DU MÊME AUTEUR
Revue de Métaphysique et de Morale, mai igoS : Le Nirvana de Lafcadio Hearn (traduction);
Revue pédagogique, avril 1902 :
L'enseignement aux Iles Hawaï;
Revue pédagogique, décembre 1904 :
Charles Dickens, auteur de Contes de Noël;
Revue internationale de l'enseignement, septembre 1902 Notre devoir intellectuel en Indo-Chine;
Revue germanique, janvier 1906 :
Les « Sonnets élisabéthains » de Sidney Lee;
Autour du Monde, Félix Alcan, 1904 :
Les Américains aux Philippines, pages 172-205.
Il a été tiré de ce cahier quinze exemplaires sur whatman ainsi distribués :
premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant;
deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l'administrateur ;
troisième exemplaire de souche, exemplaire de l'imprimeur ;
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et deux ex€m,plaires d'auteur numérotés a, b exemplaires d'auteur.
Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos tirages d'exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d'abonnements à chaque instant souscrits; nous ne vendons point d'exemplaires sur whatman en dehors de l'abonnement ; l'abonnement sur whatman à cette huitièm.e série est de cent francs pour tous pays.
Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fonderie' Mayeur (Allainguillaume et compagnie successeurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième arrondissement.
Aux êtres les plus beaux nous demandons des iils. Au lis de la beauté d'éterniser sa gloire, Et, puisque cède au Temps l'albe candeur des lis. Que de blancs héritiers nous gardent leur mémoire I
Toi, concentrant ta vie au foyer de tes yeux, Tu nourris ton feu clair de ta propre substance, Et ton doux ennemi, ton moi pernicieux. Fait lever la famine aux champs de l'abondance.
De la terre féconde ornement tendre et frais, Seul et brillant héraut du printemps qui se pare. Pourquoi celer ta sève en tes bourgeons jeunets. Méchant, qui se gaspille en jouant à l'avare ?
Oh ! prends pitié du monde ou sois-en le bourreau : Dévore son espoir, pourvoyeur du tombeau!
Lorsque quarante hivers, assiégeant ta jeunesse, De menaçants fossés auront creusé ton front. Ils feront un haillon sans fierté, sans noblesse Du fier et noble corps que tous croyaient fécond.
Et si l'on te demande où gisent tous tes charmes, Et l'ancienne vigueur de tes jours défleuris, Oser montrer tes yeux ravinés par les larmes Sera te mettre en butte à l'affront qui meurtrit.
Combien plus de louange ornerait ton courage
Si tu pouvais répondre : « Il est, ce fils, à moi ;
Il vient solder mon compte, excuser mon grand âge, »
— Fils dont la beauté veut qu'il soit sorti de toi I
Ah ! et serait renaître et sentir aussitôt
Dans le gel de ton cœur refluer un sang chaud !
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Regarde en ton miroir ; réponds à sa prière Que le temps est venu de refondre tes traits, Car tu frustres ton siècle et l'espoir d'une mère En ne restaurant pas la tour d'un tel palais.
II n'est vierge si belle, aux flancs restés en herbe, Qui dédaigne les soins de ton fécond labour ; Il n'est homme si fou qui veuille, par superbe, Être sourd à la vie, être mort à l'amour!
Ta mère vit en toi : ta lièvre, c'est l'appel De son premier avril qui voudrait refleurir : Au vitrail entr'ouvert par l'âge au doigt cruel, Tu verras tes fruits d'or se gonfler et mûrir.
Mais si tu vis et veux ne pas laisser de trace, Meurs et scelle au tombeau ton image et ta race !
Prodigue de ton charme, Ami, pourquoi répandre Sur toi, toi seul, le legs divin de ta beauté ? La Nature nous prête et c'est pour nous reprendre! Généreuse, elle veut la générosité.
Alors, mon bel avare, à quoi bon mésuser Des largesses qu'on fit pour que tu fusses large ? Usurier sans profit, pourquoi thésauriser La vie, et refuser d'en accepter les charges?
Tu vis sans vivre en ne traitant qu'avec toi-même : C'est ton doux être. Ami, que je te vois duper ; Et, quand la Mort viendra jeter l'appel suprême. Gomment solder ton compte, ou comment la tromper ?
Ta stérile beauté rentre avec toi sous terre, Elle qui, fécondée, eût fait ta légataire.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Les Heures qui, de suaves rayons tissèrent Ce regard plein d'amour qui rive tous les yeux, Deviendront les tyrans de leur œuvre si chère Et raviront sa grâce à ton fpont gracieux.
Le vieux Temps sans repos sur les vents de l'Hiver Traîne l'Été pour le souiller et le confondre ; Le gel lige la sève, abat les grands troncs fiers Et la beauté s'enneige et la vigueur s'effondre.
Alors, si l'Été sage avait point distillé
La sève printanière au cristal des fioles,
Le suc de la beauté serait annihilé,
Elle et son souvenir — sombres aux nécropoles.
Elles bravent l'Hiver et le trépas commun Les plantes dont l'Amour a sauvé le parfum.
Ne laisse pas l'Hiver, de son doigt décharné, Dessécher ton Été sans distiller ta sève ; Embaumes-en la vie avant qu'il soit fané ; Crains le meurtre de soi pour la beauté trop brève
L'usage et non l'usure. Ami, paye en bonheur Celui qui volontiers verse au jour dit la somme : Crée un autre toi-même, et, décuplant ton heur, Décuple et ton image et ta puissance d'homme I
Et si par dix enfants ton être est répété,
Plus heureuse dix fois sera ton âme heureuse :
Tu renaîtras vivant en ta postérité,
Quand viendra te faucher la mortelle Faucheuse.
Ne fais pas l'obstiné : ne prends pas, toi si beau, Pour héritiers la Mort et les vers du tombeau l
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Vois ! quand à l'Orient la lumière dorée
Lève son front brûlant, le regard des mortels
Monte pour saluer sa majesté sacrée
Et rendre un humble hommage au jeune dieu du ciel.
Il gravit les hauteurs des cieux et de la gloire. En son midi, pareil à l'homme mûr et fort : Les regards éblouis adorent la victoire Du pèlerin nimbé de sa poussière d'or.
Mais, tombé du zénith, son front défait vacille, Comme un vieillard déchu dans le soir et la mort : Et de l'astre impuissant, l'œil, autrefois servile, Sans respect se détourne, et sans regret s'endort.
Il sonne, le midi de ta jeunesse altière ! — Sans un regard, ainsi tu meurs si tu n'es père.
Pourquoi, vous, ma Musique, entendre avec douleur La musique ? le doux au doux fait-il la g^uerre ? Pourquoi chérir l'émoi qui fait couler vos pleurs Ou gotiter le nectar au fond de l'urne amère?
Si le juste concours des sons harmonieux Suavement fondus te cause une agonie.
C'est qu'il te gronde, en ses sanglots mélodieux. De perdre un pur solo promis aux symphonies.
Vois la corde vibrer ainsi qu'une épousée
Et toutes de frémir en un accord vainqueur :
C'est la Femme, et le Père, et la chanson jasée
De l'Enfant vient s'y fondre en un tout-puissant chœur!
Et leurs voix sans parole en un seul cri résonnent : « Restant seul^tu n'existes plus, tu n'es personne! »
ESSAI 1) UXE INTERPRETATION
Pourquoi te consumer en ton isolement ? Craindrais-tu de mouiller l'œil profond d'une veuve ? Si tu meurs sans un lils, ah ! c'est le monde aimant Qui toujours va pleurer sa peine toujours neuve.
Ta veuve, c'est la Terre, inconsolablement. A la plus humble femme, une amour ranimée Donne de rallumer aux yeux de son enfant Le feu pur qui brillait en la prunelle aimée.
Admire : un vrai prodigue au monde est un trésor Qui toujours se déplace et qui se multiplie; Mais la beauté qu'on n'use est escarcelle d'or Que son maître d'un jour dilapide et spolie.
Aucun amour humain n'habite en ce cœur las Qui contre soi descend au meurtre le plus bas.
Avoue, ingrat, que c'est n avoir aucun amour Que de montrer pour soi si mince prévoyance ; On t'adore à la ville, on t'adore à la cour, Mais il est clair que toi, tu n'es qu'indifférence.
Tu es si possédé de ton courroux haineux Que tu tournes sur toi l'effort de ta folie Pour abattre ce phare illustre et lumineux Que devrait étayer ta suprême énergie.
O change, que je change ! — Amour en toi doit-il Payer plus lourd loyer que la Haine sordide? Loge en ton cœur l'aime bonté de ton profil ; Qu'elle t'émeuve au moins sur ton propre homicide
Crée un autre toi-même, Ami cher, si tu m'aimes, Qui couronne ton front de renaissants diadèmes.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Quand viendra ton déclin viendra d'un pas égal
Le soleil de ton iils qui dans le ciel se lève;
La £ève de printemps qui fut son sang natal
Reste à jamais ton bien quand ton printemps s'achève.
Ici, vivent sagesse et progrès et beauté, Et là, c'est la vieillesse absurde et décrépite. Que tous pensent de même, adieu l'humanité ! Au bout de soixante ans le monde est en faillite I
Laisse ceux que Nature a mis hors de sa loi, Laids, grossiers et rugueux, périr sans descendance; Vois ceux qu'elle a comblés : elle t'a fait leur roi. D'un opulent amour chéris cette opulence I
Tu es le sceau royal choisi, sculpté par elle Pour que vive à jamais cet unique modèle.
Quand au cadran je suis l'àpre marche du temps, Ou vois le jour périr sous la nuit angoissante; Quand, à pleurer les.lilas défunts, je comprends Que le jais des cheveux de fils pâlis s'argente;
Quand les arbres géants, de feuilles dépouillés, Ne prêtent plus leur dais aux vaches assoupies ; Et que les trèfles verts, en gerbes tortillés, Passent sur leur brancard, face hirsute et blêmie;
Alors, cher, ta beauté me revient à l'esprit. Qui doit sombrer aussi dans le commun naufrage ; Nos parfums et nos fleurs cèdent au temps maudit : D'autres, du même pas, commencent le voyage.
Contre la faux du Temps rien ne peut nous défendre : Seuls la bravent nos lils quand elle vient nous prendre.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
O cher ! tu ne t'appartiens pas : tu n'es ton roi Qu'au long des chers sentiers du vallon de la vie ; Il faut te prémunir d'un fatal désarroi En léguant cette image à toi-même ravie.
Alors, cette beauté, que tu n'as qu'à loyer, N'aura jamais de terme, et tu seras toi-même Encore, et tu verras la Mort sans t'effrayer, Un fils aimé sauvant cette forme qu'on aime !
Quoi ! laisser ce manoir de son haut rang d'honneur Par esprit indolent tomber en déshérence ! Quoi ! le livrer aux mains de l'hiver rançonneur, A l'éternelle mort de la froide impuissance !
Ah ! ce serait folie, et toi, Will, ma hantise.
Dis-toi : « J'avais un père. » — et que ton lils le dise!
25 Shah-cspcarc. —
Point ne sais les secrets de la nuit ctoilée Et pourtant je me sens astronome et devin, Non pour prédire aux champs le sec ou la gelée, Peste noire au bétail ou disette au moulin,
Ni la bonne aventure à chacun de nos mois,
Ce qu'il i3orte en ses flancs, pluie, oui*agan, tonnerre.
Ni le destin mouvant des princes ou des rois :
Le ciel ne me révèle aucun de ces mystères.
Mais, au fond de tes yeux, mes doux astres constants, Je lis une promesse et plus sûre et plus fière, C'est que le Vrai, le Beau triompheront du Temps,» La Vie, et non la Mort, étant ton héritière.
Sinon, triste prophète, en larmes m'écrierai : « Ta lin sera la fin du Beau comme du Vrai ! »
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Chaque être sur la terre a sa fixe croissance
Et ne connaît qu'un temps l'ivresse de juillet;
Le monde est une scène où de vains acteurs dansent
Sous le feu de soleils à l'ascendant secret.
De même qu'un arbuste, un Iiomme lève et pousse, Vert, éclate de sève et, mûr, déjà périt : Il sent la même brise ou très âpre ou très douce, Et de son lustre éteint le souvenir se rit.
Au vacillant flambeau de l'inconstance humaine. Je vois ton sang bondir en sa bouillante ardeur, Et le Temps meurtrier débattre avec la Haine Quelle nuit éteindra le jour de ta splendeur.
Ils frappent! Mon amour accepte la bataille, Et j'insère une greffe au creux de ton entaille!
XVT
Il te faut cuirasser et ton cœur et ton bras
Pour disputer au Temps tes dépouilles opimes.
Arme-toi, contre la ruine et le trépas,
De glaives mieux trempés que mes trop faibles rimes.
Debout sur ton midi, sommet des heures d'or, Tu peux voir, vierge encor, maint courtil en jachère Aux couleurs d'un portrait préférer le trésor De tes vivants semis et de ta pépinière.
La vie, aveugle Ami, seule peut réparer Les brèches de la vie, et ma plume écolière, Humble stylet du Temps, ne saurait célébrer Le fonds ni les dehors de ta splendeur entière.
Perds-toi pour te trouver, mon artiste indolent. Tu vivras, buriné par ton propre talent !
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Dans les temps à venir, qui donc croira mes vers Même éclairés du haut fanal de ton mérite ? Eux qui, Dieu sait I ne sont que sépulcres déserts Vidés de cette vie où ta beauté palpite !
Si je savais tes yeux écrire et leur splendeur,
Et d'une grâce égale enluminer ta grâce,
Nos neveux se diraient : a II nous ment, ce chanteur,
Dieu jamais à nos fronts perle pareille enchâsse ! »
Alors, mes chers feuillets, par l'âge tout jaunis. On les mépriserait comme une bonne vieille Qui dit long mais peu vrai; ton juste éclat terni Serait d'un vieux conteur la trompeuse merveille.
Songe que si tes fils renforçaient mes concerts, Doublement tu vivrais en eux comme en mes vers !
29 Shakespeare.
Comment te comparer aux matins de l'Été ?
Ta grâce est plus aimable et ton humeur plus douce
Son vent rude abolit le bourgeon velouté,
Et de trop près l'Hiver le talonne et le pousse.
Souvent l'or de son teînt se tache et se ternit Et le feu de son 'oeil souvent brûle et dessèche; Hier franc et rieur, à peine s'il sourit Aujourd'hui, tant le sort changeant le rend revêche.
Mais toi, point ne verras se flétrir ton printemps Ni se faner jamais tes beautés immortelles ; Voyant croître en mes vers tes bourgeons éclatants La Mort doit s'avouer sa défaite étemelle.
Tant que vivra le 'monde, et l'amour et l'envie. Vivront ces vers, et ces vers-là donnent la vie !
ESSAI D UNE INTERPRETATION
O Temps, rong-e au lion ses ongles acérés,
Pousse la Terre à dévorer sa propre race ;
Brise au tigre cruel ses crocs de sang lustrés ;
Sur l'orgueilleux phénix de cent ans, fais main basse.
Qu'en l'œil pur des saisons, les rires et les pleurs Passent quand passe, ô Temps, ta grande aile rapide ; Chasse de l'univers les parfums et les fleurs : Soit, mais je te défends crime de régicide !
Point ne laboureras le Iront de mon ami ; Point ne le rayeras de ta plume alouvie; Tu laisseras intact et toujours raffermi Ce moule de beauté renaissante et de vie !
Frappe à ton gré, Vieillard, épuise ta rancœur : Mon Amour par mes vers sera toujours vainqueur î
La Nature t'a peint un visage mignard De femme, ô toi, mon maître et ma maîtresse aimée : Un cœur de femme aussi, mais inapte au grand art Des mobiles humeurs de mensonge embrumées ;
Un œil plus lumineux et sans émois trompeurs, Et qui dore l'objet qu'il baigne de ses flammes; — Pour la couleur, homme tu es, roi des couleurs, Roi qui sais ravir l'homme et fasciner la femme.
Femme au premier projet de Nature en travail, S'éprenant de son œuvre, elle te voulut prince : Elle t'enlève à moi, t'ornant d'un mâle émail, Et le trait, qui parfait son chef-d'œuvre, m'évince.
Puisqu'elle t'a moulé pour le plaisir des femmes, De ton amour j'ai la lumière, elles les flammes.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
La Mase qui m'émeut n'a rien de cette Muse Qu'aiguillonnent aux vers d'illusoires attraits : Pour azurer ses dieux, il n'est ciel qu'elle n'use; De tous les héros morts le sien garde les traits.
Fière de l'accoupler au soleil, à la lune,
Elle entasse pour lui les perles de la mer,
Les fraîches fleurs d'avril et les rares fortunes
Que de son dôme inmiense enclôt l'orbe des airs.
Sincère en mon amour, oh ! que ma voix sincère En toi chante un ami bel autant que l'enfant Qui rit au sein laiteux que décache une mère ; — Mais moins qu'un cierge d'or dans le ciel triomphant.
Qu'il chante, ce chanteur qui de ses vers s'enivre : Il convient de flatter ce qu'on vend à la livre.
En mon miroir comment lirai-je ma vieillesse Tant que Jeunesse et Toi vous serez frère et sœur ? Mais, quand le Temps te creusera de sa tristesse, Mes yeux verront ma vie en proie au ravisseur.
La beauté radieuse. Ami, qui t'Illumine Est aussi le manteau visible de mon coeur. Car si tu vis en moi j'habite en ta poitrine. Et, si tu vaincs le Temps, je serai son vainquem*.
Pour te garder à mon amour, veille toi-même. Comme, en ton nom chéri, je veille aussi sur moi; Vois, je berce ton cœur sur mon souci qui t'aime. Comme un fils de son lait, la nourrice en émoi.
Mon cœur navré, le tien connaîtra l'agonie : Tu me donnas un cœur qui point ne se renie.
ESSAI D U\E INTERPRETATION
Gomme un acteur novice, inhabile au succès, Perd le fil de son rôle en entrant sur la scène; Comme un fauve irrité dont la rage en excès Affaiblit dans son cœur la force de sa haine ;
Ainsi, pauvre en sang-froid, je ne puis célébrer Le cérémonial parfait de l'àme intime : Sous le fardeau trop lourd je sens l'esquif sombrer Et mon amour trop fort dans sa force s'abîme.
Héraut lier et muet de mon cœur éloquent,
Que mon livre te parle en fidèle interprète !
Mieux que certaine ardeur d'un discours plus ardent, (i)
Qu'il plaide l'amoureux objet de sa requête!
Entends ce que t'écrit Tamour silencieux :
C'est d'un amour subtil d'entendre avec les yeux.
(i) Les sollicitations dont l'ami est déjà en butte de la part de 1î maîtresse.
Mon œil, jouant au peintre, a fixé radieuse Ta beauté sur la toile immense de mon cœur, Et mon corps est le cadre où l'âme ingénieuse Traça la perspective en artiste vainqueur.
Au travers de ma chair amollie et fondue, Vois ta fidèle image issir de son émail, Aux murs de ma poitrine à jamais suspendue : Le cristal de tes yeux en forme le vitrail.
Mystérieux bienfait qu'entr'échangent nos yeux ! Les miens ont peint tes traits, les tiens sont les fenêtres Du palais de mon cœur par qui, du haut des cieux. Le soleil amoureux descend pour se repaître.
Ah ! si l'œil possédait ce pouvoir scrutateur ! — Mais il peint ce qu'il voit sans connaître les cœurs.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Laissons tous les heureux que leur étoile enchante Se targuer de leur rang et d'honneurs peu discrets ; Le Sort me refusant ces clameurs triomphantes, Ignoré, je jouis de mon lieur en secret.
Au grand soleil, comme un souci, son juste emblème, Le favori d'un prince étend ses feuilles d'or ; Mais, au moindre nuage, il crispe son cœur blême Et trouve en sa faveur la ruine et la mort.
Avec deuil, le héros fameux de cent victoires Voit, au premier échec de son bras affaibli, Tous ses exploits sabrés du livre de la gloire Et tous ses durs travaux descendre dans l'oubli.
Aimant autant qu'aimé, j'ai, moi, l'heur ineffable De river l'immuable au cœur de l'immuable.
àlhakcspearc.
Seigneur de mon amour, ta royale accolade Enchaîna mon devoir à ton droit suzerain : En ces vers, ton vassal t'envoie une ambassade, Humble hommage d'esprit à l'honneur souverain ;
Honneur si grand, que mon esprit, pauvre en parure, Va manquer du pourpoint des mots et sembler nu ; Mais j'escompte l'accueil de ta riche nature Où, tout nus, mes pensers seront les bienvenus.
Puis, l'astre bienfaisant qui pointe mon aiguille Par son doux ascendant sur ton pôle aimanté Vêtira de velours mon amour en guenille Pour qu'il soit digne, Ami, de tes aimes bontés.
Alors, je te crierai l'amour que je te porte î
Ce soir, humble et sans voix, je m'assieds sous ta porte.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Accablé de fatigue, au lit je me retire, Asile reposant du vagabond lassé ; Mais je reprends ma route en ma tète en délire Et mon esprit s'épuise en mon corps harassé.
Alors mon âme en peine erre vers ta demeure Et vers loi s'achemine en pèlerin dévot : Klle lient mes cils lourds ouverts au fil de l'heure l'^t je fixe la nuit, nuit des yeux toujours clos;
Ma vue imaginaire et mes regards sans vue
Font rayonner ton ombre, — ctincelant joyau,
Agrafé dans le crêpe épais et lourd des nues,
Qui rend la nuit plus jeune et son grand deuil plus beau.
I.e jour, sans nul repos mon corps pour moi se lasse, i'.t, la nuit, c'est pour toi (\xie luon ccrur se harasse.
Comment porter un front qu'aucune ombre n'assiège Quand on est si longtemps sevré de tout repos, Quand le lourd i^oids du jour jamais la nuit n'allège, Et qu'à ces jours les nuits ajoutent leurs fardeaux ?
Ces Pouvoirs ennemis signent une alliance Et s'étreignent les mains pour triompher de moi, L'un par son dur labeur, l'autre par la souffrance Que m'inflige un labeur qui m'éloigne de toi.
Pour l'attendrir, je dis au Jour tes mille grâces Et que tu l'éclairas quand le ciel l'assojîibril : Pour le flatter je dis au Soir qu'aux bruns espaces, Tous les astres éteints, tu redores la nuit.
Ainsi, chaque journée allonge ma torture Et cliaqur nuit ronict au vii' l'âpre blessure.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
XXTX
En disgrâce avec tous, les hommes et les dieux, Tout seul parfois pleurant ma fortune proscrite. Et jetant mes Aains cris à l'orbe sourd des cieux, Je vois ce que je suis et ma tâche maudite.
Je voudrais ressembler aux riches en espoir, Posséder leurs amis et leurs traits pleins de grâce ; J'envie à l'un son art, à l'autre son pouvoir : Ce qui me plaît le plus alors le plus me lasse.
Pom'tant, dans ces pensers d'universel mépris, S'il se tourne vers toi, mon cœur chante Noël ! A l'aube, l'alouette, ainsi, des chaumes gris. Monte et s'en va chanter à la porte du ciel !
L'appel de ton amour m'est parfait réconfort : Je me rirais d'être monarque au sceptre d'or.
Quand je fais comparoir les images passées
Au tribunal muet des songes recueillis,
Je soupire au défaut des défuntes pensées,
Pleurant de nouveaux pleurs les jours troj) tôt cueillis.
Des larmes oublieux, mon œil alors se noie Pour les amis celés dans la nuit de la mort, Rouvre le deuil de l'amour morte et s'apitoie Au réveil sépulcral des intimes remords.
Je souffre au dur retour des tortures souffertes, Je compte d'un doigt las, de douleur en douleur. Le total accablant des blessures rouvertes Et j'acquitte à nouveau ma dette de malheur.
Mais alors si mon àme, Ami, vers toi se lève.
Tout mon or se retrouve et tout mon deuil s'achève.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Ton sein s'est enrichi des amours abolies Que l'absence ruine aussi bien que la mort : Les amitiés, que je croyais ensevelies, Y sont avec l'Amour et tout son cher trésor.
Que de pieux sanglots et de larmes funèbres, Quelle rente payait l'amour religieux Que je vouais aux morts perdus dans les ténèbres Et retrouvés vivants dans le ciel de tes yeux !
Tu es le mausolée où mes amours passées Suspendent les drapeaux de leur gloire au linceul : Chacune t'a livré sa part de ma pensée Et mon amour total est acquis à toi seul.
Les traits que j'adorais se prennent à renaître. Et toi qui les as tous possèdes tout mon être !
Si jamais, survivant au jour très satisfait, Où la Mort m'enfouit, la gueuse, sous la terre, Tu viens à retrouver ces jaunissants feuillets, Ces pauvres méchants vers d'un amour éphémère,
Compare-les aux vers mieux travaillés du jour : Chaque nouveau chanteur couvrant leur harmonie. Sinon pour leurs accords, lis-les pour leur amour, Tout dépassés qu'ils soient par de plus hauts génies.
Daigne alors m'accorder ce mot affectueux : « Volant encor le vol montant cViine décade, Sa Muse lai donnait un fils plus fastueux Et plus digne d'orner une illustre pléiade.
Comme l'art a grandi des poètes du jour,
Je lis eux pour leur style et lui pour son amour. »
BIEN des matins j'ai vu la gloire de l'aurore Caresser les sommets de ses regards royaux, Sa face d'or baiser le pré vert qui se dore, Et, céleste alchimiste, empourprer les ruisseaux ;
Puis, tout-à-coup, laisser le plus vil des nuages Chevaucher, ombre abjecte, au ciel pur de son front, Au monde abandonné cacher son clair visage, Et, furtive, en l'ouest enfouir cet affront.
Un matin, tout ainsi, le soleil de mon àme Triomphant et splendide illumina mes cieux; Hélas, unp heure après se mourait cette flamme Sous le poids étouffant d'un masque nébuleux.
J'aime et suis sans dédain : oui, mon soleil se cache. Mais le soleil du ciel n'est pas non plus sans tache.
45 Shnia'sprarc. — S.
xxxiy
Ah! pourquoi me promettre une belle journée, Et me laisser sortir sans l'abri d'un manteau, Pour en chemin permettre aux brumes acharnées D'obscurcir ta clarté d'un ténébreux rideau?
Vois : il ne suffît jîas que tu perces la nue Pour sécher l'eau du ciel qui vient battre ton front : Comment bénir la main sur mes maux étendue Qui guérit la douleur, mais sans guérir l'affront?
Tes regrets ne sauraient refermer ma blessure. Tu te repens, c'est vrai; mais je souffre toujours; Pour qui geint sous la croix d'une intime torture, Le remords du coupable est un faible secours.
Oui; mais tes pleurs d'amour sont perles précieuses, Richissime rançon des heures douloureuses.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Ne pleure plus, Ami, siu* ta faute passée :
La fontaine a sa boue et la rose a son dard,
Comme le fier soleil, la lune est éclipsée
Et le chancre hideux mord le bourgeon mignard.
Tout homme est criminel et je le suis moi-même, De mes comparaisons autorisant tes torts ; Je me corromps à te verser ce frais baptême Qui porte à les péchés confus ces réconforts.
Au crime de tes sens, c'est moi qui trouve un sens, Qui change en avocat ton plus rude adversaire, Et, plaidant contre moi, me condamne aux dépens La guerre est telle entre l'amour et la colère.
Qu'en ces discords civils, je suis pour le voleur, L'amer et doux bandit qui m'a pillé mon cœur.
LAISSE-MOI confesser qu'il nous faut rester deux Bien qu'unis en un seul d'une amour indivise : Ainsi je porterai mes stigmates hideux Seul, sans ton aide, aiin que seul les coups me visent.
Ils ont, nos deux amoui's, la même dignité, Encor que séparés de volontés fatales Qui, sans changer en rien leur aimante unité, Dépouillent leur bonlieur des minutes vitales.
Il ne m'est plus permis de te connaître au jour, De peur que mon péché ne te soit une honte; Cesse en public aussi d'honorer ton amour. Que cet honneur ne soit pour ta gloire un njécompte.
Ne le fais plus : c'est mon désir expiatoire :
Tout ton être étant mien, mienne est aussi ta gloire.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Un père prend plaisir, anémié par l'âge,
A voir son lils bondir sous le flux du sang fort ;
Ainsi, rendu hroiteux par le Sort et sa rage,
Je puise en ta vigueur mon plus cher réconfort.
L'esprit et la beauté, le rang et l'opulence, Tous ces dons, anoblis de servir sous ta loi, Siégeant, coiu-onnés d'or, au front de ta puissance. Je grefi'e mon amour au tronc de l'arbre-roi.
Dès lors, je marche droit, j'ai rang, force et richesse Et ton sang vigoureux m'infuse une vigueur Qui vient de tous tes biens enrichir ma détresse Et faire sur ma nuit rayonner ta splendeur.
Poui" toi, le don suprême est le don que je veux : Mais tu l'as! et je suis au faîte de mes vœux.
De toute invention ma Muse est dispensée Tant que vivra l'Ami qui verse à mon esprit Le suave argument de sa haute pensée, Inaccessible au vol des vulgaires écrits.
Donne-toi le merci de ta reconnaissance S'il reste de mes vers rien qui vaille un regard; Connaît-on le muet qui n'ait de l'éloquence Quand sur lui tu répands les flots sacrés de l'art?
Sois la dixième Muse, Ami, dix fois plus tendre Que les Neuf d'autrefois, chères aux ménestrels, Et donne à ton poète aimé, pour le défendre Des embûches du Temps, les nombres éternels.
Si mon humble vers plaît à ces jours curieux, A moi la peine, à toi le laurier glorieux !
ESSAI D UXE INTERPRETATION
Comment ai-je le front de chanter ta valeur Puisque tu es, Ami, le meilleur de moi-même? Au feu le feu jamais n'ajouta de chaleur Et je glane le grain qu'à ta gloire je sème.
Fût-ce pour cela seul, nous vivrons séparés, Et nos deux fleurs d'amour délaisseront leiu* tige ; Alors je te paierai mes éloges dorés, Légitime tribut que ton mérite exige.
Absence, ô quels tourments tu nous ferais soufiErir, Si ton loisir amer n'offrait la douce ivresse De l'amour qu'on rappelle au cœur pour le fleurir Et pour le décevoir d'une vaine cai-esse;
Et si tu n'enseignais à doubler l'être aimé,
Qui, bien qu'absent, paraît, par nos chants exhumé.
PRENDS toutes mes amours, cher Amour, prends-les toutes : Qu'as-tu de plus alors que tu n'avais avant? Aucun sincère amour, cher Amour, ne s'ajoute A mon amour total, fleuve sans aflluent.
Si par amour pour moi tu me prends mon Aimée, Je ne puis te blâmer d'user de mon amour; Mais, si tu te trahis, que ta chair soit blâmée De goûter malgré toi ce caprice d'un jour.
Ton larcin, doux Voleur, ma pitié le pardonne Au méchant ravisseur de tout mon pauvre avoir; Et pourtant l'Amour sait combien plus empoisonne Le venin de l'Amour que la Haine au liel noir.
Par la grâce lascive, où l'horreur même est belle, Tue un cœur que ta loi sait n'être pas rebelle.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Tous ces mignons péchés que commet le caprice Quand je me trouve absent de ton cœur oublieux Vont bien à ton printemps, à ta beauté complice, Car la tentation suit tes pas en tous lieux.
Être si tendre, c'est vouloir qu'on vous séduise; Être si beau, c'est inviter aux doux assauts ; — Quel lils de femme fuit femme qui le courtise Et, par dédain, la force à brûler ses vaisseaux?
Hélas ! ne pourrais-tu me laisser ma conquête Et gronder ta jeunesse errante et ta beauté Dont la fougueuse ardeur te jette à des tempêtes Où tu dois déchirer à la fois deux traités :
Le sien, car tes attraits à tes lèvres l'entraînent; Le tien, car tes attraits à me tromper t'amènent.
Qu'EUe soit à toi, Will, n'est pas tout mon chagrin, Et pourtant je l'aimais d'un cœur tendre et farouche; Mais qu'EUe te possède est le pire destin Et la perte d'amour qui de plus près me touche.
O mes chers offenseurs, je veux vous excuser! Toi, si tu l'aimes tant, c'est parce que je l'aime; C'est par amour aussi qu'EUe a pu m'abuser En te laissant l'aimer par amour de moi-même.
Te perdre, c'est un gain pour mon cœur amoureux; La perdre, c'est un gain pour ton cœur qui s'en loue; Si je les perds tous deux, ils se trouvent tous deux, Et tous deux par amour sur cette croix me clouent.
Mais nous ne faisons qu'un, ô flatterie extrême ; En aimant mon Ami c'est toujours moi qu'EUe aime.
C'est cpiand mes yeux sont clos qu'ils regardent le mieux, Car ils ne voient au jour qu'objets dont ils n'ont cure; En leur rêve endormis te contemplent mes yeux, Feux obscurs transperçant de leurs feux l'ombre obscure.
Toi dont le clair fantôme illumina la nuit, Quelle clarté splendide éblouirait la nue Si tu voulais au jour montrer ton jour qui luit Dans l'ombre et te révèle à mes regards sans vue !
Oh ! si mes yeux, comblés de tes rayons bénis. Pouvaient te voir surgir dans la lumière vive, Toi qui, dans la nuit morte, apporte aux yeux ternis Le fantôme imparfait d'une jjeauté lictive!
Quand tu n'y parais pas, les jours me sont des nuits; Mais les nuits sont des jours quand ton ombre m'y suit.
Si ma pesante chair était toute Pensée L'espace injurieux ne saurait Tarrôter, Et, malgré la distance, elle serait lancée Par son propre désir où tu veux habiter.
En foulant les rochers des confins de la terre, Je serais près de toi, car d'un bond, sans effort, La Pensée a franchi les montagnes altières Sitôt qu'elle a conçu le but de son essor.
De n'être pas Penser la pensée assombrie
Me tue en me rivant à mon logis lointain,
A ma souffrante chair, de terre et d'eau pétrie,
Qui doit subir le bon vouloir du Temps hautain,
Sans jamais recevoir de ces deux éléments
Que des pleurs, lourds témoins d'un double enchaînement.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Les autres, l'air léger, le l'eu i)uriliant, Vers toi volent toujours, où que mon être vive ; L'un est Penser subtil, l'autre Désir fuyant. Esprits omniprésents, miracles d'aile active I
Quand ces vifs éléments partent dans les hauteiu's, En mission d'amour, vers l'Ami qui m'oublie, Mon être, abandonné de ses deux sauveteurs. Sombre au fond de la mort sous sa mélancolie.
Il retrouve la vie en retrouvant les deux Rapides messagers que ton cœur lui renvoie : Ils viennent d'arriver, me font le conte heureux De l'heureuse santé qui me comble de joie!
Joyeux enchantement qui par trop peu subsiste, Car je le les renvoie et redeviens tout triste...