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CHAPITRE

Donc encore, il y a Dieu, il y a l'homme et il V a le monde, trois essences, trois substances, trois natures radicalement, infiniment distinctes, comme sont, dans l'ordre abstrait, les incommensurables. Et c'est ici que revient notre preuve par l'absurde.

Supposez toute chose identique. Que s'ensuitil? La vérité du système des Sophistes ou système de l'identité. L'identité de tous les êtres entraine logiquement l'identité de toutes les notions. Et ^par le fait c'est la conséquence que les Sophistes en ont tirée, aujourd'hui aussi bien qu'autrefois. Alors la doctrine de l'identité est la vérité même, comme le disent les Sophistes. Alors la formule méta|ihysique absolue et fondamentale, la formule

logique essentielle, c'est l'identité des contraires et des contradictoires. Or cette identité des contraires et des contradictoires est la propre formule de l'absurde. Donc le système de l'identité des trois mondes, que discernent le sens commun, la science et la philosophie, ce système conduisant à l'absurde, par le fait, comme par la logique, il s'ensuit que ces grands objets sont distincts. Ainsi le panthéisme est réduit à l'absurde, et par l'histoire et par la logique.

Et, parle fait, le panthéisme est aujourd'hui détruit par la critique.

JNous avons donc bien Dieu, l'homme et le monde, et l'on ne peut confondre ces trois termes dans l'identité.

Quelqu'un peut-il nier cela? Quelqu'un le niet-il aujourd'hui ? Où donc se réfugie l'erreur? Le voici :

On accorde l'absolue et radicale distinction qui existe entre Dieu et le monde. Et voici l'abîme, en effet, qu'on y trouve. C'est que le monde est le réel, l'imparfait, le concret, et que Dieu est l'abstrait, le parfait, l'idéal. Le monde existe, et Dieu n'existe pas.

Du panthéisme on fuit dans l'athéisme, mais on ne peut pas s'y cacher. On l'essaye, mais eu vain.

i:t la science de dieu. 233

On fait les plus inimaginables efforts pour maintenir, comme vêtements nécessaires , le nom de Dieu et l'idée de Dieu, tout en niant l'être de Dieu et l'existence de Dieu. Et l'on revient précisément au raisonnement que Bossuet a exposé et flétri d'avance. « Ils disent : Le parfait n'est pas, « le parfait n'est qu'iuie idée de notre esprit qui, « sur de l'imparfait qu'on voit de ses yeux , s'é- (c lève à une perfection qui n'a de réalité que « dans la pensée. C'est le raisonnement que l'im- « pie voudrait faire dans son cœur insensé; »

Or, raisonnons.

Puisque les athées reparaissent , n'est-il pas juste de travailler un peu pour arriver à juger par soi-même, et à voir de ses propres yeux le fond de cette doctrine? Lecteur, écoutez ce reproche : si l'on vous parle en langue vulgaire, en paraboles qui vont aux sens, et puis au cœur, vous dites : C'est un poète, et vous ne vous efforcez pas d'entrer dans le fond scientifique des images. Si au contraire l'on vous jxirle en langue scientifique, vous cessez entièrement d'écouter et peut-être do lire, et vous dites : C'est un trop subtil raisonneur. Dans les deux cas vous refusez votre travail propre, votre effort personnel d'attention et de pénétration, d'intuition ou de logique; et la science.

comme il n'est que trop juste, vous échappe eu tous cas.

Essayez doue, en ce moment, je vous prie, de vous appliquer à comprendre ce c{ui va suivre.

Voici l'histoire, et voici l'analyse scientifique, et la destruction radicale de l'athéisme contemporain .

Us affirment qu'ils procèdent de Kant qui, faisant l'analyse de la raison pure, c'est-à-dire de la raison prise en elle-même, sans donnée expérimentale , établit que l'idée pure de Dieu existe dans la raison, sans qu'il soit nécessaire pour cela que Dieu, pris en lui-même, existe.

Quelle que soit la valeur de cette analyse, il est du moins certain , par le fait, que la raison spéculative pure voit Dieu comme s'il était un idéal abstrait.

Mais qu'est-ce que Kant ajoute à cette doctrine? Il ajoute que si la raison spéculative s'unit, comme cela se passe en effet dans la vie réelle de l'âme, à la raison pratique, alors, pour la raison entière, et spéculative et pratique. Dieu n'est plus seulement un idéal abstrait, mais un objet réel.

De quel droit les Sophistes coupent-ils en deux celui qu'ils nomment leur maître?

Selon Kant, notre esprit a deux yeux. I/un

des deux, s'il regarde seul, comme pour la vue du corps, ne voit que plates images, et non les corps solides ni les trois dimensions des objets. Il faut, ditKant, regarder des deux yeux. Pourquoi donc, dis-je, ses disciples, jusqu'aujourd'hui, s'obstinentils tous à se crever l'un des yeux pour mieux voir ?

Kant lui-même a donné l'admirable comparaison qui distingue les deux espèces d'idées, celle qu'aperçoit la raison spéculative pure, faculté isolée, l'un des yeux de l'esprit, et celle que voit l'intelligence entière quand elle regarde de son plein regard. Il y a, dit-il, comme en physique, l'idée vide et l'idée réeWe, foyer imas;inaire, foyer réel.

De quel droit les Sophistes posent-ils qu'il n'y a pas d'idéal réel, et qu'il n'existe dans l'esprit que des idées imaginaires, des illusions ?

En physique même, où vous trouvez les deux genres de foyer, l'un réel et l'autre illusoire, jamais il n'y a d'image sans objet : ce serait un effet sans cause.

Qu'est-ce qu'un foyer réel ? C'est un point où convergent les rayons réels des objets.

Qu'est-ce qu'un foyer imaginaire ? C'est un point où paraissent converger des rayons qui réel-

236 LA CRniQUK

lement divergent. Dans les deux cas, les rayons sont réels et les objets réels. Dans la nature, point d'image sans objet, et dans l'esprit point d'idée sans objet. Encore une fois, ce serait un effet sans cause.

Les athées d'aujourd'hui, ceux qui affirment que Dieu n'est qu'une idée abstraite, parlent ainsi :

« La foi du genre humain a toujours élevé Dieu « à une distance infinie du monde. C'est l'idéal a qu'elle adore constamment. Son erreur est de « réaliser à tout prix cet idéal "^ . »

Ils avouent donc d'abord qu'ils ont contre eux la foi du genre humain. C'est beaucoup. Mais, pour fouler aux pieds ce qu'ils appellent « les « réclamations du sens commun » et de la foi universelle du genre humain, qui, à tout prix, veut un Dieu réel et vivant, ils en appellent à un particulier qu'ils nomment le père de la critique, qui, le premier, disent-ils, a fait évanouir les illusions. Mais cet homme même, leur maitre, qui, selon eux, a comme découvert la raison, ils le délaissent à la moitié de son discours, et ils concluent, à la fois, contre lui, et contre le genre humain.

' ]m Métapliysiqve et la Science, t. III, p. 278.

ET LA SCIENCE DE DIEU. 2:n

Sur quoi donc s'appuient-ils? S'appuient-ils sur l'individu tout entier, sur l'âme en toutes ses facultés? Bien loin de là, ils foulent aux pieds toutes les facultés de notre âme. Ils avouent que le sens commun, l'imagination, l'entendement, le cœur, la volonté, la foi, veulent le Dieu réel et vivant. Soit, disent-ils, pour ces facultés là, « ac- « ceptons tout. » Qu'on les trompe, puisqu'elles le veulent absolument ; « mais pour la raison seule, « point d'illusion : nulle réalité ne peut être « Dieu ^ . »

Vous le voyez : l'esprit à la recherche de l'athéisme se retranche d'abord en lui-même contre le genre humain , méprisant et ces clairs rayons de soleil qui sant les grandes doctrines de la philosophie de tous les temps, et cette immense lumière diffuse, sens commun, foi du genre humain, qui est pour l'homme la lumière ordinaire du jour. Ils s'isolent dans l'individu pour y chercher la négation de Dieu.

Mais, dans l'individu lui-même, que trouventils ? le cœur, la volonté, l'entendement, l'imagination et la foi; toutes facultés qui affirment Dieu. Ils protestent contre ces facultés et les ex-

' La Métap/iysique et la Science, t. III, p. 284.

cluent. N'oilà l'àme mutilée et réduite à ce qu'ils nomment la raison pure. Est-ce tout? INon, car cette raison même a deux yeux : raison spéculative et raison pratique. Cette dernière affirme encore Dieu avec une impérieuse vigueur. Ils la retranchent encore. Qu'obtiennent-ils? Ils obtiennent la raison spéculative pure. Que fait celle-ci? Elle nomme Dieu encore, et le montre. Oui, mais elle a dit « Dieu » froidement ; elle l'a nommé sans émotion, et elle en montre l'idée abstraite. Cela suffit, disent-ils ; Dieu n'est donc qu'une idée abstraite.

Vous voyez à l'œuvre ce que l'esprit de Dieu a nommé V insensé qui veut nier Dieu.

Pour moi , je puis montrer que ce témoignage froid, que cette idée abstraite suffit encore pour démontrer Dieu, le vrai Dieu réel et vivant.

3Iais eux, comment font-ils* à. partir du nom sec et froid, et de l'idée abstraite qu'ils obtiennent en isolant la spéculation pure de tout l'ensemble des forces de l'âme, comment font-ils pour démontrer que Dieu n'est pas? Ils ne démontrent absolument rien. Ils affirment, ils regardent dans cette âme humaine dont ils ont retiré les forces vives, cœur, volonté, foi, poésie, sens du beau, sens du bon, sens divin, toutes facul-

tl LA SCIENCE DE DIEU. 239-

tés qui ont leurs droits. Ils regardent « dans ces « ténèbres vides de Dieu, » dit Platon, zl; -o aOeov y,'A G/.oTc'-vov : et ils voient que Dieu n'est pas là. Et ils disent : Dieu n'est pas; affirmant pour l'àme tout entière, et l'univers entier et tout le genre humain, ce qu'ils découvrent dans le sépulcre qu'ils se sont fait.

Croyez-vous que ces insensés raisonnent? Détrompez-vous. J'ai sous les yeux le meilleur livre de cette secte.

il veut essayer de prouver précisément la thèse que Bossuet leur reproche de soutenir. « Le parce fait n'est pas; le parfait n'est qu'une idée de « votre esprit qui, sur de l'imparfait qu'on voit « de ses yeux , s'élève à une perfection qui n'a ic de réalité que dans la pensée. »

C'est toute la thèse et tout le but du livre. Or savez- vous comment on la démontre?

Pas autrement que par la pure et simple affirmation de la thèse même que l'on doit démontrer.

Pour démontrer que le parfait ne saurait exister, et qu'il n'est qu'une pensée de l'esprit , on part de ce principe. Je copie mot pour mot :

«Perfection et réalité impliquent contradiction. « La perfection n'existe, ne peut exister que dans

« la pensée. Il est de l'essence de la perfection « d'être purement idéale. Donc »

Voilà toute la démonstration. Voilà tout le principe , le point de départ, la majeure et la base d'un livre en trois volumes qui a pour but de démontrer que Dieu, l'Etre parfait, ne saurait exister. « La perfection^ dit ce penseur, ne saurait être que purement idéale. Pourquoi? parce qu'il est de l'essence de la perfection d'être purement idéale. « En quoi donc cela diffère -t-il de la célèbre analyse de l'opium qui fait dormir, parce qu'il a une vertu dormitive? La facétie du moins a pour elle ce fait, que l'opium fait dormir. Le Sophiste qui raisonne comme la facétie, a-t-il pour lui le fait? C'est le fait qu'il faut démontrer.

Mais j'ai vu dans Hegel un autre essai de démonstration, dont il faut parler en détail, et qui mérite la plus grande attention.

Hegel veut démontrer que Dieu, l'idéal, le parfait, l'absolu, Finfini, ne saurait exister; en d'autres termes, que l'être de Dieu est identique au néant. Il va chercher dans l'ordre abstrait, absolu

et géométrique, qui selon lui, et selon moi, est lo type et la loi de la réalité.

Que trouve-t-il dans la géométrie? La double idée du fini et de l'infini.

Donc, dit-il, voici, dans l'ordre abstrait et absolu, les deux idées que l'on poursuit dans l'ordre réel, quand on distingue le monde, être fini, de Dieu, l'être infini.

Eh bien, dit il, ceci est le trait de lumière : on va juger de ce qu'est l'infini dans la réalité par ce qu'il est dans la géométrie.

En géométrie, le fini seul existe, et l'infini n'est qu'une grossière imagination. Infiniment grand , infiniment petit, pures chimères.

De même dans la réalité : le fini seul existe et l'infini n'est que chimère, illusion, imagination.

Bien plus, X infiniment petite vrai principe des grandeurs finies, qu'est- il sinon l'identité de l'être et du néant?

De même, c'est toujours le sophiste qui parle, de même je dis que le principe des choses c'e^t l'être pur identique au néant. Dieu est i'identite de l'être et du néant. Tel est tout le raisonnemei.t de Hegel.

Veuillez bien remarquer que, pour établir ce rt -

siiltat, Hegel a, dans sa grande Logique, trois cents pages de dissertations mathématiques.

J'approuve cela, et j'ai fait de même dans ma Logique, quoique beaucoup plus sobrement.

Mais Hegel est absolument dénué de sens géométrique, comme Pascal le lui dit d'avance; et voici ce qu'il accumule d'absurdités pour nier Dieu par l'exemple de la géométrie.

Que veulent dire ces paroles : En géométrie le fini seul existe, et l'infmi n'existe pas?

Serait-ce à dire que le fini géométrique est réel, mais que l'infini géométrique est abstrait? non sans doute, car en géométrie, tout est abstrait : fini et infini géométrique sont des notions abstraites.

^'eut-on soutenir que le fini géométrique seul est une notion, tandis que l'infini géométrique serait une imagination , mais non pas une notion ? Oui, c'est ce qu'on soutient.

Pascal l'avait prévu : « Comme il faut qu'il y ait a exemple de tout , dit-il , on trouve des este prits excellents, en toutes autres choses, que ces « infinités choquent, et qui ne peuvent, en au- « cune façon, y consentir... Mais ceux-là ne peu- « vent rien prétendre aux démonstrations géomé- « triques, et quoiqu'ils puissent être éclairés en

ET LA SCIENCE DE DIEL'. 2i3

« d'autres choses, ils le seront fort peu en cel- '< les-ci ' . »

Or, en géométrie, infini et fini sont partout en présence. On pense aux deux, on parle des deux, on analyse les deux, on calcule l'un et l'autre. Je le demande à tout esprit non prévenu , de quel point de vue peut-on dire que, dans la science, l'un existe, mais non pas l'autre?

Précisons. Quand vous concevez inie série qui converge vers une limite, la série est-elle une notion, et la limite une imagination ?

Quand la série des polygones inscrits converge vers le cercle, chacun des polygones serait-il une notion précise , et le cercle une chimère , une imagination ?

Quand, dans ce même exemple des polygones inscrits, le nombre croissant des côtés converge vers l'infinité des éléments du cercle, le nombre croissant des côtés serait-il une notion, et \ infinité cV éléments une imagination?

Lorsque la grandeur décroissante des côtés converge vers l'infiniment petit des éléments du cercle, le côté de grandeur décroissante serait-il une notion, et l'élément une imagination?

' Pascal., Pensées. Réflexions sur la géométrie.

2U . LA CHITIQIE

Cet élément est assurément une notion géométrique précise, car cliacun de ces éléments détermine une tangente.

Cet élément se défmit, se calcule, s'analyse et a sa formule algébrique. Et la formule de l'élément géométrique infinitésimal des courbes est une notion, tellement précise et tellement féconde, qu'on en peut déduire tout l'ensemble des propriétés de la oourbe : toutes les affections de la courbe en un point, disait fort bien M. Caucliy. Ce point, dont la formule est la formule parf^iite de la courbe entière, et de toutes ses propriétés et alfections, n'est-il qu'une imagination et non pas une notion?

On est donc parfaitement ridicule, comme l'est presque toujours Hegel, et l'on est dénué de tout sens géométrique et scientifique, si l'on ne voit que l'infini géométrique est une notion- précise, féconde et vraie, au même titre que le fini.

Donc, vous avez, dans l'ordre abstrait et absolu, la radicale et scientifique distinction du fini et de l'infini.

Donc, si cet ordre abstrait est le type ou, selon d'autres, le calque et l'ombre de l'ordre réel et concret; si, en tous cas, il y a corrélation ou symétrie d'un ordre à l'autre, il s'ensuit que dans l'ordre réel il v a l'infini, tout aussi bien que le fini.

Le raisonnement géométrique de Hegel se tourne contre lui.

]\on, il n'y a pas seulement dans l'ordre réel le fini que l'on voit, et Finfini que l'on conçoit, et qui n'est qu'une idée abstraite ; l'imparfait que l'on voit, et le parfait que l'on imagine ou conçoit, mais qui ne serait qu'une idée; il y a l'infini, il y a le parfait, tout au moins au même titre que le fini et l'imparfait.

Mais quoi ! est-ce qu'il faut donc la géométrie et les plus subtiles découvertes, pour démontrer l'existence réelle du fini et de l'infini? Qu'a donc fait jusqu'ici toute la philosophie ? et qu'a donc fait le sens commun?

Est-ce qu'un enfant ou le dernier des pâtres, quand il voit le ciel étoile, quand il pense à l'immensité, ne se dit pas : Qu'est-ce qui vient après les étoiles? et après, et après? Il faut bien qu'il y ait toujours quelque chose, toujours, toujours. Et quand cet enfant pense ainsi, n'est-ce pas l'infini qu'il voit sans le comprendre ? L'immensité, dans laquelle vivent les mondes, n'est-elle point une réalité? N'est-elle pas infinie en tous sens ? Et la

durée dans laquelle vivent et se développent tous les êtres qui se développent, n'est-elle pas la durée infinie, l'éternité qui porte le temps ? L'éternité, l'immensité, qui portent le temps et tous les êtres, et les dépassent toujours de l'infini, ne sont-elles que chimères ?

L'éternité, l'immensité, ces attributs de Dieu, manifestement infmis, ne sont-ils qu'une idée en nous,etn'existent-ils point hors de nous? Ils existent assurément, puisque la raison de tout homme les voit.

Or, nous voyons de la même manière toutes les idées, et l'idéal que poursuivent tous les hommes, et qu'ils nomment Dieu, et qui est Dieu.

Le sens commun, à la vue des idées, réalise leur objet, l'idéal, Dieu, de même qu'à la vue des images, il réalise le monde; ou, pour mieux dire, et afin d'éviter la grande et dangereuse incorrection philosophique cju'implique le mot image, et même le mot f'i/ée, voici la vérité : L'homme voit le monde, et, d'une certaine manière, il voit Dieu ; et il affirme le monde et Lieu, par cette principale raison cju'il les voit, ce qui, de tous les arguments, sera toujours le plus irréfragable.

Et ceux qui disent : « Le sens commun voit l'idéal, c'est vrai ; mais il a tort de dire que l'idéal

existe; ce qu'il voit, ce n'est qu'une idée, qui est en nous et non ailleurs; » ceux-là font précisément la même faute que ceux qui disent : « L'homme voit le monde, mais il a tort de le réaliser et de dire qu'il existe : ce qu'il voit ce n'est qu'une image qui est en nous, et non ailleurs. >i

Avec le mot image vous pouvez supprimer le monde, — c'est même une des erreurs périodiques de la philosophie, — de même qu'avec le mot idée vous entendez supprimer Dieu : erreur connue aussi, et même périodique, qui s'appelle IV/the'isme, comme l'autre Xidéalis me.

Mais parce que ces jugements rapides et sûrs qui vont partout, toujours, à l'idéal, à l'infini, à Dieu, le sens commun les porte sans les analyser, par un mouvement de la raison qui passe de la conception du fini à celle de l'infini; qui, sûre de l'imparfait qu'on voit de ses yeux, s'élève à concevoir la perfection : c'est poiu' cela que vous niez la valeur de ce mouvement de l'esprit. Vous y voyez un raisonnement vicieux; vous dites que la raison ne peut passer d'un terme à l'autre, parce qu'il V a un abîme entre deux. Vous oubliez toujours l'un des deux mouvements nécessaires de la raison, le plus fécond des deux, et vous ne pouvez pas comprendre que la formule logique de ces ju-

gements prompts, rapides et sûrs que porte le sens commun, est aujourd'hui connue et vérifiée par les plus éclatants résultats scientifiques. Elle était connue d'Aristote, puis oubliée en théorie. C'est l'un des deux procédés nécessaires de la raison dans toutes les sciences. C'est l'un des deux procédés nécessaires de la géométrie, aussi bien que de la physique, et c'est le plus fécond des deux. Toute conclusion de la série à la limite, et du fini à l'infini, et des faits à la loi, et du variableà l'élément fixe qui développe le variable, n'est autre chose que l'un de ces jugements prompts, rapides et sûrs que porte le sens commun, en géométrie comme ailleurs.

Il est, dis-je, aujourd'hui démontré que le simple et clair procédé du sens commun qui, à la vue du monde, affirme Dieu, est précisément l'un des deux procédés ou mouvements nécessaires et fondamentaux de la raison partout où elle s'exerce, procédé qui, dans l'ordre concret, s'élève du monde à Dieu, de la réalité finie et imparfaite à la réalité infinie et parfaite, comme il s'élève, dans l'ordre abstrait, en géométrie par exemple, de la notion du fini abstrait à celle de l'infini abstrait.

Mais il s'agit ici dusenscommun et de la grande philosophie classique, toujours d'accord avec le

KT I.A SCIKNCI-: DK l)]]LV. 249

sens commun, .l'aifirmc, rt j'ai montré ailleurs dans le détail, que, depuis Arislote jusqu'à Descartes, la raison a démontré de la même manière l'existence de Dieu. La preuve de Descartes, qui croyait innover, est précisément celle d'Aristote et de tous les autres. Cette preuve philosophique, donnée par tous les grands esprits , est précisément la même chose, dans son fond, que le ra- ])ide jugement instinctif du sens commun. Tout cela est même chose que le procédé scientifique essentiel; même chose encore que Tune des deux formes fondamentales du raisonnement , celle qu'Aristote nomme âicaycoy/f, qui, dit-il, sait conclure là où manquent les intermédiaires ; même chose que la dialectique platonicienne, qui, dit Platon, s'élance, à partir d'un point de départ, à une donnée plus haute que le point de départ, et non contenue dans le point de départ.

Tout cela enfui est même chose que l'universel mouvement d'aspiration, de poésie et de prière, qui porte tous les esprits et tous les êtres vers leur fm, vers le souverain bien , vers la perfection.

Je félicite cet Allemand qui, dansun récent travail philosophique, affirme qu'au terme de chaque tendance de l'esprit et de la vie, il v a la /////île

idéale vers laquelle vont sans cesse et la vie '*f l'esprit : terme final et absolu dont approche sans cesse le progrès sans l'atteindre jamais. Mais, est-ce un vide, une abstraction, une chimère, un néant, que poursuivent toujours, et dont s'approchent sans cesse et la vie et l'esprit? Non : c'est la plus haute réalité, c'est le souverain bien absolu, qui attire tout, et auquel tout est suspendu, comme déjà le dit Aristote. Chacune de ces idées limites^ ou limites idéales, est justement l'un de ces types, ou l'une de ces idées, au sens platonicien, dont parle toute la philosophie et la théologie, idées qui sont en Dieu, et qui sont Dieu.

Je veux braver les hommes, dit quelque part Kepler en parlant de sa grande découverte. Je tiens la vérité; dit- il, et je la leur annonce avec défi, il tenait, en effet, la vérité et son défi s'est trouvé bon. J'en dis autant. Je veux braver les philosophes. Je n'ai rien découvert, mais je constate, pour l'avoir vu moi-même, clairement et de mes propres yeux, ce qu'ont vu tous les vrais philosophes, et je le leur annonce avec défi. « Je tiens, vous dis-je, la vérité, que tous vous avez annoncée, sans voir (jue vous disiez tous la même chose, et sans savoiique votre logique était même chose que la marche réelle de la science, que la prière et que la

poésie, et que le mouvement universel de la vie clans sa tendance à Dieu. Vous me pardonnerez, je l'espère, ce défi, puisqu'il est tout à votre gloire, et qu'il vous montre tous plus sages qu'on ne l'avait cru jusqu'ici. »

Oh ! quand donc renaîtra la philosophie en Europe, pour voir ces vérités dans la précision scientifique où elles sont, dans l'étincelante lumière où elles vivent !

Grâce à Dieu, la pensée renaîtra. La raison n'est pas endormie pour toujours ; l'intuition et la contemplation retrouveront leur heure. Les grands esprits recommenceront à chercher Dieu, et à connaître Dieu.

Oui, l'on verra ces limites idéales de toute tendance et de toute vie, l'on osera les contempler ; on verra ces étoiles, ces centres de convergence, et l'on scrutera scientifiquement, avec l'amour, l'admiration, l'adoration de la vraie science, ce ciel étoile de l'esprit, ce divin firmament des idées, cet ensemble des types créateurs, principes, modèles et tins des choses, cette infinie richesse du sein de Dieu.

On reprendra le profond travail commencé par la philosophie chrétienne, l'analyse des idées considérées dans leur j-^/yV/^ et \q\\y objet. On poursui-

vra enfin jusqu'à son terme cette analyse, em pruntéc à la savante et féconde scolastique, et qui fait le fond du travail de la philosophie allemande depuis un siècle^. On commencera par se repentir et par se frapper la poitrine, à la vue des meurtres d'idées qu'on a commis, en déclarant, avec la plus naïve simplicité d'ignorance et de présomption , comme le font aujourd'hui encore les sophistes, que l'analyse consiste à supprimer l'un des deux termes de la question, soit en abolissant Vobjet^ soit en le déclarant identique au sujet.

J'ai dit : meurtre d'idées. Oui, l'on a fait de vrais ravages dans la vie de l'esprit humain, non pas seulement par ignorance , mais surtout par

' " La distinction précise du sujet et de l'objet, dit Ilaniilton •< (fragments, traduits par Louis Peisse, p. 6), fut étal)lie pour la « première fois par les scolastiques, auxquels les langues vulgaires « doivent en grande partie leur précision et leur vigueur analyti- << que. Ces termes, qui expriment l'analyse philcso|)liique la plus ' haute et la plus étendue, passèrent du sein des écoles dans la " kingiJB scientifique... Privée de ces deux mots, la philosophie « crit que, et même toute la philosophie allemande, ne serait ' qu'une page blanche. «

orgueil. Pourquoi donc les sophistes ne veulentils plus du mot orgueil, et le disent-ils dénué d<> sens ? Certes, il y a un orgueil intellectuel, et cet orgueil est le destructeiu^ des idées. IS'a-t-il pas, en ce siècle, voulu comprendre l'objet absolu de la science, lequel est Dieu ? Ne le pouvant comprendre, il l'a nié et rejeté dans le néant. C'était rejeter le foyer des idées, et abolir la raison même, nous l'avons vu.

Quand je parle avec enthousiasme des grands progrès de science et de philosophie, que j'attends de tout mon espoir et de tout mon esprit, quel sera, pensez-vous, le plus fécond et le plus nécessaire de ces progrès? Ce sera la critique de la raison humaine, la claire connaissance de ses bornes, la détermination scientifique des points que l'esprit de l'homme ne peut pas pénétrer, qu'd doit garder, mais garder enveloppés. IS'y a-t-il point, en métaphysique, de quadraliire du cercle et (X incoiiiniensurahles ? Pourquoi donc la métaphysique serait-elle moins heureuse ou moins sage que la géométrie? Quel admirable progrès ce serait si la philosophie démontrait, d'une manière rigoureuse et directe, qu'il ne faut plus chercher la quadrature du cercle, c'est-à-dire s'obstiner à trouver le rapport rationnel entre

deux termes qui n'ont pas de rapport rationnel, point de commune mesure, point d'unité commune à laquelle on les puisse rapporter tous les deux! Hegel alors, Hegel, dernier chercheur de quadrature, ne se reverrait plus , soit cju'il prétende avoir résolu le problème en disant : Le cercle est identique au diamètre, soit qu'il lègue à ses successeurs, nommés, je crois, positivistes, cette autre solution : Le cercle n'existe pas ' .

Le comble de la science future, ce sera d'enseigner aux hommes l'art d'ignorer, l'art de déterminer les points où est l'immense et l'ineffable, et où commence, com^me continuation de science, l'admiration, l'adoration. Revenir par la science au mystère, à la foi naturelle dans laquelle sont placés les humbles, toujours plus près du vrai, que ne le sont les grands esprits ; admettre enfin cet article de foi catholique : « On peut voir Dieu, « mais on ne peut pas le comprendre ^; » ce serait là le commencement des grands progrès.

* Je crois pouvoir prêtera Hegel, en ces termes, ce propos qui résume sou système, car pour lui cercle, circonférence, ligne ou surface, ou toute autre chose, sont même chose. Nous avons vu d'ailleurs, ci-dessus, comment il traite l'astronomie, la géométrie et l'algèbre.

» Beatl in patria, Deum nec comprehendunt nec comprehendere possunt. Les bienheureux , même dans la vision, ne

Ceci bien entendu, je poursuis. Quand je parle de la vue de Dieu, au sens philosophique, ce n'est pas la vue vague et diffuse d'une espèce de sens général du mot D!eu que j'entends. Je parle de conceptions déterminées. Je parle de la vue des limites idéales, qui sont au terme de chaque tendance et de Tesprit et de la vie, qui sont les types particuliers des choses, et qui renferment en eux, éminemment et actuellement, tous les degrés d'être et de perfection que chaque être particulier développe par vie, mais ne pourra jamais développer que partiellement.

Plus j'avance, plus je prends à la lettre le mot de saint Paul , définissant le but divin de notre existence sur la terre : QuEcrere Deum , si forte altrecteiit cuni. « Chercher Dieu! chercher à le « saisir comme de la main. « Or j'espère que le prochain grand siècle philosophique consistera surtout à réaliser cette parole scientifiquement, et ce progrès sera de tous les mouvements intellectuels de notre race, le plus fécond. La phi-

peuvent comprendre Dieu. — Nous voyons le monde , le comprenons-nous ?

losophie traitera de la science expérimentale de Dieu, comme nous parlons de la science expérimentale de la nature, experinienlaleni notitid/n. Ce sera la dernière des grandes révolutions de la philosophie, et V expérience de Dieu, dit saint Thomas d'Aquin % mot étonnant, d'une éblouissante nouveauté , ne sera autre chose que ces deux choses antiques : la Morale et la Religion ! Mais alors on comprendra ce mot, et l'on pénétrera scientifiquement les détails de la grande nouveauté. On poursuivra jusqu'à son terme l'analyse commencée par tous les grands génies, qui, en tout être et en tout mouvement, chf^rchent l'être premier et l'être dérivé, la cause première et la cause seconde, la réalité imparfaite, et son vivant idéal en Dieu : en toute chose, deux principes, l'un qui est créature, et l'autre qui est l'incréé. On le saura pour le mouvement physique, comme pour le mouvement intellectuel. On saisira dans les forces de la nature l'élément variable et fini, et l'élément invariable, qui, audessus de la nature créée, comme l'avait déjà vu Leibniz, renferme éminemment , comme dans si source, tout le détail des changements.

' I'. p. xLui, art. .'».

Et ne dites point avec Pascal , clans sa grande erreur sur l'avenir de la physique : « Jl suffit de « dire : Les choses se font par formes et mouvements, «mais il est inutile et impossible d'entrer dans le défi tail; w ne le dites point, car il est utile et possible d'entrer dans le détail, tant pour le monde physique, c'est ce que la suite a prouvé, que pour le monde métaphysique, et c'est ce que l'avenir montrera. Je vous dis qu'en physique, en psychologie et en toute science, l'on arrivera aux plus fécondes et aux plus étonnantes précisions dans l'analyse des deux principes qui sont, en tout être et toute vie, la cause première et la cause seconde.

Jene puis énoncer ici les précisions si clairement exposées déjà par la théologie. Mais quand les grands esprits se seront appliqués de nouveau à la science d'ensemble, ils sauront clairement ce que, dans ces pages imparfaites, je ne puis faire entendre assez. Il y a là une belle moisson que mes yeux aperçoivent, mais je vois qu'elle ne peut être mure, ni ce soir ni demain. Je ne serai plus sur cette terre, quand on rassemblera les gerbes de la vraie science, c'est-à-dire quand les hommes comprendront par la science, ce que pratique depuis longtemps le cœur des fds de Dieu ; chercher Dieu, quœrere Dewn^ le chercher dans tous les êtres, et

dans tous les instants, et dans tous les mouvements ; le saisir, le toucher et le posséder, par la vie naturelle et par la vie surnaturelle ; savoir qu'on n'est pas loin de lui, quanwis non longe sil (ib unoqiioque noslnun ; ou plutôt que l'on vit en iui, qu'on est en lui, et qu'on se meut en lui. In ipso vii'i/nus, nioi'emur et siuniis.

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