CHAPITRE IV
Jamais on ne pourra , par aucun art, ni sur la toile, ni sur le marbre, ni même par la parole, exprimer la beauté de la face, la sublimité de la vie de Jésus. Il n'a toute sa beauté possible que dans le cœur de ceux qui l'aiment, et là même il ne l'aura jamais entière : car, à mesure que la lumière grandira dans nos cœurs, il paraîtra plus beau.
La vraie science, s'ajoutantà l'amour, se fera de lui des visions de plus en plus splendides.
On l'admirait d'abord comme les hommes, sans la science, regardent le ciel étoile. On le contemplera comme le génie éclairé par la science pénètre de plus en plus les profondeurs de l'immensité.
La science, la science accumulée et comparée clans tous les sens, science de l'histoire, science de l'âme et du corps, de la nature et de l'esprit humain, et de la vie des sociétés humaines, et des lois idéales de la beauté, tout cela nous le montre aujourd'hui plus beau qu'on ne l'a jamais vu.
J'avoue qu'aidé de ces lumières, de mon amour et de ma conviction, je voudrais pouvoir, dans ces pages, tracer le plus beau portrait du Sauveur qui ait jamais été fait de main d'homme. Voilà quelle eût été mon ambition. Et j'osais dire à Notre Seigneur Jésus-Christ :« Puisque vous avez permis, ô mon maître , qu'on vous défigurât, faitesmoi la grâce de vous montrer aux hommes plus beau qu'ils ne vous virent jamais. »
Malheureusement je ne suis qu'un obstacle à l'expression de cette beauté. Il n'en pourra passer, par mon esprit et par ma plume, que quelques traits insuffisants. Mais j'essaierai selon mes forces.
C'est votre humanité que je contemple ici. Seigneur, c'est votre figure historique et réelle que je regarde, c'est votre beauté humaine, semblable à celle que nous pouvons avoir en vous, et que vous voulez nous donner.
Frères bien-aimés, généreux cœurs, esprits avides de vérité, regardez bien ceci.
Voyez d'abord le lieu où il se montre, et sur quel fond vient briller sa figure.
Voyez voguer notre planète autour du centre lumineux dont elle sort; voyez-la sommeiller pendant de bien longs siècles, et s'élever, sous les mains du Père qui la forme, du chaos à la consistance et de l'inertie à la vie ; puis de la vie dormante à la vie éveillée ; puis à la vie de la raison et de la liberté.
Mais, voici que, dans tout cela, règne la mort, presque autant que la vie.
En outre, regardez notre race, venue sur la planète tout armée de raison et de liberté, établie par Dieu même, comme le dit l'Ancien Testament, pour disposer le globe terrestre dans l'ordre et la justice : vous la verrez multiplier l'erreur, multiplier le mal, accumuler partout les ténèbres et l'iniquité. C'est un fait qu'il ne s'agit pas d'expliquer, mais qui est sous les yeux. Les hommes, vers la fin de l'histoire ancienne, au moment où commence l'ère nouvelle, les hommes ne savent plus qu'une seule chose : s'écraser et se dévorer, tout profaner, tout polluer, puis ériger en religion cette forme satanique de la vie. C'est la plus effroyable tempête moralequ'ait jamais traversée le vaisseau qui nous porte. Le genre humain, qui
n'a plus d'autre direction que la fureur de l'Océan, va-t-il échouer dans la nuit et se briser sur les écueils ?
En ce moment paraît un homme, comme parfois un pilote sur un vaisseau qu'on croit perdu. Cet homme saisit le gouvernail du monde; c'est un fait qu'aperçoivent nos yeux ; cet homme saisit le gouvernail du monde, relève le vaisseau qui sombrait, le dégage des écueils, indique la roule, montre le but, et nous lance à travers l'Océan vers notre étoile, avec une force et une vitesse que l'ancien monde n'eût pas pu soupçonner.
C'est là, de tous les faits de l'histoire humaine, le plus visible et le plus grand.
Il est absolument certain, et cela deviendra de plus en plus visible à mesure que la méditation intellectuelle simplifiera et transfigurera l'histoire, et saisira le sens sous l'écorce des faits ; il est absolument certain que l'ancien monde finit à la croix du Sauveur, ni plus tôt ni plus tard, et que le monde nouveau commence alors. Qui ne voit pas cela n'aperçoit pas le trait le plus saillant de la configuration historique de notre humanité. Celuilà ne voit rien du tout. Répétons-le : la mort du Christ est le moment précis où finit toute l'histoire ancienne. Et le tombeau du Christ ne semble se
fermer que pour ensevelir en lui la vieille humanité.
Au moment précis où nos yeux voient finir dans l'histoire la vieille humanité, et commencer l'humanité nouvelle, en ce moment, l'homme dont la vie, la mort et la doctrine ont créé cette nouvelle direction de la vie, cet homme, qui fait cela, nous apprend qu'il sait ce qu'il fait, et il le déclare : « En ce moment est la crise de ce monde. . . en ce « moment le prince de ce monde est chassé ^..« « Le Royaume de Dieu est dès à présent au milieu « de vous ^. »
Veuillez comprendre qu'il n'y a rien ici à contester. Tous ces faits sont encore sous nos yeux. On aurait beau nier l'authenticité ou le sens de ce texte : « Maintenant est la crise de ce monde; » tout le reste de l'Évangile en est l'équivalent. Tout l'Évangile consiste à dire : « Voici le royaume de Dieu qui approche, et qui est dès à présent au milieu de vous, w C'est le sens du mot Évangile. L'Évangile est lui-même cette bonne et grande nouvelle.
Eh bien ! voilà le cadre du tableau où va paraître la figure du Christ.
* Joan., XII, 31.
2 Luc, x, 9.
Je ne parlerai pas du mystère de sa génération. Est jN'é du Saint-Esprit, disent FÉvangile et le Credo. Je n'insiste pas sur ce point. Mais je pose ici deux questions. Comment , lorsque la terre était couverte d'animaux , où n'étaient point la raison et la liberté , comment est survenu l'être nouveau qui apporte à la terre la raison et la liberté ? De même, comment, sur la race de l'homme animal, chargée de toutes les corruptions croissantes et invétérées de l'erreur et de l'iniquité, comment est venu , pour effacer les péchés du monde, l'homme nouveau, l'envoyé de Dieu sans péché , absolument immaculé de toute erreur et de tout mal? N'est-il point à lui seul une sorte de création nouvelle , un nouveau don de l'esprit de Dieu? Est-il une simple déduction de l'ancien homme ? Fils de l'homme sans nul doute, mais l'homme en lui n'est-il pas avec Dieu tout autrement que les autres hommes ? « Comment le Christ « est-il fils de David, disait aux Juifs Jésus lui- (( même '. S'il est fils de David, comment David
' Matth.. XXII, 45. — Luc, xx, 44.
« l'appelle-t-il son seigneur?» Mais, avec l'Évangile, je me borne aujourd'hui à poser la question.
Regardez-le maintenant lui-même, « cet homme « qui respire l'air comme les autres, » dit Isaïe : « en « tout semblable à nous, sauf le péché, » ajoute saint Paul '.
Il est en tout semblable à nous, homme comme nous, pouvant souffrir, pouvant mourir ^, ayant une âme humaine, un cœur humain et une raison humaine ^, qui peut se développer^ et qui n'a pas l'omniscience de Dieu.
Et c'est pourquoi, si je veux le bien contempler, il me faut regarder à la fois dans l'histoire, dans la solide réalité de l'Évangile; puis aussi dans mon propre cœur et dans mon propre esprit, et dans toute l'expérience de la nature humaine, dans toute la science et du corps et de l'âme que je puis posséder.
' Tentatum autem per oninia, pro similitudine, absque peccato. (Haeb.,iv, 15.)
= Corpus Christi est humanum , doloribus et corruptioni ob- Doxium, ex naturœ suac conditione. — Article de foi catholique.
2 Animam humanara, eamque rationis participem, Yerbum divinum assumpsit, — Article de foi catholique.
4 Et Jésus proficiebat sapientia, et œtate, et gratia,apudDeum, et homines. Luc, n, 52. — Saint Thomas dit, 3» q. ix, art. 4 : Fuit ergo in Christo aliqua experimentalis scientia, quae est scientia acquisita.
Contemplons donc l'héroïque et royale beauté du plus grand des enfants des hommes!
Il V a, ce me semble, trois rayons de beauté, ou trois éléments nécessaires , sans lesquels nul ne peut être beau.
Otez de la figure humaine l'expression du courage, celle de l'intelligence ou celle de la bonté, vous introduirez la laideur. Qu'était donc la beauté de celui dont la vie ne fut que la plus haute expression de ces divines splendeurs ?
Jésus-Christ a le courage plein, le courage continu, absolu, dans une force héroïque et dans une dignité royale. Et il a le courage puissant, le courage qui triomphe, parce qu'il est fondé sur l'indomptable volonté de la justice , parce qu'il est guidé par une intelligence splendide qui voit les lois éternelles de la vie, et qu'il est sans cesse inspiré par la bonté immense, développée en amour enthousiaste, aussi bien qu'en profonde compassion.
Contemplons donc successivement ces rayons de beauté comme quand la science, analysant la beauté du jour, y distingue trois rayons, rayons de force, de lumière et de feu.
Et d'abord : l'intelligence de Jésus-Christ.