CHAPITRE IV
Que le lecteur veuille bien se rappeler la conclusion, précisément sophistique, de l'étude sur Hegel, citée plus haut. Il y a là deux conclusions, contraires, absolument incompatibles. L'une déclare, que « l'œuvre de Hegel est stérile et con- « tradicloire et dans ses termes et dans son es- «sence;» l'autre pose que « Toeuvre de Hegel « renferme sous l'enveloppe des mots une pensée « vivante et éternelle qui suffit à la gloire d'un « philosophe, d'un pays et d'un siècle, w Lejv deux conclusions sont irréparablement contradictoires : Tune détruit l'autre. Il faut choisir.
Qu'on se rappelle encore la conclusion double que nous avons citée sur la nature de l'éclectisme alexandrin, conclusion qui, d'une part, affirme que cette doctrine « n'est point une simple
LA CRITIQUE ET LA VIE DE JÉSUS
(( juxtaposition, un rapprochement forcé de prince cipes contraires , mais une véritable alliance, a une fusion harmonieuse des doctrines, » et qui , d'autre part, dans la même page, affirme que cette même doctrine « n'est qu'un prétendu éclectisme, « qui n'est pas une conciliation impartiale de tous a les éléments de la pensée , mais une transfor- « mation forcée et artificielle de toutes les docc( trines. »
Evidemment, quoique l'auteur donne ces deux conclusions dans les mêmes pages, comme une seule et même conclusion, ce sont deux conclusions contraires, contradictoires, absolument irréductibles. Il faut choisir. Poser et empiler ainsi le oui et le non l'un sur l'autre et soutenir leui* identité ', c'est la négation même de la raison, de la parole et de la pensée.
M. Renan , dans tout l'ensemble de son livre, arrive à un résultat du même genre.
Malgré mille précautions, M. Renan arrive a luie conclusion double , ou à deux conclusions contraires, comme celles que nous citons, l'une sur Hegel, l'autre sur l'alexandrinisme.
* Le lecteur ne doit pas oublier que je cite en entier, comme pièces à étudier à fond, ces pages de M. Vacherot, à la fin du présent manuel de critique.
LA CIUTIQLE
Cette secte fait les derniers efforts pour réunir, en toute question, les contraires dans l'identité ! Ils croient ainsi créer des produits intellectuels d'un ordre nouveau et supérieur. Ils espèrent obtenir, comme la culture le fait en botanique , des fleurs nouvelles, d'une beauté plus rare, des fruits nouveaux et plus parfaits. C'est pourquoi ils essayent en toute chose de voir ce que produisent l'affirmation et la négation réunies. Mais ils oublient que jamais jardinier n'essaya de marier une fleur avec la négation d'une fleur, ni même, ce qui serait beaucoup plus praticable, de marier une fleur à un oiseau. Il faut des conditions pour que les unions soient possibles. Tout maria^^e mixte ne donne pas des hybrides réunissant les qualités diverses des deux sujets unis. Il est des cas où, voulant forcer l'union de deux variétés trop éloignées, on obtient un résultat étrange qui s'appelle, dans la science, la disjonction des caractères.
Qu'est-ce que la disjonction des caractères? En voici un exemple. On était parvenu à marier deux fleurs, dont l'une a des fruits lisses, l'autre des fruits couverts d'épines. Or l'on a obtenu de cette union forcée un fruit double, offrant à l'œil la disjonction des caractères ; le fruit avait deux faces
ET LA VIE DE JÉSUS
ou deux moitiés égales: l'une était lisse, l'autre hérissée d'épines. Les caractères étaient juxtaposés, disjoints, et nullement fondus.
Qu'obtiennent aujourd'hui les Sophistes dans leur recherche des conclusiotis doubles ? Ils obtiennent la disjonction des caractères. Ils ont deux conclusions, et non pas une.
Les deux caractères de Jésus, dans le livre de M. Renan, sont disjoints et resteront disjoints, et ne peuvent se fondre en un seul. Ce n'est pas un portrait, mais ce sont deux portraits, coupés en deux et collés ensemble. Il y a une demi-face de Jésus, une demi-auréole et une demi-couronne d'épines. Ces trois choses, je veux dire ces trois demi-choses, sont d'un côté; l'autre coté est la demi-figure et le demi-portrait d'une tout autre personne. Et cette autre personne , c'est l'auteur même, comme le remarque M. Havet , lorsqu'il signale « certains endroits du livre où la personne ce de l'auteur paraît plus à découvert... Par exem- « pie, dit M. Havet, quand M. Renan représente ff Jésus fondant cette grande doctrine du dédain « transcendant^ vraie doctrine de la liberté des « dmes^ qui seule donne la paix ^ qui n'entend le « cri de cette fière personnalité (la personnalité « de M. Renan) se retranchant contre les con-
LA CRITIQUE ET LA ME DE JÉSUS
« traintes abaissantes de la vie dans un orgueil « légitime? w Voilà le portrait de M. Renan juxtaposé au demi -portrait du Seigneur, mais bien évidemment disjoint.
M. Havet pouvait encore citer les pages où est discutée la bonne foi du Seigneur Jésus, où est posée la théorie des différentes mesures de sincérité, et des conciliations de l'imposture et de la bonne foi. M. Havet eùt-il reconnu là encore la fière personnalité de l'auteur?
Il est donc manifeste qu'il y a là deux portrait qu'on a voulu fondre en un seul, le portrait de Jésus et l'autre, ce qui de toute nécessité devait amener la disjonction des caractères^ c'est-à-dire deux demi-figures : l'une divine , et l'autre non divine.
Personne donc ne verra dans ce livre un seul portrait, car il y en a deux, incompatibles, irréductibles et disjoints. Il faut choisir. L'esprit ne peut porter les deux. Quand on inocule plusieurs greffes à une tige, après très-peu de temps, l'une des greffes l'emporte, les autres disparaissent. C'est ce que prouve M. Havet quand il reproche à M. Renan « de trop charger encore d'illusion et de « poésie » la demi-figure de Jésus, et lui demande d'abandonner plus franchement « l'illusion du <c divin. » Il ne veut qu'une seule greffe.