L'AMOUR DU TEMPS DE PÉTRARQUE. XLI
qui le détourne de travaux sérieux; mais, tout en faisant allusion au mariage de Laure, il ne lui reproche pas une fois d'aimer une femme mariée.
La morale chevaleresque autorisait donc ce genre d'amour. Ce qui le prouve encore, c'est que Pétrarque donne sans crainte • à son inspiratrice la qualité de dame * ; c'est que ses sonnets, connus de tout le monde, ne portèrent nulle atteinte à l'excellente réputation de Laure : il assure que jamais la calomnie, dans une ville qui ne respectait rien, n'osa mordre sur elle.
Si la morale eût été alors ce qu'elle est aujourd'hui, aurait-il bravé ie sentiment public en adressant à une femme mariée ses hommages retentissants? Et cette femme mariée aurait-elle été portée aux nues dans les vers du poète sans déchoir quelque peu dans l'esprit de ses admirateurs ?
On n'en peut douter, Pétrarque, en prenant la femme de Hugues de Sade pour dame de ses pensées, ne fit que suivre les lois de la chevalerie, et ne doit pas être jugé avec nos idées modernes. Telle est d'ailleurs l'opinion de Ginguené, Lamartine, Ugo Foscolo, Campbell, Baldelli, Fracassetti, etc. Et voici comment M. Mézières exprime la sienne, à propos du professeur Marsand et de sa dissertation sur le célibat de Laure : « Son principal argument, dit-il, qui est aussi celui de lord Woodhouselee, est une raison de sentiment, non une preuve. Il lui répugne de croire que Pétrarque, chanoine et archidiacre, aima une femme mariée 2. On pourrait lui ré-
1 Si l'on peut réellement attribuer à Laure le virgo de certaines idylles latines de Pétrarque, citées avec empressement par M. d'Olivier- Vitalis et l'abbé Castaing de Pusignan à l'appui de leur thèse, il ne faut pas oublier comme eux que virgo peut s'appliquer à de jeunes femmes ; qu'on le trouve avec cette signification dans Plaute, dans Térence et même dans Virgile, notamment dans 1 eglogue VI.
* Le professeur Marsand, qui était prêtre, ne devait pas ignorer que Pétrarque, gratifié de bénéfices ecclésiastiques par les papes Benoît XII et Clément VI, ne reçut jamais les ordres sacrés. — Ph. L. D.