CHAPITRE m
J'ai dit le mot sumniurel. lien faut parler une bonne fois. Il faut sommer publiquement tous ceux qui attaquent l'Évangile, et les dogmes de la foi catholique, de ne pas travestir plus longtemps des vérités dont l'enseignement est précis et public.
Est-il juste d'en user ainsi?
I^ourquoi supposez-vous obstuiément, pourquoi répétez- vous partout, que les chrétiens soutiennent ceci : « Nous croyons au surnaturel , et le surna- « turel, c'est ce qui est contraire à la nature des «choses? » Ce serait la doctrine de l'absurde. Non, les chrétiens ne soutiennent pas cela, mais ils soutiennent que ; « le surnaturel, c'est tout ce u qui dépasse les forces de toute nature créée. »
Dès lors. Dieu étant incréé, si Dieu existe, le surnaturel est donné.
Et d'ailleurs, nous le voyons clairement aujourd'hui, car on l'avoue: la négation du surnaturel est identique à l'athéisme. Rappelons-nous les déclarations des adversaires du surnaturel.
La question donc ne roule phis sur ce grand mot théologique d'un sens inconnu. La question est aujourd'hui celle-ci : Dieu existe-t-il, oui ou non? Vodà les termes où se trouve ramenée la question du surnaturel. Elle est donc résolue, pour quiconque repousse l'athéisme.
Car faut-il s'arrêter k la difficulté, vraiment puérile, sur laquelle on insiste? H y a, dit-on, un ordre naturel, immuable, régi par des lois nécessaires. La science démontre, de plus en plus, que la nature entière est soumise à des lois physiques et mathématiques immuables. Donc il ne peut y avoir, dans le cours des choses, aucune intervention d'aucune volonté libre, autre que celle de l'homme. Ou bien, comme le disent les'déistes : Dieu ne peut pas détruire les lois que lui-même a
posées.
Ceci ne soutient pas un instant l'examen. Si Dieu existe, il intervient dans la nature, comme j'interviens moi-même, avec la différence de sa
ET LA SCIENCE DE DIEU
force à la mienne. Ma main soulève une pierre : j'interviens dans les effets de l'attraction. L'attraction tire la pierre d'un coté, moi de l'autre, et je l'emporte sur l'attraction. Mais, est-ce que par cela j'ai détruit l'attraction ou sa loi ? Non, certes, j'ai posé une loi sur une autre, ma force sur une autre force. Tous les effets de l'attraction ont subsisté sans aucune espèce de dommage, et dans toute l'étendue de la loi; mais ils ont été composés, transformés et enveloppés dans une autre force plus grande. Les lois physiques, géométriques et immuables, ne peuvent pas empêcher mo.n intervention libre; et jamais mon intervention libre ne peut en rien les déranger. C'est une combinaison ou une composition de forces.
Telle est précisément l'intervcuition de Dieu dans la nature : respect absolu de toute loi, de toute force; mais superposition d'une autre force et d'une autre loi.
Autre exemple. Est-ce que l'homme qui exhale, par le chant, la joie et l'enthousiasme, et qui exprime, à mesure qu'il les forme et les sent, les libres et variables mouvements de son cœur et de sa pensée, est-ce que cet homme est gêné, dans la libre expression de ce qui est en lui, par les formes géométriques, les lois mathématiqvies et nécessai-
ET LA SCIENCE DE DIEU
res auxquelles la musique est soumise? Est-ce que chacune des notes de ces flots d'harmonie n'est pas absolument subordonnée, en elle-même et dans ses rapports, au nombre, à la mesure, à toute espèce de loi d'arithmétique et de géométrie ? Or en quoi cette géométrie géne-t-elle la liberté, l'inspiration? En quoi la liberté, l'inspiration, et leurs merveilles les plus inattendues, dérangent- elles cette géométrie ? Telle est précisément l'intervention de Dieu dans la nature. Lui qui est l'éternel géomètre, est en même temps 1 éternel poète; et la nature entière et l'univers entier n'est autre chose qu'un chant, qu'il exhale sans cesse librement, pour exciter l'enthousiasme et l'activité libre de ses fils, pour réveiller et développer les âmes et les élever à lui. Et il se sert de ces lois géométriques et immuables qu'il a posées, et de la vie fatale qu'il a créée, et qui hii obéit pleinement, pour développer et pour enseigner la vie libre, qui doit de plus en plus connaître et opérer sa volonté.
La possibilité abstraite du surnaturel est donc tellement évidente qu'on est obligé d'abandonner la thèse qui le niait absolument et en principe. On ne dit plus que le miracle est impossible, on dit seulement qu'il n'a jamais eu lieu.
Donc la question théorique est jugée, le surnaturel est possible. Il est inévitable si Dieu existe.
Je dis de plus que le surnaturel, l'intervention surnaturelle de Dieu lui-même dans la vie, dans l'esprit, dans l'histoire, est un fait expérimental.
Le surnaturel , c'est l'intervention de Dieu même, apparente ou cachée , surprenante ou non , de Dieu , faisant porter à la nature humaine des fruiJs qui ne sont pas les siens. ^
Or, il est visible que, dans l'ensemble, le genre humain a le besoin et l'expérience du surnaturel. Pourquoi ? Parce que le fait universel de l'existence des religions suppose cette expérience.
Si l'homme n'avait quelque expérience et quelque sens de Dieu, pourrait-il chercher Dieu, le craindre, l'aimer et l'invoquer?
Jamais l'homme a-t-il pu demeurer satisfait de cette forme première de la vie, qui est la vie du corps? Jamais a-t-il su s'arrêter dans la seconde, celle de l'esprit, de la science et de la pensée ?
N'a-t-il pas, en tous temps, cherché une autre vie plus haute, la vie de Dieu ?
Mais quoi? toute l'histoire de la philosophie.
qui montre, dans tous les siècles, et chez toutes les nations, chaque période philosophique, aboutissant toujours au Mysticisme^ ne prou ve-t- elle pas que l'homme, après avoir cherché la vie de son esprit dans le spectacle de la nature, puis dans celui de son propre esprit , cherche plus haut, c'est-à-dire au-dessus de toute nature créée, en Dieu lui-même ? Ceci est un fait capital et absolument décisif. C'est l'esprit humain même, attiré au surnaturel en tous temps, en tous lieux ; mais attiré scientifiquement; et après discussion, et, qui plus est, après avoir épuisé tout le reste. L'esprit, aussi bien que le cœur, cherche partout, et ne se trouve satisfait nulle part. Alors il cherche en Dieu. Ceci est toute l'histoire de la philosophie, et c'est presque l'histoire de chaque homme.
L'observateur désintéressé voit cela. Aujourd'hui nous sommes dans une lutte : on n.'est plus désintéressé. Il faudra un terrible combat pour rétablir le surnaturel dans la science , à la fois comme lumière idéale et comme fait expérimental.
Ce qui me frappe, c'est qu'avant nos luttes autour de l'Evangile et de la croix du Christ, les anciens ne mettaient pas en doute la vie divine et l'expérience du monde surnaturel.
Je ne citerai pas les mystiques, je ne parle pas
ET LA SCIENCE DE DIEU
de Platon, ce serait trop facile ; je parle d'Aristote, le grand et admirable fondateur de la science expérimentale. Je trouve que, dans celte première vue désintéressée du monde intelligible, qui constitue la philosophie grecque, l'esprit humain, par les yeux d'Aristote, a vu l'ensemble du vrai dans ses traits principaux. Je ne me lasse point de citer, d'admirer, la description précise et décisive que fait l'étonnant philosophe de la plus haute vie de l'esprit. J'ai sous les yeux ces textes surprenants. Je les transcris pour le lecteur. Qu'on les médite.
V<)ici comment Aristote déclare qu'il y- a dans l'homme une vie plus haute que la vie propre de l'homme. Il y a, dit il, dans l'homme « une a vie meilleure que la vie selon l'homme (toiouto; « av £17] pio; xpeiTTcov v] xar' avOpwTTOv). Ce n'est point (( en tant qu'homme que Thomme peut vivre ainsi « (o'j yàp Tj avOpwTTo; £gtiv outw picocerai), mais en tant (( que quelque chose de divin habite en lui [èXk a 't[ Gsî^ùv Tt £v aÙTO) xjTZoioyei). » Mo/', ad i\ic.^ x, y.
Or, ce ne sont pas là des textes isolés, c'est la constante doctrine du grand observateur. Ailleurs il dit que cette vie supérieure n'est point la vie propre de l'homme; qu'elle survient dans l'homme du dehors (6upàÔ£v) ; qu'elle est comme une autre espèce d'âme (£oty-£ ^J/u/y;; y=vo; £T£pov £tvai) ; qu'elle