke, président des Communes sous Elisabeth, grand juge sous Jacques I*r, et, au Parlement de 1628, l’un des plus hardis accusateurs de Buckingham. Si Charles avait destitué Ley, Jacques avait emprisonné Coke. Les gardiens des lois et des traditions anglaises étaient nécessairement les adversaires non certes de la monarchie, mais de l’innovation absolutiste.

En outre, Coke était de ces anglicans puritains qui sympathisaient avec les puritains dissidents. L’un des fondateurs des Etats-Unis, le baptiste Roger Williams, écrivait à une fille de Coke : « Votre cher père daigna souvent

m’appeler son fils, et quand je traversai Windsor pour m'embarquer... ce me fut une mortelle peine de ne pouvoir m’arrêter pour faire part à ce saint homme de mes scrupules et de ma fuite. »

Skinner était un ancien élève du poète et l’entoura de sollicitude. Andrew

YRIACK, toi dont 1 aïeul siégeait au Banc royal ^-^De la Thémis anglaise et, tant à l’audience

Qu en ses doctes écrits, prenait sous sa défense Notre loi. si souvent trahie au tribunal,

Sois aujourd hui chez moi le joyeux commensal Qui détend sa pensée en bonne conscience,

Sans scruter ce que veut la Suède ou la France,

Ni sur quels points Euclide a parlé bien ou mal. Etablis sans tarder le compte de ton âge,

Et va par le plus court vers les biens les plus hauts. Mais le Ciel indulgent nous prescrit des repos.

Et blâme ce scrupule, encor qu’il semble sage.

Qui veut charger le jour d’un fardeau sans profit, Et, quand Dieu nous envoie un plaisir, l’interdit.

Marvell, collègue de Milton au secrétariat du Conseil et son fidèle ami félicitait Milton en 1654 de ce que Skinner était venu se loger près de lui. A la Restauration, l’élève aida son maître de ses deniers, et fut bafoué pour son attachement à la république par des pamphlets parus en 1661 et 1662. (Ces pamphlets étaient presque sûrement du neveu, filleul et élève de Milton, John

Phillips, royaliste comme son frère Edward.)

Les vers 7 et 8 nous rappellent que Milton, vers sa trentième année, aval pour son plaisir pris des leçons de mathématiques, et qu’il était remarquablement informé de ce qui se passait en Europe, tant en vertu de ses fonctions que par sa correspondance et ses recherches personnelles- Par exemple, il composa une Histoire de lu Moscovie, très documentée, avant 1652, c’est-à-dire en un temps où de tout autres soins auraient justifié son abstention.

La date de ce sonnet reste imprécise, mais il a toujours figuré immédiatement avant celui de 1658.

METHOUGHT I saw my late espoused saint

Brought to me like Alcestis from the grave,

Whom Jove’s great son to her glad husband gave. Rescued from Death by force, though pale and faint. Mine, as whom washed from spot of childbed taint Purification in the Old Law did save,

And such as yet once more I trust to have Full sight of her in Heaven without restraint.

Came vested all in white, pure as her mind.

Her face was veiled ; yet to my fancied sight Love, sweetness, goodness, in her person shined So clear as in no face with more delight.

But, O ! as to embrace me she inclined,

1 waked, she fled, and day brought back my night.

Milton se maria trois fois. En 1652, l’année où il devint aveugle, il avait perdu la pauvre Mary Powell, morte en couche à vingt-six ans, p|ùis leur seul fils, John, âgé de quinze mois.

En novembre 1656, il épousait cette Catherine Woodcock qu’il appelle ici une sainte, éloge extraordinaire sous sa plume. Elle mourut à vingt-neuf ans, un mois avant son bébé Catherine> en février 1658. En septembre s’éteignit Cromwell; la République avait vécu. Dans l’entre-temps, Milton avait enfin commencé, ou repris définitivement, son Paradis perdu.

Cinq ans après, le docteur Paget, ému de la solitude morale du poète et inquiet du désordre matériel de son ménage (les trois filles de Mary s’entendaient avec la servante pour voler leur père), fit épouser à son ami une parente a lui, Paget, la douce Elisabeth Minshull, une blonde de vingt-quatre ans. L aînée des filles n’avait que. sept ans île moins. Mais la paix régna désormais sous le toit du poète.

XXTY

U* N rêve j ai cru voir la sainte qui fut mienne Revenu du tombeau, comme Alceste autrefois Que, ravie au trépas, encor pâle et sans voix, Remit à son époux le divin fils d’Alcmène.

Ma morte n avait rien de la souillure humaine Qu'Israëi imputait aux mères dans ses lois,

Et telle je la vis que fermement je crois Retrouver d elle aux cieux vision claire et pleine.

Sa robe était d’un blanc aussi pur que son cœur ;

Ses traits étaient voilés, mais toute sa personne Brillait d’autant d’amour, de bonté, de douceur, Que jamais sur aucun visage il en rayonne.

Mais, se penchant sur moi, je m’éveille, elle fuit ! Et le jour revenu fit renaître ma nuit.

Si les sonnets finirent dans l’année qui vit commencer le Paradis perdu, la coïncidence ne fut pas fortuite. I a- sonnet avait été polur Milton l’effusion irrésistible au temps où l’absorbaient l’étude, la politique et la prose, ma;s une fois rendu à la poésie, il incorpora aux trois chefs-d’œuvre de sa vieillesse les mouvements lyriques dont quelques rimes auraient fait des sonnets.

« Ce que nous appelons un long pocme, dit Edgar Poe dans sa Philosophie de la Composition, n’est qu’une succession de poèmes brefs. Un poème n’est tel qu’à la condition d’exciter intensément, par une élévation de l’âme. Or, toute excitation intense est, par nécessité psychologique, brève. C’est pourquoi la moitié au moins du « Paradis ]>erdu » est essentiellement de la prose — une succession d’excitations poétiques alternant inévitablement avec des dépressions poétiques correspondantes — l’ensemble étant dépourvu, de par son extrême longueur, de cet élément poétique important : la totalité, ou l’unité d’effet ».

— fei —

I dreamed that Milton’s spirit rose, and took From life’s green tree his Uranian lute ;

And from his touch sweet thunder flowed, and shook

All human things built in contempt of man

And sanguine thrones and impious altars quaked,

Prisons and citadels...

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