PARTIES
« Tout est profond dans cette double définition, « et il faut en méditer chaque membre pour bien « saisir ce que le tout contient. Je n'arrêterai « pourtant pas votre attention sur la lumineuse H distinction entre l'idée et la pensée : l'une, ré- « sultat de l'activité propre de chaque partie du « cerveau ; l'autre, indiquant l'activité des parties « du cerveau poursuivant une idée. Non, la vraie « découverte et le vrai progrès sont la différence « entre Vidée simple fournie par Vaction d une u seule partie cérébrale, et Vidée composée résul-
lOî LES SOPHISTES
« tat de l'action de plusieurs parties ; chacune de « nos idées a ainsi, dans notre cerveau, son organe « particulier et sa place ; et quand plusieurs or- (f ganes fonctionnent à la fois, le produit est une « idée composée! ! »
D'après ce qui précède , on peut commencer à comprendre ce que j'ai affirmé, savoir : que la secte d'athées et de sophistes qui se développe parmi nous a entrepris de maculer les sciences, et toutes les sciences, sans exception.
Déjà, par son influence délétère et contagieuse comme la folie , elle a éteint parmi nous, depuis quelques années, une partie des forces de la pensée publique, et ôté l'exercice régulier de la raison à un certain nombre d'esprits.
Il est donc temps que la Critique, armée de toutes les forces de l'attention , du sens conmiun et de la science, tombe sur la secte, pour la détruire radicalement, et pour l'anéantir dans la lumière.
Il est temps que tous les esprits, qui prétendent à quelque usage de la pensée, se recueillent dans l'attention et s'exercent à la critique, c'est-à-dire
KT LA CRlTlQUi:. 105
au discernement des doctrines. Pour cela , il ne suffit pas de lire. O lecture, paresse déguisée! Il faut travailler, réfléchir, comparer et juger. Il faut voir de ses propres yeux ; il faut penser soi-même, de sa personne; il faut que la raison, en vous, ait plusieurs fois réellement exercé, sur plusieurs cas particuliers, son légitime et nécessaire office de juge. H faut introduire, dans l'éducation, quelques exercices méthodiques touchant fart de juger. Il faut que, dans les classes de rhétorique et de philosophie , et dans les catéchismes de persévérance, et jusque dans les pensionnats de filles et les couvents, chaque être doué de raison apprenne à se défendre contre le mensonge imprimé, et à maintenir fermement sa raison en présence de l'absurde. Il faut que chaque esprit sache se protéger contre les malfaiteurs littéraires, et repousser leurs attentats contre Dieu, contre l'âme, la vertu, la pudeur, la raison , la conscience et la foi.
J'offre en ce volume même, dans l'appendice, des exemples choisis, très-curieux et très-instructifs, qui suffisent comme bases d'exercices.
Je supphe le lecteur de travailler et d'approfondir par lui-même ces textes sophistiques ; je le supplie de conseiller aux autres le même travail. Et
je ne cesserai de dire que quelques jours d'études, quelques heures de méditation sur ces textes, suffisent à éclairer pour toute sa vie, sur le point capital du discernement des doctrines, tout esprit attentif qui aura suivi mon conseil. Que le lecteur me le pardonne, mais je suis décidé à répéter, à chaque page de ce livre, cette recommandation.
Ce que j'ai cité ci-dessus, de Hegel , était manifestement ridicule. Mais ses disciples, déclarés ou secrets, font-ils mieux? Ceux qui parlent français et savent écrire — il y en a un dans ce cas — évitent, souvent du moins et dans la forme, ce qui choque le hon sens ; mais, au fond , traitent-ils mieux que Hegel la science et la raison ? Voici un exemple récent : il s'agit de la philosophie de la nature, de la philosophie générale des sciences, laquelle s'étend de l'atome jusqu'à Dieu.
M. Renan essaye de résumer à son point de vue la science de la nature. Qu'est-ce que ce résumé? Que l'auteur le sache ou l'ignore, tout cet essai est un plaidoyer en faveur de la doctrine sophistique de l'identité. L'auteur arrondit par le style, j'en conviens, les arêtes vives de l'ahsurdité, mais
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il en maintient la substance dans tout son poids. En effet, s'il y a une idée dans ces pages, c'est celle-ci : L'univers est un tout identique, qui se transforme indéfiniment, et qui, à force de temps, à partir de rien , devient nature , puis homme, puis Dieu.
(Test bien d'une part la doctrine de l'identité, et d'autre part la doctrine du devenir indéfini sans cause. C'est lessence même , l'essence précise , toute l'essence de la sophistique, qui consiste à nier les deux principes fondamentaux et nécessaires de la raison, savoir : en logique, le principe de contradiction, et en métaphysique, le principe de causalité.
Tout commence, dit l'auteur % par « une pé- « riode atomique contenant déjà le germe de tout « ce qui devait^suivre. «
Voilà l'identité de toute chose dans l'atome , qui contient le germe de tout, même de l'homme et de Dieu.
Mais l'atome, informe d'abord, se développe et devient molécule, c'est-à-dire corps déterminé. Mais par quelle cause? A force de temps.
« Ne pensez-vous pas que la molécule pourrait
• Revue des Deux-Mondes dn 15 octobre 18G3.
(c bien étre^ comme toute chose , le finit du temps ? « qu'elle est le résultat d'un phénomène trèsce prolongé, d'une agglutination continuée pen- « dant des milliards et des milliards de siècles? » C'est bien là la doctrine hégélienne, qui conçoit le néant comme devenant peu à peu quelque chose, à force de temps. Pour suppléer à l'absence de cause, on demande des milliards d'années. Mais, si jamais on a pu dire : « Le temps ne fait rien à « l'affaire, w c'est bien ici. Évidemment, là où il n'y a rien, le temps, quel qu'il soit, perd tout droit.
Continuons. Toujours à force de temps, et sans cause, la molécule se groupe et devient soleil et planètes, et puis organisme vivant, plante, animal.
« Mais, dit l'auteur, qui nous livrera le secret « de la formation lente de l'humanité, de ce plié- « nomène étrange en vertu duquel une espèce « animale prit sur les autres une supériorité déci- « sive ? »
Voilà l'identité de l'homme et de l'animal, suite nécessaire de l'identité de toute chose dans l'atome primitif, germe de la molécule, et « germe de tout cf ce qui doit suivre. » Voilà donc bien la doctrine de l'identité, laquelle implique en théorie et en pratique, nous l'avons vu, la doctrine sophistique de l'identité des contraires et des contradictoires,
c'est-à-dire la négation même de l'axiome premier de la raison.
Cette philosophie de la nature est donc fondée d'abord, en logique, sur la négation du principe logique .
Nous allons voir qu'elle est fondée aussi en métaphysique sur la négation du principe de causdlité.
Car comment ce tout identique , par quelle cause cet atome devient-il d'abord molécule, puis soleil et planète, puis plante et animal, et d'animal devient- il homme?
Toujours à force de temps. « Le temps fut « encore ici l'ArrEivT par excellence. L'homme est « arrivé à ce qu'il est par un progrès obscur qui « dura des millions d'îinnées.
« On ne peut calculer la durée de la période « obscure de l'histoire de notre planète durant « laquelle l'homme se fit. Mais cette grande pé- « riode sera, par le progrès des sciences, divisée « en époques que voici : L'histoire avant le lan- « gage, et puis l'histoire avant la réflexion. Ces « deux époques sont la période de l'humanité « inconsciente, puis survient une période de cons- « cience qui n'a guère que deux mille] cinq cents « ans, sur lesquels trois ou quatre cents ans seule-
a ment, avec pleine conscience de toute la planète « et de l'humanité. »
Mais quoi! tout cela s'explique-t-il simplement comme la formation de la molécule qui « pource rait bien être, comme toute chose, le fruit du « temps ?... » Le temps est -il donc en effet
(( I'agent par excellence Le temps, dit ce natu-
« raliste, me semble de plus en plus \e, facteur « unwersel^ le grand coefficient de l'éternel de- « venir ? »
Parlez clairement, et ne dites pas, comme toujours, deux choses au lieu d'une. Laquelle des deux voulez-vous dire ? Le temps est-il l'agent par excellence, le producteur réel, fécond, dont « toute « chose est le fruit? » Ou bien n'est-il que le coefficient^ en ce sens seulement que les choses se font avec le temps et dans le temps ? Cette dernière assertion serait assurément fort simple. Si c'est votre pensée, effacez l'autre, effacez agent patexcellence ; effacez fruit du temps ^ expression fausse : effacez vt\èm.Q facteur universel, expression louche et double.
Vous savez bien que le temps ne suffit pas. Vous savez même fort bien que le temps ne fait rien à l'affaire. Après avoir posé , simplement et sans restriction, ces assertions fausses : « Le
hT LA CIUTIOIK. Ml
« temps (igciit par excellencr, . . . facteur universel a dont toute chose est le fruit, » vous arrivez à reconnaître que « seul le temps reste éternelle- « ment stérile. »
Il faut donc une cause. Quelle est-elle? « Une « sorte de ressort intime, poussant tout à la vie, a et à une vie de plus en plus développée, voilà « l'hvpothèse nécessaire. »
« Il faut la tendance permanente à être de plus « en plus, le besoin de marche et de progrès. Il a faut admettre dans l'univers ce qui se remarque « dans la plante et l'animal, une force intime qui a porte le germe à remplir un cadre tracé d'a- « vance. Il y a une conscience obscure de l'univers « qui tend à se faire, un secret ressort qui pousse « le possible à exister. »
Il y a pour tout l'univers un cadre tracé d'avance, et il y a une force intime qui porte le germe à remplir le cadre. Voilà la cause.
D'après cela voici comment l'homme devint
Dieu.
C'est en vertu « de cette force intime, de ce « secret ressort, et de cette tendance au pro- « grès. »
En effet : « Quand la chimie, au lieu de quatre- « vingts ans de progrès, en aura cent millions...
« qui sait si l'homme ou tout autre être intelligent « n'arrivera pas à connaître le dernier mot de la « matière, la loi de la vie?., qui sait si, maître du « secret de la vie... il n'en modifiera pas les con- « ditions?... Qui sait en un mot si la science infi- (I nie n'amènera pas le pouvoir infini? L'être en « possession d'une telle science et d'un tel pouce voir sera vraiment maître de l'univers. »
<( Dieu alors sera complet, si on fait du mot « Dieu le synonyme de la totale existence. En ce « sens même, Dieu sera plutôt qu'il n'est: il est « in fieri (c'est le mot de Hegel, (m 'XOcibcn), il est « en voie de se faire ^. »
On le voit, par une transformation très-lente, qui demande des milliards et des milliards de siècles, par une transformation qui comme toute chose est le fruit da temps ^ dont P agent par excel-
» Je dois citer tout l'alinéa. « Mais s'arrêter là serait une théo- « logie incomplète. Dieu est plus que la totale existence, il en « est en même temps l'absolu. Il est l'ordre où les mathémati- « ques, la métaphysique, la logique sont vraies. Il est le lien de « l'idéal, le principe vivant du bien, du beau, du vrai. Envisagé « de la sorte, Dieu est pleinement et sans réserve, il est éternel « et immuable, sans progrès ni devenir. » Sauf le mot « principe <• vivant» qui, dans la doctrine des sophistes, est fautif, et que M. Vacherot blâmera, il s'agit ici du Dieu purement abstrait, lequel n'existe pas, qui est l'idée (non réelle, mais abstraite) du monde, comme le monde est la réalité de Dieu.
ET LA CHITIQUE. Il3
lence est le temps, quoiqu'il faille admettre aussi comme hypothèse nécessaire la tendance au progrès; avec ces deux cléineiits, temps et tendance au progrès qui expliquent l'univers, on voit que, sans autre cause, la période atomique, contenant déjà le germe de tout ce qui devait suivre, produit d'abord la molécule, qui produit le soleil et les planètes, qui produisent la plante, puis l'animal, qui lui-même devient homme par voie de formation lente : phénomène étrange en vertu duquel une espèce prend sur les autres une supériorité décisive. Puis par le progrès de la science, et particulièrement de la chimie , à force de millions , d'années, l'homme acquiert la science infinie, et par suite le pouvoir infini. L'homme ainsi devient Dieu. Dieu alors est complet.
Vous voyez ici en action, dans la philosophie des sciences, la doctrine de l'identité, cette doctrine sophistique qui, en logique, nie le principe de contradiction, et en métaphysique, le principe de causalité; qui, niant le principe de contradiction, admet par conséquent l'identité des différences, et même l'identité des incommensurables, et même celle des contraires et des contradictoires, et qui, dès lors, ne voit aucune difficulté dans le passage du néant à l'être, puisqu'ils sont identi-
ques, quoique contradictoires; ni dans la transition du fini à l'infini, puisqu'ils sont identiques quoique incommensurables.
Niant en outre le principe de causalité, le sophiste conçoit le développement et le progrès du monde comme une succession continue d'effets sans cause, soit qu'il dise ces progrès opérés par le temps tout seul (qui seul, on en convient, demeure éternellement stérile); soit que, se ravisant, il demande en outre, et comme hypothèse nécessaire, ime tendance au progrès. Mais une tendance au progrès n'est pas une cause qui puisse faire passer le rien à quelque chose, ni le métal à l'animal, ni l'animal à l'homme, ni le fini à l'infini, ni notre science à la science infinie, ni notre puissance finie au pouvoir infini, ni l'homme à Dieu.
L'état mental qui comprend ainsi le développement des choses est bien celui d'un esprit oii les axiomes et les premiers principes logiques sont abolis.
Privée des bases de la raison, cette pensée se laisse entraîner aux représentations les plus grossières de l'imagination. On croit qu'un germe, sans aucune accession du dehors, peut grandir par lui-même ; que le moins peut devenir plus par ses propres ressources. Tout vient tout seul, pensent-
ils ; les choses se font d'elles-mêmes; tout se transforme et se métamorphose en tout.
Ne comprend-on donc pas que c'est là la croyance au fétichisme pur et à la magie absolue ?
Quelle est la propre erreur du fétichisme? C'est d'attribuer à une pierre la pensée, la volonté, la liberté et même la divinité, (l'est précisément ce qu'on fait.
V^ous ôtez Dieu, cause connue, et il vous faut aller à la recherche de causes magiques purement fétichistes.
L'auteur de ce puéril essai de philosophie naturelle a donc bien, en effet, comme nous le disions, posé toute sa doctrine sur la négation des deux principes nécessaires de la raison, \e principe de contradiction et le principe de causalité'. Il croit à l'identité de toutes choses et de toute assertion, et il pense qu'il y a des effets sans cause. Mais, disions-nous, il arrondit les arêtes vives de ces absurdités, par la mollesse du style et par la vague duplicité de la pensée. Il adoucit l'absurdité du passage de tout à tout sans cause (lequel renferme les deux sophismes), en demandant d'abord des milliards d'années pour chaque transformation magique, et puis, en outre, une tendance au progrès, et ces deux cléments, le temps
cl la tendance du progrès, c.i/)//f/ue/it ninivers , ne s'aperce vant pas que cette tendcuice aa progrès, prise comme cause unique du progrès, est manifestement beaucoup plus ridicule que « ht vertu dormith'e de F opium . »
Et après tout cela, l'auteur termine ce travail par ces mots :
« Alors nous régnerons, nous tous, hommes de l'idée. M
Hommes de l'idée !
Mais je me trompe. Cette parole n'est pas la dernière, et, aussitôt après, il s'en trouve de beaucoup meilleures dont il faut tenir compte à l'écrivain. J'espère bien ne jamais manquer à la plus noble loi de la véritable critique, qui commande de faire ressortir, hardiment et avec joie, tout ce que disent de bon ceux qui se trompent, ceux qui ont tort, ceux même qui tombent dans les plus grands crimes littéraires.
Yoici de bonnes paroles :
« Mais nous ressusciterons Le sens moral
« alors se trouvera avoir eu raison ; la foi, qui
« croit contre l'apparence, sera justifiée ; c'est « elle qui aura bien deviné ; la religion se troii- « vera vraie. La vertu alors s'expliquera. On « comprendra alors le but et la signification de (f cet instinct étrange qui poussait l'homme, sans a nulle arrière-pensée d'intérêt... au renonce- (( ment, au sacrifice. La croyance à un Dieu père a sera justifiée.
<c L'être moral de chacun de nous est si bien « nora moi intime que les grands hommes y sa- « crifîcnt leur vie selon la chair, abrégeant leurs « jours et au besoin endurant la mort pour leur cf vraie vie, qui est leur rôle dans l'humanité. A « ce point de vue, qui est plus vivant, à l'heure (c qu'il est, que Jésus? Jésus n'existe-t il pas mille « fois plus, n'est-il pas mille fois plus aimé à « l'heure qu'il est qu'au moment où il vivait? « C'est en Dieu que l'homme est immortel. En « Dieu vivent de la sorte toutes les âmes qui ont « vécu. Pourquoi le règne de l'esprit, fin de « l'univers, ne serait-il pas ainsi la résurrection
« DE TOUTES LES COySCIEIS'CES? «
Ce dernier mot donne à tout ce texte sa valeur et son sens. La résurrection des consciences, c'est l'immortalité réelle, qui viendra justifier le sens moral, la vertu et la foi, et montrer que la religion
était vraie, et qu'en effet nous avions un Père et un Dieu.
O force de la vérité 1 Bonté du Père et beauté de l'esprit de l'homme ! La vérité luit toujours sur l'àme. L'intelligence n'est jamais si troublée par l'erreur, si mutilée par le sophisme , qu'elle ne puisse recevoir encore quelque rayon de Dieu.
L'écrivain que je cite ici , dont je suis si profondément mécontent , et auquel , dans l'état présent de sa vie intellectuelle, et autant que j'en puis juger par ses livres, je n'accorde ni science, ni logique, ni critique, ni capacité d'attention , cet écrivain a, selon moi, conservé ceci : Il voit, ou du moins entrevoit, assez souvent, des lueurs vraies. Et , malgré la logique du système , malgré les regrets de la secte , il les signale. C'est un mérite.
Mais la secte , je le sais, travaille à lui faire perdre ce dernier mérite!
3Lalheureux homme, je vous le demande, comment pouvez-vous demeurer plus longtemps dans cet état mental qui vous permet de dire que notre Père et notre Dieu est en voie de se faire ; qu'il n'est pas encore, mais sera ; cpie la science infinie, la puissance infinie, que nous acquerrons peu à peu, est chargée [de produire ce Dieu Père en qui
vivent les âmes , en qui ressusciteront toutes les consciences ; que cette cause finale nécessaire de toute vie et de tout progrès, cet idéal vivant, ce pôle réel de tous les êtres, de tous les cœurs et de tous les esprits, que tout cela sera un jour, mais n'est pas encore aujourd'hui , que tout cela se fait tout seul à partir de l'atome, ou à partir de rien !
Est-ce qu'il y eut jamais, je le demande encore, un plus étrange exemple de croyance au fétichisme proprement dit , et à la magie pure, et au merveilleux absolu ?
O raison ! raison ! réveillez-A ous et redressezvous dans cet homme !
Résumons tout ce qui précède.
Notre but, dans ce livre qui pourrait être intitulé Manuel de critique, est d'accomplir le devoir le plus nécessaire de la critique dans notre siècle. Le devoir propre de la raison, en ce moment de l'esprit humain, est de séparer enfin nettement les Sophistes des Philosophes, ou, pour mieux dire, la Sophistique de la Philosophie. Four y contribuer, j'ai démontré cette thèse:
c< Nous sommes aujoiucl'hui en présence d'une « secte d'athées et de Sophistes. »
J'ai démontré cet énoncé dans chacun de ses termes : Secte, Sophistes et atliées.
Ils forment secte relativement à la raison universelle du genre humain, puisqu'ils veulent changer cette raison par « une logique luiiverselle » destinée à transformer radicalement l'esprit humain. Ils posent une date, qui est la leur, et qui sépare, comme par un abîme infranchissable, l'avenir et le passé de l'esprit humain.
C'est donc une secte.
Mais c'est une secte de Sophistes, puisqu'ils nient formellement, en théorie et en pratique, l'axiome premier de la raison , le principe nécessaire de la parole et de la pensée, savoir : Qu'on ne peut affirmer et nier en même temps la même chcTse, dans le même sens et sous le même rapport.
Us appellent ce principe le principe de l'ancienne logique, et ils le nient. Ils nient la valeur du dilemme, et disent que le dilemme n'est jamais vrai pour la raison. Ils disent, en propres termes, qu'au contraire le principe premier de la métaphysique et de la vraie logique , c'est l'idejntité des
CONTRADICTOIRES. Cc SOllt, IIOUS l'avOllS VU , IcUFS
propres expressions.
Les faits sont sous nos yeux.
Et non-seulement les Sophistes proclament, en théorie, comme principe logique de la nouvelle philosophie, V identité des contradictoires^ ce qui est la propre formule de l'absurde, mais ils l'appliquent dans leurs écrits. C'est là leur procédé réel, et, dans toutes les questions, ils nous présentent le oïd, le non , le pour, le contre, exactement superposés.
Et c'est ici que j'en appelle à l'attention publique et que je demande instamment à tout homme qui sait lire de vouloir bien étudier par lui-même les textes entiers et continus que je mets sous ses yeux à la fin du présent volume. Qu'on me permette de répéter à toutes les pages cette recommandation ; ce travail est l'unique moyen de croire enfin à l'existence réelle de l'étonnante monstruosité. J'ai beau citer leurs théories et leurs propres formules : Identité de F identique et du non-identique ; identité des contradictoires; identité de Pétre et du néant, de l'erreur et de la vérité. Ces citations théoriques n'y font rien. On voit les textes, mais on n'y croit pas. On suppose quelque sens caché qui pourrait expliquer ces formules.
Mais quand un homme, ayant l'intégrité de sa raison , a sous les yeux des textes continus, origi-
iiaiix, où l'auteur, d'une part , affirme en théorie l'identité des contradictoires, et puis met en pratiqvie cette théorie, et pose sur un même point deux conclusions absolument contradictoires ; alors seulement les yeux s'ouvrent, et l'on comprend que l'on a en effet sous les yeux une monstruosité, un accident de l'esprit humain , à la fois curieux et horrible, qui doit être classé à part et surveillé avec le plus grand soin.
Je le répète, c'est là un phénomène très-rare et qu'il est très-important d'étudier pendant qu'il est encore en vie ^.
Veut-on l'étudier en détail , comme je l'ai fait moi-même, et comparer son existence présente aux descriptions vraiment parfaites qu'en ont données
^ Pourquoi M. Cousin^ dans sou beau et bon livre intitulé Histoire générale de laPldlosophie, où il donne les VTaies lois de riiistoire de la philosophie, n'a-t-il pas explicitement traité ce point? Par cela même qu'il s'agit dans ce livre des lois et faits normaux de la pensée humaine , et non pas des faits anormaux et des déviations. II n'a pas traité la tératologie intellectuelle, l'histoire des monstres, mais l'histoire des systèmes généraux qui se retrouvent naturellement, ordinairement, et à toutes les époques. Le système sophistique, au contraire, est un phénomène rare, comme sont les monstres dans la nature. Ce phénomène na pu être observé que deux fois dans le cours de l'histoire, pendant très-peu de temps en Grèce, et puis pour peu de temps encore, j'espère, aujourd'hui parmi nous. Mais les textes subsistent et les lois de cette étrange déviation v sont écrites.
ET LA CRITIQUE. I2:i
Aristote et Platon ? Qu'on veuille bien lire l'étude approfondie que j'en ai faite, de mon coté , en m'appuyant sur les chefs-d'œuvre d'analyse et de saine et profonde critique des deux grands philosophes de l'ancien monde, qui ont l'honneur d'avoir radicalement purifié de ce mal l'esprit humain pour deux mille ans.
C'est donc bien, en effet, une secte de Sophistes identique au monstre logique détruit par la belle philosophie grecque. C'est en outre une secte d'athées : SECTE d'athées et de Sophistes. Je répète la formule, car je l'ai démontrée.
Pour ces intelligences tronquées, il n'y a pas de Dieu. Au-dessus du monde et de l'homme, il n'y a rien, rien qu'une idée de l'homme, idée qui s'appelle Dieu. Mais Dieu n'existe pas. Voilà leur doctrine bien précise, et ils savent que je les comprends.
Ils nient d'abord l'intervention de Dieu et posent ceci : Notre principe , le principe de toute science , a pour essence la négation du surnaturel.
La négation du surnaturel , disent-ils aussitôt, c'est la négation de toute existence et de toute force intelligente et libre, plus haute que l'homme et la nature.
m LES SOPHISTES
Cesl donc la négation de Dieu? Oui, c'est la négation de Dieu, et ils l'avouent. Voyez les textes cités plus haut. Pour eux, la négation de Dieu est le point de départ de la science. Ils le déclarent, et ils ajoutent qu'ils n'ont rien de commun et qu'ils ne peuvent plus discuter avec quiconque n'admet pas d'abord leur principe, savoir : la négation de Dieu sans discussion , l'athéisme sans phrases !
Mais il se trouve que, par le fait, ces Sophistes qui posent en principe métaphysique la négation de Dieu , posent en même temps en principe logique la négation du premier principe nécessaire de la raison. Ceci d'abord est une coïncidence de fait. Mais cette coïncidence de fait se trouve être, par le fond des choses, une coïncidence nécessaire, une splendide conséquence exigée par la force inéluctable de la raison, lumière donnée de Dieu. C'est qu'en effet la négation de Dieu est précisément identique à la négation du principe même de la raison. Et ce qui est véritablement admirable, c'est qu'Aristote a déclaré cette identité en des pages qui sont assurément le point le plus profond de sa doctrine, et peut-être le plus admirable trait de génie critique, logique, métaphysique, qui existe dans toute l'histoire de la philosophie. Ceux, dit-
il, qui admettent, dans les êtres ou dans les idées, l'existence simultanée des contraires et des contradictoires (a[xa Ta; àvricpaasi; x.al TzvavTia •jTvapyeiv), il est clair qu'il suffit, pour les réfuter, de leur montrer qu'il existe une nature immuable (oti e(7Ttv àx,ivr,To; zi; <pu(7i;). En d'autres termes, il suffit, pour réfuter les Sophistes qui posent l'identité des contraires et des contradictoires, il suffit de leur démontrer l'existence de Dieu ^ . Ce n'est pas tout, et il se trouve, à la grande gloire de la raison et de la logique, lumière de Dieu et loi de Dieu, que cette même forme monstrueuse de l'esprit qui nie Dieu, qui, par suite, est forcée de nier l'axiome premier de la raison, est en outre forcée, par la même loi , de nier l'autre principe logique : le principe de causalité : Il iij a pas (V effet sans cause. Ils nient ce principe évident. D'après eux, il y a des effets sans cause : l'univers même est un effet sans cause. Nous avons vu un essai de Genèse philosophique fondé sur la négation même de cet axiome. En sorte que les deux principes logiques nécessaires, les deux axiomes fondamen-
' On trouvera toute cette analyse, texte grec et traduction, au livre indiqué ci-dessus {Log., liv. II, ehap. i, n. 6). Je demande à tout lecteur instruit d'étudier cela par lui-même.
taux de la raison , sont niés l'un et l'autre par l'état mental qui nie Dieu.
Les Sophistes nous auront donc aidé à démontrer rigoureusement cette thèse de philosophie religieuse que les chrétiens soutiennent depuis longtemps , savoir : que la négation du surnaturel , dans sa réalité et dans sa possibilité, est identique au fond à la négation de Dieu même, et que la négation de Dieu, du Dieu vivant et personnel , intelligent et libre, est même chose que la négation des principes logiques nécessaires et des axiomes de la raison.
Or cette claire manifestation de l'erreur absolue, si nous savons en tirer parti , si nous séparons nettement ces ténèbres de la lumière, peut et doit être le signal du plus grand progrès philosophique et religieux des temps modernes.