CHAPITRE VJ
Tout ce qui précède n'est autre chose que la description des efforts de la secte pour maculer et pour détruire la logique et la métaphysique.
Ils font un effort analogue pour sophistiquer toutes les sciences.
En mathématiques, en physique, en astronomie, en chimie, leur entreprise ne saurait être que ridicule. Nous en allons parler très-brièvement.
Mais en psychologie, en physiologie, dans l'ensemble des sciences médicales d'une part , puis d'autre part dans la philosophie générale des sciences, en histoire , en exégèse et en théologie , leur invasion est très-nuisible et il y faut appeler l'attention.
En mathématiques d'abord , il suffit de citer
les puériles élucubrations de Hegel cliercliant, dans la géométrie ou dans l'algèbre, l'identité du pour et du contre y du plus et du moins .
J'insiste sur Hegel, parce que l'on s'obstine à en faire un grand homme , et parce que la secte dont il est père continue à en adopter les principes et les résultats, tout en disant qu'il ne s'agit plus de Hegel.
Pour trouver, en algèbre, une analogie à l'identité des contraires, Hegel veut démontrer l'idendité des deux signes algébriques plus ( + ) et moins ( — ). Pour cela il raisonne ainsi
Qu'on vous doive dix écus, ou que vous deviez dix écus, c'est toujours dix écus. Donc plus dix et moins dix sont même chose.
Je lis aussi dans la même page « que — 8 + 3 « font onze unités. »
Et je copie sur le texte allemand de Hegel (^Grande Logique, tome IV, 02) les équations suivantes, posées comme bonnes, et commentées philosophiquement :
jo ^ y — y ^ y
Je parlerai plus tard de l'effort de Hegel, conti-
<)i LES SOPHISTES
nué par ses disciples, pour abuser de la géométrie, à propos des notions d'infiniment petit et d'infiniment grand. On peut dire que, sous ce rapport, ils sont parvenus à pervertir, dans plusieurs esprits , la philosophie des mathématiques , et la grande idée de l'uifuii géométrique, sans laquelle, dit Pascal, on n'est pas géomètre. J'ajoute que cette mutilation de la philosophie mathématique exerce nécessairement quelque influence sur la philosophie générale, et sur le sort des deux catégories principales de l'esprit humain , la notion du fini et celle de l'infini. De là, cet incroyable renversement dont se plaignent les vrais penseurs : il n'est pas rare de rencontrer des hommes ayant quelque teinture scientifique, qui soutiennent à fa fois ces deux choses: l'une, que l'infini géométrique n'existe pas, c'est-à-dire qu'il n'y a pas, en géométrie, la notion de l'infini , mais seulement celle de l'indéfini ; l'autre, que l'infini réel existe, par exemple dans le nombre infini des étoiles. Par un renversement étrange, ils nient l'infini abstrait de la géométrie, et, en physique, ils affirment l'infini concret : double absurdité. C'est le contraire C|ui est évidemment la vérité.
Disons en outre que Hegel trouve dans l'élément infinitésimal une occasion de proclamer l'identité
de l'élre et du néant. Car, dit-il, l'élément infinitésimal c'est la quantité prise au niomeiit où, cessant d'être rien, elle n'est pas encore quelque c/iose. Puisqu'elle cesse d'être rien, elle est donc quelque chose ; n'étant pas encore quelque chose, elle nest rien. Donc elle est à la fois quelque chose et rien : identité de l'être et du néant !
Laissons ces facéties.
Quant à l'astronomie, citons un passage textuel de Hegel, où le sophiste, au milieu d'une dissertation dénuée de sens , prend à l'égard de la nature un ton de créateur et de juge qui touche au plus parfait comique. Je cite ce long passage à cause de l'importante conséquence que j'en prétends tirer :
rt Les corps planétaires, comme étant immé- « dialement concrets, dit-il, ont l'existence la plus « parfaite. On a coutume de considérer le soleil « comme plus parfait. Mais c'est que la raison « vulgaire aime mieux l'abstrait que le concret. « C'est aussi pour cela que l'on estime les étoi- « les fixes plus que les corps du système solaire...
« Mais les étoiles appartiennent au monde « mort de la répulsion. Leur configuration peut « être l'expression de rapports vrais, mais elles « n'appartiennent pas à la matière vivante , lace quelle est caractérisée par la distinction de cen- « tre à centre. L'armée des étoiles n'est qu'un « monde formel ^ où n'existe qu'une première dé- « termination unilatérale. Qu'on n'aille pas com- « parer le système des étoiles au système solaire, « qui est le système de la réelle rationabilité. Qu'on « honore les étoiles pour leur placidité, mais « qu'on ne les juge pas comparables en dignité « aux corps concrets individuels (les planètes). « L'espace laisse de sa plénitude échapper beauce coup de matière. Et cette éruption de lumière ce est tout aussi peu admirable qu'iuie éruption ce cutanée sur l'homme, ou que la grande abon- « dance des mouches. Que le calme des étoiles fixes ce intéresse le sentiment; que les passions s'apaicc sent dans la contemplation de cette simplicité ce placide. Mais ce monde-là, au point de vue philo- « sophique, est dénué de l'intérêt qu'il peut avoir ce pour le sentiment. Qu'il s'étende en multiplicité ce dans l'immense espace, ce n'est là que l'infuii
(c vide, extérieur, négatif Les étoiles fixes sont
ce le domaine de l'abstraite et indéfinie dispersion,
?:t la critique. 97
« et le liasard exerce une influence réelle sur leur « groupement '. »
On me dispensera de tirer de cette encyclopédie insensée des textes analogues sur la physique et la chimie; cet exemple suffit.
Je demande à tous les hommes qui s'occupent de science ce qu'il faut penser d'un pareil esprit. Que l'on veuille bien se représenter celte même impertinence d'assertion , cette même barbarie d'ignorance, ce même évanouissement de pensée, appliqués à l'histoire, à la religion, à la logique, à la morale, à la psychologie, à la physiologie. Or c'est précisément là ce qu'entreprend ce bavard ridicule dans l'encyclopédie d'où est tirée cette astronomie. Mais, parce que l'effronté sophiste, qui jamais ne fut autre chose qu'un sot illustre, annonce qu'il apporte au monde la lumière, et qu'il va détruire Dieu, la morale et le christianisme, aussitôt les lettrés s'attroupent, et la conspiration de la sottise, jointe au brutal esprit d'athéisme et de radicale négation, qui ravage et qui tue tant d'âmes, fait de ce pauvre monstre un grand homme.
En quoi, je vous le demande, ce maître des So-
* Encyclopédie, § 268.
pliistes contemporains diffère-t-il do ces fous qui, tous les jours, accablent l'Académie des sciences de mémoires absurdes, où toute la science présente est démontrée fausse 5 où le système entier de la nature est expliqué à fond ; où, pour le moins, l'art de faire de l'or est trouvé, ainsi que la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel? La philosophie hégélienne de la nature est de cet ordre, ainsi que tout le reste de la doctrine. Et aujourd'hui même, en France, la logique, la métaphysique , la psychologie , la physiologie et la théologie, traitées par les fils de Hegel, sont de la même valeur. C'est ce que nous allons montrer sans trop de paroles.
Occupons-nous d'abord de la tentative d'invasion de la secte dans le domaine des sciences physiologiques et médicales.
Ici nous avons la joie de reconnaître que le bon sens des vrais savants commence à s'élever avec la plus grande énergie contre cette invasion de l'absurde. J'ai sous les yeux une leçon d'ouverture d'un cours de pathologie générale dirigée contre l'une des deux sections de la secte, et dont
voici les premiers mots : « Je ne sais pas un en- « semble d'idées plus destructeur de toute vraie « science , et plus particulièrement funeste à la <.c science des faits vitaux, que celui que je viens « combattre ici... Contre un tel enchaînement « de sophismes et de préjugés... je crois utile de « protester. Je me suis pris trop souvent à regret- « ter les abaissements inouïs où demeurent pion « gées les questions de doctrine, je déplore trop « la langueur actuelle des intelligences, dont la « plupart semblent devenues impuissantes à pence ser, et qui, dans cette impuissance, ont con- « tracté le mépris même de la pensée, pour que « je ne tente pas un appel à des forces qui ne font « peut-être que sommeiller^. »
Je demande au lecteur la permission de continuer ces citations pleines d'intérêt et de lumière.
« Parmi les tentatives de philosophie et de syn- « thèse qui se poursuivent en ce moment dans « notre science, il en est une, savamment et opi- « niâtrement conduite , qui flatte d'incurables (( faiblesses, systématise hardiment les plus in- '( fîmes préjugés, élève à la hauteur d'un dogme « le mépris et l'abandon de toutes les questions
* M. Chauffard : Leçon d'ouverture du cours de Pat/iolo'jie générale.
« vivantes, éternelles préoccupations des grands « esprits, et fondements nécessaires de toutes les « sciences. Je veux parler de la philosophie qui « s'intitule positive, laquelle, par des assauts in- « cessants, s'efforce de se soumettre l'ensemble « des connaissances biologiques. La science de « l'être vivant semble à bon droit la plus importe tante de toutes les conquêtes : la secte nou- « velle comprend que ce domaine assuré lui « vaudrait bientôt tous les autres, et que la con- « ception positive du monde appartient à qui pos- « sède la conception positive de l'homme. La « philosophie positive s'est donc faite essentiela lement biologique et médicale : c'est à ce seul « titre que je dois l'examiner ici.
«... Sous le haut patronage de M. Littré, toute « une école médicale s'organisa peu à peu, et le « code médical de la doctrine parut enhn sous la K forme d'un dictionnaire de médecine, où les « noms associés de MM. Littré et Robin désignent «< les auteurs d'une œuvre pleinement systéma- « tique et personnelle.
« Je viens d'appeler ce dictionnaire le code « médical du positivisme : ceux qui l'ont étudié « ne trouveront pas exagérée cette expression. « C'est vraiment un fait remarquable que la per-
« sistance et l'abondance avec lesquelles, à une « foule de mots divers, reparaît l'exposition de la « pensée positiviste. Cette pensée embrasse tout : « elle juge, à son point de vue, et les systèmes « généraux qui se partagent l'histoire de la méde- « cine, et toutes les hautes questions que soulève « l'observation de l'être vivant ; elle mêle et les « notions de philosophie pure, et les notions « de philosophie médicale ; elle traite de l'âme et « de la logique, comme du cerveau et de la sen- « sation. Par d'innombrables circuits, le lecteur c( est sans cesse ramené vers un point, la positi- « vite, qui, nouvel absolu, domine tout...
« Ce n'est pas sans amertume ni sans honte que « je vais aborder ce nouveau sujet. . . Ici, plus l'om- (■ bre ni l'excuse de l'originalité , mais la longue « suite de sophismes décrépits que le sensualisme « répète, depuis le siècle dernier, devant des géné- « rations sur lesquelles il prélève un auditoire « énervé , où le nombre compense les adhésions « saines et viriles. Irai-je, après tant d'autres, frap- « per sur toutes ces corruptions de la pensée, et <( trouverai-je d'assez énergiques accents pour vous 0 communiquer les étincelles d'un mépris que je cf ne pourrais dissimuler? Oui, peut-on se sous- « traire à un sentiment d'amertume et de honte
102 Li;S SOPIllSTKS
« quand on voit réfugiés et vivants parmi nous, « que dis-je ? acceptés par des savants d'une au- « torité incontestée , des préjugés infimes qui dece vraient être chassés depuis longtemps de toute « pensée éclairée, de toute raison développée par « la science et l'observation?...
« Nous nous bornerons à citer l'enseignement « de cette philosophie sur l'âme et sur l'esprit, « sur la pensée et sur l'idée, devenues de simples a dépendances de la biologie.
« L'<'//7?^, nousdit-on, exprime, considérée ana- « tomiquement, l'ensemble des facultés du cerveau « et de la moelle épinière, et, considérée physio- « logiquement, l'ensemble des fonctions de la « sensibilité encéphalique, c'est-à-dire la percep- « tion, tant des objets extérieurs que des objets « intérieurs ; la somme des besoins, des penchants « qui servent à la conservation de l'individu et de a l'espèce, et aux rapports avec les autres êtres ; « les aptitudes qui constituent l'imagination, le « langage, l'expression ; les facultés qui forment « l'entendement; la volonté; et enfin le pouvoir « de mettre en jeu le système musculaire et d'agir « par là sur le monde extérieur. Car, nous disent « MM. Littré et Robin , il faut réserver le nom « d'âme à l'ensemble des facultés du système
« nerveux central en sa totalité. On peut donc « définir physiologiquement V esprit : la pi-o- « priété qu'a le cerveau de connaître le viai et « le faux.
a On donne le nom d'idée, en physiologie, au « résultat exprimé ou non du mode d'activité « propre à chaque partie du cerveau. Le mot (I pensée, piis comme substantif du verbe penser, « désigne l'activité générale de toutes les parties « du cerveau mises en jeu lorsqu'on poursuit « une idée simple, cest-ii-dire tel résultat que « j)eul fournir V action d'une selle partie céréc( BRALE, OU composée, c est-à-dire qui est le réif. sultat couunun de l'action de plusieurs