LIBRAIRIE BACHELIN-DEFLORENNE ET C
/O, Rue de Valois, 10
Ni 1" ' •"<". ' \^'\
Ne ris point des SonnetSt 6 critique moqueur! Par amour autrefois en fit le grand Shakspeare ; Cest sur ce luth heureux que Pétrarque soupire^ Et que Le Tasse aux fers soulage un peu son cœur.
Camoèns de son exil abrège la longueur,
Car il chante en Sonnets V amour et son empire ;
Dante aime cette fleur d'amour et la respire.
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur.
Spencer s*en revenant de nie des féeries Exhale en longs Sonnets ses tristesses chéries; Milton, chantant les siens, ranimait son regard.
Moi, je peux rajeunir le doux Sonnet en France :
Du Bellar le premier Rapporta de Florence,
Et Von en sait plus d'un de notre pieux Ronsard.
Sainte-Bbuvb.
LES
Un Soaaet sans défaut vaut seul un long poème.
Telle doit être la première ligne de la première page d^une Histoire du sonnet, ou, moins ambitieusement, d'une Étude comme celle que j'ai entreprise sur les Sonneurs de sonnets ; car, pour Thistoire, elle est faite et parfaite par Guillaume Colletet, qui n'a rien laissé à glaner après lui — même à Tingénieux Charles As^çlineau^
Que le sonnet soit italien ou français, qu^il nous vienne des troubadours provençaux ou des trouvères picards, cela n'est pas à discuter ici — et encore moins à éclaircir, les meilleurs esprits du temps jadis ayant échoué à ce propos. Il importerait, assurément, de savoir exactement à quoi s'en tenir là-dessus; mais, comme cela n'est pas possible, je me résigne à ignorer.
Je ne m'en cache pas, j'aime le sonnet, — non pas tel que le comprenait et le voulait le savant académicien dont j'ai tout à l'heure écrit le nom, « un je ne sçay quoy de sérieux et de grave, » — mais tel que le comprirent et le pratiquèrent Pierre de Ronsard et Philippe Desportes, les maîtres du genre, même avant les Italiens, « un vif tableau des belles passions amoureuses, » des Laures et des Cassandres, des Hélènes et des Cléonices. »
Le sonnet — sans défaut — est une de ces œuvres inestimables dont « le docte Jules Scaliger » disait qu'il aimerait mieux en être l'auteur que d'être roi. La poésie est en effet une royauté plus enviable que l'autre; elle a la domination des âmes, si l'autre a celle des corps : on ne la détrône jamais. Les rois les plus fameux sont oubliés, les poètes qui ont mérité d'être connus de leur vivant le sont encore longtemps après leur mort. Marie, la belle Angevine, est plus assurée de l'immortalité, emb^iumée qu'elle est
dans une strophe du poëte vendômois, son glorieux amant, que n'importe quel Valois ou quel Bourbon couché dans le cercueil de plomb de THistoire.
Le sonnet, de son essence, est nécessairement tendre et galant. Il sonne forcément Tamour et la rêverie, sœur de Tivresse du cœur. C'est le /ijmpharum fugientium amator d'Horace, et, je ne sais pourquoi, mais toutes les fois que j'en lis un, — j'entends des plus mélancoliques et des plus ressentis, — il me semble voir danser au clair de la lune, sur la mousse d'un bois sacré,
Les satyres cornus,
Les sylvains chèvre-pieds et les faunes tout nus, Virevoltant en rond, faisant mille gambades Pour échaulTer les cœurs des fuitives naïades...
Cependant tous les sonnets de notre langue ne sonnent pas l'amour. Tout n'est pas roses dans l'Histoire du sonnet : il y a aussi beaucoup de fleurs inodores — et même beaucoup de chardons et d'orties. Si mon Anthologie ne devait se composer que de fleurs rares, si mon projet était de ne donner que les sonnets sans défaut, je n'aurais que quelques pages à remplir et cette Etude s'arrêterait ici tout court. Mais mon projet est autre ; au lieu d'un bouquet de violettes, modeste et délicat, parfumant le cœur, je veux faire une gerbe propre à égayer les yeux autant qu'à récréer l'esprit, unç botte de fleurs
voyantes, pivoines et coquelicots, — sans oublier, bien entendu, les violettes. Les sonneurs de sonnets sont nombreux ; je ne les mentionnerai pas tous, je signalerai seulement les plus originaux dans tous les genres, — même le genre ennuyeux.
On m'en blâmera peut-être; peut-être au contraire me saura- t-on gré d'avoir eu cette patience de colliger tous les échantillons curieux — à n'importe quel titre — de cette littérature spéciale. Sonnets tristes et sonnets gais, sonnets amoureux et sonnets religieux, sonnets maigres et sonnets gras, on trouvera de tout dans cette Etude à bâtons rompus, — excepté cependant ce qu'on trouvera dans le Traité de Guillaume Colletet, c'est-à-dire une nomenclature raisonnée des diverses formes de sonnets : sonnet acrostiche^ sonnet boiteux, sonnet loi^angé, sonnet mésosiiche, sonnet serpentin, sonnet estrambote, etc. Je ne disserte pas, assis dans une chaire, devant un auditoire d'élèves ; je cause, assis dans un fauteuil, au coin de mon feu, les pieds sur meslandiers, avec ces amis inconnus que nous avons tous par le monde. Je ne cherche pas à enrichir l'esprit des autres, je ne cherche qu'à distraire le mien. Je ne suis pas un professeur, je ne suis qu'un essayiste.
Le plus illustre des sonneurs de sonnets, c*est Ronsard, Pierre de Ronsard, — celui que ses contemporains ont appelé si respectueusement ce grand monsieur de Ronsard, et qui fut vraiment le prince des poètes, si d'autres furent les poètes des princes
Le plus illustre et le premier, — malgré le vers de M. Sainte-Beuve, qui fait cet honneur à Du Bellay.
Je sais bien qu'avant Ronsard et Du Bellay il y avait eu Clément Marot et Mellin de Saint-Gelais ; mais si ces deux poètes valent quelque chose, c'est par d'autres côtés.
Qu'on fouille dans les œuvres nombreuses de Saint-Gelais, aumônier et bibliothécaire de Henri II, — devin et poëte, comme a dit Jacques Grevin — qui a commis là un pléonasme, oubliant la signification du mot vates : je doute qu'on y rencontre ce que j'y ai vainement cherché. Beaucoup de rondeaux, de ballades, de quatrains, d'épitaphes, d'élégies, d'épigrammes, de chansons, — et même de sonnets ; — mais le rara avis exigé parle trop exigeant Boileau, point !
De même pour son ami Clément Marot, le gentil Marot: beaucoup d'épigrammes, de psaumes, de cantiques, de ballades, etc., n^ais de sonnet sans
défaut ? je cherche toujours. Les maîtres du genre sont ailleurs, avec Ronsard.
Cependant, comme il importe qu'ils soient l'un et l'autre représentés ici autrement que par la simple mention de leurs noms, et que je ne veux pas être accusé de mettre leurs sonnets sous le boisseau, je leur en emprunte un à chacun. Je ne peux pas faire moins, — mais je ne peux pas faire plus.
Retirez-vous, bestiaux eshontez Qui pour la faim de Pappetit des bestes, Et non d*amour, entreprenez vos questes.
Retirez-vous par TAveugle domptez.
Mais vous, humains, desquels les volontez Tendre on ne void qu'à la fin bienheureuse, Lisez, lisez en ceste œuvre amoureuse.
Pour mieux congnoistre et beautez et bontez,
Puis congnoissans ce qui vous en défaut.
Vous sentirez vous eslever en haut.
Par un amour à voler tant adroict.
Ayant laissé en bas la passion.
Qu'il vous mettra justement à Tendroit
De Tunité, pour délectation
Ainsi parle le valet de chambre de François !•', — qui a souvent parlé mieux, par exemple dans son rondeau du Bon vieux temps.
Voyant ces monts de veue ainsi lointaine, Jç les compare à mon lonç desplaisir ;
Haut est leur chef, et haut est mon désir, Leur pied est ferme, et ma foy est certaine,
D'eux maint ruisseau coule, et mainte fontaine. De mes deux yeux sortent pleurs à loisir ; De forts soupirs ne me puis dessaisir.
Et de grands vents leur cime est toute pleine.
Mille troupeaux s'y promènent et paissent.
Autant d'Amours se couvent et renaissent Dedans mon cœur, qui seul est ma pasture.
Ils sont sans frui\:t, mon bien n'est qu'apparence. Et d'eux à moy n'a qu'une différence.
Qu'en eux la neige, en moy la flamme dure.
Ainsi parle le bibliothécaire de Henri II, — qui ne parle guère mieux que Clément Marot, avouons-le.
Ces sonnets-là sont bien pâles, bien insignifiants, devant les sonnets éclatants de couleur et rayonnants de passion des maîtres sonneurs que Ton appelle Ronsard, Philippe Desportes, Baïf, Du Bellay, Olivier de Magny.
Je vais prendre au hasard de mes souvenirs, — car je sais par cœur leurs exquises chansons, à tous ces amoureux chanteurs, et je les citerais toutes, si j'osais, du moins si j'avais la place d'oser ! Mais il faut me résigner à choisir — les yeux fermés.
Voici d'abord une sonnerie de Joachim Du Bel-
AAI
lay, le Défenseur de la belle Langue françoyse^ Tamant de la non moins belle Olive :
Voyez, amants, comment ce petit Dieu Traicte nos cœurs. Sur la fleur de mon âge Amour tout seul régnoit en mon courage.
Et n'y avoit la raison point de lieu.
Puis quand cet âge, augmentant peu à peu, Vint sur ce point où l'homme est le plus sage, D*autant qu'en moy croissoit sens et usage.
D'autant aussy décroissoit ce doux feu .
Ores. mes ans tendant sur la vieillesse (Voyez comment la raison nous délaisse), Plus que jamais je sens ce feu d'Amour.
L'ombre au matin nous voyons ainsy croistre, Sur le midy plus petite apparoistre.
Puis s'augmenter devers la fin du jour.
Image fort juste, qui explique la passion souvent effrénée des vieillards pour les jeunes filles, — ou, pout" parler plus brutalement en employant une expression familière au peuple, le goût irrésistible des vieux singes pour les cerneaux. Malgré le solve senescentem d'Horace, nous répugnons à dételer — même lorsque nous sommes fourbus. La sagesse est une vertu d'une pratique difficile à qui a été fou, c'est-à-dire jeune : qui a bu veut encore boire — même lorsque le gobelet tremble en sa main. Les
plus grandes soifs sont précisément celles que Tonne peut satisfaire.
D'Olivier de Magny je ne citerai pas le sonnet qui obtint tant de succès « à la cour du roy Henri second et qui passe pour un ouvrage si charmant et si beau, qu'il^n'y eut presque point alors de curieux qui n'en chargeast ses tablettes ou sa mémoire, » affirme Guillaume Colletet. A ce sonnet merveilleux, dont s'engouèrent en son temps et la cour et la ville, je préfère de beaucoup celui-ci :
Je Taime bien, pour ce qu'elle a des yeux Et les sourcils de couleur toute noire, Le teint de rose et Testomac dMvoyre, L*haleine douce et le ris gracieux.
Je l'aime bien pour son front spacieux Où TAmour tient le siège de sa gloire.
Pour sa faconde et sa riche mémoire, Et son esprit plus qu'autre industrieux :
Je Taime bien pour ce qu'elle est humaine^ Pour ce qu'elle est de savoir toute pleine, Et que son cœur d*avarice n'est poingt*
Mais qui me fait l'aimer d'une amour telle ?
C'est pour autant qu'elle me tient en point.
Et que je dors, quand je veux, avec elle.
N'est-ce pas qu'il est préférable au fameux :
Holà ! Caron ! Caron I nautonier infernal ?
l6 LES SONNEURS DE SONNETS
Un autre maître sonneur, c'est Philippe Desportes, Tamant de la belle M"^* de Simie, celui-là même que Ronsard grisonnant proclamait le premier poëte françois. Quelle fière tournure ils vous ont, ces vers :
Celle à qui j'ai sacré ces fleurs de ma jeunesse, Mes vers, enfants du cœur, mon service et ma foi, Par qui seule j'espère, en qui seule je croi, Desjardins, c'est ma cour, ma reine et ma princesse.
Ceux qui sont altérés d'honneurs ou de richesse, Importuns feront presse à la suite du roi.
Les biens et la grandeur que je brigue pour moi, -" C'est de finir ma vie en servant ma maîtresse.
Tout ce qui vit au monde, aux destins se rangeant, Est serf de la fortune ou serf de son argent ; La peur le tyrannise, ou quelqu*autre manie :
C'est une loi forcée ; or, quelle autre prison Pouvoit plus dignement captiver ma raison Qu'une jeune déesse en beauté infinie ?
Sonnet incontestablement très-beau , et digne frère de cet autre, d'une si mâle allure, qui débute par :
Trois fois les Xanthiens au feu de leur patrie Se sont ensevelis avec la liberté.
Et le vaillant Caton, d'un esprit indompté.
Afin de mourir libre est cruel à sa vie. . . .
Antoine de Baïf, secrétaire de la Chambre du Roi, tious fournit aussi un bijou :
O beaux yeux azurins, 6 regard de douceur I
O cheveux, mes liens dont l'estoffe j'ignore,
Mais dont je sens restreinte ! O beau front que j'adore !
O teint qui fait pasiir des roses la frcscheur !
O ris doux et serein qui me fondoit le cœur : Doux ris qui son beau teint modestement colore ! O chant qui me ravit quand je le remémore, Chant qui du plus cruel pourroit estre vainqueur !
O parler déceleur des grâces de son âme,
Qui trop court tant de fois m'a fait sembler le jour I
O bouche toute pleine et de sucre et de bâme (i) !
O raisins ! qui m'ont fait porter bien peu d'envie A ce qui paist les Dieux au céleste séjour, Vous retiendray-je point une fois en ma vie ?...
Ce dernier vers est une des trouvailles les plus heureuses de la poésie française. C'est le cri de l'âme humaine, gloutonne à force de désirs, qui se dépite noblement de n'embrasser sans cesse que l'ombre du bonheur, comme Ixion l'ombre de Junon, et qui voudrait matérialiser son idéal afin de s'en repaître plus à son aise et plus longtemps. Reste à savoir si la brièveté n'est pas précisément la condition essentielle de notre félicité, qui, en s'éternisant comme le souhaitent si ardemment et si imprudemment les cœurs amoureux, noua fatiguerait peut-être très vite. Si ce qui passe lasse, ce qui reste ennuie bien davantage. Le bonheur, c'est Galathée que
(i) Baume, balsamum.
l8 LES SONNEURS DE SONNETS
nous apercevons sans cesse nous agaçant derrière les saules, se cachant pour être mieux désirée : le jour où nous la saisissons enfin entre nos bras émus et la pressons contre notre sein frissonnant, Galathée la belle nymphe n*est plus qu'une grossière paysanne... Il faut l'illusion et le lointain à Tàme comme aux yeux.
Je ne regrette qu'une chose pour Baïf, c'est qu'en même temps que lui — et même avant lui — Ronsard ait dit :
O doux parler, dont les mots doucereux Sont engravez au fond de ma mémoire I O front, d'Amour le trofée et la gloire, O doux sourcils, 6 baisers savoureux !
O cheveux d'or, à coustaux plantureux, De lys, d'œillets, de porphyre et d'yvoire I O feux jumeaux d'où le ciel me fit boire A si longs traits le venin amoureux !
O vermeillons ! ô perlettes encloses !
O diamants 1 6 lys pourprés de roses 1 O chant qui peux les plus durs esmouvoir
Et dont l'accent dans les âmes demeure Eh I dea ! beautez ! reviendra jamais l'heure Qu'entre mes bras je vous puisse r'avoir ?
La rencontre serait singulière si l'on ne songeait que Ronsard et Baïf étaient fort amis, qu'ils vécurent longtemps ensemble dans le même quartier, — le quartier Saint-Victor, — et qu'ils fondèrent l'acadé-
mie de poésie et de musique qui devint la Pléiade dont les étoiles furent, avec eux deux, du Bartas, du Bellay, Remy Belleau, Pontus de Thyard et Jodelle. Evidemment, ils puisèrent Tun et l'autre à la même source, Pétrarque ou Bembo ; mais, des deux imitateurs, c'est Ronsard qui l'emporte.
Car Ronsard, c'est le maître' des Maîtres Sonneurs, et je veux m'arrêter à lui plus complaisamment qu'aux autres. A dire toute ma pensée, c'est pour avoir le droit de manifester librement mon admiration pour lui, en citant quelques-uns de ses divins sonnets, que j'ai entrepris cette Etude sur ses frères en Apollon, ses rivaux de gloire, qu'il dépasse de toute la hauteur de sa tète enramée de lauriers.
Notre génération, gavée de Béranger et de Nadaud — et même de Colmance, — ignore quel miel coule sur les lèvres avec les vers de cet illustre poëte qu'elle dédaigne de connaître et qui lui rend bien son dédain. Elle préférera toujours, fatalement, — c'est sa tache originelle, à cette fille des corpsde-garde de l'Empire, — elle préférera toujours :
Ma grand*mère, au jour de sa fête, De vin pur ayant bu deux doigts, Nous disait en branlant la tète :
Que d'amoureux j'eus autrefois I
OU bien :
Deux gendarmes, un beau dimanche, Cheminaient le long d*un sentier ; L'un portait la sardine blanche, L'autre le jaune baudrier
à cette exquisité :
Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz, chantant mes vers et vous émerveillant : Ronsard me célébroit du temps que i*estois belle.
Lors vous n*aurez servante oyant telle nouvelle, Desia sous le labeur à demy sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille resvcillant Bénissant vostre nom de louange immortelle.
le serai soubs la terre, et, fantosme sans os. Par les ombres myrteux ie prendray mon repos ; Vous serez au fouyer une vieille accroupie.
Regrettant mon amour et vostre fier desdain.
Vivez, si m'en croyez ; n'attendez à demain ; Cueillez dès auiourdhuy les roses de la vie.
Ce carpe diem, l'amant de la belle Marie, en avait peut-être emprunté l'idée à cette élégie de François Villon, Tamant de la pelile Macée d'Orléans :
Ung temps viendra qui fera desseicher, Jaulnir, flestrir votre espanie fleur ; Ten risse alors s'enfant scsusse marcher, Mais nenny, las ! ce seroit donc foleur :
Viel ie seray, vous laide et sans couleur ; Or, beuvez fort tant que rû peut courir,
Ne reffuseZy chassant ceste douleur, Sans empirer ung povre secourir.
Et, à son tour, Béranger devait emprunter la môme idée à Ronsard pour dire à Lisette :
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse I Vous vieillirez et je ne serai plus. . .
Les mortels ne font pas que se prêter la vie comme les coureurs de Lucrèce leur flambeau — lampada tradunt : ils se prêtent encore la pensée, cette autre lampe.
Au fond, cela doit arriver ainsi, même lorsque les mortels sont des immortels, — c'est-à-dire des poètes. Ils donnent tous leur cœur à dévorer au même sentiment goulu, qui est Tamour ; tons, naturellement, se réjouissent des mêmes joies ei souffrent des mêmes douleurs ; tous goûtent au sucre-fiel et au riagas miel, que leur versent à pleins regards et à pleins sourires leurs maîtresses, ces Circés. On aime de la même façon, de la même façon aussi on est trompé, — aucun homme ni aucune femme n'ayant encore pris de brevet d'invention pour cela : d'où l'écho du premier soupir et du premier gémissement qui se répercute d'âge en âge depuis le commencement du monde.
Sans doute; mais l'impression ressentie détermine plus ou moins de vibrations dans les profon-
deurs de Tâme humaine, — clavier muet ou sonore, selon Tartiste qui le touche. L'homme vulgaire ne dit rien, quelle que soit l'intensité de son bonheur, ou, s'il parle, c'est dans un cri, — dans un spasme. Le poète, au contraire, reconnaissant envers la félicité qui l'envahit de la racine des ongles à la racine des cheveux, la chante en strophes enthousiastes qui lui font une seconde volupté. Après avoir brûlé son cœur, l'amour brûle ses lèvres — comme le charbon ardent celles d'Isaïe — et les' fait prophétiser. Je ne sais pas si les femmes sont heureuses d'être aimées ainsi par les poôtes, mais je sais que les poètes sont heureux d'aimer ainsi, puisqu'àla jouissance suprême de l'impression, commune à tous les hommes, se superpose l'ineffable jouissance de l'expansion, réservée à quelques privilégiés : ils peuvent remercier î
D'où les admirables sonnets de Ronsard, — autant d'hosannahs. Pour lui, comme pour quelques autres poètes aussi bien doués de cœur et d'esprit, l'amour fut, jusqu'au bout de sa vie mortelle, une incessante transsubstantiation : les baisers qu'il buvait, les émanations qu'il respirait, pouvaient lui faire croire qu'il s'incorporait son adorable maîtresse. Il n'y a qu'à ouvrir son livre au hasard pour s'assurer qu'il était tout plein d'elle.
Tenez :
Pren ceste rose, aimable comme toy.
Qui sers de rose aux roses les plus beUes,
Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles, Dont la senteur me ravit tout de moy.
Pren ceste rose, et ensemble reçoy
Dedans ton sein, mon cœur, qui n*a point d*ai$les ;
Il est constant, et cent playes cruelles
N*ont empesché qu'il ne gardast sa foy.
La rose et moy différons d'une chose :
Un soleil void naistre et mourir la rose; Mille soleils ont vu naistre m'amour,
Dont Paction jamais ne se repose.
Ha I plust à Dieu que telle amour, éclose
Comme une fleur, ne m'eust duré qu'un jour!
Puis encore :
Marie, vous avez la joue aussi vermeille Qu'une rose de may ; vous avez les cheveux De couleur de chastaigne, entrefrisez de nœuds, Gentement tortillez tout autour de Taureille.
Quand vous estiez petite, une mignarde abeille Dans vos lèvres forma son nectar savoureux.
Amour laissa ses traits dans vos yeux rigoureux, Pithon vous fist la voix à nulle autre pareille.
Vous avez les tétins comme deux monts de lait. Qui pommelent ainsy qu'au printemps nouvelet Pommelent deux boutons que leur châsse environne.
De Junon sont vos bras, des Grâces vostre sein ; Vous avez de l'Aurore et le front et la main : Mais vous avez le cœur d'une iîère Lionne.
■MViW«*
Puis encore :
Mignonne, levez-vous, vous estes paresseuse, Ja la gaye alouette au ciel a fredonné, Et ja le rossignol doucement jargonné, Des^s Tespine assis, sa complainte amoureuse.
Sus! debout I allons voir Therbelette perleuse, Etvostre beau rosier de boutons couronné.
Et vos œillets aimés ausquels aviez donné Hier au soir de l'eau d'une main si soigneuse.
Hier en vous couchant vous me fistes promesse D'estre plustost que moy ce matin esveillée, Mais le sommeil vous tient encor toute sillée.
Ha ! je vous punirai du péché de paresse :
Je vay baiser vos yeux et vostre beau teiin
Centfoys, pour vous apprendre à vous lever matin (i).
Puis encore ce sonnet, mouillé de mélancolie, imprégné de riagas miel, ou, si vous préférez, de sucre-fiel :
Fauche, garçon, d'une main piileresse, Le bel esmail de la verte saison,
(i) Il y a ici une variante qui, contre l'habitude des variantes, est préférable à ce qu'elle remplace :
Harsoir en vous couchant vous jurastes vos yeux D'estre plustost que moy ce matin esveillée ; Mais le dormir de l'aube, aux filles gracieux ^ Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillée. Ça, ça^ que je les baise, et vostre beau tetin Cent /oys, pour vous apprendre à vous lever matin^
Puis à plein poing enjonche la maison Des fleurs qu'avril enfante en sa jeunesse.
Despen du croc ma lyre chanteresse :
Je veux charmer, si je puis, la poison Dont un bel œil enchanta ma raison Par la vertu d'une œillade maistressc.
Donne-moy l'encre et le papier aussy :
En cent papiers, tesmoins de mon soucy.
Je veux tracer la peine que j'endure ;
En cent papiers plus durs que diamant, Afin qu'un jour nostre race future Juge du mal que je souffre en aimant.
Ah! cette amertume du grand Vendômois, trouvée au fond du verre où il avait bu la capiteuse et charmeresse liqueur de Tamour partagé, elle devait venir enfin à ses lèvres encore frémissantes des bai sers donnés et reçus ! Elle devait lui venir comme elle vient à tous ceux qui ont beaucoup chanté Lalagé, comme elle était venue au glorieux fils de l'affranchi de Venouse :
Vixi puelUs nuper idoncus, Et mililavi non sine glorià ; Nuic, arma, defunctunique bello
Barbilon^ hic paries habebit, Lœuum marinœ qui Veneris latus Custodit
Le verbe aimer n'ayant qu'un temps, celui de la jeunesse (i), et la jeunesse étant partie, il fallait se
(i) Alphonse Karr.
résigner à pendre au mur, à côté de l'image de Vénus, la lyre aux chants ailés, — les lauriers à côté des myrtes : il fallait desprier ses prières profanes et habituer désormais sa bouche et son cœur aux pieuses oraisons.
La vieillesse allait venir pour Ronsard, elle lui était venue ! Après avoir été pendant si longtemps « moyne au temple d'amourettes (i), » il était maintenant prieur de Tabbaye de Saint-Côme, près de Tours.
Chute douloureuse, dont le pauvre cher grand poète fut plus meurtri qu'il ne voulut le laisser paraître ! Dans sa. douleur il devint injuste envers lui-même et cruel envers son œuvre, qu'il refondit. On est attristé en comparant les premières éditions de Ronsard avec les dernières, expurgées de sa main tremblante. Michel- Ange aveugle n'eût pas autrement mutilé sa statue de Cupidon, s'il eût voulu la retoucher.
« Deux ou trois ans avant son décès, dit CoUetet, vieux et affligé des gouttes qu'il estoit, etmesme agité d'un chagrin et d'une mélancolie perpétuelle, ceste fureur poétique qui luy avoit tousjours faict si bonne compagnie l'ayant presque abandonné, il fit réimprimer toutes ses poésies en un grand et gros volume, dont il reforma l'économie générale ; re-
(i) Clément Marot.
trancha de son livre plusieurs belles et gaillardes inventions qu*il condamna, y changea des tirades
entières, et, en la place de plusieurs vers nobles et hardis, en substitua qui n'avoient ny la force ni la pointe des premiers, ne considérant pas qu'encore qu'il fust le père de ses ouvrages, si est-ce qu'il n'appartient pas à une vieillesse chagrine et fascheuse déjuger des coups d'une gaillarde jeunesse.»
Mais c'est trop demander à l'homme que de lui demander d'être sage quand il se meurt (i), — surtout à un homme qui a été aussi fou, c'est-à-dire aussi amoureux que l'avait été l'amant de la belle Marie.
Je m'arrête ici, laissant à M. Prosper Blanchemain (2) l'honneur d'écrire plus complètement et plus dignement l'histoire de la vie et des œuvres du grand Vendômois, et de prouver aux générations qui sont en train de pousser de quelle indifférence sacrilège les générations qui les ont précédées furent coupables en laissant Ronsard trébucher de si haut. J'aurais voulu citer tous les sonnets des Amours et d'Hélène ; mais j'ai dû me contenter d'en citer seulement quelques-uns, qui suffiront à parfu-
(i) Saint-Évremond, Oraison funèbre de la Duchesse de Ma\arin.
(2) V. Texcellente édition de Ronsard publiée par M. Blanchcmain dans la Bibliothèque el\éifirienne.
mer les pages de ce petit livre, comme quelques brins de lavande suffisent à parfumer les rayons d'une armoire à linge : on ne pourra pas Touvrir sans en être grisé.
Ronsard, qu'on croyait enterré sous le dédain de Malherbe et des cuistres à sa suite, n'est pas mort tout entier ; la meilleure part de lui-môme a échappé à la Vénus Libitine : la divine musique de ses vers remplira à jamais les oreilles de ses ondes sonores ; à jamais il sera
... la chanson des bouches amoureuses I
Je clos à Ronsard la galerie des Sonneurs de sonnets du XVI* siècle.
Je n'ignore pas, certes, que d'autres poètes se sont exercés dans cette spécialité, si fort en honneur, alors, que les musiciens travaillaient à mettre en musique ce que les poètes avaient mis en vers, — depuis Orlande de Lassus jusqu'à Nicolas de la Grotte, organiste de Henri III, sans oublier Gabriel Bony, Antoine de Bertrand, Jean Maletté, Giberton et Godinel. Je sais qu'Amadis Jamina fait V Ariane et VArtémise, que Jacques Grévin a fait VOlympey que Charendal a fait la Claire, que Jacques Tahureau a fait V Admirée, que Claude du Butet a fait VAmalthée, et même que Pierre Le Loyer,
comme l'a constaté Charles Asselineau, a fait soixante et onze sonnets politiques. Je sais que Remy Belleau, Jean Dorât, Jodelle, Pontus de Thyard, Passerat, ont été, à tort ou à raison, les aigles de la poésie française du XV 1° siècle, — aiglons plutôt qu'aigles, si Ton veut être respectueux entre Ronsard, Joachim du Bellay et Philippe Desportes. Mais, de presque tous ces oiseaux de haut vol, si fort prisés de leur vivant, on pourrait dire ce que M. Sainte-Beuve a dit de l'un d'eux : poètes polis, mais froids, amoureux de sens rassis et beaux esprits composés. D'ailleurs pour sonneurs de sonnets ce ne sont pas des sonneurs de sonnets — du moins tels que je les aime, — et je n'ai souci que de ceux-là.
Quoi ! pas même Malherbe ^ le grand, l'illustre Malherbe, dont Boileau — confirmant le jugement latin de Balzac : Primas Franciscus Malherba\ aut in primis, viamvidii qua iretur ad carmen, etc. — a dit :
Enfin Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir Et réduisit la Muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée I
Non, monsieur, pas même Malherbe, physionomie littéraire peu sympathique, quoi qu'on ait dit et
fait pour la rendre intéressante. Malherbe s'admirait trop lui-même pour mériter d'être vraiment admiré par la Postérité. Il est bon, certes, que l'homme de génie ait la conscience de son génie ; mais il ne faut pas que le bel esprit — et Malherbe n'a jamais été qu'un bel esprit composé — s'imagine ainsi être sorti de la cuisse d'Apollon et force les cornets à bouquin de la Renommée à s'enrouer en le répétant à l'univers.
Je m'en cacherais en vain : je lui garde rancune de l'outrecuidante sévérité avec laquelle il jugea Ronsard et Desportes, biffant tous les vers du premier, et disant au second qui, avant de se mettre à table, voulait aller quérir un exemplaire de ses Psaumes pour le lui offrir: « Dînons toujours, votre potage vaut mieux que vos Psaumes. » Je ne me contente pas de la belle vengeance tirée à ce propos par Régnier en sa satire IX*, où il dit si rudement de Malherbe et des autres « resveurs » de son espèce :
II semble, en leurs discours hautains et généreux (i), Que le cheval volant n'ait pissé que pour eux !
J*éprouve le besoin de renchérir encore : l'injustice appelle l'injustice. Si Malherbe avait été impar-
(i) Pour orgueilleux*
tial envers Ronsard, Desportes, Remy Belleau et Du Bellay, je le serais aujourd'hui envers lui.
J'ai l'admiration réfractai re à ce Messie poétique chanté par Despréaux. A mes risques et périls je déclare n'avoir jamais pu me faire à aucune de ses odes, pas même à l'ode sur la mort de Henri IV, — pas même à l'ode à son ami Duperrier, tant vantée,
qui n'est en somme qu'une médiocre paraphrase de ces beaux vers d'Horace :
PaUida mors œquo puisât pede paupcrum tabcrnas, Regumque turres.,.
M"* de Gournay avait raison : bouillon d'eau claire toutes ces poésies, depuis l'ode à Duperrier jusqu'à ce sonnet- épitaphe, que je donne pour n'avoir pas l'air de redouter les citations :
Celle qu*avoit Hymen à mon cœur attachée, Et qui fut icy-bas ce que j'aimois le mieux, Allant changer la Terre à de plus dignes lieux, Au marbre que tu vois sa dépouille a cachée.
Comme tombe une fleur que la bise a séchéC) Ainsi fut abbatu ce ché-d'œuvre des Cieux ; Et depuis le trépas qui luy ferma les yeux L'eau que versent les miens n*est jamais étanchée.
Ni prières, ni vœux ne m'y purent servir:
La rigueur de la mort je voulus assouvir^ Et mon affection n'en put avoir dispanse*
Toy dont la piété vient sa tombe honorer, Pleure mon infortune, et, pour ta récompanse, Jamais autre douleur ne te face pleurer.
Mais j'ai trop parlé de Malherbe : il est temps de parler d'autres poètes plus intéressants que lui.
Un remords me prends, sur le tard. Cette Étude n'affiche pas — on a pu s'en apercevoir — les allures pédantes, c'est-à-dire sérieuses, qu'elle comporterait pour un autre que moi. Je procède en tout de la même façon familière, allant avec le même empressement vers tout ce qui me rit, touchant avec la même curiosité à tout ce qui me touche l'âme ou l'esprit, voletant partout où cela m'agrée avec la même légèreté, — mettez, si cela vous convient, avec la même étourderie. Il faut toujours se donner pour ce qu'on est, afin de ne tromper personne sur la qualité de la marchandise qu'on veut débiter : je suis un poëte qui s'occupe des poètes qui l'intéressent à des titres divers, et non un érudit qui traite de matières savantes. Je butine.
En procédant ainsi on s'expose à quelques erreurs, ce qui est toujours grave en histoire, — aussi grave que fréquent, — et à quelques omissions, ce qui est quelquefois plus grave, parce qu'injuste. Je
consens à passer pour un ignorant, mais je répugnerais à passer pour un écrivain déloyal.
Donc, un remords m'a pris tout à l'heure : je me suis aperçu que j'allais oublier de mentionner les sonnets d'Etienne de la Boêtie, de Vauquelin de la Fresnaye, et de Louise Labé.
Oublier Etienne de la Boëtie ! Le vieux Montaigne en tressaillerait d'indignation dans sa tombe, lui qui disait à la comtesse de Guissen, en lui offrant les «vingt et neuf» sonnets de son mari : « Madame, ces vers méritent que vous les chérissiez ; car vous serez de mon advis qu'il n'en est point sorti de Gascoigne qui eussent plus d'invention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'une plus riche main. »
De « Gascoîgne, » peut-être ; mais d'ailleurs, vieux Montaigne ?
Quoi qu'il en soit, et sans partager à un égal degré l'enthousiasme fraternel du gentilhomme périgourdin pour l'auteur de la Servitude volontcdrej j'ai le respect que je dois avoir pour cette mâle intelligence. Etienne de la Boëtie fut, comme Ronsard et Du Bellay, avec d'autres non moins illustres, de cette grande croisade gréco-latine — une si belle guerre^ selon l'expression d'Etienne Pasquier — à laquelle la langue française gagna tant : à ce titre-là, je lui devais le salut de la plume et je le lui donne en citant
ici un des vingt-neuf sonnets recommandés à la comtesse de Guissen. Si ce n'est pas le meilleur, c'est du moins celui sur lequel je trouve le « je ne scay quoy de plus vif et de plus bouillant » qui plaisait tant à Montaigne :
Quoy I qu*est-ce ? O vents I 6 nues I 6 l'orage I A poinct nommé, quand d'elle m'approchant, Les boys, les monts, les basses voys tranchant, Sur ffloy d'aguest vous poussez vostre rage.
Ores mon cœur s'embrase dadvantage.
Allez, allez faire peur au marchand Qui dans la mer les thresors va cherchant ; Ce n'est ainsy qu'on m'abbat le courage.
Quand i'oy les vents, leur tempeste, et leurs crys, De leur malice en mon cœur le me rys.
Me pensent-ils pour cela faire rendre ?
Face du ciel du pire et l'air aussy :
le veulx, ie veulx, et le déclare ainsy, S'il faut mourir, mourir comme Léandre.
Forme à part, c'est bien là — par sa chute galante — l'un de ces sonnets « folastres et desréglés » qu'Etienne de la Boêtie devait faire « en sa plus verte jeunesse, eschaufFé d'une belle et noble ardeur », et que Montaigne promettait à M"*' de Grammont de lui « dire un jour à l'aureille. »
Et Estienne de Jodelle, sieur de Lymodin, ai-je bien le droit de faire fi de ses sonnets comme le pu-
blic de sa Didon ? Que je ne cite rien de Pontus de Tyard ni de Jean Dorât, cela se comprend, quoiqu'ils soient deux étoiles de la Pléiade ; mais Jodelle doit trouver grâce devant la Postérité à cause de la chute amère de ce sonnet qu'il adressait, mourant de faim, à Tingrat Charles IX :
Alors qu'un roy Pericle Athènes gouverna.
Il aima fort le sage et docte Anaxagore,
A qui (comme un grand cœur soy mesme se décore)
Sa libéralité l'indigence amena.
Le sort, non la grandeur, ce cœur abandonna, Qui pressé se haussa cherchant ce qui honore La vie, non la vie, et repressé encore Plustost qu'a s'abaisser a mourir s'obstina :
Voulant finir par faim, voilla son chef funeste. Pericle, oyant ceci, accourt, crie et déteste Son long oubly, qu'en tout reparer il promet.
L'Aultre, tout résolu, luy dit (ce qu'a toy, Sire,
Délaissé, demy mort, presque je puis bien dire) :
« Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met I ^
Et Vauquelin de la Fresnaye ? Par ma fenêtre ouverte monte, avec le parfum des foins que rentrent en ce moment les faneurs, le bruit discret et mélodieux de ce sonnet amoureux, qu'on serait tenté de croire moderne par le sentiment :
O vent plaisant qui, d'haleine odorante.
Embaumes l'air du baume de ces fleurs ;,
O pré joyeux où versèrent leurs pleurs Le bon Damète et la belle Amarante I
O bois ombreux, 6 rivière courante, Qui vis en bien échanger leurs malheurs, Qui vis en joie échanger leurs douleurs.
Et Tune en Tautre une âme respirante I
L*àge or* leur fait quitter l'humain plaisir ; Mais bien qu'ils soient touchés d'un saint désir De rejeter tout amour en arrière,
Toujours pourtant un remords gracieux Leur fait aimer, en voyant ces beaux lieux, Ce vent, ce pré, ce bois, cette rivière.
N'est-il pas du dernier galant aussi, ce sonnet fait, à ce que je crois, par d*Intreville, à propos de la belle voix de la vicomtesse d'Auchy :
Amour voyant un jour que sa flame estoit morte S'en vint en ceste cour chercher de la clairté; Le flambeau dans la main il court de porte en porte Pour l'allumer aux yeux d'une rare beauté.
Enfln^ dans un logis où son bonheur le porte. Une si douce voix le rendit enchanté Que si les amoureux se pleignoient de la sorte, On n'en verroit pas un qui ne fust escouté.
Lors son voyage est faict, il est pris par l'oreille : « J'ay trouvé, ce dit-il, la beauté non pareille Qui peut faire brusler les hommes et les Dieux I »
N'est-ce pas bien choisir pour un qui n'y void goute^ Et vous qui la voyés, n'estes vous pas en doute S'il eust mieux rencontré quand il eust eu des yeux
Et cet autre sonnet de Louise Labé, la Belle Cordière lyonnaise, une Sapho à qui il n'a manqué que le Saut de Leucade pour devenir aussi immortelle que la belle Lesbienne :
Tant que mes yeux pourront larmes espandre A l'heur passé avec toy regretter, Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre ;
Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignart lut pour tes grâces chanter, Tant que Tesprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toy comprendre :
Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentiray tarir.
Ma voix cassée et ma main impuissante,
Et mon esprit en ce mortel séjour,
Ne pouvant plus montrer signe d'amante,
Priray la Mort noircir mon plus cler jour.
Et enfin ce sonnet, qui sent si bon la Renaissance, quoiqu'il soit de Navières — c'est-à-dire postérieur de quelques années à cette grande époque :
Cest faict, belle Silvie, il n'y fault plus penser I La fâcheuse rigueur des loix de vostre Empire M'estonne le courage et faict que je souspire. Et ce qui c'est passé n'est à recommencer.
Plus en vous adorant je me pence advancer, Plus vostre cruauté, qui tousjours devient pire,
Me deffend d'ariver au boa heur où j*aspire, Comme si vous servir estoit vous offencer.
Adieu donc^ à beauté, des beautés la merveille \ Il faut qu*à l'avenir la raison me conseille De. disposer mon âme à se laisser guarir.
Vous m'estiés un thrésor aussy cher que la vie : Mais puisque vostre amour ne se peut acquérir, Comme j'en perds l'espoir, j'en veux perdre l'envie.
Il est deux autres sonneurs de sonnets dont je veux parler pendant que j'y suis : Honorât Laugier, sieur de Porchères, et Scalion de Virbluneau, sieur d'Ofayel, tous les deux grotesques, — à mes yeux du moins.
Honorât Laugier, sieur de Porchères, — qui s'appelait aussi Porchères d'Arbrissel, — était un fort mauvais poëte, Tarrière-faix de la Pléiade, qui eut une heure de célébrité, mais d'une célébrité étonnante, à propos de quatorze misérables vers composés par lui sur les beaux yeux de la belle duchesse de Beaufort, maîtresse du roi vert-galant. Ce sonnet qui fut alors l'engouement de la cour et la passion de la ville ; ce sonnet « pièce rare et curieuse dont la réputation, au dire de Colletet, s'étendit tellement en France qu'elle en fît naître une infînité
d'autres à son imitation, » était en effet un chefd'œuvre — de mauvais goût et de concettisme. En doutez-vous ? Tenez :
Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux : Ils ont dessus les rois la puissance absolue. Dieux } Non I ce sont des Cieux, ils ont la couleur bleue^ Et ce mouvement prompt comme celui des cieux.
Cieux } Non ! mais deux soleils clairement radieux. Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. Soleils ? Non I mais éclairs de puissance inconnue. Des foudres de Tamour signes présagieux.
Car^ s'ils estoient des dieux, feroient-ils tant de mal ? Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal. Des Soleils } Ne se peut : le soleil est unique.
Eclairs } Non I car ceux-ci durent trop et trop clairs.
Toutefois je les nomme, afin que je m'explique.
Des yeux, des dieux, des cieux, des soleils, des éclairs.
EstK:e assez joli — et assez ridicule ? Où sont Cathos et Madelon pour se pâmer et se récrier devant cette poésie de mirliton } Hélas I elles n'étaient pas encore nées en 1599, les charmantes pécores ! Elles n'étaient pas encore nées, mais leurs grand'mères pensaient déjà comme elles au sujet de toutes ces mièvreries poétiques puisque, trente ans durant, ce sonnet-fanfreluche courut les ruelles et les salons, et que bien certainement il ne fut pas étranger ^ la nomination de son auteur i l'Académie
fondée en 1635 par le cardinal de Richelieu. Pourquoi non? Le marquis de Saint-Aulaire n'avait pas d'autres titres que son fameux quatrain sur la duchesse du Maine, non moins galant que le sonnet d'Honorat Laugier sur la duchesse de Beaufort.
Scalion de Virbluneau, lui, ne fut pas de TAcadémie, quoiqu'il eût les mêmes droits d'en être que le sieur de Porchères, — j'entends qu'il eût à se reprocher les mêmes insanités poétiques. La Mode est capricieuse: elle s'engoue de celui-ci et dédaigne celui-là, taillé sur le même patron. Honorât Laugier devint célèbre : Scalion de Virbluneau resta inconnu.
Ce n'était pas faute de se démener pour être en vue et d'écrire pour être admiré I Le pauvre Scalion de Virbluneau I il est aussi grotesque que le sieur de Porchères, mais je me sens moins disposé à le railler, à cause de la sincérité de son extravagant amour pour la Muse — qui ne le payait pas assez de retour. Pauvre amoureux transi I Je me le représente comme une sorte de Don Quichotte du Parnasse, rien que d'après le titre de son principal volume de vers : Les lojralles et pudiques amours de Scalion de Virbluneau à madame de Boufflers.
Les lojralles et pudiques amours I Et il les publiait en l'an de grâce 1599, le lo* du règne du premier
et du plus galant des Bourbons I II osait arborer les couleurs de sa dame dans ses mirifiques sonnets, en même temps que le sieur de Porchères les couleurs de la dame de Henri IV dans un abracadabrant sonnet destiné à faire le tour du monde — parisien I O l'imprudent Scalion ! Plus féru encore de la tète que du cœur pour ses deux Dulcinées du Toboso, la Muse et M"*« de Boufflers I
Eh bien I dans le fatras de sonnets ridicules qui encombrent Les loycdles et pudiques amours, j'en ai déterré un, moins ridicule que les autres, — ou plutôt, pour parler franc, qui m'a paru tel, comparé à celui d'Honorat Laugier. C'est aussi du concettisme, des sentiments retour d'Italie, mais c'est plus sincère, plus convaincu, — c'est presque ému.
Voici ces vers, adressés par Scalion deVirbluneau, sieur d'Ofayel, à la main de sa maîtresse, — de son inhumaine^ comme on disait en ce tempslà :
Ah! main qui doucement me déchirez le cœur, Et qui tenez ma vie en Tamoureux cordage ; Mais où Nature veult monstrer son bel ouvrage Et où le ciel versa sa bénigne faveur;
Las I au lieu de ce gand qui receoit tant d'honneur, Que d'embrasser ce qui m'enflamme le courage, Permettez qu'à présent j'aye cet advantage Que d'estre gardieo d'une telle valeur.
Si vous aimez le froid, je suis la froideur mesme ; Si vous cherchez le chaud, j'ay un feu si estresme Qu'il enflameroit bien Tair, la terre et les cieux.
Faictes donc, je vous pri\ que mon désir avienne,
Ou si me refusez, je suppliray les dieux
(O délicatte main I) que le gand je devienne.
Pauvre, pauvre Scalion de Virbluneaul N'être pas aimé quand on aime ainsi, c'est être deux fois ridicule.
Mais de quoi vais-je m'aviser là, de plaindre le sieur d'Ofayel ? C'était un très-mauvais poète, mais il était poète, c'est-à-dire qu'il aimait la Muse d'un fol amour dont les amertumes même avaient leur douceur et les aiguillons leur volupté. Alfred de Musset a raison :
La Muse est toujours belle,
Même pour Tinsensé, même pour Timpuissant,
Car sa beauté, pour nous, c*est notre amour pour elle.
D'ailleurs, à bien y regarder, ces vers dont on se moque tant ne sont guère plus grotesques que ceux de la Puce de madame DesrocheSy qu'on a tant admirés et que tant d'honorables personnes admirent encore aujourd'hui — les yeux fermés.
La Puce de madame Desroc/ies/ Je n'en voulais pas soufder mot, et voilà que malgré moi j'en parle I Il est écrit que je ne sortirai pas du XVI' siècle.
On connaît l'histoire de ce Recueil, devenu rarissime, car je ne crois pas que nous en possédions d'autre exemplaire de Fin-quarto de la Bibliothèque nationale. Elle se lie intimement avec celle des Grands-Jours de Poitiers, aussi célèbres dans la littérature que le sont dans la politique les Grands-Jours d'Auvergne, dont Fléchier se fit le greffier folâtre.
Les commissaires du Parlement de Paris, chargés de prononcer définitivement sur une foule de causes en appel, avaient besoin de distractions qui les changeassent un peu d'air moral. Poitiers, en temps ordinaire, réduit à ses propres ressources, n'eût peut-être pas suffià distraire ces hôtes-là ; mais de nombreux avocats avaient suivi la Cour, mais de nombreux beaux esprits avaient été attirés là par la circonstance : on faisait des vers I
Les beaux esprits et les avocats d'aujourd'hui auraient quelque peine à comprendre ces amusements des avocats et des beaux esprits d'autrefois. Aujourd'hui les conversations ont un autre aliment, qui est la politique et les drôlesses, le journalisme et le sport, le gandinisme et la cocotterie^ — des mots nouveaux et des habitudes nouvelles. Aujourd'hui, dans les salons ou dans les cafés, on s'occupe jNsaycoup du dernier discours de M. Thiers ou du
dernier vaudeville de M. Lambert Thiboust, du duel de M. Chose ou des amants de M^^" Machin, de ceci ou de cela, — mais de poésie, point ! Poésie est morte, les mauvais rimeurs l'ont tuée !
Mais autrefois, c'était différent : on vivait un mois, trois mois, tout un hiver, sur un madrigal ou sur un épigramme, sur un Bouquet à Chloris ou sur un sonnet à Cléonice ; on se passionnait pour une strophe, on se chamaillait pour un quatrain, on avait Tépée à la main ou à la plume à propos d*un simple distique ! Autrefois I
De là cette tant célèbre Puce de madame Desroches^ qu'explique si bien la Dédicace de Jacques de Sourdray « à noble et vertueux seigneur Ant. de la P**, » et qu'explique encore mieux VAvis au lecteur d'Estienne Pasquier, « advocat au Parlement. »
« Tu en riras ie m'asseure, Lecteur, aussi n'a esté fait ce petit œuvre que pour te donner plaisir, et si tu en riras davantage quand tu entendras le motif. Quelque personage assez cognu, se trouvant en la ville de Poitiers durant les grans iours de l'an 1579 avecq'une dame d'honneur l'une des plus doctes et sages que la France porte (comme ses escrits peuvent tesmoigner) et belle en perfection, ainsi comme il la gouvernoit aperceut une puce qui s'estoit venu camper au beau milieu de son sein. Au moien de quoy luy dit par forme de risée, quQ
vrayement il estimoit ceste Puce la plus prudente et la plus hardie que Ton eust sceu désirer. Prudente d'avoir entre toutes les parties de ceste dame choisi ce beau lieu pour hébergement, et très hardie de s'estre mise en un si beau iour. Et comme ce propos fut reietté d*une bouche à autre par une contention mignarde, finalement celuy qui estoit auteur de la noise luy dit que puisque ceste Puce avoit receu tant d'heur de se repattre du sang d'elle, et d'estre réciproquement honorée de leurs propos, elle meritoit encores d'estre enchâssée dans leurs papiers et que volontiers il s'y emploiroit, si ceste dame vou* loit de sa part faire le semblable. Ce qu'elle luy accorda libéralement. Ceste parole du commencement sembloit avoir esté proférée à coup perdu : toutes fois soigneusement recueillie des deux : ils mirent la main à la plume en mesme temps pen*sant chascun à part soy que son compaignon eut mis en oubli ou nonchaloir sa promesse : parachevèrent leur dessein en mesme heure, tombant mesmement en quelques rencontres des mots les plus segnalez, pour le subiect. Et outre ce pensans se surprendre l'un l'autre s'entr'envoierent ce qu'ils avoient fait. Mais en cecy furent ils eus mesmes surpris, parce que en un mesme instant luy ayant envoyé d'une main ce qui estoit de sa façon, il fut d'une autre main salué par l'autre... Ces deux petits ieus com*
mencerent à courir par les mains de plusieurs : et se trouvèrent si agréables qu'à Texemple de ces deux premiers quelques autres personages de marque se voulurent mettre de la partie et s'employer sur ce mesme suget à qui mieux mieux, les uns en latin, les autres en françois» quelques uns en Tune et l'autre langue, aiant chacun si bien exploité en son endroit qu'à chascun en demeura la victoire... »
Cette « dame d'honneur » si docte et si sage, mais encore « si belle en perfection, » c'était demoiselle Catherine, fille de Madelène Neveu et d'André Fradonnet, sieur Des Roches, — la mère et la fille bas bleus, les grand'mères des Précieuses plus tard ridiculisées par Molière. Le <( personage assez cognu » — que certes vous ne connaisses pas plus que moi, — c'était Ca!e-Jules de Guersans, dont le plus grand titre de gloire à nos yeux est, non pas d'être l'auteur d'une tragédie de Panthée, mais d'avoir été l'amant de la belle Catherine.
Les dames Des Roches tenaient bureau d'espfit \ elles avaient leur petit salon bleu, comme plus tard les dames de l'hôtel Rambouillet, où se réunissait, entre deux audiences, le dessus du panier de là société poitevine et parisienne : Achille de Harlay, président des Grands-Jours ; Estienne Pasquier, Joseph Scaliger, Jacques Courtin de Cissé, Odet de Toumebu, Jacques de Sourdray, Claude Binet,
Antoine Loisel, Scévole de Sainte-Marthe, Nicolas Rapin, Jules-César Boulanger, F. de la Couldraye, Jacques Mangot, René Chopin, Raoul Caillier, Brisson, Macefer, etc. Tous, sans exception, le branle une fois donné par Tamant de la belle Catherine, se mirent à célébrer la Puce en français, en latin, en grec, en espagnol, en je ne sais plus quoi encore. A voir combien ils s'échauffaient dans leur harnais à propos de cette pucelette^ et à lire les puérilités trouvées par eux à cette occasion^ il est aisé de comprendre leur secrète pensée à tous, un peu jaloux au fond de Caîe-Jules de Guersans. Si Catherine eût été moins belle, ils eussent été moins éloquents.
N'en déplaise à la Monnoye, les vers de Catherine Des Roches — car elle aussi fit sa partie dans ce concert pulicetin — sont de la même farine que ceux de ses galants admirateurs ; et puisque j'ai ouvert ce livre rare, monument des Grands-Jours de Poitiers^ je ne veux pas le refermer sans lui emprunter, comme échantillon à la décharge du pauvre Scalion de Virbluneau, le sonnet suivant de Claude Binet :
le ne m^esbahi plus des murs de la Rochelle Obstinez contre un Roy, ni du Roc Melusin^ Puisque contre Amour mesme au Pays Poitevin Une autre Roche encor se déclare rebelle.
La Rochelle à son Roy se montre ore fidelle, Lusignan a ployé sous le ioug du destin :
Et vous osez tenir encontre un Roy divin, Deffiant iusquMcy sa puissance immortelle.
Amour ayant en vain vostre Roc assiégé, Ainsy qu'un espion en Puce s'est changé Pour surprendre le fort de votre tour iumelle,
Mais il fut découvert par maints doctes esprits :* Roche, ne craignez plus que vostre fort soit pris, Quand les enfants des Dieux font pour vous sentinelle.
Quel joli galimatias I
Peut-être s'étonnera-t-on qu'à pfopôs des poètes du XVI* siècle, je me sois attardé à parler des Scalion de Virbluneau et autres Claude Binet, et que je n*aîe pas prononcé une seule fois le nom de Mathurin Régnier, une des gloires de ce glorieux siècle littéraire (i).
C'est que Mathurin Régnier ne fournit qu'un maigre contingent à l'Histoire du sonnet^ et que je ne m'occupe que de ceux qui s'en sont vraiment occupés. Pour ce mâle esprit, ami des coudées franches, énergique en ses amours comme en ses haines, violent jusque dans ses plus grandes douceurs,
(t) Ce h*est pas, me semble-t-il, une licence bien grande de mettre Régnier dans le XVI« plutôt que dans le XVI le siècle. Il est mort, je le sais, en 161^, — mais il était né en 157^ (A, D.)
allant droit le chemin que son oncle lui apprit, le sonnet était une sorte de corset où sa pensée avait de la répugnance à se couler, craignant d'y être étouffée. Ennemi des règles et des entraves, ce cynique de génie I
Toutefois, si je ne fais que mentionner ici pour mémoire ses sonnets sur Henri IV, sur la mort de Passerat, sur celle de Rapin, je me dois de citer — comme spécimen, et afin qu'il soit représenté par quelque morceau dans ce concert poétique — le meilleur de ses trois sonnets spirituels :
O Dieu ! si mes péchez irrilent ta fureur, Contrit, morne et dolent, j'espère en ta clémence. Si mon deuil ne suffit à purger mon offense, Que ta grâce y supplée et serve mon erreur.
Mes esprits éperdus frissonnent de terreur;
Et, ne voyant salut que par la pénitence,
Mon cœur, comme mes yeux,' s'ouvre à la repentance,
Et me hay tellement que je m'en fais horreur.
Je pleure le présent, le passé je regrette.
Je crains à l'advenir la faute que j'ay faite, Dans mes rebellions je lis ton jugement.
Seigneur, dont la bonté nos injures surpasse. Comme de père à fils uses-en doucement :
Si j'avois moins failly, moindre seroit ta grâce.
Quoique le meilleur de tous, ce sonnet n'est pas très-bon, on le voit. Le grand raillard rimait pieuse-
ment pour faire honneur à son titre de chanoine sel letier du pays chartrain ; mais, à dire le vrai, Dieu rinspirait moins que la « divine Macette, » ou que Magdelon, « vrayment Magdelon, » et d'Estemod a été quelque peu autorisé àécrire dans son Espadon satyrique :
Cygoignes, Régnier et l'abbé de Thiron Firent à leur trépas comme le bon larron :
Ils se sont repentis, ne pouvant plus mal faire.
Un contemporain de Régnier — homme d'église comme lui, et comme lui poëte — par lequel je veux clore enfin le siècle de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais, de Desportes et de Ronsard, c*est Jean Bertaut, évoque de Séez, abbé d'Aunay et premier aumônier de la reine. Voici, de tous ses sonnets, le seul qui, à mon estime, mérite de surnager, avec un couplet de chanson faussement attribuée à Passerat; il est adressé à M. Puget, trésorier de r Epargne :
Puget, bien que tu sois des derniers de mon livre, Si t*aurai-ie tousiours des premiers en mon cœur Te voiant d'un esprit sage et plein de vigueur Qui chérit les vertus et se plaist à les suivre.
De te faire en mes vers éternellement vivre.
Si ie le promettois ie seroîs un mocqueur :
Les vers ne rendent rien sur la Parque vainqueur, Finir est un tribut dont rien ne se délivre*
Les plus parfaits escrits périront quelque iour, Car rien n*estant durable en ce mortel seiour, L'univers mesme enfin périra par la flame.
Mais si quelque amitié survit à Tunivers, A faute de te rendre immortel en mes vers le rendrai ta mémoire immortelle en mon âme.
Cette fois mes dettes sont payées, et largement, au XV !• siècle. Je vais maintenant m'occuper des sonneurs de sonnets du siècle suivant, plus nombreux — mais moins méritants.
C'est le siècle du sonnet de Job et du sonnet d'Uranie !
Je suis le plus heureux amant Des neuf illustres demoiselles, Et Tentretien le plus charmant Des cabinets et des ruelles.
La Cour honore môs lauriers ; Ma Muse est partout recherchée ; Et Tu renne voit nos guerriers Lire mes vers dans la tranchée.
Persécuteur de ma vertu, Marquis, pourquoy te mocques-tu De ma belle façon d'escrlre }
Je descouvre ta vanité :
Tu desires que ma satire i
Te monstre à la postérité. ;
dh»
Qui parle avec cette complaisance } François de Maynard. On n'est jamais si bien loué que par soimême ; j'ai eu occasion de dire cela, — j'aurai probablement d autres occasions de le répéter.
Ces compliments que s'adressait ainsi François de Maynard étaient-ils mérités ? Marin Le Roy, sieur de GomberviUe, disait que oui. Il trouvait les vers de son ami « charmants, délicieux, capables de tenter l'esprit et d'esmouvoir quelque peu de désordre dans la partie inférieure de l'homme ; » mais il se hâtait dé l'en excuser — c'était avant sa liaison avec les solitaires de Port- Royal — en ajoutant : « Si ces qualitez sont des crimes, il faut priver la nature de la plus belle partie d'elle-mesme,il faut banir des villes leur principalle gloire et leur véritable ornement, il faut peupler les déserts et les cloistres de toutes les belles femmes. »
Je ne reproche pas à Maynard d'avoir fait des Priapées, Je crois comme lui que ses vers les plus libertins
. . . Choquaient moins les bonnes mœurs Que le barbouillé de la farce.
D'ailleurs, sa vie fut chaste si ses poésies ne le furent pas, — lascim est nobis pagina^ vila proba, dit Martial.
Ce que je lui reproche, c'est de n'avoir pas suffi-
samment justifié, auprès de la Postérité, la bonno opinion que se$ contemporains avaient de lui — et qu'il en avait lui-même. Toutefois il y aurait injustice flagrante à lui refuser, non pas seulement de l'ingéniosité, mais, en certains endroits de son livre, une grande noblesse de sentiments et un grand bonheur d'expressions. Je n'ai cité que six sonnets de Ronsard, le maître sonneur, je n'ai donc pas le droit d'en citer plus de deux de Maynard, qui ne va que loin après lui.
Je choisis donc, parmi cette foule de vers laudatifs adressés à la Reine, au Roi, au duc d'Enghien, au cardinal Mazarin, au chancelier Séguier, au comte de Carmain, à la comtesse de Crussol^ au duc de Guise, au duc de Longueville, au marquis de Noailles, à tout le monde --' môme à La Serre I — je choisis ce sonnet, à cause de la très-remarquable expression qui le parfume comme une giroflée un vieux mur :
Merlin, je me déplais au climat où nous sommes ; On n*y veut escouter ny raison ny conseil.
Où pourrai-je trouver l'innocence des hommes Qui virent les premiers Tenfance du Soleil ?
Le front impérieux et Torgueilleuse pompe D'un heureux imposteur incommode mes yeux, Et je ne puis souffrir qu'un favory me trompe
Après l'avoir assis çntre les dewy diewx,
Mon esprit est guery, ma folie est passée ; On ne me verra plus déguiser ma pensée, Prodiguer mon encens et fléchir les genous,
Pour plaire laschement à ces Ames de boue Que la fortune élève au plus haut de sa roue, Lorsqu'elle est en humeur de se mocquer de nous.
Une trouvaille, ces Ames de boue^ — comme le vers-soupir du sonnet de BaTf ! Quand on a écrit cela; on sort du commun des poètes : on n'a pas été qu'un enfileur de rimes, on a été un penseur.
J'excuse Meynard de son outrecuidance — c'est-àdire de la merveilleuse confiance qu'il avait en son génie. Un grain de beauté, c'est presque de la beauté !
Un sonnet où se trouve un autre signe d'un tout autre agrément, c'est celui-ci, qui n'est pas de Maynard, mais qui est certainement d'un de ses contemporains — inconnus — et que je m'empresse de citer de peur de l'oublier :
Voir un ferme genoux mollement tendrelet, Joly, rond, et mignard, que Ton voit embelly D*un petit tein cler brun qui le rend si joly Quand il est secondé d*un mouvement folet ;
Voir le long de la grève un beau bas violet Qui proprement tiré apparoist enrichy Des deux costés du pied d^un fil vray cramoisy, Et dessus la jartière un petit bourcelet ;
Voir le petit patin couppé à ondelette
Et, sur le coup du pied, une belle esguillette,
Des couleurs que Ton veult agréable choisir.
Ce rendre proprement. Voir la grève jumelle, Le genoux, la jartière et le patin de celle Qui de son tein cler brun bourelle mon désir.
Cela ne vaut-il pas les âmes de boue ?
Assurément Guillaume Colletet ne devait pas trouver à son goût les sonnets de Maynard, lui qui avait fait la Syntaxe du sonnet et qui voulait qu'on ne s'écartât pas des règles qu'il en avait tracées. Pour lui, en effet, il ne suffisait pas que Ton f!t une pièce de quatorze vers, deux quatrains et deux tercets, il exigeait que les rimes des premiers fussent semblables pour être correctes.
Or, dans aucun de ces sonnets du poète toulousain dont il écrivit la vie ne se trouve observée cette règle fondamentale — et puérile. Maynard aurait pu répondre^ pour sa défense, qu'il n'était pas l'auteur de cette innovation, qu'il en avait trouvé des exemples dans Malherbe même, et que d'ailleurs, si on ne trouvait pas bon d'appeler sonnets ses poèmes de quatorze vers, on leur donnât « le nom ou d'épigramme, ou de madrigal, ou tel autre qu'on avisât pour le mieux. »
Mais Guillaume Colletet eût été mal venu à repro-
cher à Maynard de violer des règles qu'il violait luimême d'une autre façon. « Le sonnet, dit- il en son Traitéy a je ne sçay quoy de plus sérieux, de plus grave et de plus relevé que Tépigramme, qui receoit toute sorte de sujets héroïques et populaires, sérieux et enjoQez. Et ce populaire et enjoué répugne autant à la gravité du sonnet qu'une matacinade répugne à la sévérité d'un magistrat ou d'un sacré ministre. » Vraiment, monsieur le magister ? J'ai bien envie de vous mettre en contradiction avec vous-mêmes en vous remettant sous le nez une matacinade amoureuse de votre propre fabrique, adressée — sous le couvert de Carite — à votre chambrière Claudine :
Elle étoit dans mon lit et j'étois avec elle,
Tous deux blessés d'amour et tous deux languissans ;
J*y flattois son esprit, elle y flattoit mes sens
De toutes les faveurs d'une amante fidèle.
Cependant, ô douleur que le temps renouvelle I Encor qu'elle eust des yeux et des doigts agissants. Je tentai mille eflorts qui furent impuissants, Et l'espoir d'un plaisir fut ma peine éternelle.
Par quels enchantemens lui parus-je un rocher } Est-ce que je hais ce qui m'étoit si cher ?
Est-ce qu'elle ait perdu sa jeunesse et sa grâce }
Non, Carite qui fais et ma vie et ma mort,
C'est qu'il paraît en moi, comme enfin tout se passe.
Que le corps s'aflbiblit quand l'esprit devient fort.
Ah ! monsieur Colletet, vous dites noir et vous faites blanc ! Vous voulez qu'on soit grave et vous êtes badin ! La Postérité ne vous croira plus sur parole, maintenant.
Pendant qu'elle y sera, la Postérité — tout en admirant justement votre
Et Tespoir d'un pla.isir fut ma peine éternelle,
qui est un très-beau vers — vous demandera compte du plagiat manifeste, dont vous vous êtes, involontairement ou volontairement, rendu coupable. Car ce sonnet à Claudine Carite se retrouve dans l'élégie si peu connue :
Un jour, le malheureux Lysandre. . .
que Pierre Corneille essaya plus tard de racheter en mettant en vers Vlmiiation de Jésus-Christ, Il est vrai d'ajouter que Corneille en avait lui-même emprunté l'idée à une élégie plus connue de Mathurin Régnier :
Quoy ! ne Tavois-je assez en mes vœux désirée ?
De son côté, il est certain que Mathurin avait emprunté quelque chose de cette idée au Satyricon de Pétrone : sed nerporum subita debilitate Circe decepta fuit. Et Pétrone, à son tour, l'avait empruntée aux Amours d'Ovide : at nonformosa ^s/.Quant à Ovide,
il Tavait empruntée à je ne sais qui. Il est si difficile, quand on vient après les autres, de ne pas répéter ce qu'ils ont dit ! La moelle des anciens sert forcément et naturellement de nourriture aux modernes : tout ce qu'on peut faire, quand on copie, c'est d'essayer d'être original.
Un sonnet de cette époque, que son auteur n'a emprunté à personne, et que je demande la permission de trouver admirable, non pas à cause de sa forme générale, mais rien qu'à cause des deux vers qui la terminent, c'est le sonnet suivant de Théophile de Viau :
Courtisans qui passez vos iours dans les délices, Qui n'esloignez iamais la demeure des Roys, Qui ne sçavez que c'est que la rigueur des loix, Vous seuls à qui le Ciel a caché ses malices,
Si vous trouvez mauvais qu'au fort de mes supplices Les soupirs et les pleurs m'échapent quelquefois, Parlez à ces rochers, venez dedans ces bois Qui de mon desespoir vont estre les complices
Vous verrez que mes maux sont sans comparaison Et que i'invoque en vain le temps et le raison. Aux tourmens infinis que le destin m'ordonne
le sens de tous costez mon espoir assailly :
Pourquoy veux ie espérer aussi qu'on me pardonne ? On ne pardonne point à qui n'a point failly I
Qu'en dites -vous, ami lecteur qui jugez sans pré-
ventions et m'autorisez à juger de même > A moins que je ne me trompe grossièrement et que je ne prête à Théophile des intentions qu'il n'a jamais eues, il me semble qu'il y a dans son
On ne pardonne point à qui n*a point failly 1
une ironie douloureuse et une amertume profonde. C'est le cri d'une âme gorgée d'ennuis et de misères, qui ne sait plus où se réfugier, ayant perdu sa foi dans la justice de Dieu aussi bien que dans la justice des hommes. Théophile proteste là éloquemment contre les calomnies des pères Garasse, Voisin, Caussin, Renaud et Guérin, qui lui avaient valu de si odieuses persécutions. Dame ! il avait été brûlé vif — en effigie — sur la place de Grève !
Ce qui donne tort à l'assertion du sieur Guillaume CoUetet — touchant les qualités requises pour confectionner proprement un sonnet, — ce n'est pas seulement lui-même, ce sont les autres. Le sonnet est une forme quelconque dans laquelle on a le droit d'introduire ce qu'on veut, des choses tristes ou des choses enjouées, des tendresses ou des méchancetés. Contrairement à l'opinion de maître Guillaume, je suis, comme Montaigne, « de ceulx qui tiennent que la
6o LES SONNEURS DE SONNETS
poésie ne rid point ailleurs comme elle faict en un subiect folastre et desreglé. »
Desreglét le sonnet de Colletet cité plus haut, — et qui, entre parenthèses, est loin de valoir, comme forme et comme sentiment, celui qu'il mit en tête des Œuvres poétiques de Jean Bertaut :
Beaux vers, sainctes fureurs, douces loix d*un empire Qui couvre de lauriers le tyran de nos cœurs. Eté
Folastre^ le sonnet de Marc-Antoine Gérard, sieur de Saint-Araand, que je vais citer pour étayer mon dire, — le sonnet des Goinfres :
Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle. Au profond de Thiver, dans la salle aux fagots, Où les chats, ruminant le langage des Goths, Nous éclairent sans cesse en rouant la prunelle ;
Hausser notre chevet avec une escabelle.
Être deux ans à jeun comme les escargots, Rêver en grimaçant ainsi que les magots Qui baillans au soleil se grattent sous Taisselle ;
Mettre au Heu de bonnet la coifle d*un chapeau. Prendre pour se couvrir la frise d*un manteau Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;
Puis soulTrir cent brocards d*un vieux hôte irrité Qui peut fournir à peine à la moindre dépense, C*est ce qu'engendre enfin la prodigalité.
Sonnet d'ivrogne spirituel et de gourmand incor*
LES SONNEURS DE SONNETS 6l
rigible ! Saint-Âmand aimait la bonne chère et les fines ripailles ; il était Thôte assidu de la Coiffier s'il était hôte ponctuel des séances de TAcadémie, il chantait les vertus du Cantal, comme éperon de boisson, s'il célébrait les charmes de la solitude comme inspiratrice des poètes. C'était son droit, après tout, et son sonnet des Goinfres vaut bien son poème de Moïse sauvé/
Mais laissons là, s'il vous plaît, Tami du cabaretier Faret, et continuons à prouver que Guillaume Colletet n'était pas autorisé à restreindre, ainsi qu'il l'a fait, la nature du sonnet. S'il y a des sonnets tendres, élégiaques et galants qui lui donnent raison, il y en a aussi de grotesques, de familiers, d'ironiques et de sanglants qui lui donnent complètement tort, je le répète.
Parmi les sonnets grotesques, — je ne dis pas ridicules, — j'ai choisi comme exemple celui de Saint- Amand. Sonnet grotesque aussi celui par lequel M"' Deshoulières — la Deshoulières des Prés fleuris qu'arrose la Seine — rend compte du chefd'œuvre de Racine :
bans un fauteuil doré Phèdre, tremblante et blême. Dit des vers où d'abord persotine n'entend rien ; Sa Nourrice, lui fait un sermon fort chrétien Contre l'affreux dessein d'attenter à soi-mêiil6.
Hypolite la hait presque autant qu'elle l'aime, Rien ne change son cœur ni son chaste maintien;
La Nourrice Taccuse, elle 5*en punit bien.
Thésée a pour son fils une rigueur extrême.
Une grosse Aricie au cuir rouge, aux crins blons, N'est là que pour montrer deux énormes tétons Que, malgré sa froideur, Hypolite idolâtre.
Il meurt enfin tratné par ses coursiers ingrats, Et Phèdre, après avoir pris de la mort aux rats. Vient en se confessant mourir sur le théâtre (i).
Parmi les sonnets familiers, je choisirai celui de Charles de Santeuil à M. de Bérulle, premier président à Grenoble :
Ma muse n'est point mercenaire, Je fais des vers comme je bois, Et n'en ferois pas pour un roi Si je n'avois dessein d'en faire.
Mon style est libre et volontaire, Mon caprice est ma seule loi,
(i) Quelques commentateurs ne veulent pas que ce sonnet grivois soit d'Antoinette du Ligierde La Garde, épouse de Guillaume de La Fon de Bois-Guérin, seigneur Deshoulières^ et l'attribuent — sans plus de preuves — au duc de Nevers, ennemi de Racine, comme il était celui de Boiteau. Dans le doute où l'on est du véritable coupable, je préfère m'en tenir à l'opinion générale, qui consacre le nom de l'élève poétique de Jean Hesnault comme celui de l'auteur de cette épigramme gaillarde, si jolie du reste, — de qui qu'elle soit.
Pendant que je traite des sonnets grotesques, si j'en profitais pour citer celui que j'ai découvert dans les Muses
Et, Seigneur, quand j'écris pour toi, Je me plais avant que de plaire.
Il est vrai que ma voldnté Penche en cela de ton côté, Et suit la vertu qui m'anime :
Heureux si dans ce beau projet Je pouvois élever ma rime A la dignité du sujet.
N'est-ce pas que ces vers-là sont d'un tour élégant et d'un esprit indépendant ? Je les aime et voudrais vous les faire aimer : on a tant accusé les poètes de
françaises ralliées de diverses parts, du sieur Despinelle } Ce sont des Vœux adressés à une maîtresse :
La grandeur D'un DieUy Conduise, Tes pas,
Junon, De ses biens, Remplisse, Ta maison.
Pallas, Çypris, de ses dons, orne, contente, tes beaux ans,
et Vamour, le destin, la victoire
d'une beauté, du ciel et des soldarts,
enflamme, anime, et pousse en mille parts
ton cœur, ton âme et ta vertu notoire,
et la vieille Mémoire de ses ris, de ses arts^ et chante tes ha:^ars, ton esprit, et ta gloire ,'
que VA utomne et VHyver, de sesfruicts, de son air, et f honore et t'agrée,
que la terre, et que Veau eschauffe, nourrisse, et raconte à Nérée ton sein, ton corps, et ton renom plus beau !
Que dites-vous de ce sonnet en vers rapportés d'iin bout à l'autre ? N'est-ce pas la chose la plus prodigieuse — et la plus bouffonne — du monde ?
Que le printemps, VEsté, De ses fleurs, de ^ephirs, Te parfume.
Bref, que Vair^ Souffle, Ton los,
fesvente, que le feu,
bassesse et de lâche courtisanerie ! Celui-ci s'incline noblement, il ne rampe pas.
Charles de Santeuil me servira de transition naturelle pour passer à Tépigramme en quatorze vers de Saint- Pavin contre Boileau, — épigramme que je n'ai pas le courage de trouver injuste, quoiqu'elle soit un peu injurieuse :
Despréaux, grimpé sur Parnasse, Avant que personne en sût rien, Trouva Régnier avec Horace Et rechercha leur entretien.
Et cet acrostiche en écho, fait sur la bataille de la Mar* saille :
f^e bruit de ta grandeur, dont n'approche personne, sonne,
O'* sait le triste état où sont tes ennemis mis,
poudroient-ils s'eslever, bien qu'ils soient terrassés, assez ?
^Is connaîtront toujours la pictoire immortelle telle.
Superbes alliés, vous suipre:^ les exemples amples
^' Alger et des Génois implorant d'un pardon don.
tïj/i pain toute l'Europe oppose ses efforts , forts :
txjataillons sont forcés et pilles entreprises prises ;
Oh ! que par tant d'exploits pous sere\ embellis, . . , lys ! ^otre gloire en tout lieu du combat de Marsaille... aille, Pendant la Ligue entière après mille combats bas I
\x3elge, tu marcheras pareil à la Sapoie . . * . * voie.
On te poit tout tremblant sous un tel soupérain.,., Rhin : ^ous te perrons aussi sous un roi si célèbre Ebre !
Si le mérite dé la poésie consistait dans la difficulté vaincue, assurément Tauteur de ce sonnet serait digne du
Sans choix et de mauvaise grâce, Il pilla presque tout leur bien ; Il s*en servit avec audace Et s*en para comme du sien.
Jaloux des plus fameux poètes,
Dans ses satyres indiscrètes
Il choque leur gloire aujourd'hui.
En vérité, je lui pardonne :
S'il n'eût mal parlé de personne,
On n'eût jamais parlé de lui.
A méchant, méchant et demi ! Le Régent du Parnasse avait trouvé plus forte partie que lui. Pourquoi diable aussi s'avisait -il d*accuser Saint -Pavin d'athéisme — à une époque où Ton brûlait encore les athées?... (i).
plus vert laurier, et je serais forcé de lui donner le pas sur Desportes et Ronsard. Mais ce n'est pas de lauriers qu'il faut ceindre son front, c'est de chardons qu'il faut lui emplir la bouche pour le récompenser selon ses mérites — et aussi pour le faire taire. On n'a jamais rien vu de plus abracadabrant! (A. D.)
(i) Je regrette de n'avoir pu trouver le reste du sonnet fait par Louis de Sanlecque contre ledit Boileau, à propos de la fameuse querelle concernant la Phèdre de Pradon,— lequel sonnet commençait par :
Dans un coin de Paris Boileau^ tremblant et blèmey Fut hier bien frotté, quoiqu'il n'en dise rien. Voilà ce qu'a produit son style peu chrétien : Disant du mal d'auirui^ Von s'en fait à soi-même.
Tous les sonnets de Saint-Pavin, du reste, sont autant d*épigrammes ; témoin cet autre, composé en Thonneur de la Pucelle de Chapelain :
Je vous dirai sincèrement Mon sentiment sur la Pucelle, L*art et la grâce naturelle S*y rencontrent également.
Elle s*explique fortement.
Ne dit jamais de bagatelle, Et toute sa conduite est telle Qu'il faut la louer hautement.
Elle est pompeuse, elle est parée, Sa beauté sera de durée, Son éclat peut nous éblouir ;
Mais enfin, quoiqu'elle soit telle, Rarement on ira chez elle Quand on voudra se réjouir.
La duchesse de Longueville n'exprimait pas un autre sentiment quand elle disait, à propos de ce poème chéri de Thôtel Rambouillet : « Cela est parfaitement beau, mais cela est parfaitement ennuyeux. »
Quoique j'aie grande hâte d'en arriver à la tant célèbre querelle des Uranins et des Jobelins^ je ne puis m'empêcher de faire encore un peu l'Étude buîssonnière et de m'arrêter quelques instants aux sonnets dits les Sonnets de la Belle Matineuse.
Cette comparaison de TAurore ou du Soleil avec une jeune et jolie fille sortant languissamment de son lit, traînant après elle, comme autant de nuages diaphanes, les mousselines roses qui accusent davantage la blancheur marmoréenne de ses belles épaules, de sa belle croupe, de toutes ses belles rondeurs que l'œil baise avant la bouche, — cette comparaison doit venir à l'esprit de quiconque a un peu d'imagination à son service. Et les poètes de tous les temps ont eu de l'imagination I
Le premier donc qui, dit Gilles Ménage, eut (( cette pensée de la comparaison de l'Aurore ou du Soleil avec une belle personne » — de n'importe quel sexe — « que l'on rencontre à la pointe du jour, est un certain Quintus Catulus. Aussi l'a-t-il très-noblement exprimée dans ces vers qu'il fit pour le comédien Roscius :
ConsUtetam exorienUm Auroramforte salutans, Cum subito a lœva Roscius exoritur*
Pace mihi Uceat, cœlestes, dicere vestra, Mortalis pUu 'si pulchrior esse Deo,
« Après ce Quintus Catulus — ajoute ^gidius Menagius — un autre poète, dont le nom nous est inconnu, a heureusement employé cette même pensée en ces quatre vers :
Occurris cum mane mihi, ni purior ipsa Luce noua exoreris. Lux mea, dispeream.
Quod si nocte pénis (jam perd ignoscite Divi), Talis ab occiduis Hesperus exit aquis. »
Gilles Ménage a raison : le premier distique est très- beau ; ce lux mea, avec ce luce nova^ est dit joliment, et je suis comme assuré que Tauteur n'a point vécu dans un siècle barbare.
Les poètes italiens traduisirent ensuite Tépigramme de Catulle ; Ânnibal Caro, entre autres, en fit ce sonnet :
Eran Vaer tranquille et Ponde chiare ; Sospirapa Faponio, ctfuggia Clori:
Valma Ciprigna inan\i à i primi albori Ridendo empia d^amor la Terra e*l Mare, La ruggiadosa Aurora in ciel piu rare Etc., etc..
Ce fut à qui le traduirait ici. Petits et grands^ tout le bataillon sacré des rimeurs d'alors, même les vagabonds et les intrus qui
comme CoRelet (i),
Attendaient pour dtner le succès d'un sonnet,
s'escrimèrent à qui mieux mieux là-dessus, en renchérissant encore, bien entendu, sur les concetti de l'original — inséparables de la langue, de Tépoque et du sujet mêmes.
Je ne m'aviserai pas de vous donner toutes ces traductions, dont la meilleure ne vaut pas le diable, — quoique Ménage trouve admirable cette meilleure, qui est de Voiture : je ne veux pas vous faire prendre en horreur le sonnet.
Avant Voiture, Méziriac — « un des plus savants hommes » du siècle — avait dit :
Vous levant si matin vous troublez tout le monde, Vous faites que le Jour chasse trop tost la Nuit, Et que d'un pas hasté chaque estoille s'enfuit Pensant que le Soleil sorte déjà de TOnde...
Avant Méziriac, Olivier de Magny avait dit ;
J*étois tout prest à saluer l'Aurore
Que je voyois de l'Orient sortir
Et de ses fleurs largement départir
Aux prez, aux champs, aux montagnes encore...
(i) François CoUetet, poète famélique, et non Guillaume Colletet, poète ayant pignon sur rue et argent en poche. L'un est le .fils, l'autre le père, il ne faut pas les confondre.
Voiture, lui, traduisit ainsi, pour « plaire à Balzac » :
Des portes du Matin Kamante de Céphale Ses roses espandoit dans le milieu des airs Et jettoit sur les deux nouvellement ouverts Ces traits d'or et d*azur qu*en naissant elle estale,
Quand la Nymphe divine à mon repos fatale Apparut, et brilla de tant d*attraits divers Qu'il sembloit qu'elle seule esclairast l'Univers Et remplissoit de feux la rive orientale.
Le soleil, se hastant pour la gloire des cieux, Vint opposer sa flame à l'éclat de ses yeux, Et prit tous les rayons dont l'Olympe se dore.
L'Onde, la Terre et l'Air s'allumoient à l'entour : Mais auprès de Phillis on le prit pour l'Aurore, Et Ton crut que Phillis estoit l'Astre du Jour.
(( Sonnet admirablement beau ! » s'écrie Ménage en sa lettre à Conrart. « N'en déplaise aux Uranistes, ajoute-t-il, il vaut mieux mille fois que celuy pour Uranie qu'ils ont tant prosné. »
Mille fois mieux ? C'est ce que nous allons voir bientôt, en brûlant la politesse à Malleville (i), à Tristan, à Marescal, à Rampalle — et à iEgidius Menagius lui-même.
(i) A Rampalle, à Marescal et à Tristan, oui; mais à Claude de Malleville, secrétaire du maréchal de Bassompierre, et un des premiers' membres de l'Académie française ? Son sonnet sur la Belle Matlneuse, si fameux, mérite bien l'honneur que je viens de faire à celui de Voiture ;
LES SONNEURS DE SONNETS Jl
Gar il était juge et partie là dedans, ce bel esprit, et si on Tavait confessé comme il faut, on eût certainement obtenu de lui Taveu que le meilleur des sonnets composés en l'honneur de la Belle Malineuse, ce n'était pas celui de Voiture^ mais le sien. Les poètes ne dédaignent pas de louer les autres poètes, mais c'est à la condition expresse qu'ils se loueront beaucoup plus et beaucoup mieux — tout haut ou tout bas.
Et Ménage était poète, — du moins dans le sens qu'on donnait alors à ce mot : il rimait I On ne ronsardisait plus alors : on versifiait. On ne mettait plus son cœur dans ses vers, comme un parfum : on y mettait son esprit, comme un condiment. On ne
un de plus ou de moins, cela n'a pas d'importance, d'ailleurs, dans une Anthologie comme celle-ci. Je cite donc :
Le silence regnoit sur la terre et sur Conde, L'Air devenoit serein et V Olympe vermeil^ Et V amoureux Zéphyr^ affranchi du sommeil, Ressuscitoit les fleurs d'une haleine féconde.
L* Aurore deployoit for de sa tresse blonde Et semoitde rubis le chemin du soleil; Enfin ce Dieu venoit au plus grand appareil Qu'il soit jamais penu pour esclairer le monde ;
chantait pas la passion : on quintessenciait la galanterie. L'amour était devenu un simple trope et les amants des grammairiens.
Ménage était donc un poète de cette farine blutée et ressassée avec laquelle on eût pu difficilement faire ce pain divin qu'on mange à deux. Il était poète en grec, en latin, en espagnol, en italien — et même en français. Il eût été digne de figurer dans la galerie des doctes enthousiastes de la Puce de madame Desroches, et je comprends à merveille qu'il figure en tète de la Guirlande de Julie, — cette Pac^du XVII- siècle.
J'en veux parler un instant, de cette Guirlande fameuse que Huet a appelée le « chef-d'œuvre de la galanterie » : cela ne nous éloignera pas de notre sujet, puisqu'il y a là dedans un sonnet, et que ce sonnet est de Gilles Ménage.
En ce temps-là, rue Saint-Thomas-du-Louvre, était un hôtel bien connu de tout ce que Paris
Quand la jeune Philis, au pisage riant.
Sortant de son palais plus clair que l'Orient, Fit voir une lumière et plus pive et plus belle.
Sacré flambeau du jour, n'en soye^ pas jaloux !
Vous parûtes alors aussi peu depont elle
Que les feux de la Nuit apoient fait depont pous.
Évidemment, c*est la même chose, mais dite d'une tout
autre façon : c'est la même femme vue avec d'autres yeux.
comptait de doctes personnes des deux sexes, THôteK de Rambouillet, dont la marquise et Tune de ses filles, Julie-Lucine d'Ângennes, étaient les reines adorées, comme jadis à Poitiers, dans leur petite maison, Madeleine Neveu jet Catherine Des Roches.
Le Jules de Guersans de la belle Julie d'Angennes était le duc de Montausier. Les autres adorateurs vieux ou jeunes, se contentaient d*aimer : lui, plus exigant, n'avait été content que lorsqu'il avait été aimé. Les autres n'étaient que des poètes, et il était duc par-dessus le marché, lui. Il faisait comme eux des madrigaux pour l'incomparable beauté qui trônait chaque soir dans le petit salon bleu de l'Hôtel de Rambouillet, mais il était le seul d'entre eux que « l'incomparable » daignât récompenser efficacement. Le seul aussi qui, le jour de la fête de la belle Julie, fut assez riche pour lui envoyer, au lieu d'une corbeille de fleurs naturelles, un énorme bouquet de vers calligraphiés sur vélin par Nicolas Jarry, — le Favarger du temps. Ce fut la Guirlande de Julie,
Les jardiniers qui avaient ainsi dépouillé leur parterre pour les beaux yeux de Julie d'Ângennès s'appelaient Montausier, Chapelain, Malleville, Scudéry, Habert (abbé de Cérisy), CoUetet, Habert, (capitaine de l'artillerie), Gombaud, d'Andilly le
fils, Des Marets, Tallemant des Réaux, Martin, Conrart, Godeau, Arnaud de Corbeville, marquis de Racan, de Briote, de Montmor, et je ne sais plus qui encore. Mais toutes les fleurs offertes par eux étaient de la même famille, — celle des madrigaux; Gilles Ménage, seul, fournit un sonnet que je donne ici non comme bon, mais comme sien :
Sous ces ombrages verds la Nymphe que j'adore, Ce miracle d'amour, ce chef-d'œuvre des Dieux, Avèque tant d'éclat vient d'éblouTr nos yeux, Que Zéphyre amoureux l'auroit prise pour Flore.
Son teint estoît plus beau que le teint de l'Aurore, Ses yeux estoient plus vifs que le flambeau des cieux : Et sous ses nobles pas on voyoit en tous lieux Les roses, les jasmins et les œillets éclore.
Vous qui pour sa Guirlande allez cueillant des fleurs, Nourrissons d'Apollon, favoris des neuf sœurs, Ne les épargnez point pour un si bel ouvrage.
Venez de mille fleurs sa teste couronner.
Sous les pieds de Julie il en naist davantage Que vos savantes mains n'en peuvent moissonner.
Ne pas trouver mieux, à vingt-sept ans, quand doivent flamber dans le cœur et dans la tète toutes les audaces et toutes les extravagances I Ah ! décidément, ces beaux esprits étaient de bien médiocres poètes et de bien pitoyables amants ! Ils n'avaient ni le feu sacré de la jeunesse ni le feu sacré de Tesprit, ces beaux esprits I
Mais laissons là iEgidius Menagius et son sonnet précieux pour arriver enfin aux sonnets non moins précieux — mais plus célèbres — de Benserade et de Voiture, et à la grande querelle des Uranins et des JobelinSy aussi célèbre dans THistoire de la littérature que celle des Guelfes et des Gibelins dans l'Histoire de la politique, que celle des Réalistes et des Nominaux dans l'Histoire de la philosophie, que celle des Molînistes et des Jansénistes dans l'Histoire de la religion^ que celle des Capulets et des Montaigus dans THistoire des familles.
Deux nobles maisons, les Condé et les Longue* ville, quoiqu'en rivalité depuis longtemps, vivaient cependant en paix : un sonnet survint — et voilà la guerre allumée.
Voiture était mort depuis une année à peine, léguant son dernier soupir et son dernier sonnet à la fière beauté au service de laquelle il avait voulu rester jusqu'à ce moment suprême, heureux de mourir ayant au cœur les sentiments dans lesquels il avait vécu : j'ai nommé M™* de Longueville, que son platonique amant — quelques indiscrets disaient amant tout court — adorait en vers sous le nom peu compromettant d'Uranie. Ce sonnet, précieu-
sèment recueilli par celle en Thonneur de qui il avait été fait, vous le connaissez :
Il faut finir mes jours en Tamour d*Uranie, L'absence ni le temps ne m'en sauroit guérir, Et je ne vois plus rien qui me pust secourir Ni qui sçust rappeler ma liberté bannie.
Dès long temps je cognois sa rigueur infinie ; Mais, pensant aux beautés pour qui je dois périr, Je bénis mon martyre, et, content de mourir.
Je n*ose murmurer contre sa tyrannie.
Quelquefois ma raison, par de faibles discours. M'incite à la révolte et me promet secours ; Mais lorsqu'à mon besoin je me veux servir d'elle, Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants, Elle dit qu'Uranie est seule aimable et belle. Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens.
A quoi le non moins galant et plus, jeune Isaac Benserade, le dernier des Abencerrages, répliqua par un autre sonnet « à une dame de qualité », — sonnet qu'il faut consigner ici comme une des principales pièces du procès qui se jugea entre lui et l'ombre de Voiture :
Job, de mille tourments atteint.
Vous rendra sa douleur connue.
Mais raisonnablement il craint Que vous n'en soyez pas émue.
Vous verrez sa misère nue ; Il s'est lui-mesme icy dépeint,
Accoustumez-vous à la vue
D'un homme qui souffre et se plaint.
Quoiqu'il eust d'extresmes souffrances.
On voit aller des patiences Plus loin que la sienne n*alia.
S'il souffrit des maux incroyables, Il s'en plaignit, il en parla...
J'en cognois de plus misérables.
C'est d'un joli galimathias, tout cela, n'est-ce pas ? Sonnet de Job, sonnet d'Uranie, les deux se valaient, ils faisaient la paire, — ithos l'un, pathos l'autre (i) Eh bien I des gens de goût — mais d'un goût gâté par un amour exagéré du concettisme, de l'euphuïsme et du gongorisme — s'y laissèrent prendre naïvement, comme mouches en lait, et se passionnèrent sincèrement pour ces roucoulades de ramiers poétiques, pour ces contre-petteries littéraires indignes d*arrèter l'attention même pendant cinq minutes. On porta aux nues, ceux-ci Bense-
(i) Quand Benserade, au lieu de ce sonnet prétentieux, aurait pu montrer celui-ci, qui avait du moins le mérite de n'être pas amphigourique, — et être clair, c'est être français :
Bouche vermeille au doux sourire^ Bouche au parler délicieux^ Bouche qu'on ne saurait décrire^ Bouche £un, tour si gracieux,
rade, ceux-là Voiture, et le peuple élégant, la tourbe des beaux messieurs et des belles dames, se partagea à cette occasion en deux camps, le camp des Uranins et le camp des Jobelins. Tous étaient admirateurs ou dénigreurs, amis ou ennemis : aucun n'était indifférent. A la tète des Jobelins était le prince de Conti ; à la tête des Uranins, la duchesse de Longueville.
Il faut chercher dans le Recueil de Sercy la belle collection de pièces composées pour ou contre ces deux chefs-d'œuvre, et les noms, prénoms et qualités des tenants des deux chefs-d'œuvriers. Le temps m'en manque — ainsi que Tenvie. A quoi bon aller remuer les cendres de ces petites passions des beaux esprits du XV !!• siècle? Personne ne m'en saurait gré, et je m'en voudrais à moi-même de mes loisirs gaspillés dans la recherche de ces graves frivolités d'autrefois.
Bouche que tout le monde admire.
Bouche qui n'est que pour les Dieux, Bouche qui dit ce qu'il faut dire, Bouche qui dit moins que les yeux,
Bouche £une si douce haleine, Bouche de perles toute pleine.
Bouche, enfin, sans tant biaiser.
Bouche la merpcille des bouches.
Bouche à donner de Vàme aux souches, Bouche, le difai-je, à baiser i
Néanmoins j'aurai le courage d'ouvrir les deux énormes in-folio des Lettres de Bal:{ac, pour y prendre quelques passages de la Dissertation qu'il fit là-dessus. Balzac, le grand épistolier^ qui de son aveu — tardif — avait été non- seulement le parrain du sonnet d'Uranie, mais encore « la sage-femme de ce bel enfant, » Balzac nous apprendra peut-être quelque chose en chemin. Laissons-le causer :
« Les deux sonnets, dit-il, sont de charactères différens ; et par conséquent, s'il en faut croire les maistres de l'art, il ne se peut faire icy de comparaison, ni adjuger de préférence. Pour le moins, la comparaison ne sçauroit estre que défectueuse, et la préférence sera tousjours contestée, parce qu'elle sera tousjours disputable. Le sonnet d'Vranie est dans le genre grave ; le sonnet de lob dans le délicat. Il y aura des gens qui estimeront davantage celuy d'Vranie, et tout ensemble aimeront davantage celuy de lob. L'un semble avoir plus d'esclat et plus de force ; l'autre plus d'agréement et plus de finesse... )>
Arrêtons-nous ici, je vous en prie ; nous reprendrons tout à l'heure. Ce Balzac est un grand finassier, — je veux dire un grand politique. Sommé de se prononcer dans ce débat, il ne se prononce pas du tout, il louvoie, il lanterne, il distribue ses coups de goupillon à droite aussi bien qu'à gauche, et l'eau bénite mouille d'aise les Uranins aussi bien
8o LES SONNEURS DE SONNETS
que les Jobelins. Cette adroite hésitation, cette courtisanerie de poète à propos de poètes, fâche à lafin, et Ton s'écrie, pour le contraindre tout à fait : Lequel des deux sonnets aimerie:['POus mieux avoir fait ? « Je ne pense pas, répond-il, qu'on me doive presser là-dessus. Je serois contraint de respondre que je ne vpudrois avoir fait ni Tun ni Tautre, parce que je ne veux point faire de sonnets dont je sois obligé de me confesser. Mais quand il n*y auroit pas de péché, il y auroit tousjours de la messeance à un homme de mon âge de se mesler de semblables choses.
Il a neigé cinquante ans sur ma teste
aussi bien que sur celle de Ronsard. La Vieillesse s'est venue saisir de moy avec tout son funeste esquipage, accompagnée de toutes ses misères et de tous ses maux. En cet estat-là, il voudroit autant me demander de laquelle des deux courantes j'aimerois mieux estre Tautheur, ou de la Maulevrier, ou
de la Chabote »
Ah ! rhypocrite I il ne veut pas se prononcer, non ! Quoique Saintongeais, il est presque aussi Normand que Pierre Corneille, qui, sommé de se prononcer, comme lui, comme tout le monde, s'en tirait de cette façon :
Deux sonnets partagent la ville, Deux sonnets partagent la cour
LES SONNEURS DE SONNETS 8l
Et semblent vouloir tour à tour Rallumer la guerre civile.
Le plus sot et le plus habile En mettent leur avis au jour, Et ce qu'on a pour eux d*amour A plus d'un échauffe la bile.
Chacun en parle hautement.
Suivant son petit jugement, Et, s'il faut y mesler le nostre :
L'un est sans doute mieux resvé, Mieux conduit et plus achevé, Mais je voudrois avoir fait l'autre.
L'autre ! quel autre } L'un ! quel un ? Voyons, à qui la palme de Job-Benserade ou de Voiture- Uranie ? Ah I si la chose n'était pas si plaisante, qu'il serait triste de voir l'immortel auteur du Cid se débattant, comme un aigle dans des toiles d'araignée, au milieu de tous ces ridicules papotages de l'hôtel de Longueville !
Balzac, à la bonne heure ! C'était son élément, à cet épistolier beaucoup plus bel esprit que grand esprit; ami de tous ces ronrons littéraires ronronnes par tous ces chats maigres sur le dos desquels passaient et repassaient, pour en tirer des des étincelles électriques, les blanches mains des plus belles dames d'alors, duchesses et princesses ! C'était son élément, à ce « Père de l'éloquence
française » à qui « un bouquet, une paire de gants, une affaire d'un escu, ne foumissoient pas moins de quoy plaire que toute la gloire et toute la grandeur des Romains. » Mais à Pierre Corneille ? à ce fier génie nourri de la fortifiante moelle de TAntiquité, à ce mâle esprit dont les œuvres — des chefsd'œuvre — sont « une école de grandeur d'âme ?...»
Balzac ne voulait donc pas, de peur de se compromettre, se prononcer nettement dans 1^ grande querelle des Jobelins et des Uranins ; tout au plus voulait-il se laisser deviner. Cependant, comme on le presse, comme on revient à la charge, il s'évertue de nouveau à parler pour ne rien dire, — du moins pour ne rien dire qui puisse engager sa responsabilité. 11 danse sur les œufs sans les casser I
Au fond, Balzac se prononçait en prose comme Corneille s'était prononcé en vers. Tous les deux — et d*autres avec eux — en agissaient avec le même machiavélisme que M"* de La Roche-du- Maine, fille d'honneur de la reine, laquelle, pressée de dire pour qui elle se déclarait, pour Job ou pour Uranie, avait répondu qu'elle se déclarait pour Tobie. Délicieux I exquis ! divin I Pouf Tobie I Ah !i.. J'en ai assez, moi : et vous ?...
Malgré l'exemple de tant d'illustres hommes, je tïie garderai bien de me prononcer pour le sonnet de Job ou pour le sonnet d'Uranie, — m'étarit déjà
prononcé contre tous les deux. Je n'ai qu'une médiocre admiration pour Voiture, que M . Cousin a appelé un peu imprudemment le Voltaire de l'Hôtel de Rambouillet ; qu'une médiocre admiration aussi pour Benserade, et je n'ai parlé longuement de leurs sonnets que parce qu'il était impossible de ne pas avoir Tair d'attacher de l'importance à des choses auxquelles leurs contemporains en avaient attaché une si grande. Ils tiennent l'un et l'autre une place énorme dans l'Histoire du sonnet : je devais naturellement leur consacrer plus de pages qu'à d'autres — plus méritants — dans cette Étude sur les Sonneurs de sonnets*
Comme suite naturelle des deux trop fameux sonnets de Job et d'Uranie, viennent se placer ici les non moins fameux d'Oronte et de Trissotin. Ce sont pour ainsi dire deux parodies, étant deux critiques ; mais, des originaux que nous venons de voir, et des parodies que nous allons lire, je ne sais vraiment pas quelles sont les plus parodies. Je pencherais pour les originaux.
Commençons par le sonnet de Trissotin à la princesse Uranie (encore Uranie I) sur sa fièvre, — lequel sonnet, qui fait, comme on sait, pâmer d'aise
Philaminte et Bélise, se trouve dans les Œuvres galantes en prose et en vers de M. Cotin. Molière n'y allait pas par quatre chemins, lui : quand il avait besoin d'un fouet pour châtier un ridicule, d'une arme pour frapper un vice, il l'empruntait au vicieux ou au magot lui-même. Ce fut ainsi qu'ayant besoin d'un sonnet à jeter en pâture à l'admiration goulue des Femmes savantes, il démarqua celui de l'abbé Cotin et se l'appropria sans plus de façons, — avec si peu de façons, même, qu'aux premières représentations son pédant, au lieu de s'appeler Trissotin, s'appelait Tricotin. C'était plus que transparent ! Seulement, la princesse Uranie de Cotin, c'était la duchesse de Nemours (M"' de Longueville), et la duchesse de Nemours de Trissotin, la princesse Uranie.
Mais c< servons promptement cet aimable repas : »
Votre prudence est endormie, De traiter magnifiquement Et de loger superbement Votre plus cruelle ennemie.
Faites-la sortir, quoi qu*on die^ De votre riche appartement, Où cette ingrate insolemment Attaque votre belle vie.
Quoi I sans respecter votre rang,
Elle se prend à votre sang
Et nuit et jour vous fait outragé 1
Si vous la conduisez aux bains, Sans la marchander davantage Noyez-la de vos propres mains.
u A prudence endormie {'/ faut rendre les armes.
Loger son ennemie est pour moi plein de charmes.
J'aime superbement et magnifiquement :
Ces deux adperbes joints font admirablement !
Ah! que ce quoi qu'on die est d'un goât admirable !
C'est à mon sentiment un endroit impayable.
On n'en peut plus ! on pâme ! on se meurt de plaisir ! »
Au tour du sonnet d'Oronte, maintenant, — vous savez, ce sonnet que veut à toute force réciter à Âlceste, amoureux de Célimène, le petit monsieur amant de Célimène ?
... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux, Mais de petits vers doux, tendres et langoureux,
que leur auteur n'a mis* qu'un quart d'heure à faire :
L'espoir, il est vrai, nous soulage Et nous berce un temps notre ennui ; Mais, Phîlis, le triste avantage, Lorsque rien ne marche après lui !
Vous eûtes de la complaisance ; Mais vous en deviez moins avoir Et ne pas vous mettre en dépense Pour ne me donner que l'espoir.
S'il faut qu'une attente éternelle Pousse à bout l'ardeur de mon zèle.
Le trépas sera mon recours.
Vos soins ne m'en peuvent distraire ; Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.
Si je ne trouve pas, comme Alceste, que ces verslà soient « bons à mettre au cabinet, » je n'ai pas non plus, comme Philinte, « le front de trouver cela beau, » et je leur préfère de beaucoup la vieille chanson :
Si le roi m'avait donné Paris, sa grand'ville, Et qu'il me fallût quitter L'amour de ma mie !
Je dirois au roi Henri, Reprenez votre Paris :
J'aime mieux ma mie, 6 gué I J'aime mieux ma mie l
Et pourtant ce sonnet d'Oronte est de Molière lui-même. Si, dans les Femmes savantes, il n*avait pas cru devoir se donner la peine de trouver quatorze vers de plus à faire dire par Trissotin, et s'était tout bonnement emparé de ceux de Tabbé Cotin, cités plus haut, cette fois il avait agi plus consciencieusement et composé bravement ce sonnet tant raillé par Alceste^ — mais aussi tant applaudi par Philinte.
A en croire certains scoliastes, ce sonnet serait de Benserade, « Molière çn fît usage^ dit M. Auger,
sans désigner Tauteur, pour se venger de quelque mécontentement que lui avoit donné ce coryphée des faiseurs de pointes et de quolibets. Benserade n'eut garde de courir après son sonnet, quand il vit de quelle sorte Âlceste Tavait arrangé au théâtre : il se tut, et fît bien. »
Quel qu'en soit Fauteur, Benserade ou Molière,
J'aime mieux ma mie, ô gué ! ' J*aime mieux ma mie !
Les grandes querelles littéraires ne sont pas mortes, nous en reverrons d'autres, mais elles auront lieu à propos d'autre chose que de sonnets précieux. La République des Lettres est une république bruyante, et le jour où elle cessera de faire parler d'elle, c'est qu'elle aura cessé d'exister.
Louis XIII est mort, Richelieu aussi, le règne de Louis XIV vient de commencer.
Toutes les aurores sont charmantes. Le jeune roi, au sortir de la Fronde, où ses droits à la couronne ont été si menacés, rayonne d'une lueur qui deviendra bientôt l'éblouissante fulguration du soleil. Il me platt de parler, à propos de lui, — sans me soucier de l'ordre chronologique plus que je ne l'ai fait jusqu'ici, — d'un adorable sonnet attribué à
M"' de La Vallière. Ce sonnet, — le véritable rara avis demandé, — exquis de forme et de sentiment, diamant de la plus belle eau, extrait des profondeurs du plus tendre des cœurs, nous dédommagera des préciosités amoureuses que nous venons de tra* verser.
Le connaissez-vous, ce divin sonnet qui sonne si bien Tamour ? Il est impossible que vous ne je connaissiez pas. Tout le monde connaît le Régent. Oui, mais tout le monde n'a pas vu le Régent. . . Où aurait-on vu ce sonnet, d'ailleurs, puisqu'il n'est nulle part ? Je l'ai dans ma mémoire — qu'il parfume — depuis vingt ans. On me l'avait récité une seule fois, et je l'avais retenu depuis le premier vers jusqu'au dernier, comme on retient un air original qui vous a charmé l'oreille. Quand j'ai voulu savoir de quelle volière dorée, ou plutôt de quel bois sacré sortait cet' oiseau rare, je n'ai rien trouvé. J'ai interrogé celui-ci et celui-là, — des doctes pourtant l — j'ai battu les livres avec l'ardeur qu'on met à battre les buissons lorsqu'on veut découvrir un nid : rien ! Tout ce qu'on a pu me répondre, tout ce que j'ai ^ pu apprendre, c'est que ce merveilleux sonnet était attribué à M"« de La Vallière.
Tenez, relisons-le ensemble pendant que Philaminte et Bélise ne sont pas là pour nous le gâter par leur admiration irrévérencieuse et ridicule. L'ad-
miration est une jouissance, et plus les jouissances sont vives, plus elles sont silencieuses, — plus elles sont silencieuses, plus elles sont vives.
Tout se détruit, tout passe, et le cœur le plus tendre Ne peut d*un même objet se contenter toujours. Le Passé n*a point vu d'éternelles amours Et les siècles futurs n*en doivent pas attendre.
La Raison a ses loix qu*on ne peut pas suspendre ; De nos désirs errants rien n'arrête le cours ; Ce qu'on aime aujourd'hui déplaît en peu de jours. Notre inégalité ne sauroit se comprendre.
Tous ces défauts, Grand Roi, sont joints à vos vertus. Vous m'aimiez autrefois, et vous ne m'aimez plus : Ah I que mes sentiments sont différents des vôtres l
Amour à qui je dois et mon mal et mon bien, Que ne lui f!tes-vous un cœur comme le mien, Ou que ne f!tes-vous le mien comme les autres !
Assurément ces vers sont dignes, comme sentiment, de la « petite violette » dont parle en ses Lettres la marquise de Sévigné, « qui se cachoit sous Therbe, qui étoit honteuse d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse. »
Étranges et ravissantes amours que celles de cette violette et de ce soleil ! Soleil orgueilleux plus fait pour brûler — le Palatinat — que pour réchauffer les cœurs I II ne savait que dominer, il fallait qu'il régnÂt despotiquement — même dans l'alcôve de ses mat-
tresses. Elle ne savait qu'aimer, mais elle aimait bien, — comme voudraient être aimés tous les hommes ; elle ne savait qu'aimer Louis XIV, non parce qu*il était roi, mais quoiqu'il fût roi, et quand il lui reprit son cœur pour le donner à M"*' de Montespan, — une femme qui savait faire croire à l'amour qu'elle ne ressentait peut-être pas, — elle ne murmura pas, elle se replia sur elle-même, elle dévora ses larmes, elle expia dans l'austérité et la pratique rigoureuse, cruelle, de ses devoirs religieux^ les quelques années de bonheur profane dont elle avait joui.
Assurément M"' de La Vallière, devenue Sœur Louise la Carmélite, était capable de penser ce sonnet, — mais assurément aussi elle était incapable de l'écrire. La duchesse de Longueville, plutôt, — l'amoureuse, la folle, la spirituelle duchesse de Lon^ gueville, à propos de laquelle son amant, lorsqu'il n'était que Marsillac, avait dit :
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux Rois, je l'aurais faite aux Dieux I
et plus tard, lorsqu'il était devenu duc de La Rochefoucauld, parodiant son amour en parodiant les vers de Du Ryer :
Pour ce cœur inconstant, qu'enfin je connais mieux, J'ai fait la g:uerre aux Rois^ j'en ai perdu les yeux!
Mais ce sonnet n'étant pas de la duchesse de Longueville et ne pouvant être de la duchesse de La Vallière, de qui est-il ? Je Tai entendu attribuer à Saint- Évremond — à qui Ton a attribué tant de choses qu'il eût certes pu faire mais qu'il n'avait pas faites.
Saint-Évremond, au moment des amours du Roi- Soleil avec l'humble violette, était en Angleterre, exilé, songeant moins à M"' de La Vallière qu'à celle qu'il appelait la moderne Leontium et dont il avait déjà dit ailleurs :
L'indulgente et sage Nature A formé Tàme de Ninon De la volupté d'Epicure Et de la vertu de Caton.
Et puis Saint- Évremond n'avait pas le tempérament d'un sonneur de sonnets. Il était trop philosophe pour avoir un seul grain de mélancolie. Sensible aux grâces irrésistibles de la femme, il la chantait comme les vrais buveurs chantent le vin, — en buvant. Sans doute il pensait là-dessus, — quoiqu'en envoyant de galantes épistoles rimées à M™' de Mazarin, à M™* de Comminges, à M"* de La Perrine et à Ninon de Lenclos, — il pensait à propos des femmes ce qu'il pensait à propos des rois :
Sans moi leur gloire a sçû passer les mers, §ans moi feur Juste renommée
Par toute la terre est semée :
Ils n'ont que faire de mes vers.
Cependant quelques sonnets échappèrent à la yeine de Taimable exilé, — trois ou quatre, pas davantage. Il en est un, entre autres, que je vais citer, non parce qu'il vaut un long poëme^ mais parce que sa chute explique jusqu'à un certain point la méprise dont je parlais tout à Theure, Tattribution à Saint-Évremond du sonnet attribué aussi à M^^* de La Vallière :
Nature, enseigne-moi par quel bizarre effort Notre Ame, hors de nous, est quelquefois ravie ? Dis-nous comme à nos corps elle-même asservie S*agite, s*assoupit, se réveille, s*endort ?
Les moindres animaux, plus heureux dans leur sort, Vivent innocemment sans crainte et sans envie. Exempts de mille soins qui traversent la vie Et de mille frayeurs que nous donne la mort.
Un mélange incertain d'esprit et de matière Nous fait vivre avec trop ou trop peu de lumière Pour savoir justement et nos biens et nos maux.
Change Tétat douteux dans lequel tu nous ranges. Nature ! Élève-nous à la clarté des anges, Ou nous abaisse au sens des simples animaux !
Tout cela est fort bien ; mais enfin, de qui est le divin sonnet attribué à la duchesse de La Vallière et à Saint -Évremond — et qui n'est ni de Saint- Évremond ni de la duchesse de La Vallière .\..
Je viens de citer un sonnet-diamant : il est peutêtre à propos d'en citer un second de la même eau. Après le Régent, leSanc/ (i). Il n'y a pas que les sottises qui aillent par troupes.
Il s'agit du sonnet de Des Barreaux.
Jacques Vallée, seigneur Des Barreaux, avait été ce qu'en son temps on nommait un libertin, et ce que du nôtre on nomme un bohème, — un être sans foi ni loi, sinon sans feu ni lieu ; sa jeunesse avait coulé gaiement et il l'avait regardée couler
Comme le vin d*un tonneau défoncé^
sans songer un seul instant à ce qui ■ lui arriverait après la dernière goutte. On citait de lui des extra-
(i) Et, avant le Régent et le Sancx, le Kohi-Noor I Cette montagne de lumière, auprès de laquelle vont pâlir le sonnet de Mii« de La Vailière et le sonnet du Des Barreaux, c*est Alexandre Piédagnel, un modeste et doux poète, qui l'a découverte et qui me l'a apportée. Ah I lisez, lisez vite, vous tous les amoureux fervents de la Muse I Lisez — et applaudissez :
Lorsque Jésus souffrait pour tout le genre humaint La Mort, en V abordant au fort de son supplice.
vagances charmantes, des excentricités que les bourgeois d'alors trouvaient dignes de la hart, et qui n'étaient que dignes des Petites-Maisons. C'était un original, — le gros mot des gens sans originalité I Il aimait toutes les choses aimables, les belles filles et les bons vins. Un païen adorateur de toutes les idoles souriantes. Pilier de cabaret et de brelan plutôt que d'église. Un fou I Ne changeait-il pas de maîtresses aussi souvent que de chemises ? N'avaitil pas un logement différent pour chaque saison de l'année ? Un épicurien, enfin, un de ces spirituels
Parut toute interdite et retira sa main, N^osant pas sur son mattre exercer son office :
Mais JésuSf en baissant la teste sur son sein, Fit signe à la terrible et sourde exécutrice Que, sans avoir égard au droit du Souverain, ELU acheuast sans peur Le sanglant sacrifice.
L implacable obéit, et ce coup sans pareil Fit trembler La Nature et paslir le Soleil Comme si de sa fin le Monde eust esté proche;
Tout gémit, tout frémit sur la Terre et dans VAir, Et le Pécheur fut seul qui prist un cœur de roche Quand les rochers sembloient en avoir un de chair !
Maintenant de qui ce merveilleux sonnet ? D*un inconnu qui l'avait gravé sur la porte du cimetière qui entourait jadis réglise paroissiale de la Trinité, à Cherbourg. Mais de qui qu'il soit, c'est un pur chef-d'œuvre! (A. D.)
raffinés auxquels Saint-Évremond disait avec raison qu'on devait Verudito luxu de Pétrone.
Vous pensez bien qu'on n'est jamais seul à mener cette aimable vie. Les débauchés ont cela d'honnête qu'ils partagent toujours leurs plaisirs avec quelqu'un. Il leur faut des compagnons de table, comme il leur faut des compagnes de lit. Les inséparables de Desbarreaux avaient été Théophile et Des Yveteaux,
— deux fieffés épicuriens aussi.
Les épicuriens sont naturellement un peu athées,
— plus qu'athées, indifférents. Le seul acte de piété qu'eût peut-être fait Desbarreaux dans toute sa vie, c'était d'avoir, comme Pajot de Linières, bu avidement le contenu d'un bénitier dont il lui avait semblé voir l'eau bénite frissonner de plaisir au contact du doigt ganté d'une de ses maîtresses. Ah ! Desbarreaux n'avait pas fréquenté pour rien avec Théophile et Des Yveteaux : il sentait le fagot comme eux. Mais eux, du moins, fidèles à leurs mauvaises habitudes, conséquents avec leurs principes libertins, étaient morts impénitents, l'un à trente-six ans, en demandant un hareng saur en guise de viatique, l'autre à quatre-vingts ans, en faisant jouer une sarabande, afin que son âme passât plus doucement : Des^arreaux, de diable qu'il avait été, se fit ermite.
C'est dans son ermitage de Ghâlons-sur-Saône —
le meilleur air, disait-il, et le plus pur qui fût en France — qu'il composa ce sonnet sur la Pénitence, qui eut tant de retentissement au moment où il parut :
Grand Dieu, tes jugements sont remplis d*équité, Toujours tu prends plaisir à nous être propice ; Mais j'ai tant fait de mal que jamais ta bonté Ne me pardonnera sans choquer ta justice.
Oui, mon Dieu, la grandeur de mon impiété
Ne laisse à ton pouvoir que le choix du supplice ;
Ton intérêt s*oppose à ma félicité,
Et ta clémence même attend que je périsse.
Contente ton désir, puisqu'il t'est glorieux t
Offense-^toi des; pleurs qui coulent de mes yeux I
Tonne 1 frappe ! il est temps, rends-moi guerre pour guerre
J'adore, en périssant, la raison qui t'aigrit ; Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Il serait impertinent de faire remarquer à mes lecteurs les éclatantes beautés de ces vers : ils ont d'aussi bons yeux, — de meilleurs yeux que moi. On ne pouvait racheter son libertage passé par de plus remarquables mouvements d'âme ; assurément. Dieu ne pouvait tenir rigueur à un poète qui s'amendait en un si grandiose langage. Par malheur, il est à peu près acquis à l'histoire — sur la foi de plusieurs
contemporains, et notamment de La Monnoye — que Desbarreaux n'est pas Tauteur de ce beau sonnet, et que, s'il a demandé pardon à Dieu, c'est en simple prose, comme le dernier des pécheurs.
D'après Voltaire, ce serait à Tabbé de Lavau, qu'il faudrait attribuer tout l'honneur de ce chef-d'œuvre. Abbé de Lavau, je vous fais mes compliments I
Je n'ai pas encore réglé tous mes comptes avec le XVII* siècle ; j'ai encore à payer quelques dettes sympathiques — et à enrichir d'autant le présent libelle, libellas .
Jusqu'ici, on l'a remarqué, — et peut-être s'en est-on scandalisé, — je n'ai pas eu le moindre souci de l'ordre chronologique, enjambant des vivants pour parler de certains morts, sautant du commencement d'une époque à sa fin, pour revenir quelques lignes plus loin au milieu de cette époque. Qu'on veuille bien se souvenir, pour m'excuser, que je butine.
Ainsi, j'ai cité le sonnet de Desbarreaux, mort en 1673, et je n'ai pas soufflé mot de Jean-François Sarrasin, mort en 1654. L'occasion cependant était belle, quand tout à l'heure j'ai parlé de la grande
querelle des Uranins et des Jobelins, à laquelle ce compatriote de Malherbe avait été mêlé par sa Glose sur le sonnet de Job, adressée à M. Esprit (i). Je n'ai pas le temps de faire la biographie de ce bel esprit, éclos, comme Voiture, dans le petit salon bleu de Thôtel de Rambouillet (2) ; toutefois, avant d'en arriver à son sonnet sur Adam et Eve, resté dans la mémoire des amateurs, je voudrais bien anecdoter une minute ou deux à son sujet. Sarrasin était secrétaire des commandements du prince de Conti : « Un jour que les magistrats d'une ville de province haranguaient ce prince à son passage, Torateur resta court. Aussitôt Sarrazin s'élança en bas de la voiture, reprit le discours où il en était resté, et le continua d'une manière emphatique et bouffonne qui
(i) On connaît cette apologie un peu railleuse du sonnet d^Uranie, que je donnerais volontiers ici in^extenso^ si elle n'était pas composée de quatorze quatrains. Elle commence ainsi :
Monsieur Esprit de VOratoire, Vous agisse:^ en homme saint, De couronner avecque gloire Job, de mille tourments atteint.
(2) Moins bel esprit que les autres, car il sentait le ridicule des préciosités épistolaires mises à la mode par Voi. ture et par Balzac : « J*envie, disait-il, la félicité de mon procureur, qui commence toutes ses lettres par : Tai reçu la postrey sans qu*on y trouve rien à dire.» (A. D.)
fut tellement du goût des magistrats qu'ils lui offrirent le vin de la ville comme au prince. Celuici, irrité de ce que Sarrasin s'était mêlé d'une affaire qui lui déplaisait, eut la brutalité de le frapper avec des pincettes ; le poète en conçut un tel chagrin qu'il mourut peu après à Pézénas...» Ah I ces poètes I toujours susceptibles, donc !
Passons maintenant à son sonnet sur Adam et Eve, adressé à Charles Faucon de Ris, seigneur de Charleval (i), Normand comme lui :
Lorsqu*Adam vit cette jeune beauté
Faite pour lui d*une main immortelle,
S'il l'aima fort, elle de son côté
(Dont bien nous prend} ne lui fut pas cruelle.
Cher Charleval, alors, en vérité, Je crois quMl fut une femme fidelle :
Mais comme quoi ne Tauroit-elle été ?
Elle n'avoit qu*un seul homme avec elle.
Or en cela nous nous trompons tous deux :
Car bien qu*Adam fust jeune et vigoureux, Bien fait de corps et d*esprit agréable.
Elle aima mieux^ pour s'en faire conter.
Prêter Toreille aux fleurettes du Diable Que d*être femme et ne pas coqueter.
(i) C'est à cet écrivain, « que les Muses ne nourrissoient que de blanc-manger et d'eau de poulet, » qu'on doit, prétendent certains biographes^ la fameuse Conversation du maréchal d'Hocquinopurtf imprimée dans les œuvres dé Saint- Êvremond. Il faudrait prouver cela* (A. D.)
lOO LES SONNEURS DE SONNETS
Après Sarrasin, Georges de Scudéry, donc les titres à l'estime des lettrés ne consistent pas précisément dans sa Critique sur le Cidj ni dans son poème épique d'Aiaric, ni dans sa Comédie des comédiens, ni dans toutes ses autres comédies, ni dans tous ses sonnets, ni dans rien enfin de ce dont il était si fier et qui lui faisait mettre au bas de son portrait :
Et poète et guerrier, Il aura du laurier (i).
Le véritable titre de Scudéry à nos sympathies, ce sont celles qu'il témoigna pour Théophile de Viau, le grand et divin Théophile, déclarant fièrement, le poing sur la hanche, comme un matamore qu'il était, que « ni les morts ni les vivants n'avoient rien qui pût approcher des forces de ce vigoureux génie. » Bravo I gouverneur de Notre-Dame de la Garde ! bravo! A cause de cet enthousiasme — peut-être exagéré — je vais m'empresser de citer deux de vos nombreux sonnets ; deux, entendez-vous ? C'est là un honneur que je n'ai accordé à personne jusqu'ici,
( I ) On sait par quel distique les plaisants répondirent à cette outrecuidance :
Et poète et gascon IL aura du bâton*
LES SONNEURS DE SONNETS lOI
— . Ronsard excepté, bien entendu. Oui, vous serez représenté dans ma galerie par deux sonnets, celui de la Belle Pescheuse et celui de Philis au bain. Voici la Belle Pescheuse :
La manche retroussée et le bras demy nu
(Mais un bras aussi blanc que la plume d'un cigne),
Ma divine Philis sur ce bord si connu
lette aux poissons trompez et Tapast et la ligne.
Du haut de ce rocher et scabreux et cornu Cette ieune Nayade, en merveiUes insigne.
Fait mordre Thameçon à ce peuple menu Et luy donne un destin dont il est fort peu digne.
Ses regards dans les flots font mille ambitieux Qui suivent moins Tapast que l'esclat de ses yeux Et qui, prests de mourir, en bondissent de ioye :
Orgueilleuse Beauté dont ie sens le mépris, Ta pesche est préférable à la plus belle proye/ Car parmi tes poissons cent cœurs se trouvent pris.
Et voici Philis au bain :
Cristal peu transparent, qui, pour déplaire au monde, Nous caches à demi cette rare Beauté, A voir briller ses feux dans ton humidité Elle paroist Venus qui sort du sein de TOnde.
Orgueilleux Élément, dont la colère grpnde, Abaisse, abaisse un peu tes flots et ta flerté, Et ne couvre point tant de ce voile argenté D*un merveilleux Obiet la grâce sans seconde.
03!isrs
ser.
été
ras
A Be.
par
son cip roi
De Jean Hesnault^passer à Charles- Jean- François Hénault, cela semble tout naturel, et cependant cela ne Test pas, puisqu'il y a entre ces deux noms d'autres noms de sonneurs de sonnets que j'ai l'air d'oublier. Je n'oublie rien, ni personne, et, pour le prouver, je me hâte de citer ici les vers peu connus de l'auteur de V Abrégé chronologique de r histoire de France^ qui fut un galant homme et un aimable épicurien, malgré sa simarre de président :
S'élève qui voudra^ par force ou par adresse. Jusqu'au sommet glissant des grandeurs de la cour; Moi je veux, sans quitter mon aimable séjour, Loin du monde et du bruit rechercher la sagesse.
Là, sans crainte des grands, sans faste et sans tristesse. Mes yeux après la nuit verront naître le jour ; Je verrai les saisons se suivre tour à tour, Et dans un doux repos j'attendrai la vieillesse.
rer ; mais son véritable titre au respect des lettrés et des gens de cœur, c'est, à mon sens, le sonnet foudroyant qu'il fit contre Colbert, persécuteur de Fouquet, dont il ne craignit pas de s'avouer ainsi publiquement l'ami et de se constituer hautement le défenseur :
Ministre avare et lâchCy esclave malheureux Qui gémis sous le poids des affaires publiques. Victime dévouée aux chagrins politiques, Fantasme révéré sous tin titre onéreux :
Vois combien des grandeurs le comble est dangereux ! Contemple de Fouquet tes /une es reliques,
Ainsi lorsque la Mort viendra rompre le cours Des bienheureux moments qui composent mes jours, Je mourrai chargé d*ans, inconnu, solitaire.
Qu*un homme est misérable à Theure du trépas, Lorsqu*ayant négligé le seul point nécessaire, Il meurt connu de tous et ne se connaît pas !
Puisque j'ai introduit quelques Sapho dans ma galerie, je ne saurais sans grossièreté en fermer la porte au nez de M"* Anne De La Vigne, la jeune amie de la vieille Madeleine de Scudéry, qui se présente avec son joli sonnet de la Passion vaincue :
La bergère Liris, sur le bord de la Seine,
Se plaignoit Tautre jour d*un volage berger.
tt Après tant de serments peux-tu rompre ta chaisne ;
Perfide, disoit-elie, oses-tu bien changer ?
tt Puisqu'au mépris des Dieux tu peux te dégager, Que ta flamme est éteinte et ma honte certaine,
Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques. Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux!
Il part plus d'un reuers des mains de la Fortune ; La chute comme à lui te peut estre commune :
Nul ne tombe innocent d'où Von te voit monté.
Cesse donc d'animer ton prince à son supplice ; Et, près d'avoir besoin de toute sa bonté.
Ne le fais pas user de toute sa justice !
Sur moi-même, de toi je saurai me venger, Et ces flots finiront mon amour et ma peine 1 »
A ces mots, résolue à se précipiter, Elle hâta ses pas, et, sans plus consulter, Elle alloit satisfaire une fatale envie ;
Mais bientôt s'effrayant des horreurs de la mort : a Je suis folle, dit-elle en s*éloignant du bord. Il est tant de bergers, et je n*ai qu'une vie ! »
J'ai fait passer M"' Anne De La Vigne avant Paul Scarron par politesse, et quoique celui-ci fût de vingt-quatre ans Taîné de ce blue-stocking ; mais le premier mari de Françoise d'Aubigné ne réclamera pas plus mort qu'il n'eût à ce propos réclamé vivant. D'ailleurs, il n'aura rien perdu pour attendre: au lieu d'un sonnet, j'en citerai deux de lui, comme je l'ai fait pour Georges de Scudéry.
Le premier, c'est un tableau de Paris qui, quoique peint il y a deux siècles, pourrait passer pour un tableau moderne. Jugez-en :
Un amas confus de maisons, Des crottes dans toutes les rues ; Ponts, églises, palais, prisons.
Boutiques bien ou mal pourvues ;
Force gens noirs, roux et grisons ;
Des prudes, des filles perdues.
Des meurtres et des trahisons.
Des gens de plume aux mains crochues ;
Maint poudré qui n*a pas d'argent, Maint homme qui craint le sergent, Maint fanfaron qui toujours tremble ;
Pages, laquais, voleurs de nuit, Carrosses, chevaux et grand bruit :
Cest là Paris. Que vous en semble ?
Le second sonnet de Scarron, que Ton cite volontiers — probablement parce qu'il vaut moins que les autres, — le voici :
Superbes monuments de Torgueil des humains, Pyramides, tombeaux dont la vaine structure A témoigné que TArt, par l'adresse des mains Et Tassidu travail, peut vaincre la Nature !
Vieux palais ruinés, chefs-d'œuvre des Romains, Et les derniers efforts de leur architecture ; Colysée ! où souvent ces peuples inhumains De s'entr'assassiner se donnoient tablature ;
Par l'injure des ans vous êtes abolis,
Ou du moins la plupart vous êtes démolis :
Il n'est point de ciment que le temps ne dissoude.
Si vos marbres si durs ont senti son pouvoir, Dois-je donc m'étonner qu'un méchant pourpoint noir, Qui m'a duré deux ans, soit percé par le coude ?
Pourquoi, ayant donné cette facétie rîmée, ne donnerais-je pas une autre facétie, le sonnet*énigme
— — M^— ^—i ^â III . I I ■■ I II I II . I -iiiii I III ^
de Bernard de La Monnoye, Térudit bourguignon, dont le mot est le Rire ?
Je suis niais etrfin, honnête et malhonnête, Moins sincère à la cour qu'en un simple taudis ; Je fais d'un air plaisant trembler les plus hardis ; Le fou me laisse aller, et le sage m'arrête.
A personne sans moi Ton ne fait jamais fête, J'embellis quelquefois, quelquefois j'enlaidis ; Je dédaigne tantôt, et tantôt j'applaudis.
Pour m'avoir en partage il faut n'être pas bête.
Plus mon trône est petit, plus il a de beauté.
Je l'agrandis pourtant d*un et d'autre côté,
Faisant voir bien souvent des défauts dont on glose.
Je quitte mon éclat quand je suis sans témoins, Et je me puis, enfin, vanter d'être la chose Qui contente le plus et qui coûte le moins.
Et ce bon abbé octogénaire — et académicien par- dessus le marché — qui avait nom François- Séraphin Régnier- Desmarais, le compterai-je parmi les sonneurs de Sonnets du XV !!• siècle ? C'est bien de rhonneur lui faire, à ce quMl me semble ; mais il fit si peu parler de lui de son vivant, qu'il y a peutêtre quelque charité à lui donner, après sa mort, un^ peu de célébrité, en citant son sonnet sur le Passé et r Avenir :
Le miroir qui parle à mes yeux Me tient tous les jours ce langage ;
« Vous voyez que vous êtes vieux, Ne vous flattez pas davantage.
« La nature est prudente et sage, Obéissez-lui, c'est le mieux ; Tout homme, en tous temps, en tous lieux, Doit se conformer à son âge. »
Il me parle ainsi tous les jours; Moi, vers la mort, à ce discours.
Je tourne aussitôt mes pensées ;
Et j'envisage, tout d'un temps, Sans regret les choses passées.
Sans chagrin le terme où je tends.
Cela ne vaut pas grand'chose, assurément ; mais pour moi cela vaut encore mieux, beaucoup mieux que le ridicule et plat sonnet de Gomberville sur le Saint Sacrement (i) — n'en déplaise aux docteurs es poésies qui ont voulu nous le donner comme le chefd'œuvre du genre.
(i) Tel qu'aux Jours de ta chair tu parus sur la terre,..
C'est tout ce que j'en citerai,— trouvant que c'est encore trop. Marin Le Roy de Gomberville l'a dit d'ailleurs de lui-même avec beaucoup de raison :
Ma naissance fut fort obscure^ Et ma mort l'est encore plus.
Laissons-le dormir en paix. (A. D.)
Le siècle des Sonneurs de sonnets était passé, les poètes étaient partis: lé XVIII* siècle allait venir, — le siècle de Diderot et de Voltaire, et aussi de Dorât et de Tabbé de Bernis. Cen était fait du sonnet, — mais là, fait et bien fait cette fois I
Avant de sauter les cent cinquante ans qui séparent cette mort du sonnet de sa résurrection, avant de parler de Sainte-Beuve, — et aussi de Monselet, — je voudrais bien m'arrèter quelques instants sur une figure littéraire du XVII* siècle, à propos d'ua sonnet gras que personne n'ose citer, et qu'avec votre permission, lecteur, je citerai : le sonnet gras de Regnard.
L'éloge de Jean -François Regnard n'est pas à faire : je n'apprendrais rien à personne en disant que c'est le meilleur de nos poètes comiques — après Molière. Venir immédiatement après Molière et n'être pas écrasé par ce glorieux voisinage, qui appelle forcément la comparaison, cela prouve qu'on a la vie dure, littérairement parlant.
Et Regnard vivra plus dans la mémoire des hommes qu'il n'a effectivement vécu, puisque sa carrière, commencée en 1656, s'est terminée en 1709. Il fut original : voilà son secret. Molière a dans son
bagage d'immortel, le Misanthrope, VAvare, les Femmes savantes, Tartuffe ; Regnard a dans son porte- manteau de voyageur en route pour la postérité, le Distrait, le Joueur, le Légataire, les Ménechmes et les Folies amoureuses. Molière fut peut-être plus profond, Regnard fut assurément plus aimable : à Tun la puissance créatrice de types éternellement vivants, à l'autre la verve entraînante d'un peintre de mœurs qui s'amuse autant de ses modèles qu'il en amuse les spectateurs devant lesquels il les fait poser : un homme de génie, l'un ; un grand artiste, l'autre.
J'admire l'un, mais je me plais beaucoup dans la familiarité de Tautre. J'aurais voulu être son compagnon de voyage en Laponie, avec Fercourt et Corberon, non pour inscrire mon nom sur la glace au bas du quatrain connu qui iinit par ce vers si remarquable :
Hic tandem steUmus, nobis ubi defuU orbts,
mais tout simplement parce qu'il était d'une trèsagréable compagnie, ce cynique mitigé I
Quel roman que sa biographie avant et après le voyage de Laponie 1
Avant, il tombe amoureux^ à Bologne, d'une belle Provençale;, Elvire, sur le point de revenir en
France avec son mari, un M. de Prade ; la belle Provençale n'est pas insensible à Tamour qu'on lui témoigne, et Regnard s'embarque à Civita-Vecchia sur la frégate anglaise qui remporte,elle et son mari. Mais voilà qu'en route un corsaire happe la frégate, la capture, et emmène tous ses passagers à Alger, où Regnard est vendu 1,500 livres, la belle Provençale 1 ,000 livres seulement, et le mari je ne sais plus combien, mais probablement fort peu de chose. Regnard, comme tous les viveurs délicats, aimait la cuisine : il s'improvise cuisinier pour gagner les bonnes grâces de son mattre, à qui il plaît en effet beaucoup, mais moins encore qu'aux maîtresses de son maître qu'il séduit à tour de rôle par d'autres qualités. Cela se découvre, le maître est furieux, il va livrer son esclave à la justice, et Regnard est perdu ; par bonheur arrivent les 1 2,000 livres qu'il a demandées à sa famille, et il peut payer sa rançon, celle de la belle Provençale et celle de son valet de chambre. Quant au mari, j'ignofe ce qu'il devint en cette occurrence : il n'était pas assez bon cuisinier pour que je m'intéresse à lui.
Après, guéri par la Laponie de son amour poUf les voyages, comme il avait été guéri par sa captivité à Alger de son amour pour la belle Provençale, il se fixe à Paris où il mène une vie de grand seigneuf libertin, une vie de fêtes continuelles dont, au
Port-à-1' Anglais, comme à Grillon, où il a acheté une terre, les sœurs Loyson sont les reines.
De belles et joyeuses reines, ma foi I ces sœurs Loyson, la Doguine et la Tontiney comme les appelaient les amis de Regnard. Elles étaient dignes du sceptre, et je comprends que leur spirituel amant les ait chantées, ces enchanteresses (i). Chacun prend sa muse où il la trouve: Regnard avait pris les siennes au Port-à-rAnglais.
Mais ce n'est pas précisément pour écrire un dithyrambe en Thonneur des demoiselles Loyson que j'ai entrepris cette Étude sur les sonneurs de sonnets et que j'ai ébauché un fusain de Tauteur du
(t) Je ne saurais résister au plaisir de citer ici, bien que ce ne soit pas le lieu, la chanson par laquelle Regnard a immortalisé ses deux maîtresses ; elle fera contraste avec le sonnet qui va représenter ce poète dans ma galerie :
Par la Doguine Qu'un autre se laisse enflammer :
Si je n'avois point ma Tontine^ Je pourvois me laisser charmer
Par la Doguine^
Ou brune ou blonde, Tontine charme également ; Et, pour contenter tout le mondé i Elle est alternativement
Ou brune ou blonde *
Distrait; je demande pardon de cette involontaire digression et je m'empresse de revenir à mon sujet. Sujet délicat en ce qui concerne Regnard, — plus délicat encore en ce qui me concerne. J'hésite à donner place en ce recueil, qu'il va déshonorer, à un sonnet réprouvé de tous les gens de goût. Mais quoi ! n'ai-je pas prévenu, en débutant, que ce recueil contiendrait un spécimen de tous les genres de sonnets, — même du genre ennuyeux? J'ai tenu ma parole jusqu'ici, je dois la tenir jusqu'au bout.
Sur son uisage Mille petits trous pleins d*appas Des Amours sont le tendre ouvrage ; Sans compter ceux qu'on ne voit pas
Sur son visage^
Sa belle bouche Est pleine de ris et d'attraits ; Elle ne dit rien qui ne touche :
L'Amour a choisi pour palais
Sa belle bouche.
Sa gorge ronde Est de marbre^ à ce que je croi; Car mortel encor dans le monde Ka vu que des yeux de la foi
Sa gorge ronde.
Qu'elle est charmante Avec les accents de sa voix!
Ou quand une corde touchante
Les convenances m'interdisent le genre erotique, et ne me défendent pas le genre scatologique, — bien qu'à proprement parler ce dernier soit plus indécent que le premier, qui ne blesse que la chasteté, tandis qu'il offense la délicatesse, lui : je vais user de la permission.
Voici donc le coupable sonnet gras, si violemment reproché à l'amant des sœurs Loyson :
Jardin délicieux, que Tari et la nature S'efforcent d'enrichir par un concours égal, Où cent jets d'eau divers, élançant leur cristal, Des couleurs de Tiris retracent la peinture ;
Parle tendrement sous ses doigts.
Qu'elle est charmante !
De la Doguine Je veux célébrer les attraits ; Elle est digne sœur de Tontine :
Ami, verse-moi du pin frais
Pour la Doguine»
Qu'elle est aimable Quand Bacchus la tient sous ses bis !
Mais bien qu'elle triomphe à table, V Amour ne perd rien de ses droits.
Qu'elle est aimable /
Tous à la ronde, Vidons ce verre que voilà ; C'est à cette charmante blonde.
Peut-être elle nous aimera
Tous à la ronde.
Cabinets toujours verts, rustique architecture, A qui jamais Thiver ne peut faire de mal, Qui, bordant à Tenvi les rives d*un canal.
Répètent dans leurs eaux leur charmante figure ;
Parterres enchantés, lauriers, myrtes, jasmins. Que Flore prit plaisir de planter de ses mains. Et qui font Tornement de la saison nouvelle :
Dans le charmant réduit de tant d'aimables lieux. Moins faits pour les mortels qu'ils ne sont pour les dieux. Qu'il est doux à loisir de pousser une selle !
Passez, passez vite, lecteur! Tournez la page, et, pour VOUS dessouiller l'esprit et les yeux, lisez cet aimable sonnet de Taimable centenaire qu'on appelait Fontenelle :
« Je suis, crioit jadis ApoUon à Daphné, Lorsque, tout hors d'haleine, il couroit après elle Et lui contoit pourtant la longue kyrieUe Des rares qualités dont il étoit orné :
« Je suis le Dieu des vers, je suis bel esprit né... » Mais les vers n'étoient point le charme de la belle. « Je sais jouer du luth, arrêtez ! » Bagatelle I Le luth ne pouvoit rien sur ce cœur obstiné.
«Je connois la vertu de la moindre racine :
Je suis, par mon savoir. Dieu de la médecine. »
Daphné couroit encor plus vite que jamais. ,
Mais s'il eût dit : « Voyez quelle est votre conquête, Je suis un jeune Dieu, toujours beau, toujours frais... » Daphné, sur ma parole, auroit tourné la tête.
Ah I vieux sage qui aviez été un jeune fou, comme
Il6 LES SONNEURS DE SONNETS
VOUS connaissiez bien les femmes, et comme vous avez su là, d'un seul trait galant, peindre ces belles tètes vides qui ont crucifié par leur indifférence tant de gens de génie et de gens de cœur ! Ce n'était pas parce qu'il était poète, mais parce qu'il était le plus beau des hommes, que l'impudique et charmante Circé envoyait Chrysis quérir Polyaenos pour lui dire dans un baiser :Sî non fastidis feminam honoraianit et hoc primum anno virum expertam, conciUo tibi, o jupenis, sororem I Apollon est votre frère, 6 poètes, mais les femmes ne sont pas vos sœurs ! Elles préfèrent les myrtes aux lauriers et les portefaix aux porte-lyre. . .
J'entre d'emblée en plein XI X« siècle, cette seconde Renaissance littéraire.
« La nouvelle école poétique qui s'ouvrit après 1827, dit Charles Asselineau, curieuse de tout ce qui tenait au passé de notre histoire littéraire, devait naturellement rencontrer le sonnet dans ses recherches et le revendiquer. Quelques-uns des poètes de cette école en ont composé de fort beaux que tout le monde a lus. »
Quelques-uns seulement, — et encore, parmi ceuxlà, on ne trouve ni Victor Hugo, ni Lamartine» Je
n'ai pas à rechercher les raisons de cette absence : je n'ai qu'à la constater — et à la regretter. Le génie n'a pas de règles et ne subit pas de traditions. Parmi les sonneurs de sonnets du Romantisme, il faut placer au premier rang un poète déjà cité à la première page de cette Étude, M. Sainte-Beuve, qui ne fait plus de vers, malheureusement, — sans doute depuis que les vers l'ont conduit, comme tant d'autres, à l'Académie française. Je le place au premier rang, d'abord parce qu'il mérite d'y être placé, ensuite parce que son meilleur sonnet, que voici, est la réhabilitation — tardive — du grand Monsieur de Ronsard :
A toi, Ronsard, à toi, qu*un sort injurieux Depuis deux siècles livre au mépris de Thistoire, J*élève de mes mains Tautel expiatoire Qui te purifiera d*un arrêt odieux.
Non que fespère encore, au trône radieux D*où jadis tu régnais, replacer ta mémoire :
Tu ne peux de si bas remonter à la gloire :
Vulcain impunément ne tomba point des cieux.
Mais qu'un peu de pitié console enfin tes mânes ;
Que, déchiré longtemps par des rires profanes,
Ton nom, d*abord fameux, recouvre un peu d'honneur !
Qu'on dise : Il osa trop, mais l'audace était belle ;
Il lassa, sans la vaincre, une langue rebelle,
Et de moins grands, depuis, eurent plus de bonheur.'
Très-beau, ce «onnet, très- beau, et d'une chute
très-heureuse. Ronsard a dû en tressaillir d'aise I Aussi, pour en remercier M. Sainte-Beuve d'une façon digne de lui et de mes lecteurs, vais-je lui emprunter ce second sonnet, presque aussi beau que le premier :
J'étais un Arbre en fleurs où chantait ma jeunesse. Jeunesse, oiseau charmant, mais trop vite envolé, Et même, avant de fuir du bel arbre effeuillé. Il avait tant chanté qu'il se plaignait sans cesse.
Mais sa plainte était douce, et telle en sa tristesse,
Qu'à défaut de témoins et de groupe assemblé,
Le buisson attentif avec Técho troublé
Et le cœur du vieux chêne en pleuraient de tendresse.
Tout se tait, tout est mort ! L'arbre, veuf de chansons, Etend ses rameaux nus sous les mornes saisons ; Quelque craquement sourd s'entend par intervalle :
Debout il se dévore, il se ride, il attend.
Jusqu'à l'heure où viendra la Corneille fatale Pour le suprême hiver chanter le dernier chant.
Cras ! crus I crus I Demain ! demain ! demain I n'est-ce pas, poëte ?
Après Sainte-Beuve ? Théophile Gauthier, que son bagage de sonnets ne fatiguera pas, car il se compose d'une demi-douzaine de fort ordinaires, inférieurs par conséquent à ses autres poésies de la Comédie de la Mort et d'Émaux et Camées, Cependant, comme \\ importe que Théophile Gauthier soit re-
présenté ici au même titre que M. Sainte-Beuve, je citerai son sonnet de la Destinée :
Comme la vie est faite, et que le traiii du monde Nous pousse aveuglément en des chemins divers : Pareil au juif maudit, Tun, par tout l'univers Promène sans repos sa course vagabonde ;
L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers Et dans Tàme sans fond laisse filer la sonde.
Eh bien ! celui qui court sur la terre était né Pour vivre au coin du feu : le foyer, la famille. C'était son vœu ; mais Dieu ne l'a pas couronné.
Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille Par le trou du volet, était le voyageur :
Ils ont passé tous deux à c6té du bonheur.
C'est cruel, mais c*est ainsi ! Combien, parmi nous, qui se sentaient liés au sol par d'irrésistibles goûts, ont dû se déraciner pour courir après des chimères plus ailées qu'eux ! Combien aussi qui se sentaient des ailes et qui avaient soif d'horizons nouveaux, ont dû rester cloués à la même place, dans l'immobilité et dans l'impuissance ! J'en sais un. . . Ah ! le pauvre ! il est trop tard pour lui de regretter ! Pourtant il eût été si heureux de marcher sans cesse — et de n'écrire jamais l . . .
Celui-là, que je ne nomme pas — mais qui. se
trahit lui-même en ce moment par Tamertume de sa parole, — c'est le fils littéraire, le bâtard si vous voulez, du bien regretté Gérard de Nerval. Il y aurait ingratitude de ma part à ne pas donner place ici, belle place, à ce doux et cher poète envolé, à l'auteur de Sjrlvie^ qui fut aussi Tauteur des Chimères^ — une douzaine de sonnets amoureux, tendres et mystiques, parmi lesquels celui-ci, bâti sur le Eh quoi f tout est sensible ! de Pythagore :
Homme, libre penseur ! te crois-tu seul pensant Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ? Des forces que tu tiens ta liberté dispose, Mais de tous tes conseils l'univers est absent.
Respecte dans la bête un être agissant :
Chaque fleur est une &me à la Nature éclose ;
Un mystère d*amour dans le métal repose ;
« Tout est sensible ! » Et tout sur ton être est puissant.
Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t*épie : A la matière même un verbe est attaché. ..
Ne la fait pas servir à quelque usage impie !
Souvent dans Tètre obscur habite un Dieu caché ; Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières, Un pur esprit s*accrolt sous Técorce des pierres 1
Pauvre cher Gérard ! âme de diamant, que rien ne pouvait ternir ni rayer, mais que les brutalités de la Destinée ont fini par briser comme du verre ! A l'exemple de saint François, il eût prêché
aux poissons et appelé les loups ses frères et les hirondelles ses sœurs . . .
Quoique de la même époque, combien Auguste Barbier, le poète des ïambes ardents, diffère du poète des Chimère^/ Plus mâle esprit, mais non plus noble cœur, celui qui sut peindre ainsi Michel- Ange :
Que ton visage est triste et ton front amaigri. Sublime Michel-Ange, 6 vieux tailleur de pierre ! Nulle larme jamais n'a baigné ta paupière ; Comme Dante, on dirait que tu n'as jamais ri.
Hélas ! d'un lait trop fort la Muse t'a nourri. L'art fut ton seul amour et prit ta vie entière ; Soixante ans tu courus une triple carrière Sans reposer ton cœur sur un cœur attendri.
Pauvre Buonarotti I ton seul bonheur au monde Fut d'imprimer au marbre une grandeur profonde, Et, puissant comme Dieu, d'effrayer comme lui.
Aussi, quand tu parvins à ta saison dernière.
Vieux lion fatigué, sous ta blanche crinière
Tu mourus longuement, plein de gloire et d'ennui.
Plein de gloire et d'ennui aussi, mais prématurément, mourut Alfred de Musset, le chantre de nos jeunes années à tous, enfants de 1830 que nous sommes. Le chantre aimé, — mais fatal, car combien ont été perdus par les éclats de rire sardoniques de Rolla ! Mais nul ne Ta maudit pour cette influence
désastreuse exercée par lui sur toute une génération. Je voudrais citer ici ses Ntdts^ ses meilleurs vers, ce n'est pas le lieu. Citons donc son sonnet à Victor Hugo :
Il faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses, Pour savoir, après tout, ce qu*on aime le mieux : Les bonbons, TOcéan, le jeu, Tazur des cieux, Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.
Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ; Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux. Puis le cœur s*aperçoit qu'il est devenu vieux, Et Teffet qui s'en va nous découvre les causes
De ces biens passagers que Ton goûte à demi.
Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit. — Qu'un hasard nous rassemble.
On s'approche, on sourit, la main touche la main,
Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble,
Que l'âme est immortelle, et qu'hier c'est demain (i).
(i) C'est du Musset sérieux, cela ; il serait peut-être bon de mettre en regard du Musset badin :
Cest mon avis qu'en route on s'expose à la pluies Au pent, à la poussière j et qu'on peut, le matin. S'éveiller chiffonnée, avec un mauvais teint. Et qu'à la longue, en poste, un tèie-à-tète ennuie.
C'est mon avis qu'au monde il n'est pire folie Que d'embarquer l'amour pour un pays lointain. Quoi qu'en dise Héloîse ou madame Cottin, Dans un miroir d'auberge on n'est Jamais jolie.
D'Alfred de Musset à Henri Delatouche la transition n'a rien de trop brusque : Delatouche ne fut* il pas quelque chose comme le père littéraire de George Sand ?... Va donc pour un sonnet de Delatouche :
Aimer, c'est vivre un jour, mais un seul : puis mourir. Combien d*un premier deuil Tabsence se désole ! A des lettres pourtant Ton pourra recourir :
le papier confident, c*ef.t presque la parole I
Et puis, ressource vaine ou promesse frivole, bientôt on s'écrit moins. Ne vient-il pas s'offrir maint obstacle à laisser l'occasion fléchir ? Puis Elle n'écrit plus : la tristesse s'envole.
O mobilité d'âme où le monde est soumis I Ceux qu'on a tant aimés cherchent d'autres amis. Pour le premier jaloux quelle sombre amertume !
Puis à lui-même, un jour, arrive pas à pas
l'oubli. Sommeil du cœur vous êtes le trépas !
Le cœur est une terre où tout mort se consume (i).
C'est mon apis qu'en somme un bas blanc bien tiré,
Sur une robe blanche un beau ruban moiré,
Et des ongles bien nets, sont le bonheur suprême.
Que dites-vous, madame, à ce rûsonnement ?
Un point, à ce sujet, m'étonne seulement :
C'est qu'on n'a pas le temps d'y penser quand on aime,
(i) J'ai respecté cette manie de Delatouche, qui consistait à ne mettre de capitales au commencement de chaque
Un misanthrope, ce Delatouche, — très-haisseur et très-haî, — mais un misanthrope d'esprit et de talent, quoi qu'en ait dit Honoré de Balzac...
A propos, qui devinerait le robustre écrivain de la Comédie humaine dans ce sonnet de la Tulipe, que Balzac, n'osant Tavouer, attribue tout naturellement à Lucien de Rubempré, un de ses héros de prédilection :
Moi je suis la Tulipe, une fleur de Hollande ;
Et telle est ma beauté que Tavare Flamand
Paie un de mes oignons plus cher qu*un diamant,
Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.
Mon air est féodal, et, comme une Yolande Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement.
Je porte des blasons peints sur mon vêtement : Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande :
Le jardinier divin a filé de ses doigts
Les rayons du soleil et la pourpre des rois
Pour me faire une robe à trame douce et fine.
Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur :
Mais la Nature, hélas I n'a pas versé d'odeur Dans mon calice fait comme un vase de Chine.
Pour un homme dont ce n'était pas le métier, ce n'est pas trop mal.
vers que lorsqu'il y avait lieu, c'est-à-dire lorsque le vers précédent finissait par un point. Mais c'est une manie bien agaçante pour le lecteur. Les vers sont des vers, que diable I Ce n'est pas de la prose. (A. D).
Je termine par un sonnet d'Auguste Brizeux, le poète breton^ :
Nul mondain ne m'a vu dans un salon doré, Ils me connaissent mieux les pâtres de CornouaiUe ; A leurs pauvres foyers souvent mon cœur tressaille, Par ces cœurs primitifs noblement inspiré.
Et moi, je n'ai pas même un réduit assuré ; Près du courtil de chanvre un toit couvert de paille : A mon but cependant j*irai vaille que vaille, Poète des Bretons, comme eux simple, ignoré.
Ce matin, cheminant sur la lande natale, J*ai lu les vers fleuris nés dans votre manoir. Plus d'un parfum suave et flatteur s'en exhale ;
Un nuage y flottait de votre passé noir :
L'air pur Ta dissipé venant de la bruyère Où s'embaument mes chants, ma vie humble, mais fière.
Et le sonnet d'Arvers ? Le sonnet d'Arvers !
Beaucoup en parlent, qui ne Tont jamais lu : peut-être serait-il temps de le leur faire connaître. Il est délicat, assurément ; il est exquis de forme et de sentiment, de style et de pensée ; mais de là à être le chef-d'œuvre des sonnets modernes, comme ont voulu le faire croire quelques enthousiastes, il y a loin, me semble-t-il. Tout ce qu'on peut dire, c'est
qu'il détonne agréablement dans Tœuvre générale de Félix Arvers, écrivain médiocre, dont, sans lui, le nom n'aurait pas mérité de sortir de Toubli : il sera la branche de laurier à laquelle sa mémoire, énergiquement cramponnée, devra d'être sauvée du naufrage.
Pardon ! je juge, et vous avez hâte de juger à votre tour, sans doute ? Jugez alors, voici ce prétendu parangon des sonnets contemporains :
Ma vie a son secret, mon ftme a son mystère : Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans remède ; aussi j'ai su le taire, Et celle qui Ta fait n'en .a jamais rien su.
Hélas I j'aurai passé près d'eUe inaperçu.
Toujours à ses côtés et pourtant solitaire, Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, tranquille, sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;
A l'austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle :
« Quelle est donc cette femme » ? — et ne comprendra pas.
Je ne sais pas ce que vous pensez de ce sonnet d'Arvers, — et je le regrette, car j'aime à connaître le sentiment des autres sur les choses qui m'intéressent, mais j'ai dit franchement, moi, ce que j'en
pensais. Je ne peux que me répéter en avouant la préférence que j'accorde, non-seulement aux sonnets précédents, — ceux de Sainte-Beuve, de Gérard de Nerval et d'Auguste Barbier, — mais encore aux sonnets qui vont suivre.
Par exemple, à ce sonnet de Charles Baudelaire sur les Chats :
Les amoureux fervents et les savants austères
Aiment également, dans leur mûre saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux sédentaires.
Amis de la science et de la volupté, Ils cherchent le silence et Thorreur des ténèbres ; L'Erèbe les eût pris pour ses coursiers funèbres, S'ils pouvaient au servage incliner leur fierté.
Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allongés au fond des solitudes,
Qui semblent s*endormir dans un rêve sans fin ;
Leurs reins féconds sont pleins d'étincelles magiques. Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin, Étoilent vaguement leurs prunelles mystiques (i).
Par exemple encore, à ce sonnet de Leconte de Lisle, le Vœu suprême ^ — un coup de clairon d'une sauvage fierté :
(i) Je recommande aux admirateurs de Baudelaire le XIV« sonnet d'Etienne de La Boêtie : ils y rencontreront une pcnimcusc doulccur de leur connaissance.
Certes, ce monde est vieux, presque autant que Tenfer ; Bien des siècles sont morts depuis que l'homme pleure Et qu'un Apre désir nous consume et nous leurre, Plus ardent que le feu, sans fin et plus amer.
Le mal est de trop vivre, et la mort est meilleure. Soit que les poings liés on se jette à la mer, Soit qu'en face du ciel, d'un œil ferme, et sur l'heure, Foudroyé dans sa force, on tombe sous le fer.
Toi dont la vieille terre est avide, je t'aime, Brûlante effusion du brave et du martyr.
Où l'Ame se retrempe au moment de partir I
O sang mystérieux, ô splendide baptême, Puissé-je, aux cris hideux du vulgaire hébété. Entrer, ceint de ta pourpre, en mon éternité I
Qu'en dites-vous, lecteurs ? et le sonnet tant vanté de Félix Arvers ne vous paratt-il pas un peu mièvre à côté de cette poésie aux mâles allures ? Mièvre aussi est-il à côté de ces vers amers échappés à Louis Veuillot, le pamphlétaire catholique — mais peu chrétien :
Souffre j 6 cœur gros de haine y affamé de justice /♦ . . En nos jours infestés de triomphe pervers, Plein d'horreur et d'ennui, je me redis ce vers Comme André dut le dire au chemin du supplice.
Il faut se taire, il faut que le juste pAtisse, Que sa lèvre et son bras portent les mêmes fers^ Que l'insulte s'ajoute à tant de maux soufferts^ Et qu'à masque levé la fraude s'applaudisse.
Nul refuge I Partout on les verra vainqueurs.
Ceux dont ils n*ont pas fait des sbires sont claqueurs :
Le monde est leur conquête et veux qu*on le salisse.
Point de lutte ! Écrasé du flot des apostats, Raillé, muet, il faut mourir sous les pieds-plats. Souffre, 6 cœur gros de haine, affamé de justice (i) /
Et ce sonnet aux parfums germaniques, signé d'Henry Murger, ne vous semble-t-il pas préférable au sonnet parangon :
Voulant mettre une étoile à son bandeau, la reine Fait venir un plongeur et lui dit : « Vous irez Dans ce palais humide, où chante la Sirène, Cueillir la perle blonde, et me rapporterez. »
(i). Pourquoi en regard de ce sonnet plein d*amertume ne placerais-je pas un autre sonnet du même auteur, mais cette fois un sonnet plein d'ironie, — pour varier ? Je n*ai que rembarras du choix parmi ceux dont M. Veuillot a cru devoir illustrer ses tapageuses Odeurs de Paris :
Ces païens enragés que Von voit par essaims Envoler tous les ans de V École Normale, Ces grands adorateurs de Vénus- Animale, Qui parlent de reins forts et de robustes seins ;
Regardei-les un peu : la plupart sont malsains. Cuirassés de flanelle antirhumatismale, Ils vont en Grèce avec des onguents dans leur malle. Et ne peuvent s'asseoir que sur certains coussins.
Tel jure par Hercule et par les Grâces nues, Qui porte un dos voûté sur des Jambes menues Et n^a ni cœur, ni voix, ni poignet, ni jarret»
Le plongeur, descendu sous le flot qui l'entraîne, Parmi les sables d'or et les coraux pourprés. Cueille la perle blonde, et pour sa souveraine La rapporte captive en des étuis nacrés.
Le poëte ressemble à ce plongeur, madame !
Et si votre caprice en souriant réclame Un vers qui doit partout dire votre beauté.
Esclave obéissant, au fond de sa pensée.
Riche écrin où dans Tor la rime est enchâssée. Il plonge et va chercher le bijou souhaité (i).
Et ce sonnet de Théodore de Banville :
Quand les trois déités à la charmante voix Aux pieds du blond Paris mirent leur jalousie,
Pied-plat ! que rCes-tu né dans ta Sparte si chère ! Bâti comme tu l'es, plein de honte, ton père T'aurait fait disparaître au fond du lieu secret.
Le roi de Tinvective, ce Veuillot I Et comme, en sa qualité de catholique, il connaît bien son catéchisme — poissard l (A. D.)
(i). Cest le Murger de 1844, celui-là, le Murger tendre. Ne vous semble- t-il pas intéressant de placer en regard le Murger ricaneur de 1860?
Ami lecteur qui piens d^ entrer dans la boutique Oà Von pend ce polumej et qui Vas acheté Sans marchander d'un sou, malgré son prix modique. Sois béni, bon lecteur, dans ta postérité !
Que ton épouse reste économe et pudique ; Que le fruit de son sein soit ton portrait flatté, Sans retouche ; — et, pareille à la matrone antique^ Qu'elle marque le linge et fasse bien le thé !
Pallas dit à Tenfant : « Si ton cœur m*a choisie. Je te réserverai de terribles exploits. »
Junon leva la tète et lui dit : « Sous tes lois Je mettrai, si tu veux, les trônes de l'Asie, Et tu dérouleras ta riche fantaisie Sur les fronts inclinés des peuples et des rois. »
Mais Celle devant qui pâlissent les étoiles
Inexorablement détacha ses longs voiles
Et dans leur majesté laissa voir ses seins nus.
Et toi, lèvre éloquente, ô raison précieuse, Beauté, dont s*éblouit le juge de Vénus, Tu le persuadas, grande silencieuse I
Oui, décidément, au sonnet de Félix Arvers je préfère les sonnets de Théodore de Banville, d'Henry Murger, de Charles Baudelaire, de Leconte de Lisle et de Veuillot, sans me croire obligé de donner les raisons de ma préférence. Des sonnets valent mieux que des raisons : j'en ai fourni dix, j'en vais fournir deux autres.
Le premier, je l'emprunterai à Gustave Mathieu, le joyeux parrain de Jean Raisiriy qui ronsardise
Que ton cellier soit plein du vin de la comète l
Qu*on ne t'emprunte pas d'argent, — et qu'on fen prête !
Que le brelan te suive autour des tapis verts ;
Et qu'un jour sur ta tombe, en marbre de Carrare^ Un butin d'or inscrive : Hic jacet l'homme rare Qui payait d'un écu trois cents pages de vers !
toujours malgré les glaces de Tâge. C'est une Sérénade inspirée par quelque « incomparable » de son voisinage — et aussi par le souvenir de la Belle matineuse :
Là haut derrière un frais rosier
Constellé de roses Enguirlandant jusqu'au grenier
Les fenêtres closes,
Elle dort d'un doux sommeiller,
Ses lèvres décloses, Effeuillant dessus Toreiller
Les plus tendres choses.
Rêve divin, tout parfumé
Du souvenir du bien aimé
Qui la chante en bas, pieds dans Therbe,
Guettant Theure empourprée où son luisant réveil De ses longs rayons d'or, fera ce chant superbe Pâlir comme une étoile au lever du soleil.
Le second sonnet, je l'emprunterai à Privât d'Anglemont, un mort comme Félix Arvers, — mais non un oublié, de tout le monde du moins. Il y a une pensée cornélienne au bout de ces quatorze vers adressés à M"' Du Barry :
Vous étiez du bon temps des robes à paniers.
Des bichons, des manchons, des abbés, des rocailles,
Des gens spirituels, polis et cancaniers.
Des filles, des marquis, des soupers, des ripailles.
LES SONNEURS DE SONNETS l}}
Moutons poudrés et blancs, poètes familiers.
Vieux-sèvres et biscuits, charmantes antiquailles, Amours dodus, pompons de rubans printaniers, Meubles en bois de rose et caprices d*écailles,
Le peuple a tout brisé dans sa juste fureur.
Vous seule avez pleuré, vous seule avez eu peur, Vous seule avez trahi votre fraîche noblesse :
Les autres souriaient sur les noirs tombereaux, Et, tués sans colère, ils mouraient sans faiblesse : Car vous seule étiez femme en ce temps de héros.
Sans compter les sonnets — humouristiques et autres — de Joséphin Soulary, le poëte lyonnais sacré Parisien depuis une dizaine d'années. Mais celui-là mérite un chapitre à part, et je vais avoir rtionneur de le lui consacrer.
Vers 1847, c'est-à-dire à la veille d'une révolution qui allait mettre en fourrière pour quelque temps la poésie et les poètes, paraissait un humble petit volume de sonnets signés d'un nom inconnu : on n'y fit nulle attention.
A cette indifférence il y avait deux raisons : le moment était mal choisi d'abord ; ensuite, typographiquement parlant, le volume en question ne payait pas de mine. Chose importante, la toilette, pour les livres aussi bien que pour les femmes I Une femme
laide, une œuvre médiocre, ont le devoir d*ètre modestes en leur habillement, et Tune paraît plus laide encore lorsqu'elle s'attifTe à la mode, en évaporée, et Tautre semble plus médiocre encore lorsqu'elle est imprimée en caractères augustaux sur papier de Chine ou sur papier de Hollande. Mais à la belle fille une éblouissante toilette est nécessaire pour rehausser sa beauté et mieux faire resplendir sa jeunesse ! Mais au chef-d'œuvre sont indispensables et reviennent de droit les plus beaux caractères et les plus purs vélins, comme aux pierres précieuses les plus riches montures !
Le pauvre petit volume de sonnets passa donc inaperçu, malgré sa beauté intérieure, malgré les charmes qu'il recelait, malgré les séductions qu'il portait en lui et que pouvaient seuls découvrir les délicats, — gens rares, comme vous savez. Pour ceux-là, l'humble grisette, avec sa méchante robe d'indienne de deux sous, était tout simplement la plus aimable et la plus parfaite des femmes ; mais pour ceux-là seulement, — un tout petit, tout petit nombre !
Dix ans plus tard, les sonnets dédaignés reparurent, — mais cette fois dans un costume typographique digne d'eux, c'est-à-dire imprimés par Louis Perrin, l'imprimeur lyonnais, un autre Jean de Tournes. Aussi, avec quel empressement on les
accueillît ici, à Paris, ces Sonnets humouristiques I Avec quel enthousiasme fut salué le nom de leur auteur, Joséphin Soulary 1 Les éloges partirent de tous côtés comme autant de fusées, sans que trop de voix discordantes vinssent détonner au milieu de ce concert si flatteur pour le compatriote de Louise Labé. Joséphin Soulary, le poëte lyonnais, dut être fier, — car il y avait de quoi, car avant lui nul poëte parisien n'avait reçu pareil baptême de sympathies.
Eh bien, non I Tingrat n'en fut pas plus fier qu'il ne fallait. « Le succès n'a pas enivré le poëte, dit-il en tête de sa troisième édition. Il sait les alternatives de l'impressionnabilité humaine; il s'est dit que l'engouement, cette surprise de l'inattendu sur la réflexion, est souvent voisin du mépris aveugle ; que c'est en matière littéraire surtout que les extrêmes se touchent ; et que dans l'ordre habituel des faits, le mérite réel ne s'impose qu'à la longue et par une sorte de violence continue sur l'opijiion publiqjue. Ces réflexions, bien propres à tempérer les vanités du premier moment, ont fait que le poëte lyonnais est resté lyonnais, qu'il n'a pas donné une heure de moins à son travail de profession, ni une heure de plus au commerce de la Muse. Satisfait de savoir son nom connu de quelques délicats littéraires, et son livre entre les mains de quelques bibliophiles, il n'a pas recherché les dangereux honneurs de la
popularité. S'il se trouve bien de sa place au grand soleil, c'est surtout parce qu'il y voit les autres à leur aise, et qu'il ne fait ombre à personne. »
Ce n'est pas le premier venu qui peut parler ainsi ore rotundo^ dans une prose aussi magistrale et aussi harmonieuse que de la poésie, — la prose de Joséphin Soulary, quoi ! Pour tenir ce ferme et tranquille langage, il faut avoir un grand talent doublé d'un grand caractère, — il faut aussi avoir expérimenté les hommes et la vie, et savoir ce qu'en vaut l'aune (i).
Seulement Joséphin Soulary se faisait trop modeste, en vérité. L'engouement dont il avait été l'objet était du bel et bon enthousiasme destiné à
(i) Ce^a m'amène naturellement à dire l'âge de Soulary, qui récemment a pris soin de le dire lui-même en écrivant audessous de son portrait les huit vers suivants :