SIGNALEMENT DU PRÉVENU
Taille haute. Age, cinquante ans f ).
JV^ dans Lyon, Visage ovale.
Cheveux et barbe grisonnants.
Front élevé. Teint un peu pâle.
Yeux gris-bleu. Bouche au coin moqueur^
Ne:{ original. Menton bète.
Signe particulier : du cœur.
Nature du crime : poète.
(*) « Le prévenu a cinquante et un ans ; mais entre la vérité et un vers faux il n'y avait pas à hésiter. » Je n*ai pas besoin d'ajouter que cette note est de Soulary luimême. (A. D.)
durer, puisqu'il dure encore, — chez moi, du moins. Chez moi et chez beaucoup d'autres, fort heureusement.
Pourquoi le tairais-je ? J'ai pour Soulary, depuis ses Sonnets humouristiques, l'admiration la plus vive, la plus profonde, — et, bien entendu, la plus sincère. Celle que j'ai si hautement avouée à l'honneur de Ronsard ne peut faire tort à celle-ci : on peut adorer plusieurs dieux dans le même templq et sur le même autel. Le grand poëte vendômois et le grand poète lyonnais font bon ménage dans mon esprit, dont ils sont l'ornement et la joie. Un dilettante fredonne tour à tour un air de Weber et un air de Mozart : moi, je me relis souvent les divins sonnets de Ronsard ou ceux de Soulary, — qui ont une musique à l'influence de laquelle on ne saurait se soustraire.
Si l'on tenait absolument à connaître le pourquoi de ma vive sympathie pour le beau talent de Joséphin Soulary, j'emprunterais ma réponse, ou une partie de ma réponse, au livre de ce dernier, et je dirais : « On lui rendra cette justice qu'il a tenté d'affranchir le genre miniature auquel il s'est voué de ce qu'il avait autrefois de maniéré et d'alambiqué. Le sonnet primitif était le plus souvent une mièvrerie délayée en quatorze vers. C'est ce qui l'a rendu suranné. Il s'est efforcé de faire un drame ou un poème condensé en quatorze vers. » Et il y a réussi. Il est impossible de
lire un seul de ses nombreux sonnets sans être remué doucement ou violemment, selon le thème choisi : il y a toujours quelque chose au bout de ces quatorze vers, une pensée profonde, une ingéniosité, une trouvaille heureuse. Cela vous touche le cœur ou vous fait longtemps rêver l'esprit. C'est humain, vivant — et original !
Et puis quelle forme 1 quelle langue I Ce n'est pas lui qui mettrait un mot au hasard pour rimer seulement et parce que carmen laborabat in fine ; les mots qu'il faut lui arrivent naturellement, on le devine, au bout de la plume ou au bout des lèvres ; il joue de la langue française comme Paganini jouait du violon. Un grand artiste, ce Soulary, — je veux dire un grand écrivain 1
Pourquoi faut-il qu'il se soit condamné au silence }
Je lui demande bien pardon du rapprochement, mais il me rappelle Aiu$ Loquens (ou A fus Locutius) dont Çicéron dit si plaisamment : « Ce dieu, lorsqu'il n'était connu de personne, parlait et se faisait entendre du plus de monde possible, ce qui l'a fait appeler Aius Locutius ; mais depuis qu'il est devenu célèbre et qu'on lui a érigé un autel et un temple, il a pris le parti de se taire et est devenu muet... (i).,»
(i). ZH^ Dipin., lib. VI.
LES SONNEURS DE SONIfETS I39
Mon pourquoi est indiscret ; chacun produit à son heure et à sa guise, et nul n'a le droit de gourmander ceux qui produisent rarement. Pour s'être arrêté ainsi en plein succès, Soulary a ses raisons, — qu'il ne cache pas d'ailleurs : « La gloriole passagère qu'on éprouve à se faire lire, si tant est qu'on soit lu (dit-il à la fin de son Avant-Propos) , ne vaut pas qu'on s'expose deux fois de suite aux caprices de cette maîtresse exigeante et fantasque qu'on appelle la Renommée. » Inclinons -nous et regrettons.
Peut-être est-il temps maintenant de citer quelques-uns des sonnets du grand poëte lyonnais, — deux ou trois, au hasard.
Voici les deux Cortèges :
Deux cortèges se sont rencontrés à l'église : L'un est morne, — il conduit la bière d'un enfant. Une femme le suit, presque folle, étouffant Dans sa poitrine en feu le sanglot qui la brise.
L'autre, c'est un baptême. Au bras qui le défend Un nourrisson gazouille une note indécise ; Sa mère, lui tendant le doux sein qu'il épuise, L'embrasse tout entier d'un regard triomphant I
On baptise, on absout, et le temple se vide.
Les deux femmes, alors, se croisant sous l'abside.
Échangent un coup d'œil aussitôt détourné.
Et — merveilleux retour qu'inspire la prière — La jeune mère pleure en regardant la bière, La femme qui pleurait sourit au nouveau-né.
Puis le sonnet de V Inquiétude :
Soleil de mon pays, ton sourire est bien doux ! Tu mènes si gatment les saisons tempérées !
Tu fais mûrir le pampre et tu pares pour nous Les belles aubes d'or et les fraîches vesprées.
De tes mAles rayons les peuples sont jaloux.
Car tu mets aux seins blancs des artères pourprées ; Et, pour boire Textase en tes fleurs adorées. Les papillons de loin se donnent rendez-vous.
D'où vient que pour te fuir mes désirs sont des ailes ? Vents et mers, portez-moi vers les plages nouvelles ! L'aigle a soif de voler, Thomme a soif de souffrir I
Moi, je voudrais goûter cette saveur puissante Que laisse au cœur le mal de la patrie absente. Et mourir loin de toi du regret de mourir.
Puis le sonnet des Rêves ambitieux :
Si j'avais un arpent de sol, mont, val ou plaine, Avec un filet d'eau, torrent, source ou ruisseau, J'y planterais un arbre, olivier, saule ou frêne, J'y bâtirais un toit, chaume, tuile ou roseau.
Sur mon arbre, un doux nid, gramen, duvet ou laine. Retiendrait un chanteur, pinson, merle ou moineau. Sous mon toit un doux lit, hamac, natte ou berceau, Retiendrait une enfant, blonde, brune ou châtaine.
Je ne veux qu'un arpent; pour le mesurer mieux. Je dirais à Tenfant la plus belle à mes yeux : « Tiens-toi debout devant le soleil qui se lève ;
« Aussi loin que ton ombre ira sur le gazon,
tt Aussi loin je m'en vais tracer mon horizon :
« Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve N
Ah ! si je m'écoutais, je citerais ce beau volume tout entier, — comme j'aurais voulu faire pour mon cher Ronsard I Si seulement je pouvais citer encore ]e sonnet à Louise Labé (i), VEpithalame,la Huche , les FoinSf la Laitière, le Vieux Pauvre, la Canne du Vieux, le Bain de sang, le Te Deum, VEtal, la Misère — et deux cents autres pièces aussi remarquables que celles que Ton vient de lire... Mais cela ne m'est pas permis ; l'appétit a beau me venir en copiant, je suis forcé de rester sur ma faim. D'ailleurs j'ai de quoi vous dédommager : cinq sonnets inédits de Soulary ! Oui, cinq beaux et bons sonnets, dignes frères de ceux que les gens de goût ont pu apprécier en lisant les Figulines et les Sonnets humour istiques, — du pur nanan I . . .
(i). Puisque Toccasion s'offre à moi de parler de nouveau du tant joli capitaine LoySj— car Louise Charly, dite Labé, fut une sorte de chevalière d'Eon, — j'en parle ; c'est-àdire que, honteux d'avoir si mal choisi une première fois parmi ses cent vingt-quatre sonnets, je m'empresse d'en choisir un autre, qui est incontestablement le meilleur, — parce que c'est le plus passionné :
Baise nCencor, rebaise moy et baise ; Donne m* en un de tes plus savoureus^ Donne m*en un de tes plus amoureus : ^ le ïen rendray quatre plus chaus que braise,
LaSy te pleins-tu ? Ça que ce mal Vapaise En fen donnant dix autres doucereus.
Tenez, jugez-en, voici le premier, qui porte pour titre Pas de chance :
Il est d*heureux mortels venus en bonne sève ; Leur vie est minutée aussi clair qu*un exploit ; Ils ont bridé le sort, suivi le sentier droit, Et mis le pied du fait dans le sillon du rève.
Pour eux sont les gros lots, ils sont rois de la fève ; Cest à point qu'ils ont chaud, à propos qu'ils ont froid. Et comme au jour prédit leur mère les conçoit, Cest à rinstant prévu que la mort les enlève.
Pour moi, c'est différent, tout me fut traquenard I Le guet-apens du sort m'attend sous chaque chose : Je veux courir ? je cheois ; j'aimais Laure ^ j'ai Rose.
Étant né d'aventure et vivant de hasard.
Je mourrai d'accident. Encor suis je capable.
Moi mort, d'aller à^Dieu, pensant aller au diable.
A quoi bon est le second des cinq sonnets inédits :
Certain jour de Toussaint que le temps était gris. Comme au bruit des clochers j'entr'ou vrais ma fenêtre,
Ainsy meslans nos baisers tantheureus Jouissons nous Vun de Vautre à nâtre aise.
Lors double vie à chacun en suivra ; Chacun en soy et son amy vivra.
Permets m' Amour penser quelque jolie :
Tousiours suis mal, vivant discrettèment.
Et ne me puis donner contentement, Si hors de moy ne fay quelque saillie^
La Folle du logis dans ma chambre pénètre,
Et me sautant au cou : — « Je suis en veine, écris !
— Va-t*en l — Tu n*es pas gai, sais-tu ? — Non I — Je m'en ris, Tu vas être charmant tout à Theure. — Peut-être.
— J'ai là du neuf, sujets rageurs, sujets fleuris. . .
— Remporte !— Ingrat I sans moi, qui donc t'eût fait connaître }
— Bah I — J'en puis inspirer d'autres, à ton défaut.
— A ton aise. — Autrefois, tu le prenais moins haut.
— J'eus tort. —Tu me nommais Sacerdoce...— Oh I du style !
- Tu vieillis I -— Je le sais. - L'oubli vient I — Je le veux.
— L'art est un or trouvé qu'on doit èi ses neveux. . .
— Sottise et vanité I Laisse-moi donc tranquille.
Odi profanum pulgus est le troisième sonnet :
Dites-moi, je vous prie, où se porte la foule, Le bazar où se voit la grande nouveauté.
Le théâtre où le drame en honneur se déroule.. . Vous y courez ? Merci, je vais d'autre côté.
Dans le total humain réfractaire unité, Je cède en protestant au nombre qui me foule ; Sous la coulée ardente, impatient du moule, Ainsi gronde au creuset un métal révolté.
Dites-moi, je vous prie, ou nul être ne passe,
Où tout manque, et le jour, et le bruit, et l'espace.
Vous l'ignorez } C'est bien, j'irai donc en ce lieu.
Qu'il soit morne désert, chaos nu, nuit profonde, J'y mettrai des soleils, des voix, et tout un monde : Car je sais la magie, et mon maître fut Dieu.
On a ses pauvres est le quatrième t
L'hiver est venu. La vendange Dort son soûl dans le cuvier plein, Et les énormes sacs de grain Font fléchir le sol de la grange.
Le maître va, vient, compte et range ; Il ne vit jamais pareil gain.
H Mais, dit-il, Dieu sait bien qu'on mange, « Et qu'on fait sa part au prochain. »
Un rouge-gorge à voix fluette, Frère quêteur du rien qu'on jette.
Chantait sous l'auvent du fournil.. .
« — Sans ces pillards, j'aurais peut-être « Un sac de plus, — - » dit le gros maître, Qui l'abat d'un coup de fusil.
Mais il faut clore ce chapitre, — un passe-droit contre lequel vont protester tant d'ombres jalouses ; je le clos — à regret — par le cinquième sonnet : les Scrupules de la Mort, d'une amertume d'autant plus saisissante qu'elle est souriante :
Enfant mal accueilli, comme un fardeau qui gêne, a O Madame la Mort, disais-je, à mon secours I Mais elle : u Cher baby, j'aime à trancher des jours « Pleins d'azur ; j'attendrai que le ciel t'en amène. »
A vingt ans, rebuté par la beiuté hautaine, « Cette fois, c'en est fait, criais-je à l'autre, accours ! » Mais elle : « J'ai souci des cœurs pris à leur chaîne; « J'attendrai que tu sois aimé de tes amours. »
Plus tard, nouveaux appe!s (je débutais poëte),
Mais elle : « Je fais cas d'un laurier sur la tête ;
« J'attendrai qu'on t'imprime et que tes vers soient lusi »
Aujourd'hui, las de tout, je Timplore, mais elle : « Non pas ! Ton Ame aspire à l'heure solennelle ; « J'attendrai pour venir que tu n'y songes plus...»
Et maintenant, qu'exaspérés par ces préférences marquées données à un sonneur de sonnets que je considère comme un grand écrivain et un non moins grand poète, les sonnetiers mes contemporains insinuent, s'ils le veulent, que Joséphin Soulary m'a corrompu en me promettant un poste de gardechampêtre (1) dans une bonne commune de vignobles, — peu me chaut I Les grands ne perdent rien à être admirés par les petits. Mon enthousiasme n'aura pas diminué d'un iota la solide réputation de Soulary.
J'allais clore, par ce chapitre consacré à Joséphin Soulary, cette Étude consacrée aux Sonneurs de sonnets de toutes les époques, lorsque j'ai compris que je serais injuste — en étant oublieux. D'autres noms que ceux précédemment cités manquent à ma collection ; je ne veux pas qu'on les y cherche en vain.
(i) A ceux qui, d'aventure, l'ignoreraient, j'apprendrai que le poète dont je viens d'écrire une trop courte biographie occupe depuis longtemps des fonctions importantes à la préfecture du Rhône. (A. D«)
Parmi ces noms, les uns sont sympathiques — et quelques-uns même sont déjà célèbres. Quoi ! j'ai donné place au sonnet de Privât d'Anglemont, et je ne mentionnerais pas ceux de Charles Monselet ? Parce que ce malicieux poète m'a, par deux fois, exclu de la fosse commune qu'il a intitulée la Lorgnette lUtérairey — sans doute pour m'élever plus tard un petit monument spécial, — s'ensuit-il que je doive à mon tour le mettre à la porte de ce Recueil composite ? Ah ! foin de ces mesquines vengeances — qui ne vous vengent pas du tout ! Et d'ailleurs je suis trop reconnaissant à Monselet des belles heures que j'ai passées en compagnie de ses livres pleins d'humour et d'esprit, pour lui tenir rancune de quoi que ce soit, — même d'une malice. J'ai été parmi ses Oubliés : il ne sera pas parmi mes Dédaignés, J'ai donné le sonnet des Goinfres^ de Saint-Amand, je vais donner deux des six sonnets gastronomiques de Charles Monselet.
D'abord, le sonnet du Godiveau :
Quand j'étais tout petit, j'aimais les godiveaux, Où, modeste traiteur, souvent tu te révèles.
A présent que je vais aux recettes nouvelles Et que mon appétit vole aux gibiers nouveaux,
Je me souviens. Malgré grives et bartavelles, Je regrette le temps où, fou de maniveaux,
Je dévorais la croûte où nageaient les cervelles Et les crêtes de coq avec les riz de veaux
Ces godiveaux, orgueil des bourgeoises familles, Etaient, en ce temps-là, pareils à des Bastilles ; La salle s'imprégnait de leurs puissants parfums ;
Et, jeune Âme déjà conquise à la cuisine.
J'oubliais de presser le pied de ma cousine.
— Et je pleure en songeant aux godiveaux défunts.
Puis le sonnet du Cochon :
Car tout est bon en toi : chair, graisse, muscle, tripe ! On t'aime galantine, on t'adore boudin.
Ton pied, dont une sainte a consacré le type, Empruntant son arôme au sol périgourdin,
Eût reconcilié Socrate avec Xantippe.
Ton filet, qu'embellit le cornichon badin, Forme le déjeuner de l'humble citadin, Et tu passes avant l'oie au frère I^ilippe.
Mérites précieux et de tous renonnus !
Morceaux marqués d'avance, innombrables, charnus !
Philosophe indolent^ qui mange et que l'on mange I
Comme, dans notre orgueil, nous sommes bien venus A vouloir, n'est-ce pas, te reprocher ta fange } Adorable cochon t animal roi ! — cher ange t
Que ne puis-je citer encore le sonnet de V Andouillette, celui de la Truite, celui des Cèpes et celui de la Choucroute I Mais cela ressemblerait trop à une vengeance. J'aime mieux, en regard de cette poésie de cuisine, fort appétissante, ma foi I
placer une poésie de boudoir, et substituer aux odeurs d'ail, des parfums de poudre de riz.
Il s'agit du Passe-port d'Albert Mérat :
Nez moyen. Œil très-noir. Vingt ans. Parisienne. Les cheveux bien plantés sur un front un peu bas. Nom simple et très-joli que je ne dirai pas.
Signe particulier : ta maîtresse, où la mienne.
Une grAce charmante et tout à fait païenne ; L'allure d'un oiseau qui retient ses ébats; Une voix attirante, à ramper sur ses pas Comme un serpent aux sons d'une flûte indienne.
Trouvée un soir d'hiver sous un bouquet de bal ;
Chérissant les grelots, ivre de carnaval.
Et vous aimant. . . le temps de s'affoler d'un autre.
Une adorable fille, — une fille sans cœur,
Douce comme un soupir sur un accord moqueur. . .
Signe particulier : ma maîtresse, où la vôtre.
Il n'y a pas que ce Passeport dans les quarante sonnets d'Albert Mérat ; il n'y a pas que cist heureux pastiche d'Alfred de Musset et d'Henry Murger : ily a des pièces personnelles et fortes comme la Provence ^ le Bonheur, Métamorphoses, la Cathédrale, etc.
La plupart de ces sonnets sont dédiés à Paul Arène, un ami du poëte, — poète lui-même, ainsi que le prouvent les vers suivants, improvisés sur un Cabaret :
Sur le treillis de fer, une vigne dorée
Ouvre ses rameaux lourds pleins de grains de métal ;
L*enseigne est peinte avec un luxe oriental^ On y lit : Bonne bière et pin de la contrée,
A Paris Tair épand des senteurs d'hôpital.
Et cette halte faite au village m'agrée :
L'on me verse un bon vin populaire et brutal, Sa verdeur sera douce à ma gorge altérée.
Avec ces paysans qui sont venus s'asseoir
A ma table, je veux m'enivrer.. . et, ce soir,
Vers l'heure où la nuit claire aux étangs bleus se mire,
Etendu sur le dos, dans un champ labouré.
Entre des toits couverts de chaume» je verrai La lune sympathique et pÂIe me sourire.
Vous platt-il d'entendre encore sonner quelques sonneurs } N'êtes-vous pas un peu fatigué ? Plus que deux ou trois, ce sera tout, je vous le promets.
Tenez, Alphonse Daudet, le connaissez- vous > Si oui, tant mieux ; si non, lisez :
J'ai dans mon cœur un oiseau bleu.
Une charmante créature, Si mignonne, que sa ceinture N'a pas l'épaisseur d'un cheveu.
Il lui faut du sang pour pAture, Et longtemps je me fis un jeu De lui donner sa nourriture :
Les petits oiseaux mangent peu.
Mais, sans en rien laisser paraître.
Dans mon cœur il a fait, le traître.
Un trou large comme la main.
Et son bec, fin comme une lame,
En continuant son chemin
M*est entré jusqu'au fond de TÂme !...
Et cet autre, — le dernier? C'est un nouveau venu, un jeune homme, qui porte un nom qu'on commence à répéter et qu'on finira par retenir, Sully Prudhomme. Il a débuté par un volume de sonnets, parmi lesquels il en est d'irréprochables, la Folle, les Blessures^ Chagrin d'automne, En avant I et surtout — pour moi — Où vont-ils ? que je ne peux me refuser le plaisir de citer :
Ceux qui sont morts d'amour ne montent pas au ciel : Ils n'auraient plus les soirs, les sentiers, les ravines. Et ne goûteraient pas, aux demeures divines.
Un miel qui du baiser pût effacer le miel.
Ils ne descendent pas dans Tenfer éternel, Car ils se sont brûlés aux lèvres purpurines. Et L'ongle des démons fouille moins les poitrines Que le doute incurable et le dédain cruel.
Où vont-ils ? Quels plaisirs, quelles douleurs suprêmes Pour ceux-là, si les cœurs au tombeau sont les mêmes, Passeront les douleurs et les plaisirs sentis }
Comme ils ont eu l'enfer et le ciel dans leur vie. L'infini qu'on redoute et celui qu'on envie.
Ils sont morts jusqu'à l'Âme, ils sont anéantis.
Je citerai aussi la Folle, — une toute petite chose^ mais d'une grande délicatesse, — et ce sera tout:
Errante, elle demande aux enfants d*aIentour Une fleur qu'elle a vue un jour en Allemagne, Frêle, petite et sombre, une fleur de montagne Au parfum pénétrant comme un aveu d*amour.
Elle a fait ce voyage, et depuis son retour L'incurable langueur du souvenir la gagne :
Sans doute un charme étrange et mortel accompagne Cette fleur qu*elle a vue en Allemagne un jour.
Elle dit qu'en baisant la corolle on devine Un autre monde, un ciel, à son odeur divine, Qu'on y sent Tàme heureuse et chère de quelqu'un.
Plusieurs s'en vont chercher la fleur qu'elle demande, Mais cette plante est rare et l'Allemagne est grande : Cependant elle meurt du regret d'un parfum.
J'allais fermer le livre et déposer la plume : je me rappelle à temps qu*à la fin de Tannée dernière a paru une très- spirituelle et très-fine satire intitulée le Parnassiculet contemporain^ dans laquelle il y a, entre autres choses, trois sonnets d'une trèsremarquable incohérence.
Satire de qui ? satire de quoi ? Ah I c'est vrai I vous ne savez pas — heureuse ignorance I — qu'il existe depuis deux ou trois ans, dans un coin de PariS; une collection de prétendus poètes qui ont
imaginé de faire des vers sonores sans rien mettre dedans, pas même Tombre d'une pensée. Vers bizarres, comme vous pouvez croire, — vers burlesques, même, qu'eux seuls ont le courage de trouver admirables ; et comme leurs moyens, paratt-il, le leur permettent, ils ont publié un gros recueil de vers — vides. On y lit une foule de poésies Scandinaves, assyriennes, ninivites, grecques, chinoises et japonaises, — et pas une seule française. C'est un peu fort, mais c'est ainsi. L*école des Impassibles n'en fera jamais d'autres !
On comprend les railleries dont ils ont été Tobjet et les critiques moqueuses qui ont accueilli ce gros volume qui a la prétention d'être l'expression la plus élevée et la seule authentique de la poésie contemporaine. , Barbey d'Aurevilly a été bien cruel, — trop cruel peut-être en ses Médaillonnets publiés par le Nain jaune; mais les auteurs du Parnassiculet contemporain ont été^ je le répète, bien spirituels et bien fins dans la satire qu'ils ont faite du gros volume des Impassibles : avec un art infini, qu'on regrette de voir dépensé aussi inutilement, ils ont improvisé des pièces de vers qu'on jugerait extraites du volume dont elles sont la critique.
Parmi ces pièces de vers il y a trois sonnets qui vont vous faire cabrer ; mais vous me pardonnerez
de ^ VOUS les avoir imposés, en faveur du dernier, qui est vraiment d'une forme splendide.
Voici le premier, intitulé Avatar :
Près du Tigre, sous i*or des parillons mouvants, Dans un jardin de marbre où chante une piscine, Autrefois je dormis. Une jeune Abyssine Fort chaste m'enivrait de ses baisers savants.
Plus tard, dans mes palais, des condamnés vivants Flambaient très-clair, enduits de poix et de résine. Et les fleurs embaumaient. — J*ai forcé des couvents Et des nonnes, sous une armure sarrasine.
On s'en souvient ! — Farouche, à la luxure enclin. Je me fis franc archer pour suivre Duguesclin, Et je fus très-aimé de deux bohémiennes. . .
Or, maintenant, j'attends V Avatar inconnu.
Et, le cœur plein de ces femmes qui furent miennes,
Je suis chanteur lyrique et je couche tout nu.
Voici le second, intitulé Panthéisme :
Cest le Milieu, la Fin et le Commencement, Trois et pourtant Zéro, Néant et pourtant Nombre, Obscur puisqu'il est clair et clair puisqu'il est sombre, Cest Lui, la Certitude et Lui l'Effarement I
Il nous dit Oui toujours, puis toujours se dément. Oh I qui dévoilera quel fil de Lune et d'Ombre Unit la fange noire et le bleu firmament.
Et tout ce qui va nattre avec tout ce qui sombre ?
Car Tout est tout I Là-haHt, dans l'Océan du Ciel, Nagent parmi les flots d'or rouge et les désastres Ces poissons phosphoreux que l'on nomme des Astres,
Pendant que dans le Ciel de la Mer, plus réel.
Plus palpable, 6 Proteus I mais plus couvert de voiles,
Le vague Zoophyte a des formes d'étoiles (i).
Et voici le dernier, que )e vous recommande, car on ne saurait aller plus loin et plus gaiement dans rinsanité :
La Chimère a brisé son front contre TAzur ; Elle fouettait les cieux de ses ailes meurtries Et le fer de ses pieds rayait le cristal dur. . . Le cavalier tomba. — Des gens, dans les prairies.
Virent cet homme étrange en son rouge pourpoint Se .traîner et gémir longtemps sur Therbe verte. Pareille au sang nouveau d'une blessure ouverte. Une lueur captive étincelle à son poing. . .
Il cria : « Les Dieux ont le ciel, Tivresse est mienne I » A sa ceinture il prit une coupe ancienne Dans le chêne taillée avec de rudes nœuds.
Et, riant du poison qui dévorait ses moelles.
Il regardait fumer sur ses doigts lumineux
Le vin mystique et doux fait du sang des étoiles.
Après celui-là il faut tirer Téchelle, n'est-ce pas ? Tirons-la.
(i). Est-ce que cela ne vous rappelle pas ces vers d'une romance connue :
Le ver luisant^ cette étoile de l'herbe ; Vétoile d'or, ce uer luisant des cieux ?
Cette fois, c'est fini, bien fini. Je peux dire de tous ces sonnets si divers ce que le grammairien Artémidore dit en tète des Idylles de Théocrite, réunies par lui : « Les voilà maintenant tous ensemble, d'une seule étable, d'un seul troupeau. » Ce qui, me semble-t-il, n'avait pas été tenté jusqu'ici.
Pendant le cours de l'impression de ce volume, dont une partie avait paru déjà dans le Bibliophile français, — une très-petite partie, — des encouragements et des témoignages de sympathie, en prose et en vers, m'ont été adressés de plusieurs côtés à la fois. Des tuiles d'or ! car jamais je ne me serais imaginé que mon humble Étude — si fantaisiste, il faut Tavouer — méritât tant d'honneur.
J'ai reçu respectueusement ces marques de sympathie, non sans en être étourdi et ému. Il me reste à remercier bien cordialement les bienveillants correspondants qui me les ont adressées, — MM. Isidore Sarrasy, Prosper Blanchemain, Eugène de Lonlay, — et d'autres encore qui ont cru devoir garder fanonyme, peut-être à cause des très-judicieuses critiques dont leurs compliments était enveloppés. Comme si je ne m'en étais pas attiré de plus dures dans ma vie littéraire !
D*ailleurs, les critiques — loyales — ne sont pas pour moi au nombre des objets perdus qui, au dire de TArioste, ^e retrouvent dans la lune : je les garde précieusement dans un gardoire spécial, et, quand j'en ai besoin, je m'en sers avec profit.
De nouveau donc, merci — et adieu !
P. S. Ah ! je suis trop payé, vraiment, delà peine que j'ai prise de coliiger les plus curieux sonnets de la littérature française. Comme si ce n'était pas assez déjà des bienveillantes lettres auxquelles j'ai fait allusion tout à l'heure, voilà qu'il m'en arrive une dernière, signée de Joséphin Soulary, — une lettre illustrée d'un sonnet !
La lettre, je ne la dois à personne; mais le sonnet, je le dois à mes lecteurs. Il sera l'épilogue naturel de ce Recueil .
A L AUTEUR des
Frère, c'est bien parler. Foin des sonneurs de cor / Où maint aigle a brisé son front, faute d*espace, Valette de Ronsard passe libre et repasse, Car l*hori:;pn des fleurs suffit à son essor.
AlifioU et sonnet tiennent la même place.
Et la Muse gauloise est sœur des mouches d'or ; Leur murmure est musique, elle en retint l'accord ; Leur forme est élégance, elle en garda la grâce.
Sonnons comme Vabeille, et, comme elle, volons Ni trop haut, ni trop bas, des coteaux aux valions, CueUlant les sucs divins et les senteurs suaves.
Tandis qu'au sol cloué par Vélylre exécré, Le béat escarbot, stercoraire sacré.
S'ébat dans les odeurs fétides et les baves,
2 avril 1867,
JosiPHIN SOULART.