CHAPITRE I
Il s'agit de la ï'ie de Jésus, par M. Renau.
Sans autre préambule, je procède contre ce livre faux , en montrant ce qu'il a de faux. J'en dirai ma pensée à mesure que j'aurai montré ce qu'il est.
Je vais énumérer quelques-unes des erreurs décisives sur lesquelles il n'y a point à contester: simple énumération qui suffit a détruire ce livre aux yeux de toute critique fondée sur l'attention.
Un quart d'heure de travail avec quiconque aura bien étudié le livre suffit pour le juger.
Faut-il plus de quelques minutes pour comprendre ce qui va suivre?
Écoutez : L'auteur de la J'ie de Jésus veut montrer que Notre-Seigneur Jésus-Christ n'est pas Dieu .
Voici l'une des raisons qu'il donne : Sur les quatre Évangiles, dit-il, il y en a trois où Jésus ne prend pas même le titre de Fils de Dieu.
Donc, loin de se dire Dieu, il ne se dit même pas Fils de Dieu. C'est saint Jean seul qui, à tort, lui fait prendre ce nom.
Voici le texte de l'auleur ' : « C'est seulement a dans l'Évangile de Jean que Jésus se sert de ce « nom de Fils de Dieu ou de Fih\, en parlant de « lui-même. »
Or cela est absolument faux. Jésus- Christ se déclare Fils de Dieu^ ou Fils^ de la manière la plus solennelle, dans les quatre Évangiles.
Ouvrons les trois premiers, où, selon M. Renan, Jésus ne se sert pas « de ce nom de Fils de Dieu « ou de Fils, en parlant de lui-même. »
Et d'abord saint Matthieu, chap. xi , v. 27:
< Fie de Jésus, p. 245, note 2,
ET LA VIK DK JÉSUS. r^O
« Toutes choses m'ont été données par mon Père, « et nul ne connaît le Fils que le Père, et nul ne « connaît le Père que le Fils, et celui à qui le Fils « aura voulu le révéler, w
Jésus-Christ se dit-il ici , oui ou non , Fils de Dieu? Est-ce assez solennel? Il parle ici comme Fils, et même comme Fils unique de Dieu.
Voyons encore saint Matthieu, chap. xxvi , V. 63, 66 : « Je t'adjure par le Dieu vivant de nous « dire si tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Jésus répond : « Vous l'avez dit. »
Cette réponse vous paraît-elle douteuse ? Ouvrez saint Marc, qui vous l'explique. Saint Marc, chap. XIV, 6i, 64 : « Es-tu le Christ, le Fils du a Dieu béni? » Jésus réponti : « Je le suis, w
Ouvrez saint Luc, chap. xxn, 70. « Tu es donc « le Fils de Dieu? » Il leur répond : « Vous l'avez « dit : Je le suis. »
« Qu'avonsnous besoin de témoins? dirent-ils, « nous venons de l'entendre nous-mêmes de sa « propre bouche. »
Eh bien , lecteur , vous venez de l'entendre vous-même de sa propre bouche, en saint Luc, en saint Marc, en saint xMatthieu aussi bien qu'en saint Jean. Jésus lui-même, de sa propre bouche, se déclare Fils de Dieu partout.
Qu'en pensez- vous? Et que pensez- vous d'un auteur qui , dans la plus grave des questions, affirme le faux palpable, visible à tous les yeux, sur des textes que sait par cœur chaque homme un peu lettré dans tout le monde civilisé? L'auteur, assurément, connaît ces textes aussi bien que nous; mais il dit : « C'est seulement dans l'Evan- « gile de saint Jean que Jésus se sert de l'expres- « sion de Fils de Dieu ou de Fils en parlant de « lui-même, v
Jugez. Que pensez-vous d'un historien qui cite les textes de cette manière ? Et s'il cite ainsi l'Évangile, cjuil sait par cœur et qui est sous nos yeux, non point certes par mauvaise foi , mais par incapacité d'attention , comprenez-vous ce que peuvent être ses autres citations ?
Sachez en outre que, dans ce livre, et pour cet auteur, il n'y a pas une assertion qui soit plus vraie que l'assertion contraire; s'il avance une affumation, regardez comme probable qu'il a dit le contraire quelque part. Cherchez bien et vous trouverez.
Dans l'exemple qui nous occupe, il dit' : « Son « titre de Fils de Dieu qu'il avouait ouvertement
« dans de vives paraboles où ses ennemis jouaient « le rôle de meurtriers des envoyés célestes, etc ...» Vous croyez que l'auteur va citer saint Jean seul, puisque dans saint Jean seulement, d'après lui, Jésus prend le titre de Fils de Dieu. Non, il cite ici, au bas de la page, saint Jean d'abord, dans lequel cette parabole ne se trouve pas, mais aussi saint Matthieu, où se trouve en effet la parabole dont il s'agit. Il ne cite ni saint Luc, ni saint Marc, où elle se trouve ^
D'où je conclus qu'il suffit d'un quart d'heure pour détruire, par cet exemple ou par quelque autre de même nature, dans tout esprit désintéressé, l'autorité de toute affirmation énoncée par M. Renan.
En effet, pour savoir si un homme est aveugle, il suffit de lui montrer trois doigts. S'il soutient qu'il n'y en a qu'un, il est aveugle. Une seule épreuve suffit.
En combien d'Evangiles, sur les quatre, Jésus se dit-il Fils de Dieu? M. Renan dit : En un seul. Or, c'est dans tous les quatre.
Et c'est de cette manière que , d'un bout à l'autre de son livre, il voit les textes, sur lesquels il prétend s'appuyer.
* Matth., XXI, 33. — Luc, xx, 9. — Marc, xii, 1.
Mais que faire en présence d'un volume criblé de fautes pareilles? Comment énumérer et discuter toutes les erreurs qui constituent sa trame ? Cela est impossible. Qu'on me permette de n'en donner que dix exemples, après lesquels celui qui voudra étudier le livre en saura par lui-même trouver d'autres.
Comme c'est l'Evangile de saint Jean qui parle le plus abondamment de la divinité du Christ , l'auteur ne cesse de vouloir isoler des autres cet Evangile. Dans ce but, il affirme ceci : « Toute « une nouvelle langue mystique se déploie en « saint Jean, langue dont les synoptiques (c'est- '(. à-dire les trois autres Evangiles) n'ont pas la « moindre idée. Par exemple : Monde, vérité'^ vie^ (.(■ iu/f itère, ténèbres y etc. » (p. xxxv.)
Qui ne croirait, en lisant ces mots : « n'ont pas la moindre idée, » que M. Renan a quelque raison d'affirmer cela ? il n'en a pas la moindre. Tous ces mots se rencontrent dans les trois autres Évangiles comme dans saint Jean. J'ai vérifié. Les mots monde, vie, luniière, U'nèbres, s'y trouvent précisément et clairement dans le même sens mvs-
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tique. 11 était très-facile à l'auteur tle vérifier cela; ces faits textuels, permanents, sont sous les yeux de tous.
Prenez un index de la Bible, cherchez ces mots et vérifiez leur sens par le contexte.
Qu'on se rappelle ces paroles connues, tirées des synoptiques : « Fils du siècle et enfant de lumière. » (Luc, XVI, 8.) (c Malheur au monde à « cause de ses scandales. ,. (3Iatth., xviii, 7.) «Si « tu veux entrer dans la vie, pratique les com- « mandements. « (Matth. , xix , 17.) « Jetez-le « dans les u'ncbres extérieures.» (Matth., xxii, i3.) « Qu'elle est étroite la porte qui conduit à la vie ! » (Matth., vil, 14.) ,( Ceux qui étaient couchés dans " les lénl'brcs et l'ombre de la mort , une grande « lumière s'est levée sur eux. «(Math., iv, 16.) c' Lumière de révélation pour les peuples. >. (Luc, ir, 32.) Dans tous ces passages, les mots ténèbres et lumière, momie, vie et mort, sont pris évidemment dans le même sens mystique que dans saint Jean. Saint Jean, dans son Évangile, n'a même pas le mot mort pris en ce sens. H l'a dans les épitres. Il est vrai qu'il a seul celui d.^ vérité. Mais pourquoi calculer ces accidents ? c'est visiblemejit la même langue. Quoi d'étonnant? Cette langue remonte à Isaïe. C'est la langue des pro-
13 i LA CRITIQUE
phètes et des psaumes ; elle t onstitue l'éternelle et divine poésie déposée dans le peuple de Dieu. Mais non, sans rien voir ni savoir sur ce poiiit, mais comme s'il avait tout pesé dans une science consommée des textes, il prononce sans hésitation ce jugement définitif: « Une nouvelle langue mys- « tique dont les synoptiques n'ont pas la moindre « idée ! »
JIJ.
Voici un cas où « l'impertinence de l'erreur, » comme s'exprime Pascal, est vraiment grande.
« Jésus, dit M, Renan, n'a pas la moindre no- « tion d'une âme séparée du corps (p. i 28).» Vous représentez-vous cet écrivain venant nous dire, avec cette netteté résolue si rare chez lui, et avec cette supériorité sereine, les choses dont Jésus- Christ, l'éternel maître du genre humain, n'a pas la moindre idée !
« Jésus donc n'a pas la moindre notion d'une « âme séparée du corps. » Mais pourquoi dire cela, quand chacun peut répondre à l'instant même ceci : Jésus a dit : ^^ Ne craignez pas ceux « qui tuent le corps , mais qui ne peuvent pas « tuer l'âme. Craignez plutôt celui qui peut en-
« voyerau supplice lame et le corps. » D'oii cela est-il pris ? De l'Evangile de saint Matthieu (x, 28) que M. Renan donne comme le propre et authentique recueil des discours de Jésus.
Comment travaillent donc ces hommes? Qu'ontils sous les yeux de l'esprit lorsqu'ils affirment? Le hasard est-il donc le seul maitre de leur parole? ou bien sont- ils victimes d'une sorte d'instinct physique qui les pousse à parler ? Au fond leur but, ou plutôt leur instinct, est d'enseigner qu'il n'y a rien, ni Dieu, ni âme.- ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux. Pour tendre à établir qu'il n'y a pas d'àme, l'écrivain, au milieu de son écriture, trouve saillant d'affirmer que Jésus- Christ n'a pas connu cette distinction, et il écrit : Jésus n'a pas la moindre notion d'une âme séparée du corps. Mais il n'a pas achevé d'écrire que l'assertion se brise comme verre contre le texte ! Que lui importe ? il dira autre chose ailleurs. Il dira par exemple ceci : « Le corps fait « la distinction des personnes; » proposition qui, à elle seule, annoncerait l'invasion de la barbarie dans le monde intellectuel.
Poursuivons l'énumération de quelques-unes des plus grosses fautes du livre.
i:g la critique
I ^ Lf z, je vous prie, cet exemple de contradiction singulière sur un point d'imporlance capitale, puisqu'il s'agit du caractère de l'nn des évani^iles : « Marc est par excellence l'éNangéliste des « miracles et des exorcismcs. » Ainsi parle la page 265.
Or, dans l'introduction , page xxxvin , il est dit : «L'Évangile de Marc est bien plus ferme, plus « précis, moins chargé de fables tardivement in- « sérées. »
Veuillez lire les deux textes dans leur entier : a Marc est par excellence l'évangéliste des miracles « et des exorcismes. . . Il insiste tellement sur ce « point que, si l'on traçait le caractère du Christ a uniquement d'après cet évangile, on se le repré- « senterait comme un exoiciste en possession de « charmes d'une efficacité rare, comme un sorcier « très-puissant qui fait peur et dont on aime à se « débarrasser '. »
Lisez l'autre jugement : « L'Evangile de Marc « est bien plus ferme, plus précis, moins chargé « de fables tardivement insérées. C'est celui des
« trois synoptiques qui est resté le plus ancien, le « plus original, celui où sont venus s'ajouter le « moins d'éléments postérieurs. Les détails maté- « riels ont, dans Marc, une netteté qu'on cher- « cherait vainement dans les autres évangélistes. « Il est plein d'observations minutieuses venant, « sans nul doute, d'un témoin oculaire. »
Comparez et jugez.
Quand M. Renan a écrit dans l'introduction ce second jugement, il avait oublié le premier, écrit depuis six mois.
Mais qu'est-ce que l'auteur voyait en son esprit quand il portait le premier jugement?
Et qu'est-ce qu'il voyait cjuand il portait le second ?
Probablement il ne vo}ait rien dans aucun des deux cas.
Il a parlé sans avoir vu.
Ce serait donc, dans l'ordre intellectuel, un faux témoin ? C'est pour cela, sans doute, qu'il ne cesse de se contredire. Les faux témoins se coupent toujours.
Autre exemple. A la page 327 , je lis ces mots :
i:j8 LA CRITIQUE
« Or les Pharisiens étaient les vrais Juifs. » Mais, à la page 347i je lis ces autres mots : « Les Sadduc< céens... étaient les vrais Juifs. »
Or M. Renan sait, comme nous, que les Pharisiens et les Sadducéens formaient les deux sectes contraires, Pharisiens fanatiques et Sadduceéns incrédules.
Qu'avait-il sous l'œil de l'esprit lorsqu'il disait : Les Pharisiens sont les vrais Juifs ?
Qu'avait-il sous l'œil de l'esprit quand il disait : Les vrais Juifs sont les Sadducéens?
Il paille donc sans voir?
Il écrit donc sans avoir dans l'esprit ce qu'il dit?
Les faux témoins témoignent sans avoir vu. Les faux témoins se coupent toujours.
Par exemple, où ce témoin voit-il ceci :
« Dans le mariage même, la continence était re-
« commandée ; c'est la doctrine constante de saint
« Paul ? » (p. 307.)
Pourquoi parler ainsi, lorsqu'on peut lire dans
saint Paul (l Cor. vu, 3 et 4) : Llvori vir dcbi-
tiiTit reddat^ siinililcr autem et ii.ior vira. Mulier sui corporis potesiatem non habet, sed vir.
Ce n'est donc pas la doctrine constante de saint Paul.