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IV

Étudions maintenant en elle-même la science de Dieu, telle qu'elle subsiste, et se développe, à travers la critique.

Il y a Dieu, il y a l'homme, et il y a le monde. Voilà ce dont le genre humain, le sens commun, la science et la philosophie se trouvent en possession.

L'homme et le monde sont sous nos yeux.

Quant à Dieu, le genre humain ne cesse et ne peut pas cesser de le nommer et de le chercher. La religion, c'est la recherche de Dieu. La religion est le fait humain principal, le plus profond et le plus sublime des faits de l'àme et de l'histoire. L'homme suit donc, par le fait, son essentielle et sublime vocation telle que saint Paul la définit : quœrere Deum : « chercher Dieu. »

Il y a donc, en effet, l'homme et le monde, que nos yeux voient, et que notre raison distingue. Et puis, il y a Dieu que l'esprit voit d'abord dans le grand fait universel de l'existence des religions. La recherche de Dieu en tout temps, en tous lieux, par toutes les races, par tout âge et tout sexe, par toutes les facultés de l'âme humaine, ne peut pas être une tendance vide, un mouvement sans cause. C'est un effet dont la cause est Dieu.

Tel est le témoignage de ihisloire et du sens commun .

Mais que nous donne l'histoire de la Philosophie, prise dans ses traits universels et fondamentaux ? Précisément la même réponse.

Si quelque chose est démontré, ou plutôt évident, c'est que toute période philosophique, dans tous les siècles et chez tous les peuples, se compose

invariablement de trois stations principales ou systèmes, dont chacun considère l'un des trois «rands objets : le monde sensible, l'esprit humain, Dieu. Mais, parce que chacun des trois adhère toujours exclusivement à son objet, le scepticisme dissout toujours chacun des trois sous les objections des deux autres.

Voilà l'hisloire universelle de la philosophie et de ses erreurs, résumée en une thèse unique. Le résumé n'est pas de nous. Nous pouvons le dire admirable de vérité, d'élégance et de simplicité ' .

Qu'en conclure, sinon que la philosophie entière, dans toutes ses périodes , porte ce témoignage, que Dieu, l'homme et le monde, sont les objets qui sont, et que l'esprit humain ne s'arrêtera pas, tant qu'il ne possédera pas la science des trois, et la science comparée des trois : Horum quse sunt scientiarn veram^ a dit le livre de la Sagesse ^ ?

Remarquez-le, ceci est le résultat expérimental, définitif, de la vie de l'esprit humain, depuis le commencement du monde. Quelle critique va renverser cela? Aucune assurément. Et nul n'osera

'Voyez VHistoire générale de la Philosophie (1863), par M. Cousin. 2 Sap., vn, 17.

nier, dans aucun de ses termes, l'éclatant et universel témoignage : Dieu, l'homme, le monde.

Voilà du moins ce qui est acquis aujourd'hui. C'est un progrès, aujourd'hui, nulle doctrine ne peut plus accepter ces mots : athéisme^ idéalisme^ matérialisme, c'est-à-dire suppression de Dieu, de l'esprit ou de la matière.

Où donc se sépare-t-on ? où commence la difficulté ?

Dans l'interprétation d<'s termes.

Oui, certes, d y a Dieu, l'homme et le monde. Mais qu'est-ce que Dieu, qu'est-ce que l'homme, et qu'est-ce que le monde ?

Ici commencent les catastrophes.

Voici d'étranges penseurs qui se demandent si Dieu, l'homme et le monde ne seraient point même chose. Ceci est une attaque au sens commun qui, dans l'esprit qui la commet, vient d'une extrême faiblesse d'intuition, jointe à une logique mutilée. L'absence d'intuition laisse tout au raisonnement. Or, le raisonnement, s'il n'est parfait, est détestable. Voyez l'enfant, ou l'homme enfant, lorsqu'ils commencent à raisonner. Si l'esprit qui se livre à la logique pure n'a pas toute la logique, la logique entière et parfaite, il est perdu. Or qui ne sait que le vice originel de la pensée humaine, la

pente facile et la voie large, consiste à se reposer tout d'abord dans une fausse unité, dans une trompeuse simplicité; à s'enfermer dans la déduction, à s'endormir dans le principe d'identité? N'est-ce pas là la cause des erreurs, et de tous les systèmes exclusifs, qui tous, par cela qu'ils sont exclusifs, sont faux? Le monisme, mot nouveau, mais utile, est la formule la plus générale, et la plus naturelle de l'erreur.

Voilà ce qu'a fait Spinosa. Les ignorants s'écrient : Spinosa est un grand logicien. En aucune sorte. Spinosa est un logicien mutilé. Des deux parties de la logique il n'en a qu'une ; des deux mouvements de la raison il n'en exerce qu'un. Spinosa est un déducteur; un cyclope laborieux, mais qui n'a qu'un œil.

Il déduisait, déduisait, déduisait.

Toujours déduire ! Cela suppose ce qu'il eût fallu démontrer^ savoir : cpie tout est identique. Alors, en effet, la raison n'aurait qu'un seul mouvement, la marche dans l'identité ; et la logique n'aurait qu'une tâche unique, la déduction. Mais si tout n'est pas identique, s'il y a, dans les choses, diversité réelle, il faut à la raison deux mou-

vements, ou procédés, dans sa marche à travers les choses : selon qu'elle passe d'identités en identités, ou bien de différences en différences; selon qu'elle va du même au même, ou bien du même au différent.

Et c'est pourquoi, précisément, la raison a ces deux procédés connus de toute antiquité, la déduction et ïi/ïductfon, selon qu'elle passe d'un point à l'autre par voie de moyen ternie, ou bien sans moyen terme, comme le dit Aristote; par voie A' identité, ou bien par voie de transcendance.

Qui ne sait combien il est difficile à l'esprit qui raisonne de sortir de l'identité? On le sent expérimentalement par la difficulté des transitions réelles dans le style et dans la parole. Il faut une sorte de mouvement original et créateur, une donnée nouvelle, un élan, pour sortir du développement, de l'amplification. Il faut une intervention objective expérimentale. L'àme peu vivante, endormie, enfermée en elle-même, purement ratiocinatrice , n'a jamais de motif pour sortir de l'inertie des déductions. N'est-ce pas là ce qu'on pourrait appeler, avec Leibnitz , le sophisme de la raison paresseuse? Un corps une fois poussé, lorsque rien n'intervient , va toujours en ligne droite, sans jamais modifier ni sa ligne ni sa vi-

tesse. Et c'est ce qu'on appelle l'/z/e/t/c- matérielle. Or qu'est-ce qu'un esprit qui se fait inerte à plaisir, pour rester dans l'identité?

Voilà la cause du panthéisme, et du monisme: faiblesse, paresse et inertie, subjectivité pure, expérimentation insuffisante, objectivité nulle, séparation d'avec les sources du mouvement.

Voilà d'abord qui n'est pas favorable à l'hypothèse de l'identité des trois objets de la pensée. Mais voici qui est décisif contre cette hypothèse.

La question est celle-ci : N'y a-t-il donc, daus la nature des choses, qu'identité , ou bien y a-t-il aussi différence radicale ?

Leibniz n'a-t-il pas raison de poser ce principe fondamental de logique et de métaphysique : « il y a, entre les vérités, deux rapports possibles : ou bien elles se ramènent par l'analyse à l'identité, ou elles ne peuvent s'y ramener ? »

Leibniz a certainement raison, et en donne une preuve décisive. Ceux qui relèguent Leibniz dans le passé et dans V ancien régime mental, devraient, par le travail et l'attention, et la recherche des

sources qui leur sont inconnues, se rendre capables de le comprendre.

Il y a, dit Leibniz, des notions ou des vérités, diverses en apparence, que l'analyse peut ramener à l'identité. Et il y en a d'autres, diverses en apparence et en réalité, qu'aucune analyse ne peut ramener à l'identité.

En voici la démonstration rigoureuse. C'est que, dans l'ordre abstrait, absolu et géométrique, il y a des notions, grandeurs ou formes, qu'aucune analyse ne peut ramener à l'identité, et que, de plus, l'analyse démontre directement n'y jamais pouvoir être ramenées. C'est ce qu'on nomme les incommensurables . Il y a des grandeurs, quantités, formes ou notions, incommensurables entre elles. En voici trois exemples : ce sont les notions géométriques que voici : fini ci infini; diamètre et circonférence ; diagonale et côté du carré. Il y a des courbes qui, comparées à des lignes droites, ont une commune mesure. Il y a des courbes qui, comparées à des lignes droites, n'ont pas de commune mesure. H y a des courbes qui, comparées entre elles, ou des lignes droites qui, comparées entre elles, n'ont pas de commune mesure. Il y en a qui, comparées entre elles, droites ou courbes, ont une commune mesure. L'analyse tantôt

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ramène à l'identité, tantôt n'y saurait ramener.

Donc il est démontré, il est de certitude proprement dite et absolue, qu'il y a, dans l'ordre abstrait et absolu, deux espèces de rapports entre les vérités ou les idées : les vérités ou les idées, comparées entre elles, sont tantôt réductibles, tantôt irréductibles à l'identité. C'est pour cela précisément que la raison a ses deux mouvements ou procédés : déduction^ induction; marche par voie d'identité^ marche par voie de transcendance.

Donc la logique purement déductive est fausse et mutilée.

Donc on ne peut poser en hypothèse l'identité de tout, puisqu'on a contre soi la constitution même de la raison, et la nature essentielle des notions et rapports, dans l'ordre abstrait et absolu.

Les panthéistes et les hommes de l'identité auraient donc d'abord à démontrer, je dis à démontrer rigoureusement, cette thèse bizarre, que, si dans l'ordre abstrait et idéal il y a deux espèces de rapports entre les vérités, il n'en est pas de même dans l'ordre concret; que là il n'y a point d'êtres, point de natures irréductibles à l'identité; que tous les êtres, toutes les natures, toutes les substances, par l'analyse poussée à bout, sont réductibles à l'identité.

A-t-on essayé cette démonstration, et peut-on l'essayer ? Peut-on dire un seul mot en faveur de cette thèse étrange, surtout quand on a contre soi l'écrasant témoignage du sens commun, et le témoignage absolu des vérités idéales et abstraites, et la constitution de la raison, laquelle, dans l'ordre abstrait et absolu , aurait l'usage de ses deux mouvements, de ses deux procédés, et qui, dans l'ordre réel, n'en aurait plus l'usage, et n'aurait plus qu'un bras, qu'un œil, qu'une aile, en un mot qu'une demi-logique ?

Et c'est vous qui soutenez que tout réel est idéal, et que tout idéal est réel! S'il en est ainsi, j'ai directement démontré le contraire de la thèse que vous êtes en demeure de prouver. Si le réel est le calque de l'idéal, alors il y a aussi dans le réel comme dans l'idéal, tantôt identité, et tantôt différence; en d'autres termes, les différences sont tantôt réductibles, tantôt irréductibles à l'identité.

Or je prie mes lecteurs de remarquer que ceci est une démonstration, et j'ajoute, une démonstration claire; et je demande dans quel livre et dans quel chapitre les Sophistes, depuis cinquante ans, ont fait, sur ces questions, une démonstration claire. Je consens même qu'elle soit obscure. S'il en existe une, qu'on la cite.

De bonne foi, voilà la vérité, voilà le sens commun, et voilà la vraie science.

Les choses sont telles que le dit Pascal, lorsqu'il parle de la distinction absolue des trois mondes, et de leur incommensurabilité. Il les déclare séparés de nature , et par une distance infinie.

Ecoutez ce génie complet, aussi puissant d'mtuition que de logique, écoutez-le : voici qu'il pose la différence irréductible et radicale, ou la différence infinie, entre les trois mondes : Dieu, les esprits et les corps.

« La distance infinie des corps aux esprits, a figure la distance infiniment plus infinie des M esprits, » au monde supérieur qui est Dieu.

« De tous les corps ensemble, on ne saurait ti- « rer la moindre pensée. Cela est impossible, et « d'un autre ordre. Tous les corps et tous les este prits ensemble ne sauraient produire un mou- « vement de vraie et divine charité. Cela est im- « possible et d'un autre ordre. »

Et n'est-ce pas là le résumé de toute la métaphysique d'Aristote ?

« lly a trois substances, deux naturelles, l'autre immuable. »

Et n'est-ce pas là aussi le sens de la première

j)aiole biblique. « Au commencemeut Dieu créa « le ciel et la terre? » Au commencement Dieu créa l'esprit et la matière^ dit le quatrième concile de ï.atran.

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