CHAPITRE V
Son courage et sa force. Son courage l II est homme , ne l'oublions jamais , homme comme nous, sujet à la souffrance et à la mort. Il est homme, et il a trente ans. Erat incipiens quasi annorum triginla. Et il prévoit le supplice de la croix dans trois ans, et il commence à marcher vers ce but qu'il ne cesse d'annoncer '.
Quel serait l'état de notre âme, si nous savions, ne fut-ce qu'avec incertitude, que, d'ici à dans
• Matth. XVI, 21. « Cœpit Jésus ostendere][discipulis suis, quia «• oporteteumireJerosolymam, et multa patiasenioribus, etscri- « bis, et principibus sacerdotum^ et occidi, et lertia die resur- , gère. » — Ib. xvii, 21, 22. « Dixit illis Jésus : Filiushominis
« tradeadus est inmanushominum, et occident eum » — Ih.
XXVI, 2. « Scitis quia post biduum Paschafiet, et Filius hominis « tradetur ut crucifigatur. «Marc, vin, 31. « Et cœpit docere, (t quoniam oportet Filium hominis pati multa et occidi. »
LA CRITIQUE ET LA SCIENCE DU CHRIST
très-peu d'années, l'échafaud nous attend, et l'échafaud avec tortures et agonie de plusieurs heures? Que ferions-nous, si nous étions certains de pouvoir éviter Taffreux et long supplice par une seule concession : le silence !
Lui, marche droit au but, avec une sorte de tressaillement magnanime, visible dans toutes ses démarches^. Il s'avance vers la croix par chacun de ses pas et par chacune de ses paroles.
Un seul instant, au jardin des OUves, l'homme paraît prêt à défaillir. « S'il est possible, dit-il, « que ce calice s'éloigne de moi^. y^ Il prie et il voit que le Père ne détourne pas le calice. « Que votre « volonté soit faite, ô mon Père! et non pas la a mienne^. » Et il se lève, et il marche vers ses bourreaux. Sur gîte, eamus "*.
Ce doux courage, ce courage lumineux et puissant, ne le sentez-vous pas dans toutes ses paroles et démarches ?
C'est un courage qui voit son but, qui sent sa force, qui connaît les moyens de vaincre, et qui
* Luc, xïi, 50. « Baptismo autem habeo baptizari; et quo- « modo coarctor usquedum perficiatur. »
2 Matth. XXVI, 39. « Pater mi, si possibile est, transeat a me « calix iste... »
3 ib. — « Verumtamen non sicut ego volo, sedsicuttu. »
* Matlh. XXVI, 46.
sait qu'en y mettant la vie, il vaincra, et il y veut mettre la vie, parce qu'il aime. C'est nous qu'il aime, nous tous. C'est pour nous tous qu'il veut mourir.
Il sait que le triomphe et le règne de Dieu ne viendront pas par des paroles, mais par des forces : EvangeUum.,, non fuit.,, in sermone tantum^ sed et in virtute '. Il sait que, s'il s'élève au-dessus de la terre, par la mort, il a la force d'élever avec lui le monde entier. Ecoutez-le : Et ego si exaU tdtiis fuero a terra, omnia traliam ad me ip s uni ^. Oui^ celui qui s'élève de terre, a la force d'attirer la terre jusqu'à lui. Nous, nous multiplions les livres assez pour couvrir le globe de papier. Lui, nous laisse des paroles que l'on peut imprimer en dix pages, mais dont chacune est une force et un feu. C'est que chacune est une parole de testament. Chacune est un solennel témoignage en présence de la mort. N'avez-vous jamais pressenti la force divine que vous auriez si vous étiez décidé à mourir? Ne comprenez-vous pas le pouvoir transcendant de la mort, et cette triomphante vie ressuscitée qu'à chaque instant Dieu rend à qui sacrifie tout à chaque instant? Ne concevez-vous pas
< I Thess. 1, 5.
^ Joan. XII, 32.
KT LA SCIKNCK DU CHRIST
ce que doit être le vrai disciple qui, suspendu à Dieu, sait mourir chaque jour et chaque jour revivre en Dieu : (luotidie inorior^, dit saint Paul. .lésus-Christ entre, et il nous fait entrer, par son courage, dans les mystères d'immortalité et de résurrection. Il ose dire : « Celui qui croit en moi ne « mourra pas ^. » Au fond caché des choses, in al)scondilo, comme s'exprime l'Evangile, et à travers la mort, il va chercher, dans le sein du Père, des forces qu'on ne pouvait connaître, et les rapporte dans le monde. Attendez-moi, dit-il, jusqu'à ce ([ue je revienne etcpie jevous remplisse de la force d'en haut ^. Ne voyez-vous donc pas cette simplicité continue avec laquelle cet homme, partout, toujours, parle et agit en roi, en maître, en maître du ciel et de la terre? «Tout pouvoir m'a été donne par mon Père, au ciel et sur la terre '♦. » Telle est la force avec laquelle il relève le monde. « Ayez « confiance, j'ai vaincu le mondes.. Je suis venu « pour sauver le monde ! »
MCor. XV, 31.
- .ToauD. xï, 26. « Qui crédit irf nie uon morietur in aeter-
?uini. »
^ « Et ego mitto promissum patrismeiinvos; vos autem sedete in civitate quoadusiiue induamiui virtute ex alto. » Luc, xxiv,4î>.
'• Matth. xxviii, 18. « Data est mihi omnis potestas in cœlo et
in terra. »
•^foann., \vr, 33. « Confidite, ego vici munduni. »
LA CRITIQUK
Tel est le courage avec lequel il va puiser sa force dans la mort.
Contemplez bien cet état d'âme , où la» nature humaine sait et sent que Dieu est présent, qu'il est en nous et qu'on le porte, dans l'àme et dans le corps. On sent qu'on n'est pas seul, mais que le Père est avec nous : Sohis non suni; sed ego et qui mis it me ^ Pater ^ , Poussé par l'impulsion et l'inspiration continues de l'amour ou plutôt de l'ami, de l'éternel ami, le véritable obéissant, qui aime, peut tout ce que Dieu peut, tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi : Qusecumque enim illc fecerit^ hœc et Fi lias similiter facit ^. Pour Jésus - Christ ceci est absolument vrai. Ce sera vrai pour nous, de plus en plus, à mesure que nous saurons nous unir à lui.
Hommes qui rêvez que nous jsommes Dieu, ou bien que nous deviendrons Dieu, sortez des rêves qui souillent la vérité qu'ils entrevoient. Oui, il y a sur notre terre , depuis le Christ , des forces et des opérations thëandriques , réellement divines et humaines. Le grand exemple historique palpable
»Joan.,viii, 16.— '-Joaii.,v, 17 etl9. «Pater meususque modo operatur, et ego operor... noa potest Filiusja sejfacere quidquam nisi quod viderit Patrem facieiitem. Qiiœcumque eniiiî ille fecerit, hsec et Filius similiter facit. »
ET LA SCIENCE DU CHRIST
de l'action d'une telle force, visible pour quiconque a des yeux, exemple mille fois plus clair, plus merveilleux que tout miracle, c'est le point d'inflexion dans la marche du monde au moment où paraît Jésus-Christ. Le monde tombait, il se relève : il descendait, et il remonte. Aussi manifestement que la terre, au moment où elle touche le point de sa course le plus éloigné du soleil, s'en irait en tombant toujours, si l'immense force du soleil ne la ramenait ; aussi certainement le monde moral allait, sans fin, vers les ténèbres, si Dieu, par Jésus- Clirist, ne l'avait relevé. Voilà dans la marche des choses une intervention extérieure, une intervention libre, de force, de lumière et d'amour, qui leur fait prendre un cours tout autre que celui qu'elles ne cessaient et n'eussent cessé de suivre sans cela.
Me direz-vous qu'à partir de ce point d'inflexion, d'incroyables rechutes ont eu lieu ? Citerez-vous la nuit du monde occidental , et le scandale de l'Empire d'Orient ? Phénomènes de surface, accidents des saisons, comme* sont les neiges, les boues, les tempêtes du printemps. Le fond du monde marchait toujours vers son été.
Un phénomène plus effrayant peut-être est celui qui est sous nos yeux.
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Nobles esprits, qui savez regarder le globe, et qui avez souci des destinées de la famille humaine, ô hommes qui connaissez l'état présent des affaires de l'humanité, et qui voyez l'ensemble du monde moral contemporain, je vous prends à témoin. Comprenez-vous ce qu'il faudrait aujourd'hui de force pour délivrer l'humanité de l'effroyable multiplication des hommes de joie, et des hommes de proie, et du règne à peu près général des contempteurs de la justice et de la raison ? Est-ce qu'aucun homme, ou aucun animal, aujourd'hui ou jamais, lâche sa proie? Est-ce qu'aucune force spoliatrice entend qu'on discute la justice? Est-ce que ceux qui subjuguent les nations ne sont pas décidés à tout exterminer pour conserver les dépouilles des morts? Est-ce qu'il n'y a pas toujours, de tous côtés, des voix pour justifier les plus épouvantables crimes ? Est-ce qu'il n'y a pas une nouvelle décadence du genre humain dans l'animalité ? Est-ce que cette chute nouvelle peut être relevée par aucune force humaine? Est-ce que, quand on semble espérer une renaissance morale, et le retour aux vertus régénératrices et au règne de la justice, est-ce que les hommes d'expérience pratique peuvent s'empêcher de sourire doucement ? Et n'ontils pas cent fois raison, si Jésus-Christ, par sa force
hï LA SCIENCK Dl! CHHIST