L'AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XXXIX
qui avait promis à un chevalier de l'aimer lorsqu'elle aurait perdu son ami, était tenue d'aimer ledit chevalier si elle épousait son ami; car l'épouser ou le perdre, c'était tout un. Par contre, l'amant, devenu l'époux de sa bien -aimée, avait le droit de soupirer aux pieds dune autre dame, mais défense lui était faite de porter plainte devant les cours d'amour contre l'indifférence de sa femme. Aliénore d'Aquitaine, consultée par un amant surnuméraire, un patito, sur ses droits au cœur d'une dame qui avait épousé son adorateur en titre, confirma en ces termes les droits du demandeur : « Nous n'osons désapprouver la sentence rendue avec une si judicieuse fermeté par la comtesse de Champagne, laquelle déclare que l'amour ne saurait étendre son empire sur les conjoints par mariage; nous approuvons donc les poursuites du chevalier, et enjoignons a la dame sollicitée de lui accorder les faveurs promises1. »
Les maris étant ainsi déclarés incapables de parfait amour sous le toit conjugal, les dames les plus vertueuses recevaient librement les hommages de leurs amants; et ceux-ci, en prenant place dans le cœur d'une femme mariée , ne portaient aucun préjudice à son seigneur et maître. Loin de troubler la paix du ménage, ils en complétaient l'harmonie, en remplissant le rôle sentimental refusé au mari.
Fortifions maintenant la théorie par les faits. L'amour de Guillaume de Machaut pour Agnès de Navarre n'est pas le seul que l'on puisse donner en preuve. — Thibaud le Chansonnier, comte de Champagne, n'aima-til pas en tout bien, tout honneur, la reine Blanche, mère de saint Louis2? — Geoffroy Rudel, prince de Blaye, ne mourut -il pas d'amour imaginaire pour la
i La Vie au temps des cours d'amour, p. 191.
* Pasquier, Recherches sur la France, liv. VI, ch. 3.