‹ Les sonnets de Pétrarque (volume 2)Chapitre 22 sur 155 · III. — l'aMODR DU TEMPS DE PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

III. — l'aMODR DU TEMPS DE PÉTRARQUE

Notre fragile nature nous suit jusque dans les régions éthérées. Pétrarque l'éprouva en élevant son âme pour l'unir à celle de la belle et vertueuse Laure. Les désirs humains se mêlèrent parfois à son adoration céleste ; on en trouve quelques indices dans ses écrits. Mais la spiritualité n'en reste pas moins le caractère essentiel de sa passion et de son Can\oniere.

Il a donc aimé, il a donc chanté aussi honnêtement, aussi chastement que possible. Et pourtant nos mœurs modernes le condamnent. C'est que nos sentiments se sont perfectionnés. Nous ne voulons pas seulement que les époux soient fidèles l'un à l'autre dans le sens ordinaire; nous voulons aussi qu'ils le soient moralement; nous ne permettons pas à un tiers de dérober au mari la moindre parcelle de l'âme de sa femme. Anciennement les moralistes étaient moins exigeants. Ils s'inquiétaient peu de la pensée de la femme, pourvu qu'elle craignît et respectât son mari, comme le prescrit saint Paul. Plus anciennement encore, les cours d'amour répandaient dans le monde des doctrines bien autrement tolérantes, comme nous le verrons tout à l'heure.

i/AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XXW

Aussi, pour juger sainement Pétrarque, il ne faut pas oublier qu'il vécut à cette époque des cours d'amour. Plusieurs de ses biographes l'ont bien compris. Deux, entre autres, quoique prêtres estimables, ne se sont fait aucun scrupule de justifier sa passion platonique pour une femme mariée, en alléguant les mœurs chevaleresques.

« Le siècle où vivoit Pétrarque étoit chaste, dit l'abbé Roman, quoique la ville qu'il habitoit fût corrompue. La galanterie qui régnoit alors n'étoit pas la même qu'on voit de nos jours : c'étoit celle de ces braves chevaliers qui soutenoient au péril de leur vie l'honneur de leurs dames, et qui recevoient de leurs mains le prix de la valeur; c'étoit un sentiment honnête et généreux qui enflammoit le courage, et qui étoit la source des plus belles actions, un penchant avoué pour les femmes les plus vertueuses, l'émotion du cœur et non le trouble des sens : c'étoit enfin cet amour épuré que notre siècle^ traite de chimère, et dont le siècle de Pétrarque fournit mille exemples1. »

L'abbé de Sade est plus explicite : « On le trouvera < moins coupable, dit-il de notre poète, si l'on veut bien jeter un coup d'œil sur les mœurs du siècle dans lequel il vivoit. L'amour n'étoit pas alors ce qu'il est à présent, un arrangement de convenance, ou un commerce de libertinage. C'étoit au contraire une passion honnête qu'on regardoi't comme le plus puissant mobile qui remuât les cœurs, et le plus capable de les porter à ces grandes actions de vertu et de courage qui caractérisent les grands hommes.

« On voyoit les guerriers affronter les plus grands périls pour soutenir la beauté et l'honneur des Dames à qui ils se dévouoient. Le désir de se rendre dignes d'elles élevoit leur courage, et les engageoit à former les entreprises les plus hardies. Dans les tournois les

i Vie de François Pétrarque. Vaucluse, 1786, p- 18.

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