‹ Les sophistes et la critiqueChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mais je suis loin d'avoir fini l'entière description de la secte, et j'en poursuis l'étude en justifiant la très-dure qualification qu'il est nécessaire d'appliquer à cette école, savoir : secte (V athées et de Sophistes.

Le mot Sophiste est justifié. Je vais maintenant justifier les deux autres : secte lï athées.

Jamais peut-être l'esprit sectaire ne s'est montré aussi aveugle, aussi étroit, aussi superbe, aussi plein de risible enthousiasme pour tout ce qui est de la secte, et surtout aussi plein de mépris pour ce qui n'en est pas.

Si l'on veut s'en faire quelque idée il faut relire.

«;4 LES SOPHISTKS

dans l'énergique et salutaire et nécessaire Jvertl.ssèment de l'Évéque d'Orléans, le chapitre intitulé : Leurs prétentions et leur hut.

Cette école se nomme elle-même l'école critique ; et voici sa pensée : c'est que l'esprit humain date de « l'avènement de la critique^. »

(f II n'y a plus, disent-ils, de philosophie vrai- « ment vivante et actuelle que celle qui procède de « la grande école critique du dernier siècle. Tout « ce qui précède cette révolution est mort. Descartes « et Leibnitz appartiennent à l'histoire, aussi bien « que Platon et Aristote. Leur philosophie est « d'un autre temps... Elle ne peut plus répondre cf aux besoins nouveaux de la pensée moderne ! ... « Il faut autre chose à la pensée de notre temps ^. »

Ainsi tout est mort, excepté la secte. Elle seule peut satisfaire aux besoins nouveaux de la pensée moderne ! Il paraît qu'il y a une pensée moderne, celle qui a fait la science nouvelle dont nous aurons l'occasion de parler.

A propos des questions qui semblaient insolubles, ils disent : a La nouvelle philosophie est veto nue mettre fin à cette antithèse par une syn-

Vacherot, la Métaphysique et la Science. Préface. La Métapliysique et la Science. Préface.

KT I.A CKITIQI K. U5

« thèse nécessaire, an nom d\u\c /og/cjue super/eu/ c « à celle de l'entendement '. »

Il y a donc, depuis Tavénement de la critique, une logique de l'entendement et une logique de la raison. Il y a bien , en effet, deux logiques pour la philosophie nouvelle. Nous l'avons déjà vu.

La logique de l'entendement est celle des anciens et des modernes jusqu'en ces derniers temps. C'est Aristote et Platon, Descartes et Leibnitz, et tout le reste. Mais la logique de la raison date de l'avènement de la critique.

C'est donc cette secte, comprenez-le bien, qui introduit dans le monde la raison : avant eux, l'esprit humain se fatiguait dans la spliève de l'entendement.

Jusqu'à présent d'ailleurs les critiques nouveaux, même « les contemporains, n'ont fait que « préparer le terrain sur lequel la. science noi- « VELLE, la vraie métaphysique du dix-neuvième « siècle, pourra élever ses constructions ! »

Leur principe qu'ils nomment la critique , et dont ils disent : « La critique est née de nos jours *; » ce principe , d'après eux, est « le principe do-

' Vacherot, la Métaphysique et la Science^ tome II, p. 446. ■^ M. Reuan, Ltudes d'histoire religieuse, p. J.

06 LES SOPHISTKS

« minant de la vraie histoire, comme de toute vraie « science, et sans lequel on peut dire que ni l'his- « toire ni la science n'existent ^

C'est pourquoi « l'histoire n'a pas quarante « ans^, » dit l'un d'eux. Un autre ajoute : « L'his-

« toire est notre contemporaine Du temps de

« liossuet elle n'existait pas la critique était

« inconnue à Montesquieu''. » « Jusqu'à présent, « dit un troisième, en fait d'histoire on n'avait « que des matériaux, mais point de théorie scien-

« tifique. Cette théorie commence à M. Comte

« Grâce à cette immense découverte le circuit du « monde intellectuel est fait, comme le fut jadis « celui du globe terrestre par Vasco de Gama et « Magellan. » z\insi parle M. Littré ^.

Les choses étant ainsi, ils déclarent nettement : « c{ue leur principe a mis entre le passé et l'ave- « nir, dans l'ordre intellectuel, un abîme infran- « chissable. »

C'est, comme s'exprime l'un d'eux, « une nou- « velle institution des intelligences ! »

H Celte institution des intelligences est l'influence

• M. Ilavet, Revue des Deux Mondes.

2 M. Renan, Essais, p. 106.

^ M. Taine, Philosophes français, p. 298.

'• Dictionnaire de Nysten, art. Sociologie et physiologie.

ET LA ClUTIQUE. 67

« qui contribue le plus à séparer le régime meu- « t<d des modernes, du régime mental de l'anti- « qui té ^ » Le même auteur annonce « une régk-

« NÉRATION RADICA.LE , QUI , CHANGEANT TOUTES LES « CONDITIONS MENTALES, CHANGERA PARALLÈLEMENT

« TOUTES LES CONDITIONS MATÉRIELLES ^. » Jamais la barbarie sectaire a-t-elle été plus loi n ?

Je reconnais qu'il y a un abîme entre l'état mental de cette secte et l'état ordinaire et universel de l'esprit humain. J'admets que le principe nouveau constitue cet abîme. Mais ils ajoutent :

« Ceux qui refuseraient encore d'admettre ce principe n'ont rien à faire de nos livres, et nous^ de notre côté, nous n'avons pas à nous inquiéter de leur opposition et de leur censure, car nous n'écrivons pas pour eux »

« Les deux critiques, disent-ils, sont sans action « l'une sur l'autre ; ce sont des lignes qui ne peu- « vent se rencontrer, quoiqu'elles ne soient pas « parallèles ^. »

Et ils déclarent, en toute occasion, qu'ils ne répondent à l'ancienne critique que par « la grande « doctrine du dédain transcendant! «

' M. Littré, Conservation et posilivisme, p. 38.

2 Ibid., p. 170.

3 M. Havet, ibicL

g8 lks sophistes

« Le dédain, dit à ce propos l'un des maîtres ', « est une une et délicieuse volupté qu'on savoure « à soi seul. Il est discret, car il se suffit, »

El ailleurs il ajoute : k II est une certaine élé- « vation d'âme qui ne s'obtient que par l'habitude « du mépris ^. »

Donc nous en sommes venus à ce point qu'une secte de sophistes commence à déclarer qu'elle ne discutera plus avec ceux qui n'admettent point d'abord le principe de la secte.

Voici donc un principe nouveau, qui est d'aujourd liui même , puisque c'est lui qui divise l'esprit humain en deux époques, qui sont l'avenir et le passé. Ce principe a contre lui tout le passé du genre humain. Il s'établit aujourd'hui parmi nous; et, dès le premier jour, ses sectateurs déclarent qu'on n'écrit pas pour ceux qui refusent de l'admettre, et qu'on ne s'occupe point de ceux qui s'y opposent.

Assurément ceci est bien le plus étrange exemple d'excommunication que l'on puisse trouver dans l'histoire.

Mais quel est donc ce principe nouveau, qui

' M. Reuau, Essai de morale et de criUque- p. U '^ Ihid., p. 209.

ET l.A CRITIQUE. 69

doit être l'axiome de l'avenir ? Je vais le faire connaître.

D'abord, j'avoue que j'écris contre ceux et pour ceux qui admettent le principe nouveau, et qui rejettent l'ancien principe de l'esprit humain.

Je crois être en mesure d'affirmer qu'ils se trompent, lorsqu'ils soutiennent que les deux critiques n'ont pas de prise l'une sur l'autre. Car, s'il s'agit de la nouvelle critique, qui a pour essence ce principe « qu'une assertion n'est jamais plus vraie « que l'assertion opposée ; •» s'il s'agit de la critique qui a pour essence la négation du principe premier, nécessaire et fondamental de la raison, c'est-à-dire l'abolition de la différence entre l'affirmation et la négation, j'accorde que cette critique ne peut avoir la moindre prise sur la critique ancienne. Mais je soutiens que la critique ancienne, qui a pour essence l'attention, et qui s'appuie sur les lois et axiomes nécessaires et universels de la raison, peut atteindre la critique nouvelle, puisqu'en ce moment même l'ancienne critique, si je ne me trompe, a l'honneur, par mes faibles mains, de tenir l'autre très-solidement.

Je pense donc que l'on peut toujours discuter avec l'adversaire de bonne foi, et même avec tout adversaire, fùt-il de mauvaise foi. Dans ce

cas, l'on ne parle pas pour l'adversaire de mauvaise foi, mais pour ceux qu'il pourrait tromper. D'ailleurs, je ne suppose ici, nulle part, la mauvaise foi. Donc, je leur parle et j'écris pour eux. Il y a un abîme entre nous, c'est évident. Mais la parole et la raison peuvent traverser l'abîme. Les âmes libres peuvent, quand elles veulent, changer leur direction, et, déployant leurs ailes dans la lumière, revenir de ce côté-ci de l'abîme, dans la demeure du genre humain. J'écris ce livre contre les sophistes et pour eux. J'analyse leur doctrine, je discute leur principe, et je décris minutieusement leur forme intellectuelle et leur état mental, que je connais à fond.

Et d'abord je discute leur principe.

On le croira difficilement, mais il faudra le croire en le voyant de ses propres yeux : ce principe qui sépare, par un abîme infranchissable, l'avenir et le passé du genre humain, ce principe qui constitue l'essence même delà science ; ce principe que tout homme, aujourd'hui, doit adopter sans discussion, s'il veut être compté parmi ceux

KT l,A CRITIQUE. 7»

pour lesquels et auxquels on parle, ce principe n'est pas autre chose que l'athéisme.

L'athéisme sans phrases, l'athéisme sans discussion , voilà le principe et l'axiome de la philosophie nouvelle !

Mais, avant de porter contre aucun écrivain cette effroyable accusation, je me suis recueilli, et je dois dire que pendant plusieurs jours il m'a été comme impossible d'écrire sur ce sujet. Je crois avoir senti, en ma conscience, que Dieu m'avertissait. J'ai compris cet avertissement, ce me semble, et j'ai demandé la grâce de voir les choses telles qu'elles sont au fond , et puis surtout de ne pas perdre , dans mon cœur ni dans mes paroles, la justice et l'amour que je dois à tout homme vivant. Aujourd'hui je suis bien certain que mes dispositions présentes, d'esprit et de cœur, me permettent de parler.

Et d'abord je dois dire que je n'ai rencontré, parmi les hommes connus, qu'un seul athée complet, conséquent, radical. Ce cas est rare.

L'athéisme absolu, signé et imprimé, a été constaté en Allemagne, dans l'orgie intellectuelle de 1848. Il s'est trouvé des misérables pour signer ceci : « Que chacun soit à lui-même son Dieu et apprenne à jouir contre tous. Puissé-je voir, au

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lieu de cette vertu vulgaire qui m'ennuie, de grands crimes, de robustes forfaits! »

Si ces paroles n'ont pas été signées pendant l'ivresse proprement dite, voilà l'athéisme parfait.

Or, p:u'mi les écrivains que je combats ici, et que je déclare et démontre sophistes et sectaires, il n'en est pas un seul qui ait cette sorte d'athéisme.

Us disent dans leurs écrits, ils disent dans leur esprit qu'il n'y a pas de Dieu ; mais ils ne le disent pas dans leur cœur.

C'est à eux que je pourrais dire : V ous croyez au devoir et au droit, à la justice, à la liberté, à la nécessité du dévouement, du travail pour vos frères : donc votre âme en cela tient à Dieu.

Et c'est, je crois, ce qui explique cet étrange phénomène, qu'enseignant l'athéisme et le propageant avec zèle, ils soutiennent néanmoins qu'ils ne sont point athées.

Qu'on veuille relire le chapitre intitulé Dieu à\\yh\ Ji'crtisseincnt de l'Évéque d'Orléans. Il est clair que tous ces écrivains enseignent qu'il n'y a pas de Dieu, puisqu'ils l'enseignent. On a les textes sous les yeux.

Et l'on est saisi de pitié, et l'on répète le mot : (ithéisnie plus un rnciisoiiî^e, lorsqu'on voit par quels subterfuges pitoyables, et par quelles res-

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trictions mentales ils soiiliennont qu'ils ne sont point athées, tout en disant qu'il n'y a pas de Dieu. Tous disent : Il n'y a rien au-dessus de l'homme et de la nature. 11 n'\ a au dessus de l'homme, ni Dieu, ni Providence, ni aucun être intelligent et libre. Voilà ce qu'ils enseignent tous. Mais l'un ajoute : Je ne suis pourtant pas athée, car j'ai dit : « C'est l'homme qui est mon Dieu. » Ainsi parle M, Littré, et quelquefois M. Renan. L'autre dit : « Je ne suis pas athée, car je soutiens qu'il y a dans l'homme une certaine idée qui est Dieu. » Ainsi parle M. Vacherot , et quelcjuefois M. Renan. M. Havet dit aussi : « Ce qui n'est pas dans la nature n'est rien et ne saurait être compté pour rien, si ce n'est pour une idée. » Mais j'ignore s'il soutient que cette idée-là est son Dieu. Le père de toute la secte s'est élevé jusqu'à cette restriction mentale invraisemblable : « En dehors de l'homme et de la nature il n'y a rien que le néant. Et c'est ce néant qui est Dieu. Donc nous ne sommes point athées puisque nous proclamons Dieu. » Ainsi parlait Hegel, et quelquefois M. Renan.

Donc, en effet, tous ceux dont il s'agit ici, et quelques autres, enseignent nettement, dans leurs écrits, qu'il n'y a point de Dieu.

Nous, nous disons avec toute la philosophie et tout le cœur humain : Il y a la nature , il y a l'homme, il y a Dieu. Eux disent : 11 y a la nature, il y a l'homme, et rien de plus. Ils sont donc athées, soit qu'ils ajoutent ou n'ajoutent pas « qu'il y a dans l'homme une certaine grande idée » qu'ils appellent Dieu.

Et cependant, je le répète, ce qui me touche, c'est l'énergique empressement et la chaleureuse conviction avec laquelle plusieurs d'entre eux soutiennent qu'ils croient en Dieu. Relisez, par exemple, certaines pages de M. Vacherot, pleines d'éloquence et de chaleur, où il prétend démontrer Dieu, parler à Dieu, adorer Dieu. Qu'on lise les pages où M. Littré parle de la sainteté du devoir, de l'amour sacré, du dévouement religieux avec lequel l'individu, sans attendre de récompense, doit travailler pendant sa vie entière, et se sacrifier tout entier pour le bien de l'humanité à venir. Ces hommes-là disent dans leur esprit : H n'y a pas de Dieu; encore une fois, ils ne le disent pas dans leur cœur. Us ne sont pas cet insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu. Eux n'ont pas dit cela dans leur cœur, mais seulement dans leur esprit.

Or, pendant la prière réelle que je faisais à

Dieu pour conserver dans cette polémique la justice et l'amour, je cherchais à lire dans mon âme l'état de ces âmes ; je cherchais à toucher, à voir et à comprendre, en vérité, le mouvement de ces cœurs, qui, tout en niant Dieu leur Père, parlent avec sincérité d'amour et de sacrifice pour leurs frères. Je cherchais, dis-je, à comprendre ces âmes et leur état, par mon âme même, qui, comme Beaucoup d'autres en ce siècle, a traversé tous les états, et je me suis souvenu d'une crise où, le doute et la nuit survenant dans l'étendue entière de mon intelligence, il ne restait plus rien en moi qui fût visible. Ténèbres pures, vide absolu! La veille, dans la lumière de la raison et de la foi, je voyais, ou du moins sentais tout. Et maintenant voici la nuit mauvaise, voici l'heure des ténèbres, comme il est dit dans l'Évangile ! Et il semble qu'il n'y a plus rien, et que le rien est le fond des choses.

Pourquoi ne suis-je pas tombé dans ce néant? Comment suis-je resté suspendu au-dessus de l'abîme? C'est qu'un point fixe me restait, et que je me tenais attaché par le cœur à la racine de l'infaillible, évidente, absolue, nécessaire et universelle religion, savoir : pitié, amour, travail pour les hommes qui souffrent. Et par là j'ai compris

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