TEXTE F
RELATIF AU LIVRE PREMIER, CHAP. IV, IS" m.
VACHEROT. liA JHETAPHITSIQUE ET El A §C1EjVCE.
Éd. de 1863, t. IH , p. 13-17.
Le métaphysicien. La nouvelle philosophie va même plus loin que Kant en un sens. Elle généralise le système des antinomies^ en retendant a tous les objets de la connaissance, elle en jait la loi unwerselle de l'entendement. Seulement, au lieu de s'arrêter à cette contradiction , et d'en conclure, avec Kant, l'impuissance du dogmatisme, elle la résout dans le principe de l'identité.
Le savaxt. Voilà ce que je n'ai encore pu comprendre. Les antinomies sont réelles ou apparentes. Dans le second cas, il n'est pas besoin de supposer un troisième terme qui les concilie. Dans le premier, je ne vois pas comment la contradiction pourrait être résolue \
Le métaphysicien. C'est que le fin de la doctrine vous
' Il est manifeste que le savant a iileiiieineiit raison.
échappe. Pour Schelling et pour Hegel, les antinomies sont réelles, mais seulement dans la sphère de l'entendement ; elles s'évanouissent dans la sphère supérieure de la raison ^
Le savant. J'avoue que je ne saisis pas bien cette distinction. Le principe de contradiction n'a-t-il pas toujours été le critérium de la logique ancienne et moderne, indistinctement applicable aux conceptions les plus sublimes comme aux notions les plus simples de la pensée ? Si cet axiome n'est pas maintenu comme règle absolue et universelle de nos jugements, c'en est fait de toute démonstration : nous voici retombés en pleine sophistique ^.
Le métaphysicien. C'est en effet l'accusation banale portée contre la nouvelle philosophie par les esprits légers ou impatients qui ne pénètrent pas dans le secret de sa pensée. Je ne la crois nullement fondée. Quand, le principe de contradiction s'applique aux objets de l'imagination et de l'entendement, ainsi qu'aux sciences qui s'y rapportent , ni Schelling ni Hegel n'en contestent l'autorité, parfaitement légitime dans ces limites. Mais, au-delà de l'entendement et de l'imagination, dans la
' Celte réponse n'est-elle pas du plus liant comiriue ? Ne peut-elle pas entrer, sans qu'il y faille changer un mot, dans l'admirable scène de Faust où Mépliistophclès se moque de rétiidiaut ? C'est (jue le fin de la doctrine 'VOUS échappe ! Yoilà qui est merveilleux ! Quel est ce fin de la doctrine qui élude un dilemme aussi net que celui-ci': les contradiclions sont ou réelles ou apparentes ? Voici ce.\{e finesse profonde : c'est que les contradictions sont réelles pour l'entendement, et apparentes pour la raison. Ce qui ne répond nullement au dilemne, qui pose que les contradictions, prises en elles-mêmes, sont ou léelles ou apparentes, soit qu'on ait, pour les regarder, deux raisons diflérentes, comme les nouveaux penseurs, soit que l'on n'ait, comme le reste des hommes, qu'une seule raison.
» Le savant a encore absolument raison.
sphère de la raison proprement dite et de la métaphysique, ils en nient la portée. Cette prétention peut être discutée ; mais il est évident qu'elle n'a rien de commun avec les procédés de cette sophistique qui supprime le principe de contradiction en tout et pour tout. Toutefois , c'est déjà beaucoup trop que le langage de la nouvelle école ait prêté à la calomnie. La philosophie doit être aussi irréprochable dans son langage que dans sa pensée*.
Le savant. Je comprendrais mieux votre distinction si vous me montriez clairement ce que la nouvelle philosophie entend parle principe d'identité, posé comme la catégorie propre à la raison.
Le métaphysiciex. Je vais tâcher de vous l'expliquer. Selon Schelling et Hegel , les antinomies sont propres aux affirmations de l'imagination et de l'entendement. Si l'ancienne métaphvsique a abouti à des assertions contradictoires sur Dieu, Fàme humaine et le monde, c'est qu'elle s'est obstinée à ne considérer ces éternels objets de la philosophie qu'aux fausses clartés de l'imagination et de 1 entendement , au lieu de les contempler à la grande lumière de la raison '. Tandis que le monde de l'imagination a des bornes, celui de la raison est nécessairement infini. Tandis que le Dieu de l'induction est individuel, le Dieu de la raison est nécessairement uni- • versel. Tandis que le principe de contradiction est la loi
■ Le métaphysicien ne répond évidemment rien.
» Ce qui veut dire que niAiisiote, ni Platon, ni saint Thomas d'Aquin, ni Descartes, ni Leibniz, ni aucun mortel, avant les sophistes contemporains, n'ont jamais fait usage de la raison dans leurs travaux philosophiques, mais qu'ils se sont tous obstinés à n'employer que l'imagination, et puis une autre faculté nommée l' entendement, qui serait le contraire de la raison.
de l'entendement, le principe de l'identité absolue est la loi de la raison. Ce que l imagination et V entendement regardent comme absurde et contradictoire est précisément ce que la raison proclame nécessaire et absolument vrai. Ainsi il implique pour l'imagination que la matière ne soit pas divisible à l'infini. Il implique pour l'entendement qu'un être soit cause et effet en même temps ; que le monde et Dieu soient substantiellement identiques, tout en restant distincts ; que l'activité humaine soit tout à la fois libre et nécessaire. Or la raison montre que la notion de la matière, telle que l'imagination nous la donne , n'est qu'une représentation sans vérité des phénomènes sensibles ; que l'action réciproque de l'âme sur le corps, et du corps sur l'âme, s'explique par la vraie notion de la substance ; que la liberté et la nécessité, loin de s'exclure, se supposent dans la vraie notion de l'activité ; que le fini et l'infini, l'universel et les individus, ne sont pas des termes qu'on puisse distinguer et opposer entre eux, comme on distingue et on oppose les êtres individuels. Sur toutes ces questions, les contraires se résolvent dans une synthèse supérieure. Donc U' identité est le principe de la raison comme la contradiction est le principe de l'entendement. Si celui-ci gouverne toutes les sciences, celui-là règne en maître sur la métaphysique. L'identité est le premier et le dernier mot de la philosophie allemande, la clef de son système, la formule universelle par laquelle tout s'explique et à laquelle tout vient aboutir. C'est l'Absolu, c'est Dieu. Tout est
' Je prie le lecteur de chercher lui-même sur quel raisoniiementrepo.se ce DONC. Voyez s'il repose sur autre chose que sur la pure et simple assertion, dix fois renouvelée, de l'assertion qu'il s'agit d'établir, et que le donc amène une fois de plus.
un , toujours et partout. Ramener toute différence à ridentité, tel est l'unique et constant problème de cette philosophie dans la nature et dans l'histoire.
Le savait. Il me semble que l'entreprise n'est pas nouvelle. Est-ce que la métaphysique n'a pas essayé cela de tout temps ?
Le métaphysicien. Sans doute, mais elle l'avait fait sans se rendre compte des difficultés de l'entreprise ni des moyens de résoudre ces difficultés. La distinction de V entendement et de la raison est un principe capital dans la noin^elle philosophie. C esX. à l'aide de cette distinction que Schelling restreint le principe de contradiction au domaine de l'entendement, et lui substitue partout le svstème de l'id entité dans la sphère de la raison, rouvrant ainsi à la métaphvsique la carrière qui lui avait été fermée par la philosophie critique.
Le savant. Je reconnais le progrès ^
Le MÉTAPHYSICIEN. Oest sur ce principe que repose toute la nouvelle philosophie -. jNIais Schelling, qui l'a mis en lumière, ne Ta point scientifiquement démontré. Il se borne à le poser comme une intuition à p riori et spontanée , une sorte de révélation naturelle de la raison ; puis il l'applique à la réalité, à la nature et à l'histoire, sans méthode et sans suite. Aussi peut-on dire que sa doctrine forme plutôt un ensemble de vues hardies, profondes , souvent vraies, qu'un système régulier et complet.
' Il me semble évident que le savant se mo(]iie ici du métaph\sicien.
» C'est-à-dire que la nouvelle pliilosophie repose sur celle découverte qu'il y a dans l'homme deux raisons, dont l'une est le contraire de l'autre; dont l'une, celle qui est aveugle, est la reine des sciences, et l'autre, la seuleclairvoyante, est la lumière delà métaphysique; raison dont on va voir le procédé dans le dernier alinéa de ce texte.
SOPHISTIQUKS. 443
La philosophie de Hegel, quelque jugement qu'on en porte, ne mérite pas ce reproche. Il n'a pas paru, clans l'histoire de la métaphysique, de doctrine plus complète, mieux enchaînée dans toutes ses parties, plus systématique en un mot. Tandis que Schelling s'élève d'un bond au principe de la philosophie, Hegel y^ parvient laborieusement, par un mouvement graduel et nécessaire de la pensée, qu'il appelle la dialectique. Cette dialectique' n'est ni celle de Platon, ni celle dePlotin, ni celle de Spinosa. Elle ne procède point du particulier au général, comme la première ; ni du composé au simple, conmie la seconde; ni du principe à la conséquence, du contenant au contenu, comme la troisième. Elle procède par opposition et par harmonie, par différence et par identité, par antithèse et par synthèse. La pensée pose ^ oppose et concilie; affirme^ nie et rétablit son ajfirmation ; produit^ détruit et reproduit; unit, divise et réunit ; et cela, elle le fait toujours et partout, obéissant à une nécessité logique invincible, à un mouvement propre et indépendant des conditions objectives et même subjectives de la pensée. C'est la loi universelle du progrès qui entraîne toutes choses ; c'est le rhythme éternel du poëme de la ci'éation ; c'est le syllogisme indéfiniment répété de la Pensée absolue dans le système de la nature et dans
' Voici donc quel est le procédé, ou la dialectique, de cette raison nouvelle, découverte, dit-on, par M. de Sclielling, pleinement déployée par Hegel, et sur laquelle repose toute la nouvelle philosophie. Lisez, comme récompense de vos fatigues, cette description vraiment lyri(pie où l'enthousiasme de l'écrivain est à son comble. Il ue peut plus s'expi imer qu'en vers :
La pensée pose, oppose, et concilie 1 Affirme, nie, et rétablit .' Produit, détruit, et reproduit !
Unit, divise, et réunit!
le système de riiistoire. Tout l'exprime et la manifeste, la logique comme la philosophie de la nature, et celle-ci aussi bien que la philosophie de V esprit. Les noms changent avec les termes du rapport, mais le rapport qui fait la loi est immuable et identique. Dans la logique , ce sera l'universel, le particulier et l'individuel, ou l'être, le néant et le devenir, ou la notion, le jugement et le raisonnement. Dans la philosophie de la nature, ce sera l'espace, le temps et la mesure ; ou le mécanisme, le dynamisme et l'organisme; ou la répulsion, l'attraction et la pesanteur ; ou le soleil, les satelUtes et les planètes; ou l'azote, l'opposition de l'hydrogène et de l'oxygène et le carbone ; la sensibilité, l'irritabilité et la reproduction. Dans la philosophie de l'esprit, ce sera l'àme, la personne et l'esprit pur; ou la sensibilité, l'entendement et la raison ; ou l'individu, la famille et l'Etat ; ou l'Orient, le monde gréco-romain et le monde moderne ; ou le symbolisme, le classique et le romantisme ; ou le panthéisme, le polythéisme et le christianisme. Mais au fond c'est partout et toujours la même loi, le même rhythme, le même syllogisme avec des éléments divers'. Le SAVANT. Voilà une dialectique d'un nouveau genre. J'aurai de la peine à m'y habituer.
Le métaphysicien. Je tâcherai de vous l'expliquer.
' Notre humilialion est-elle assez profonde ! C'est en France, au dix-neuvième siècle, que ces pages sont écrites, écoutées, estimées, et répandent leur lueur, leur rhytlimeet leurs formules sur une partie de la littérature de notre pays. De là sortent ces remaniements du Christianisme et de la Raison que l'on a sous les yeux. Ai-je eu tort de dire qu'il y a là une orgie intellectuelle qui n'a pas d'analogue, depuis vingt siècles, dans l'bistoire de l'esprit humain?