‹ Les sophistes et la critiqueChapitre 24 sur 44 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

J'ai dit le mot surnalurel. Il en faut parler une bonne fois. Il faut sommer publiquement tous ceux qui attaquent l'Evangile, et les dogmes de la foi catholique, de ne pas travestir plus longtemps des vérités dont l'enseignement est précis et public.

Est-il juste d'en user ainsi?

Pourquoi supposez-vous obstinément, pourquoi répétez-vous partout, que les chrétiens soutiennent ceci : « Xous croyons au surnaturel , et le surna- « turel, c'est ce qui est contraire à la nature des « choses? M Ce serait la doctrine de l'absurde. Non, les chrétiens ne soutiennent pas cela, mais ils soutiennent que : « le surnaturel, c'est tout ce « qui dépasse les forces de toute nature créée. »

Dès lors. Dieu étant incréé, si Dieu existe, le surnaturel est donné.

Et d'ailleurs, nous le voyons clairement aujourd'hui, car on l'avoue : la négation du surnaturel est identique à l'athéisme. Rnppelons-nous les déclarations des adversaires du surnaturel.

La question donc ne roule pkis sur ce grand mot théologique d'un sens inconnu. La question est aujourd'hui celle-ci : Dieu exis!e-t-il, oui ou non ? Voilà les termes où se trouve ramenée la question du surnaturel. Elle est donc résolue, pour quiconque repousse l'athéisme.

Car faut-il s'arrêter à la difficulté, vraiment puérile, sur laquelle on insiste? Il y a, dit-on, un ordre naturel, immuable, régi par des lois nécessaires. La science démontre, de plus en plus, que la nature entière est soumise à des lois physiques et mathématiques immuables. Donc il ne peut y avoir, dans le cours des choses, aucune intervention d'aucune volonté libre, autre que celle de l'homme. Ou bien, comme le disent lesMéistes : Dieu ne peut pas détruire les lois que lui-même a posées.

Ceci ne soutient pas un instant l'examen. Si Dieu existe, il intervient dans la nature, comme j'interviens moi-même, avec la différence de sa

force à la mienne. Ma main soulève une pierre : j'interviens dans les effets de l'attraction. L'attraction tire la pieri-e d'un côté, moi de l'autre, et je l'emporte sur l'attraction. Mais, est-ce que par cela j'ai détruit l'attraction ou sa loi ? Non, certes, j'ai posé une loi sur une autre, ma force sur une autre force. Tous les effets de l'attraction ont subsisté sans aucune espèce de dommage, et dans toute l'étendue de la loi; mais ils ont été composés, transformés et enveloppés dans une autre force plus grande. Les lois physiques, géométriques et immuables, ne peuvent pas empêcher mon intervention libre j et jamais mon intervention libre ne peut en rien les déranger. C'est une combinaison ou une composition de forces.

Telle est précisément l'intervention de Dieu dans la nature : respect absolu de toute loi, de toute force ; mais superposition d'une autre force et d'une autre loi.

Autre exemple. Est-ce que l'homme qui exhale, par le chant, la joie et l'enthousiasme, et qui exprime, à mesure qu'il les forme et les sent, les libres et variables mouvements de son cœur et de sa pensée, est-ce que cet homme est gêné, dans la libre expression de ce qui est en lui, par les formes géométriques, les lois mathématiques et nécessai-

res auxquelles la musique est soumise? Est-ce que chacune des notes de ces flots d'harmonie n'est pas absolument subordonnée, en elle-même et dans ses rapports, au nombre, à la mesure, à toute espèce de loi d'arithmétique et de géométrie ? Or en quoi cette géométrie gêne-t-elle la liberté, l'inspiration? En quoi la liberté, l'inspiration, et leurs merveilles les plus inattendues, dérangent- elles cette géométrie ? Telle est précisément l'intervention de Dieu dans la nature. Lui qui est l'éternel géomètre, est en même temps 1 éternel poète; et la nature entière et l'univers entier n'est autre chose qu'un chant, qu il exhale sans cesse librement, pour exciter l'enthousiasme et l'activité libre de ses fils, pour réveiller et développer les âmes et les élever à lui. Et il se sert de ces lois géométriques et immuables qu'il a posées, et de la vie fatale qu'il a créée, et qui lui obéit pleinement, pour développer et pour enseigner la vie libre, qui doit de plus en plus connaître et opérer sa volonté.

La possibilité abstraite du surnaturel est donc tellement évidente qu'on est obligé d'abandonner la thèse qui le niait absolument et en principe. On ne dit plus que le miracle est impossible, on (lit seulement qu'il n'a jamais eu lieu.

ET LA SCIENCE DE DIEU. 2Gi

Donc la question théorique est jugée, le surnaturel est possible. Il est inévitable si Dieu existe.

Je (lis de plus que le surnaturel, l'intervention surnaturelle de Dieu lui-même dans la vie, dans l'esprit, dans l'histoire, est un fait expérimental.

Le surnaturel, c'est l'intervention de Dieu même, apparente ou cachée , surprenante ou non , de Dieu , faisant porter à la nature humaine des fruits qui ne sont pas les siens.

Or, il est visible que, dans l'ensemble, le genre humain a le besoin et l'expérience du surnaturel. Pourquoi? Parce que le fait universel de l'existence des religions suppose cette expérience.

Si l'homme n'avait quelque expérience et quelque sens de Dieu, pourrait-il chercher Dieu, le craindre, l'aimer et l'invoquer?

Jamais l'homme a-t-il pu demeurer satisfait de cette forme première de la vie, qui est la vie du corps? Jamais a-t-il su s'arrêter dans la seconde, celle de l'esprit, de la science et de la pensée ?

JN'a-til pas, en tous temps, cherché une autre vie plus haute, la vie de Dieu ?

Mais quoi? toute l'iiisloire de la philosophie.

2G4 LA CEITIQUE

qui montre, dans tous les siècles, et chez toutes les nations, chaque période philosophique, aboutissant toujours au Mysticisme, ne prouve-t-elle pas que l'homme, après avoir cherché la vie de son esprit dans le spectacle de la nature, puis dans celui de son propre esprit , cherche plus haut, c'est-à-dire au-dessus de toute nature créée, en Dieu lui-même ? Ceci est un fait capital et absolument décisif. C'est l'esprit humain même, attiré au surnaturel en tous temps, en tous lieux ; mais attiré scicntificjuement, et après discussion, et, qui plus est, après avoir épuisé tout le reste. L'esprit, aussi bien que le cœur, cherche partout, et ne se trouve satisfait nulle part. Alors il cherche en Dieu. Ceci est toute l'histoire de la philosophie, et c'est presque l'histoire de chaque homme.

L'observateur désintéressé voit cela. Aujourd'hui nous sommes dans une latte : on n'est plus désintéressé. Il faudra un terrible combat pour rétablir le surnaturel dans la science , à la fois comme lumière idéale et comme fait expérimental.

Ce qui me frappe, c'est qu'avant nos luttes autour de l'Evangile et de la croix du Christ, les anciens ne mettaient pas en doute la vie divine et Texpérience du monde surnaturel.

Je ne citerai pas les mystiques, je ne parle pas

(le Platon, ce serait trop facile ; je parle d'Aristote, le grand et admirable fondateur de la science expérimentale. Je trouve que, dans cette première vue désintéressée du monde intelligible, qni constitue la pliilosopliie grecque, l'esprit bumain, par les yeux d'Aristote, a vu l'ensemble du vrai dans ses traits principaux. Je ne me lasse point de citer, d'admirer, la description précise et décisive que fait l'étonnant pbilosoplie de la plus baute vie de l'esprit. J'ai sous les yeux ces textes surprenants. Je les transcris pour le lecteur. Qu'on les médite.

Voici comment Aristote déclare qu'il y a dans l'bomme une vie plus baute que la vie propre de l'bomme. Il y a, dit il, dans l'bomme « une <f vie meilleure que la vie selon l'bomme (toioûtoç « av eïv; pio; y.peiTTwv r, xaT' avOpco-ov). Ce n'est point « en tant qu'bomme que Ibomme peut vivre ainsi « (o'j yàp r, avOpwr-jç ècTiv outco ,Suocerai), mais en tant « que quelque cbose de divin babite en lui (JùX a 'f\ Ôsiov Ti ev aÙTco ÛTrapyôi). » Hlor. ad A'ic, x, -y.

Or, ce ne sont pas là des textes isolés, c'est la constante doctrine du grand observateur. Ailleurs il dit que cette vie supérieure n'est point la vie propre de l'bomme; qu'elle survient dans l'bomme du debors (ÔuoàOsv) ; qu'elle est comme une autre espèce d'âme (eo'//.£ ^'j/r.z yv;o; etccov elvai) ; qu'elle

ne semble pas donnée à tons les hommes (àlV ojr^è Toî^; àvOpw-oiç -nàci). Je demande si saint Thomas d'Aquin lui-même est sur ce point plus décisif.

Je dis donc que tons les anciens ont vu , tous les observateurs désintéressés déclarent qu'il n'y a pas dans tous les hommes, mais qu'il peut y avoir dans l'homme une vie plus haute que sa vie propre, et que cette vie est celle de Dieu dans l'homme. Ceci, d'ailleurs, rentre dans l'antique idée, l'universelle idée d'inspiration , de religion et de révélation. Je le répète, c'est un fait expérimental.

Jll.

Chose étrange! Aristote parle ici comme Maine de Biran, c[ui ne se doutait certes pas que le résumé des travaux et des crises intellectuelles de toute sa noble vie philosophique, se pourrait exprimer par des propositions textuelles d'Aristote. Nous ne cessons, dans tous nos écrits ou discours, de citer cet admirable résumé de l'expérience du grand observateur de l'àme que notre siècle ne comprend pas encore. Nous le citons ici pour la troisième fois, et nous le citerons toujours.

« C'est vainement, dit Maine de Biran, que cha- « que système de métaphysique prétend déduire

« d'un seul principe la science vraie d'un élre mixte,

« qui touche, d'un côté, à la nature animale

« pendant qu'il touche , de l'autre, à la nature

« divine dont il est le reflet ou l'image, dont

« il reçoit l'influence ou l'esprit » Parla « il

« peut atteindre un monde supérieur de réalités « invisibles, qui ne se manifeste qu'à un sens « sublime, à celui de la religion ou de la foi et « de l'amour.

« Il est temps de développer ces différentes vies « ou faces de notre humanité,

« Je formerai trois divisions de la science de « l'homme, telle que je la conçois. Cette notion « de l'homme est compliquée, puisqu'elle renferme « tous les modes passifs et actifs de notre exis- « tence, tous les produits divers des forces vivan- « tes qui la constituent.

a Ces forces vivantes ou ces vies que l'expé « rience intérieure apprend à distinguer, et qu(^ « le sens intime ne permet pas de confondre, sont « trois et non pas une seule , quoiqu'il n'y ait « logiquement qu'un homme, et psychologique- « ment qu'un moi unique. Je ferai en conséquence « trois divisions de cet ouvrage :

'( La première comprendra les phénomènes de « la vie animale que je ne distingue point de

« celle qu'on a dislinguée de nos jours sous le « nom de vie organique.

« La deuxième renfermera les faits relatifs à la « VIE PROPRE DE l'homme, sujet seutaut et pence sant, soumis aux passions de la vie animale, et '( en même temps libre d'agir par sa propre force « et en vertu de cette force morale, nioi\ qui se « connaît et connaît les autres choses, exerce di- « verses opérations intellectuelles, qui ont leur « principe commun dans la conscience du moi, « ou dans la force active qui le constitue.

« La troisième division, la plus importante de « toutes, est celle que la philosophie a cru jusce qu'à présent devoir aLandoiuier aux spéculacc tions du mvsticisme, fjuoicju''cIle vienne diissi V se résoudre en faits d'observation — Cette dicc vision comprendra les faits ou les modes et ce actes de cette vie spiritielle ^ dont les carac-

^ Le mot vie spirituelle n est ipas clair. L'auteur, évidemment, veut clire ici vie de l'esprit de Dieu, ou vie divine. Il prend le mot esprit dans le sens mystique où il est pris dans tout le Kouveau-Testameut, notamment en saint Paul (l Tliessal., v, 23): Integer spiritus rester, anima, et corpus, où il distingue : la vie corporelle, la vie propre de l'âme huuiaine, et la vie de l'esprit de Dieu. Ce sont les trois degrés de la vie distingués par saint .Tean, lorsqu'il dit: Qui ex voluntate garnis, qui ex voluntate viBi, qui ex deo nali sunt. iMais Ariatote lui-même ne prend il pas le mot %«j; da is k^ sens où le pr>.'ud ici IMaiuedeBiran, lors-

« tères se trouvent si visiblement empreints, pour « qui sait les voir, dans le premier, le plus beau, « le plus divin, le seul divin des livres de phi- « losophie, dans le code des chrétiens, dans a dans toutes les paroles de Jésus-Christ telles « qu'elles nous ont été conservées dans les Évan- « giles ^. »

Je ne cesserai de répéter et d'inculquer que ceci est la plus belle page de psychologie, la plus importante qui ait été écrite en notre siècle.

De cette page bien comprise, partira très-certainement le prochain grand mouvement de la philosophie. On résimiera d'abord, — et n'est-ce point déjà fait? — le grand cycle complet de la philosophie occidentale qui s'étend entre ces deux pages identiques d'Aristote et de Maine de Biran, et d'un autre côté depuis Gorgias jusqu'à Hegel. On fera la séparation décisive des sophistes et des philosophes : on distinguera les ténèbres de la lumière. Puis on exploitera, pour la première fois,

que, parlant de cette vie meilleure, supérieure à la vie de l'homme, il la décrit comme étant la vie de Yesprit, puis se demande ce qu'est Yesprit et s'il n'est pas le divin lui même, eVtï Çeïov ôv xaî aOri, supposition à laqutlle il s'arrête à la fin du chapitre? {Morale à Nicomaque,\l\reX, chap. vn.)

• Maine de Biran, Œuvres inédites, par M. Ernest Naville, t. III, p. 355.

cette partie la plus importante de la science, ce couronnement de la philosophie que l'on flétrissait jusqu'ici du nom de mysticisme, quoiqu'elle repose sur le plus important des fdifs tF observation^ sur cette surnaturelle action de Dieu dans l'homme que l'Evangile nous fait connaître, et que Jésus- Christ nous apporte.

Il est donc vrai que le genre humain a l'expérience du surnaturel; que l'exclusion de cette immense région de l'expérience humaine est une mutilation mortelle des bases de la philosophie, et que le prochain grand mouvement philosophique et scientifique reposera sur l'analyse de tous les grands objets de l'expérience humaine, lesquels sont : la nature, l'homme et Dieu.

Telle est l'essence du surnaturel . Il y a, on il peut y avoir, la vie de Dieu dans l'homme, comme il y a la vie de la matière dans l'homme. La science, dans l'homme, trouve l'animal, la plante, les métaux, toute la nature inférieure à l'homme. La science complète de l'àme saurait aussi qu'on peut trouver, dans l'homme pleinement vivant,

la nature supérieure à la nature de l'homme, c'est-àdire Dieu.

Dieu alors produit par l'homme, ou, si l'on veut, Ihomme produit par Dieu des fruits surnaturels, qui d'ordinaire sont des vertus, des lumières, d'insensihles et perpétuelles vivifications et régénérations de l'âme, de l'esprit et du corps, de la vie scientifique et sociale. C'est par l'homme et par sa prière, et par sa liberté, que se produisent d'ordinaire ou toujours les actes surnaturels, selon l'axiome théologique : Jetas supernatiircdes libère jlcri et hiunano modo. Mais ces actes sont parfois éclatants, prodigieux, c'est ce qu'on appelle des miracles. Il y a des miracles, il y en eut dans tous les temps, et il y en a de nos jours, lî m'a été donné d'en vérifier plusieurs , dont je suis tout aussi certain que de tout autre fait bien constaté. Je les ai vérifiés à la lumière de la physique, de la physiologie, de la science comparée, et surtout à la lumière de l'attention, et à la lumière d'une logique qui dépasse de beaucoup, en sévérité, ce que peut soupçonner l'esprit inattentif du plus grand nombre des lettrés. Et je n'ai d'ailleurs arrêté ma conviction, du moins sur l'un de ces faits, que d'accord avec plusieurs savants spéciaux, et même célèbres, beaucoup plus compétents que moi.

Mais pourquoi, s'il y a des miracles aujourcriuii même, peut-on croire et soutenir tantôt que le miracle est impossible, et tantôt que jamais il n'y en a en? Comment les miracles réels n'éclatent-ils pas à tous les yeux, comme un éclair d'un bout à l'autre de Ihorizon? Le voici. C'est que, d'un côté, ils ne causent aux croyants, surtout au peuple, aucune surprise On ne pousse aucun cri. On n'y va même pas voir. On fait comme saint Louis appelé à la vérification d'un miracle. « inutile d'y aller, dit il; j'y crois d'avance. » Mainte fois j'ai éprouvé moi-même ce sentiment, et n'ai pas pris la peine de vérifier des faits qui semblaient, en effet, miraculeux. Je dois même dire qu'il y a parmi nous, au sujet des miracles, une sorte de discipline du secret. Miracula quoque ne impiidentiiis jdctcntiir, dit un concile des Gaules.

D'un autre côté, jamais ceux qui n'ont point en eux la vie surnaturelle ne pourront croire à aucun fait surnaturel. « Les morts ressuscite- « raient, dit l'Evangile, qu'ils ne croiraient « point'. » L'esprit ne peut en aucune sorte admettre ce dont il n'a en lui aucun germe d'exj)érience interne. Le miracle frappant les yeux de ceux qui sont constitués en état d'incrédulité, et

* Nequc si quisex niortuisresurrexerit, credeut. Luc, xvi, 13.

qui veulent y rester, ne peut pas plus leur donner la foi, qu'on ne peut donner la parole à l'animal, en lui adressant la parole. Soyons sincères : qu'il y ait douze résurrections de morts bien réelles, l'année prochaine, en France, ne prévoyezvous pas que la plupart des esprits constitués en incrédulité n'en seront nullement émus? Ou bien ils refuseront de constater les faits; ou s'ils les constatent comme réels , ils concluront ceci : « V^oilà un nouveau mode d'action des forces « de la nature ou de la volonté de l'homme. )i Les athées n'iront pas à Dieu pour cela. Âniinalis homo non pcrcepit ea quœ sunt spiritus Dei, dit saint Paul (1 Cor. ii, i4), non potest intellii^ere. Ni l'homme renfermé tout entier dans la vie physiologique, à peine vernie par la faculté de parler; ni l'homme pensant, et renfermé dans la faculté ratiocinatrice isolée, ne peuvent rien admettre de ce qui est de la vie et de l'esprit de Dieu. 11 faut l'union réelle et personnelle à Dieu , pour concevoir les choses de Dieu. Or il y a malheureusement, entre les hommes, ces trois radicales distinctions, établies, maintenues par la liberté de chacun : L'on est et l'on veut être, ^soit ex voluntate carnis^ soit e.rvoluntnte viii\, soit ex Dca.

Laissez-moi vous le dire, amis ou adversaires : Voici la grande question du temps présent et de tous les temps. Le nombre des hommes qui veulent être de Dieu, qui portent dans leur âme l'expérience de Dieu, qui s'efforcent de soumettre leur vie à la vie même de Dieu, ce nombre aiigmentera-t-il ou diminuera-t-il ? Le nombre des hommes complets, qui ont pris Dieu pour Père, et qui ne vivent pas seulement et du sang et des nerfs, ni seulement de la propre pensée et de la propre volonté de l'homme, mais de Dieu même, et qui ont ainsi l'expérience de Dieu et de sa vie surnaturelle, ce nombre des hommes de véritable bonne volonté, ce nombre, beaucoup trop faible, va t-il, oui ou non, s'augmenter?

Veuillez comprendre que la grande plaie du genre humain, c'est qu'il y a, parmi les hommes, dans l'ordre moral et intellectuel, plusieurs races ennemies. INous ne sommes point une espèce simple comme les lions, les tigres, les aigles, animaux toujours identiques. Dans l'unité de la nature humaine, la lil^erté nous divise en espèces, espèces

morales et intellectuelles, qui se haïssent, s'oppriment, se dépouillent, s'égorgent, et travaillent à se détruire. L'étonnant phénomène de l'absolue contradiction des vérités partielles qui se détruisent entre elles dans la bouche de leurs défenseurs ; le lamentable phénomène de la guerre, et l'épouvantable spectacle de l'extermination d'un peuple, sans parler du cannibalisme proprement dit, cette révélation de l'enfer ; puis la misère, l'ignorance, le vice, les haines sans fin, l'abrutissement d'une grande partie de notre espèce, voilà les fruits de ces cruelles variétés libres, qui brisent sans cesse l'unité dans le sein de la famille humaine, l'unité, la paix fraternelle, et les incalculables forces de l'union. Et ces cruelles diversités, comprenez-le, ne constituent en aucune sorte la richesse des développements de la liberté, mais ce sont, au contraires, des arrêts de développement par abus de la liberté. Il y a des races d'àmes qui s'arrêtent au premier degré de la vie, et puis quelquefois s'y enferment avec mépris et haine pour tout ce qui est différent. De même pour le second degré. Là surtout se développe la haine ardente de tout ce qui est plus haut, et la lutte acharnée contre la race des enfants de Dieu. Et c'est pourquoi le fils de Dieu aété mis à mort. Et c'est pourquoi il a dû

dire : « Quel csl le prophète que vous n'ayez persécuté ' ^ w Et c'est pourquoi il a dû annoncer ceci à la race nouvelle, dont il est le Père : « Les hommes « vous mettront à mort ^. » Le caractère des enfants de Dieu, et c'est à cela qu'on les peut reconnaître, est de ne pas haïr, mais d'aimer; de ne point égorger, mais de se laisser égorger. Dans le langage théologique, on nomme ort^iieil la dureté et la ténacité d'une âme dans son arrêt de développement. L'âme ainsi arrêtée, qui refuse la vie supérieure, est appelée par Jésus-Christ fille de l'ohstacle et de l'esprit mauvais. Fille de celui , dit l'Évangile, qui est homicide dès le commencement'^^ qui est menteur, père du Diensonge ^ parce qu'il ment en énonçant son propre fond , en s'énonçant lui-même : ex propiiis loquitur. L'âme arrêtée dans l'égoïsme des appétits, trompe et ment, par cela seul qu'elle exprime ce qui est en elle. L'âme arrêtée et enfermée dans l'égoïsme de l'esprit, trompe et ment, lorsqu'elle énonce son propre fond comme étant tout. C'est de la suhstance de sa vie que chacun compose sa doctrine. L'enfant de Dieu qui porte en

• Qiiem prophetarum iiou sunt persecuti? Act. vu, 52. 2 Et morte allicieut ex vobis. Luc, xxi, 16. ^ Joan., viif, AA.

lui la vie entière de l'homme, unie à celle de Dieu, celui-là fait connaître la vérité, quand il dit ce qui

est en lui.

L'esprit mauvais, l'esprit d'arrêt dans l'égoïsme, est bien en effet l'homicide dès le commencement. C'est lui qui scinde les âmes à la racine , qui les divise ainsi en espèces mutilées, et qui par là divise les hommes en races ennemies, neutralisant ainsi les immenses forces du genre humain uni à Dieu. L'esprit de Dieu vient briser ces limites mauvaises et ces arrêts dans l'égoïsme, en nous donnant la liberté, la liberté des enfants de Dieu, c'est-à-dire l'étendue et la dilatation de cœurs qui n'ont d'autre volonté que celle de Dieu. L'esprit d'amour vient ramener les hommes à l'unité en nous complétant tous.

Mais il y a les âmes arrêtées par autrui, mutilées sans leur faute. Et il y a les âmes arrêtées par leur faute, qui se complaisent dans la mutilation, et qui repoussent l'esprit de Dieu intervenant pour les guérir.

Les premiers sont ce que l'Evangile nomme les pauvres , et il annonce la bonne nouvelle aux pauvres, et leur apprend qu'on vient pour les guérir.

Les autres sont les juifs endurcis, pharisiens,

scribes, hérodiens et sadduccéens, qui mettent à mort le Christ.

Or cette vie des enfants de Dieu, dont les hommes doivent renaître, pour avoir l'étendue entière et tous les rameaux de la vie, c'est là ce qu'on appelle la régénération. La régénération, la palingénésie universelle, était certainement attendue par l'ensemble du genre humain. Les hommes espéraient l'homme nouveau, l'homme divin, libérateur et régénérateur : un homme qui vînt nous délivrer en nous régénérant. Ils attendaient l'incarnation de Dieu.

L'incarnation de Dieu, rêvée, conçue et attendue par tous les peuples comme principe de salut, de renaissance, comme délivrance du mal et de la mort; l'incarnation de Dieu, qui est le dogme sur lequel repose la civilisation chrétienne et tout le monde nouveau, ce dogme fondamental est-il un rêve, une illusion, une abstraction, ou bien une vérité et une réahté ? Lequel ? rêve, illusion ? abstraction idéale ? vérité et réalité ?

Nous posons de nouveau la question en ces termes :

Après toute la critique de tous les siècles , et des deux derniers siècles, surtout du nôtre, que reste-t-il — je ne dis pas dans la foi des

masses, mais dans la science la plus avancée — que reste-t-il du Christ, du fils unique de Dieu, Dieu incarné ?

Nous allons essayer de le dire dans la dernière partie de cet ouvrage.

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