XL VI
Et mon œil et mon cœur sont en lutte mortelle Pour partager le cher butin de tes regards : L'œil veut au cœur cacher le profil qu'il cisèle, Le cœur ravir à l'œil l'usage de sa part.
Mon cœur prétend qu'en lui tu fixas ta demeure, Coffret que ne força jamais œil déloyal ; Mais l'accusé soutient que ce n'est là qu'un leurre Et qu'en lui tu peignis ton visage royal.
Pour juger ce procès, convoquant les Pensées, Tenanciers de mon cœur, j'en formai le jury Dont le verdict fixa les parts controversées Et de l'œil lumineux et du cœur attendri.
Et mon œil eut pour part ta forme et la couleur, Et mon cœur eut rinlime amitié de ton cœur.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Une ligue entre l'œil et le cœur est formée, Pour échanger en paix des bienfaits mutuels : La vue est-elle en pleurs, d'un regard affamée? Le cœur étouffe-t-ii de ses soupirs cruels?
Mon œil, qui se repait de ta face en lui peinte, A ce festin d'azur in\'ite l'amoureux ; Tantôt, à ses pensers d'amour, le cœur sans feinte Donne à mes yeux leur part, en hôte généreux.
Soit grâce à mon amour ou grâce à ta peinture, Absent, tu m'es présent à toute hem*e du jour : C'est en vain que tu fuis, mes pensers te capturent Et, gardant ses gardiens, je garde mon amour.
S'ils tombent au sommeil, l'Astre peint de mes cieux Réveille pour ma joie et mon cœur et mes yeux.
J'ai pris le soin de mettre, en partant en voyage, Mes plus menus bijoux sous de très forts verroux; En un repos tranquille ils sont, pour mon usage, Sauvés des ravisseurs par des gardiens jaloux.
Toi, près de qui joyaux ne sont que bagatelles, Toi, suprême délice et suprême douleur.
Toi, le plus cher souci qui toujours me harcèle. Toi, je te laisse en proie aux plus abjects voleurs!
Toi, point ne t'enfermai dans aucuns de mes coffres, Sauf en celui qui, sans t'avoir, te tient pourtant, Le tiède et doux coffret que ma poitrine t'offre, D'où tu sors à ta guise, en tous lieux, en tous temps.
J'ai peur qu'en cet écrin même tu ne sois pris : L'Honneur fai^. Je larron pour ravir un tel prix!
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Contre le temps, s'il doit venir, où mes défauts En toi ne trouveront qu'un sourcilleux comptable, Où, voulant arrêter la dépense et le taux, Tu les contrôleras d'un œil impitoyable;
Contre le temps, où le rayon de tes clairs yeux A peine saluera ma lio^ure étrangère.
Où ton amour, changée en son contraire odieux, Alléguera raisons de convenance amère ;
Contre ce temps, je veux déjà me retrancher Dans le pauvre rappel de mon faible mérite. Et je veux contre moi dès maintenant marcher Pour te garder le droit dont ta cause prolite.
Toi, pour m'ahandonner, peux invoquer les lois; Pour t'aimer, je ne puis trouver de raison, moi'.
6l Shakespeare. — 4
Je traîne en route un cœur pesant comme un plomb vil Et quand mon lent effort à l'auberge m'amène, Mon gémissant repos soupire à mon exil : '« Loin de l'Ami, chaque mille franchi t'entraîne ! »
Accablé de mon deuil, mon cheval douloureux Succombe pesamment sous ma lourde tristesse : Un sympathique instinct murmure au malheureux Qu'en m'éloignant de toi j'abhorre la vitesse.
L'éperon que ma rage enfonce dans ses flancs De son sang les rougit sans presser son allure; Et le pauvre y répond de sourds gémissements Plus déchirants pour moi que pour lui sa blessure ;
Car ce gémissement rappelle à ma misère Qu'en avant est ma peine et ma joie en arrière l
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Voici comment l'amour peut pardonner l'offense De ce pas lent et languissant, quand je m'en vais : Gomment fuir au galop l'attrait de ta présence? Qu'ai-je, en partant, besoin de poste et de relais?
Mais, au retour, comment t'absoudre, ô pauvre bête, Quand l'éclair le plus vif semble toujours trop lent, Quand j'éperonne en vain les lianes de la tempête, Et me sens immobile en son vol affolant!
Il n'est point de cheval dont la course dépasse La course du Désir né de l'amour parfait : Idéal, il hennit et dévore l'espace Par amour excusant ma rosse et son méfait :
« Piiisqii'en quittant l'Ami, tu marchas à ta guise, Garde ton amble égal : moi, f ai Caile des brises! »
Je ressemble à ce riche, auquel sa clef bénie Verse la volupté d'un suave trésor, ^
Suprême bien qu'avec prudence il se dénie Pour n'en pas émousser l'exquis aiguillon d'or.
Les l'êtes ont gardé leur grandeur solennelle, Grâce au retour discret de leur vol coutumier, Pareilles à ces feux espacés qui ruissellent Dès rubis souverains d'un opulent collier.
Le temps, qui loin de moi vous garde, est ma cassette Et le coffre où se cache un manteau d'apparat, Orgueil emprisonné qu'on étale et qu'on fête En des jours éclatants pour en dorer lYclat.
Béni sois-tu, joyau dont le haut prix embrase Qui te cherche d'espoir, qui t'a trouvé d'extase!
un
DE quel limon subtil fùtes-vous donc pétri, Vous qu'escortent partout des visions sans nombre; Tout homme n'a qu'une ombre et vous, grand favori, Qui n'êtes qu'un pourtant, prêtez à tout votre ombre.
Que l'on peigne Adonis, sa peinte royauté N'est de vos traits royaux que la pâle copie ; Qu'on mette au front d'Hélène un astre de beauté. Et c'est vous que revêt le péplos d'Olympie !
Qu'on parle du Printemps, de l'Automne fécond, L'un n'est que le fantôme obscur de votre flamme, L'autre a l'or généreux de votre cœur profond, Et chaque être béni nous reflète votre àme I
Vous possédez de toute grâce une parcelle, Vous seul avez, sous le soleil, le cœur iidèle î
65 Hhalu'fipcare. — 4-
Oh ! combien la beauté nous apparaît plus belle Quand pour pur ornement elle a la vérité. Le pénétrant parfum que la rose recèle Embellit à nos yeux sa grâce et sa beauté.
Sans parfum, l'églantine a la même richesse Que la pourpre embaumée au cœur plissé des roses, Et même feuille et même fleur et même ivresse Quand, aux souffles de Juin, ses boutons se déclosent.
Mais pour seule vertu n'ayant que l'apparence. Elle vit sans amant et sans respect s'endort; Tout entière elle meurt. Les roses, pure essence. Font un exquis parfum de leurs exquises morts !
Ainsi doit se faner la rose de ta vie ; Mais ton vrai cœur, je le distille en poésie I
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Ni le marbre au grain dur, ni l'or des mausolées Royaux ne survi^Tont à mes sonnets puissants : Les lettres de ton nom y brilleront coulées En un métal sauvé des souillures du temps.
L'ouragan de la guerre a brisé les statues, Le brandon de l'émeute a brîilé les cités, Mais le feu qui détruit, ni le glaive qui tue Jamais n'entameront ton immortalité.
En dépit de la mort, de l'oubli, de la haine, Calme tu marcheras, et ton nom résistant Passera tout entier aux mortels qui s'enchaînent Poui" mener l'univers jusqu'à la lin des temps.
Oui ! tu te dresseras à son appel suprême; Mais jusque-là vivras en un monde qui t'aime.
AIGUISE, ô mon amour, la force de ta vie ; Garde-lui tout son fil, comme une faim d'enfant Qui, du pain d'aujourd'hui pleinement assouvie. Retrouvera demain ses aiguillons puissants.
Tes grands yeux alouvis, doux amour, rassasie Et clos-les sous le faix des festins endormants; Mais n'en étouffe point la tendre frénésie Sous la torpeur sans lin des assoupissements.
Que notre triste exil soit comme un large fleuve Qui sépare la rive où viennent chaque jour Deux jeunes fiancés : auréolé d'épreuve. Plus béni sourira le moment du retour !
Notre exil est encor l'hiver sombre et morose Qui donne un triple charme à la saison des roses.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Qu'ai-je autre chose à faire, humble et soumis esclave, Qu'à guetter le caprice ailé de vos désirs? Le vaisseau de mes jours sans vous u'est qu'une épave Et mon service est vain s'il n'est votre jjlaisii'.
Et je n'ose gronder les heures mortifères Si lentes à vous rendre à moi, mon souverain ; Ni trouver l'absence acre à mes lèvres amères Quand vous abandonnez le serf à son chagrin.
Et je n'ose darder au but de vos voyages
Le doute empoisonné de mon souci jaloux;
Je ne pense, lige dans mon triste servage,
Qu'à ce bonheur lointain qui chevauche avec vous.
L'amour est fou : le mien à ce point vous révère Qu'en vos actes obscurs il ne voit que kunière.
Il me défend, le dieu qui me fit votre lige, De peser en esprit le temps de vos loisirs, De demander raison des heures qui m'affligent, Moi, le vassal soumis à votre bon plaisir.
Sur un signe de vous, puissé-je en patience, Moi, le féal captif de votre liberté.
Souffrir, apprivoisé, la prison de l'absence Sans trouver un grief contre votre bonté !
Suivez donc votre humeur d'après le privilège Que vous donne la charte où vous êtes absous De tout ce qui vous plaît : assez il vous protège Pour vous pardonner môme un crime contre vous.
Je dois attendre, alors qu'attendre est un enfer. Sans vous blâmer de ces plaisirs, bons ou pervers.
S'il n'est rien de nouveau, si tout est renaissance, Nos cerveaux en travail, dupés et condamnés. Portent, comme un fruit mort conçu dans la souffrance, L'illusoire fardeau d'un enfant déjà né.
Que je voudrais voir en l'histoire au clair mirage Qui réfléchit le cours de cent lustres passés. Tous les anciens portraits où vécut votre image Depuis l'âge où l'esprit en signes s'est tracé !
Lors, je pourrais savoir comment la lyre antique Chanta le merveilleux accord de votre face ; Si nous sommes les rois, si les Anciens abdiquent, Ou si le temps en marche a laissé l'homme en place.
Mais à des dieux moins beaux les harpes en allées Égrenaient le tribut de leurs strophes ailées !
Les flots s'en vont mourir aux rives caillouteuses ; Nos minutes, comme eux, se hâtent vers leur fin : L'une glisse après l'autre en sa course onduleuse - Charge de combattants qui roule à son destin !
L'homme émerge en ce monde, océan de lumière, Rampe au midi doré qui couronne son front. Combat le croissant noir d'éclipsés meurtrières Et le Temps qui donna ruine tous ses dons !
Il sait férir le cimier d'or de la jeunesse, Creuser au front du Beau parallèles de mort. Se repaître en pillard des suprêmes richesses : Rien ne résiste au fer de sa faulx sans remords.
Au ciel de l'avenir, malgré sa main cruelle, Ta gloire avec mes vers s'envole à tire d'aile !
EST-CE toi qui le veux, quand ton errant fantôme Aux tourments de ia nuit soulève mes cils lourds ? Est-ce toi qui le veux, quand le sommeil qui chôme Me laisse en proie aux masques faux de mon amour ?
Est-ce ton àme, Ami, qui de si loin s'élance Et tâche à pénétrer mes heures de loisir Pour épier mon geste et jusqu'à mon silence, Fond de ta jalousie et thème à tes soupirs ?
Mais ton amour, si fort soit-il, n'a point ce zèle : Non ! c'est le mien qui seul reste les yeux déclos; C'est mon fidèle amour qui, pâle sentinelle, Veille au chevet du mort vaincu qu'est mon repos !
Vonv toi je veille et toi, tu veilles sans regrets
Loin, loin de ton ami, mais d'autres cœurs trop près!
73 Shakespeare. — 5
L'amour de ma personne envahit et possède
Mes yeux, mon corps, mon àme : il tient tout en vainqueur
Contre ce mal rongeur il n'est point de remède
Tant il pénètre avant dans le sol de mon cœur.
Mon visage, il me semble, a la suprême grâce; Ma forme a l'idéale et vierge pureté : Je suis mon propre juge et nul ne le dépasse : J'élève jusqu'au ciel ma j)ropre dignité !
Mais quand un franc miroir me révèle à moi-même, Le front battu, gercé par le hàle du Temps, J'y lis des démentis écrasants pour qui s'aime De cet indigne amour inique et rebutant.
En peignant mon soir gris de l'aube de vos traits. C'est un autre moi-même, Ami, que j'adorais !
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Sur mon amour comme sur moi la main perfide Du Temps va s'alourdir, l'écraser, le meurtrir, L'Heure drainer son sang, herser son front de rides. Et son jeune matin, d'un souple élan, gravir
Les sommets escarpés de la nuit vieillissante;
Et toutes les beautés dont il était le roi
Ont connu l'agonie ou sont agonisantes,
Et leur riche avril meurt sous leur souffle âpre et froid.
Contre l'assaut prévu dès maintenant je m'arme,
Pour dévier le meurtrier couteau des Jours;
Pour qu'au cœur des humains toujours vive son charme,
Quand gira foudroyé l'arbre de mon amour !
Sa beauté renaîtra des mots noirs de ces vers. Et lui, de leurs sillons, sortira toujours vert !
Lorsque je vois le bras du Temps louche et cruel Violer le tombeau riche et fier de nos pères ; Et la mort s'asservir jusqu'au bronze éternel, Et l'altier chàteau-fort le front dans la poussière ;
Quand je vois par degrés le vorace Océan
Envahir en vainqueur l'empire du rivage ;
Et la terre empiéter sur les fleuves géants,
L'un perdre au gain de l'autre ou gagner au pillage ;
Quand je vois cet échange en des êtres mouvants, Ou l'être anéanti dépouiller l'existence, J'apprends à méditer sur la marche du Temps Qui viendra m'arracher mon amour sans défense.
C'est un penser de mort qu'en pleurant de prévoir La mort de ce qu'on garde, ah ! sans garder l'espoir.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Bronze et marbre, et la terre et la mer infinie Voient leur pouvoir soumis au sceptre de la mort : Comment à sa fureur la Beauté, fleur bénie. Pourrait-elle opposer son délicat effort,
Quand, sur l'été semant le miel pur de ses ailes, Fonce le dur bélier des siècles acharnés ? Quand l'imprenable roc, l'acier des citadelles. Quand tout cède à l'assaut des temjîs prédestinés ?
O l'effrayant penser! Comment la gemme exquise Peut-elle en son coffret fuir les ongles du Temps ? Son pied trop prompt, d'un bras vaillant, qui donc le brise Et crie au ravisseur du Beau : « Je te dé/ends ! »
— Personne, à moins que par miracle une encre noire Ne rende à mon amour la vie avec la gloire !
LASSÉ de tout j'aspire au repos de la mort; Las de voir la vertu vivre déguenillée, La nullité drapée en ses oripeaux d'or, Et la plus pure foi méchamment violée;
Et l'argent de l'honneur au déshonneur payé, Et la vierge au désir brutal prostituée. Et le juste du monde injustement rayé, Et d'un boiteux décret l'âme forte tuée;
Et les arts bâillonnes de par l'autorité. Et les sots, en docteurs, régentant le génie, Et le simple et le vrai nommés simplicité. Le Bien, soldat captif du chef Ignominie :
Lassé de tous ces deuils, je voudrais m'y soustraire; Mais mourir — c'est laisser mon amour solitaire!
POURQUOI lui faut-il vivre en ces jours corrompus Et bénir de sa grâce un univers, impie ? Du suc de sa vertu voir le Péché repu, De l'or de sa beauté la Hideur rechampie ?
Voir la poudre et le fard copier son front pur, A sa vie emprunter une apparence morte ; Et, pauvre, la Beauté, cueillir à l'arbre obscar Des fantômes de fleurs, et non la fleur qu'il porte ?
Pourquoi vivre en un monde épuisé de son or Et vidé du sang pur qui rougit les artères ? La Nature en faillite en lui trouve un trésor, Et, hère d'autres gains, vit sur son aumônière.
L'opulente beauté ^es anciens jours heureux, Par lui seul se conserve en ces temps désastreux.
Sa joue est le tableau des jours évanouis Où naissait et mourait le beau, comme une plante, Où ces bourgeons bâtards, d'hier épanouis, N'osaient encor parer une beauté vivante;
Où les cheveux dorés des chers morts respectés
— Bien sacré des tombeaux — n'étaient mis au pillage
Pour, sur un second chef, revivre transplantés
Et, de leur toison morte, embellir un visage.
Lui, montre ce qu'étaient ces saints jours abolis, Lui seul, par l'éclat nu de sa seule richesse. Sans fleurir son printemps de sacrilèges lis, Sans ravir aux vieillards un masque de jeunesse.
Grâce à lui, la Nature en un tablenu précis Révèle à l'art menteur sa beauté de jallis !
ESSAI D UNE INTERPRETATION
Ce que les yeux du monde ont vu de ton image Semble parfait aux plus chers vœux des cœurs amis : Toutes les voix de l'àme ont rendu cet hommage Au front nu qui courba tant de fronts ennemis.
Par le dehors, on a couronné de louanges
Tes dehors séducteurs en te payant ton dû ;
Mais ils ont d'autres accents, nos fats, et se vengent
En voulant voir plus loin que leur œil n'avait vu.
Ils prétendent plonger en la mer de ton àme Et n'ont, pour la sonder, que tes actes pour plomb ; Leur esprit va prêter, lorsque leurs voix t'acclament, A ta rose embaumée un souffle de poison.
Mais, comment ta beauté perd-elle son parfum ?
— Aux sens vils du commun son efiluve est commun.
81 Shakcspcai'c. — 5.
Mais le blâme jamais ne façonne le crime, Car le scandale au front vise les héros purs, Rehausse de soupçon l'or des beautés sublimes, Noir corbeau qui du ciel pâlit le pâle azur.
La calomnie, Ami, consacre ton génie Que courtise l'amour flatteur de notre temps : Le chancre aime la fleur aux senteurs rajeunies, Et n'es-tu pas toi-même un pur et frais printemps ?
Oui, tu as traversé les pièges du jeune âge. Ou sans assaut, ou sans effroi, toujours vainqueur ; Cet éloge est puissant; mais jamais il n'encage L'Envie, aux quatre vents secouant sa rancœur.
Si nulle ombre de mal ne ternissait ta flamme, Tu serais le seul roi du royaume des âmes I
CESSEZ de me pleurer Cfuand cessera le glas Lugubre et languissant qui donne avis au monde Que je fuis cet univers immonde à grands pas Pour aller demeurer avec les vers immondes.
Si vous lisez ces mots, non, n'évcquez jamais La main qui les traça, car ma grande amour pure Préférerait l'oubli d'un cœur bercé de paix. S'il devait, ce rappel, vous être une torture.
Oh ! si vous revoyez jamais ces tristes vers Lorsque mes os dissous seront mêlés d'argile, N'épelez même pas mon nom d'ombre couvert : Laissez l'amour crouler avec le corps fragile.
Vous ! voir ce monde sage et scruter votre deuil, Et rire de nous deux quand l'un est au cercueil !
Oh ! de peiir que le monde, Ami, ne vous impose De dire l'attrait fort qui vivait en mon sein Et me fait chérir mort, qu'en l'oubli je repose : Un seul mérite en moi vous chercheriez en vain.
Vous ne voudriez pas deviser dans les larmes Un mensonge pieux non moins qu'immérité, Ni m'accorder, défunt, plus de force et de charme Que n'en peut m'octroyer l'avare vérité.
Pour que vous ne chantiez un héros illusoire Et que votre amour vrai ne prenne un masque faux, Enfouissez, avant qu'il nuise à notre gloire. L'esprit avec le corps en un commun repos.
Moi, je rougis de voir ce que je donne au monde; FA vous, vous rougiriez, de mon àme inféconde.
ESSAI D UNE INTERPRETATION
En moi tu vois l'automne où l'année agonise, Où la feuille jaunit et meurt sur les rameaux, Pour tomber des arceaux qui tremblent sous la bise. Chœurs nus et délabrés où chantaient les oiseaux.
En moi tu vois encor le mourant crépuscule Qui, le soleil couché, s'attarde sur les eaux; Et pas à pas la nuit le noircit et l'annule, Sœur de la mort qui scelle tout au grand repos.
En moi tu vois encor la pâle et brève flamme Qui sur la cendre meurt d'un feu qui s'est tari, Berceau de sa clarté, lit de mort de son àme, Consumé des ardeurs dont il s'était nourri.
Tu vois, et ton amour plus puissant veut m'étreindre, Pressé d'aimer ce qui demain devra s'éteindre.
Mais sois content, Ami : quand la rude sentence M'aura sans caution, frappé du coup fatal, Ces vers où survivra ma défunte existence Te resteront comme un vivant mémorial.
Les voyant, tu verras le coin du sanctuaire Qui, dans mon être aimant, Will, t'était consacré; La terre n'a repris que son dû, — de la terre ; Mais le meilleur de moi, mon esprit, t'est livré.
Tu n'as vraiment perdu que les déchets de l'être En ce corps disparu qui n'a plus qu'à pourrir ; Lâche butin conquis sur le couteau d'un traître ; (i) Trop vil pour la grandeur de ton pur souvenir.
Ce qui lui donne un prix, c'est l'âme qu'il recèle, Et cçtte âme en ton âme à tout jamais ruisselle.
(i) Le Temps sans doute (Cp. LXIII, lo), à moins que Shakespeare n'ait été blessé, comme Marlowe. Ce pouriait être encore lui-même, s'il avait song-é au suicide. — Sonnet en façon d^envoi qui clôt ce groupe de quatre, et cette première moitié de l'œuvre.
CAHIERS DE LA QUINZAÎME, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement.
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires : la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l'administration : ces fonctions demeurent libres.
Nos Cahiers paraissent par séries: une série parlait dans le temps d'une année scolaire, d'une année ouvrière, d' octobre-novembre à juin-juillet ; l'abonnement se prend pour une série.
On peut souscrire cet abonnement à tout moment de Vannée, mais l'abonnement ainsi souscrit est, de droit, valable pour la série en cours.
Prix de l'abonnement, pour chaque série annuelle pendant le cours de cette série :
Paris, départements, Alsace-Lorraine,
Abonnement ordi- \ Algérie, Tunisie vingt francs
naire j Autres pays de l'Union postale universelle vingt-cinq francs
Abonnement sur whatman. . . cent francs pour tous pays
Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur; le tirage à part sur whatman a combiencé de fonctionner au premier janvier igo6 : les inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d'ordre déterminé automatiquement par le rang même qu'elles occupent dans l'ordre de l'arrivée, les numéros les plus bas venant naturellement au.x premières inscriptions ; c'est ce numéro d'inscription qui devient automatiquement le numéro du tii'ain' réservé à chacun des ttouscripteurs : l'édition sur whatman est strictement limitée au nombre d'e.\emplaires à chaque instant souscrit.
Pour tout changement d'adresse envoyer soixante centimes, six timbres de dix centimes.
Nous engaf^eons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé ; tous les cahiers de l'abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommanriés à la ponte : la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le destinataire contre certains abus : pour cette recommandation, pour tous pays, en sus, cinq francs.
Autom.atiquem.ent et sans augmentation de prix les exemplaires sur whatman sont tous recommandés et envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs.
L'abomiement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 3i décembre qui suit l'aclièvement de cette série; ainsi du premier octobre au 3i décembre 1906, et sauf épuisement de la septième série, on peut encore avoir pour vingt francs les dixneuf cahiers de cette septième série complète.
A partir du premier janvier qui suit l'achèvement d'une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi à dater du premier janvier 1907 la septième série complète, s'il en reste encore à cette date, se vendra quarante-trois francs.
Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance sans aucune exception. N'oublier pas d'indiquer dans la correspondance le numéro de l'abonnement, comme il est inscrit sur l'étiquette, avant le nom. Nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n'accordons aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu'à mesure que nous en avons besoin : les œuvres que nous publions appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et sans autre signification ni contrat; les manuscrits non insérés ne sont pas rendus.