CHAPITRE VI
Je cherche à voir votre beauté, Seigneur, en contemplant successivement votre intelligence , votre courage et votre force, votre amour, toute votre âme si je puis, et votre corps lui-même. Je vais sans ordre dans la contemplation de cette éblouissante beauté. Mais je ne veux méditer votre amour qu'à la fin.
Puis-je oser méditer Jésus-Christ dans son corps, dans cette vie corporelle que le Verbe a voulu revêtir pour la transfigurer et l'immortaliser !
Lui-même, dans l'Évangile, semble vouloir décrire l'état et la vie de son corps, par ces paroles que personne encore ne comprend, et qui renferment la promesse idéale et finale de l'état possible des corps ^ : « Si ton regard est simple, tout ton
Voyez la Connaissance de Vdme, livre IV, chap. iv.
LA CRITIQUE ET LA SClEiNCE Dl CHRIST.
« corps sera lumineux. S'il est tout entier lumi- « neux, s'il n'est plus ténébreux sur aucun point, « ton corps sera pour toi comme un réflecteur de « lumière ' ; » paroles immenses de vérité, où l'on voit le regard de l'âme ou l'intention de l'homme, par sa simple droiture, transfigurant peu à peu le corps ; puis le corps à son tour devenant pour l'âme comme un réflecteur de lumière.
Je crois à une transfiguration intérieure, continue, mais voilée, du corps de Jésus-Christ. J'y crois, parce que je lis dans l'Evangile une multitude de traits qui le supposent. J'y crois, parce que tout chrétien vivant, qui a porté le corps du (Christ, ou que le Saint-Esprit a touché, a quelque connaissance expérimentale de cet état du corps (lu Christ, état que saint Paul et d'autres décrivent. J'y crois, parce que toute la science de l'âme et du corps, toute la science des vraies lois de la vie dans tous les ordres de choses , y converge par toutes les lignes. J'y crois, parce que l'idéal de beauté me le montre.
Je conçois, — et qui ne l'a pressenti parfois? —
* Luc, xr, 34 et 36. « Si oeulus tuus fuerit simplex, totum corpus tuum lucidum erit. Si ergo corpus tuum totum lucidum tuerit, non habens aliquam partem teuebrarum... sicut lucerna fulgorisilluminabitte. »
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KT L\ SCIENCK DU CHKIST.
cet état d'un corps pur et sain que pénètre l'esprit et rame, et qu'à travers l'esprit et Tâme, pénètix* Dieu ; cet état vrai, cet état limpide et fluide, cet état lumineux et heureux, où l'être entier semble renaître incessamment de l'eau et de l'esprit.
La prière continue du (Uirist, son entière vigilance, son amour toujours éveillé relèvent incessamment tous les points de son corps et toutes les forces de son corps vers l'esprit, l'àme et Dieu.
Jamais cette rupture de la vie, qui, par excès et par éclat, sépare les forces physiologiques de la présence de l'âme, de la présence de la vie raisonnable et de Dieu, pour les ensevelir dans un instant de joie violente. Jamais ces ruptures et ces chutes dont l'habitude, peu à peu, établit la plupart des hommes dans l'état animal séparé.
Jamais cette division des forces de la vie en deux foyers d'orgueil et de sensualité, qui brisent l'union et la cin ulation des forces.
Tout son corps, comme tout son esprit, opère sans cesse la sublime parole qu'il a dite à la fin : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon « Dieu et votre Dieu K » Ce que nos yeux voient
♦ Joan., XX, 17. a Asceido ad Patrem meum, etPatrem vestrum Deuni mi^uni et Deiini \esirum. »
se développer dans la suite de l'histoire des créations, dans le cours immense de la vie d'une planète, c'est là ce qui s'opère en lui toujours.
Nous voyons, par la science, monter la création, à partir du nuage diffus, jusqu'aux formes solides et régulières des mondes, et puis du métal à la plante, puis de la plante à l'animal, et puis de l'animal à l'homme ; et l'homme alors, par la
religion et par tous les efforts de l'esprit, travaille à monter vers son Dieu, vers la lumière, la vie et la béatitude du Père. Qui ne comprend que cet universel mouvement d'ascension, qui n'est que l'histoire même de l'œuvre de Dieu, est en même temps le type de ce que l'homme doit opérer sans cesse dans tout son être? Ce qui se développe ainsi par analyse et longueur de temps, dans l'ensemble de l'univers, devrait se faire en résumé dans la vie de chaque homme, à chaque battement de cœur. IN'est-ce pas là ce que le Régénérateur doit opérer dans son propre corps, et nous apprendre à opérer ?
Le corps de Jésus-Christ, le plus parfait des corps, toujours maintenu dans l'harmonie, sans divisions, séparations, ni guerres dans ce royaume, laisse la vie circuler partout, et remonter et redescendre, comme les anges sur l'échelle de Jacob,
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ïlepuisla chair jusqu'à Tesprit et jusqu'à Dieu, et depuis Dieu et le centre de l'âme, jusqu'à la chair, et les os et la moelle, dit quelque part Bossuet ^ .
Que l'on se représente la plus parfaite harmonie vitale qui fut jamais, au service de la plus grande àme, du plus vigoureux cœur et du plus généreux courage ; que Ton se représente cette vie héroïque et sacrée, toujoursémue d'inspiration, toujours prête à la mort, toujours recueillie dans la paix, affermie dans la certitude, dans la sérénité royale, dans celte joie pleine que donne l'union à Dieu, et à tout l'univers, et à tous les esprits en Dieu. En Jésus-Christ la vie a touché le but, le but suprême vers lequel on la voit partout monter et tendre; elle est revenue à sa source : le cercle universel est accompli ; maîtresse du ciel et de la terre, elle remonte et elle redescend. Depuis le moindre atome elle remonte jusqu'au Père des choses, et puis du sein du Père elle redescend jusqu'au dernier des êtres. Vous représentez-vous toutes ces forces splendides, rassemblées, ordonnées; cet abrégé de l'univers, cette vie universelle constamment gouvernée en Jésus par l'amour et par la bonté?
Discours sur l'acte d'abandon .
LA CRITIQUE ET LA SCIENCE DU CHRIST
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\ ous représentez-vous Jésus, en face des pauvres hommes abattus de douleur, des pauvres corps souffrants, des pauvres cœurs navrés, et des pauvres esprits esclaves , possédés , enchaînés ; le voyez-vous, lui, le plus compatisssant des cœurs, et le plus fort et le plus noble des bienf^iiteurs, le voyez-vous, posant avec amour ses mains sacrées sur la tête du malade qui l'appelle avec foi ; levant les yeux au ciel, invoquant Dieu d'une irrésistible prière, et à travers son esprit et son àme, à travers sa poitrine et ses mains, faisant ruisseler la vie, vie créatrice et régénératrice, à travers les âmes et les corps de ces chers êtres bien-aimés? Kt cela, ne l'a-t-il pas fait pour moi-même, et ne l'at-il pas fait pour vous ? Ne le fait-il pas chaque jour, dès que l'âme libre se tourne à la bonté, au repentir, à l'amour, à la foi? Oh ! je conçois que lorsqu'il imposait les mains à ses apôtres, et leur envoyait tout le souffle de sa poitrine et de son cœur, il leur ait dit : Recevez l'Esprit Saint : avcipite Spirhum sanctum ' . Oui, je conçois la puissance de ses gestes, gestes vrais, mouvements parfaits, toujours pénétrés d'âme, et pénétrés de Dieu. Je comprends que sa main dominait la nature, lui chez qui nul mouvement ne
< Joan., XX, 22.
fut jamais ni faux ni vain ; lui chez qui tout mouvement et tout battement de cœur partait toujours du fond de l'âme, du fond de l'être et de Dieu même, cause première du mouvement. Et qui donc, dans certains moments, n'a compris ce qu'est el ce que peut le mouvement absolument vrai, le mouvement de l'homme roi de la création, geste ou regard donné de Dieu et plein de Dieu ?
Que dire alors, je vous le demande, que dire de la splendide beauté, de la pleine vérité d'expression de tout son corps et de toute sa face, et de ses lèvres, et du ton de sa voix? Et que devait donc être son regard?
Quand cette immense beauté morale toujours actuellement présente et inspirée de Dieu : humilité, douceur, paix el sérénité dans le courage le plus entier, el dans la plus haute force qui fut jamais; clairvoyance prophétique et vue intuitive pénétrant les âmes, et les choses, et les temps; miséricorde et bonté pleines, amour profond tressaillant d'enthousiasme, jusqu'à la mort et jusqu'au don complet de soi : ah ! oui, quand tous ces rayons de lumière et de divine beauté resplendissaient par sa face et ses yeux, que devait être ce regard? Un seul de ces regards conquérait un apôtre et transformait un homme, et ravissait des âmes pour tou-
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jours. C.ela devait être, et l'Évangile le dit! Et ne fait-il pas tout cela , précisément , aujourd'hui même, et depuis des siècles, par le simple récit de son histoire, et par la seule lecture de l'Evangile? Cette beauté, cette splendeur s'est gravée, s'est écrite sur ces pages, et l'imparfaite image gardée sur le papier ravit encore les âmes, et les ravira jusqu'au bout. Et pourquoi, sinon parce qu'il est l'idéal incarné, idéal que les âmes portent naturellement en elles, et qu'elles cherchent toujours? On sent, on voit que ce doit être lui, lui qu'on attend.
Puis il prend les âmes attirées, et comme un pêcheur d'hommes % comme un chercheur de perles ^, comme un vendangeur de raisins ^, et comme un moissonneur d'épis, il les emporte et les met dans son sein, et il leur dit : Soyez en moi et moi en vous. Venez, venez en moi, et entrez dans la vie. Vous tous qui étiez fatigués et chargés, qui étiez accablés, blessés, paralysés, couverts de lèpres, venez vers la vie pleine, et vers
* Matth., IV, 19. « Faciani vos fieri pisatores hominuni. »
2 MaUh., xHi, 45. « Similecst reguuni cœlorum liomini iief.otiatori quaerenti lionas margaritas. »
3 Mattti , XXI, 33, 34. « Homo erat paterfamilias qui pîantavit vineani... Cum autem tempus fructuum appropinquasset, misit servos suos ad agricolas, ut acciperent fructus ejus. »
lA CRITIQUE ET LA SCIENCE DU ChRIST.
toute beauté. Soyez parfaits, en loute action, en toute parole, et en tout mouvement intérieur. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est « parfait. » Et vous aussi vous brillerez comme des étoiles dans le royaume de votre Père.