CHAPITRE VIL
Nous approchons de la divine consommation. Contemplons maintenant le grand rayon de sa beauté, son amour!
Mais ici, pour comprendre, il faut aimer soimême.
Celui qui aime croit pouvoir donner, dans tous les sens du mot, la vie à ce qu'il aime. Là peutêtre se trouve le fond et la raison du mystère de la création. On croit pouvoir d'abord donner Tamour qu'on a, puis inoculer ce qu'on sait, guérir toute tristesse et tout mal, et apporter à l'être aimé la gloire, le bonheur plein et l'immortalité.
Cet espoir de tout amour vrai est le pressenti-
LA CRITIQUK
ment d'une belle merveille, qui a sa pleine réalité en Jésus-Christ.
.lésus-Christ aime, et par son amour il donne tout. Il fait passer en nous tout ce qu'il a, et sa
vie même.
Lui-même a dit ceci de son amour : ce Nul ne c( peut avoir plus d'amour que celui qui donne sa « vie pour ceux qu'il aime. Nous, vous êtes ceux
(c que j'aime. »
Mais prenez garde, et veuillez oublier le sens vieilli du mot amour. Efforcez-vous d'en saisir la divine nouveauté, cette nouveauté que Jésus- Christ, par sa vie réelle et par son esprit subsistant, lui a donnée et lui maintient.
Amour signifie acte d'âme, et non langueur de
sentiment.
Quand Jésus dit : « J'agis incessamment, » il parle surtout de son acte d'âme, et du perpétuel élan et continuel mouvement de son cœur qui aime, et qui opère incessamment pour guérir, éclairer, inoculer la foi, l'activité, l'ardent amour et la vie
éternelle.
La description de l'œuvre essentielle de l'amour se trouve en traits de feu dans Isaie : « Quand (( vous aurez versé votre âme dans une âme af- « faissée pour lui rendre la vie, votre lumière
ET LA SCIENCK DU CHHL^T. 3^,9
« alors jaillira comme l'aurore, et sera le jour qui (( éclate ' . »
Telle fut Fœuvre de Jésus-Christ : donner sa vie, maintenant et à l'heure de la mort; donner actuellement sa vie, son âme, son cœur, son esprit et son souffle, et son contact, et la vertu de sa vie physique, pour guérir, pour nourrir et régénérer, pour moculer la sagesse, la force, la vie divine, l'immortalité.
Mystère trop peu connu : les hommes doivent se donner la vie les uns aux autres, et se maintenir dans la vie, et s'y maintenir pour toujours, et s'immortaliser en Dieu par la communion de la vie.
Vous ne comprenez pas cela ?
Dans la force de Dieu, ils se sont multipliés sur la terre, par Ja forme première de l'amour ; et, par la plus haute forme de l'amour, dans la force • de Dieu, ils se maintiendront immortels.
Kt c'est cette forme de l'amour qu'apporte Jésus- Christ pour donner la vie éternelle.
Pour comprendre l'amour du Christ, son état dame et son acte d'âme, il faut, toujours et avant tout, vous représenter qu'il est homme, un homme
< Isaï. Lvin, 10. .< Cum effudeiis esurienti animam tuaiii et aiiimam afniclam repleveris, orietur in tenebris lux tua... . '
comme vous. Puis concevez, autant que vous le pourrez aujourd'hui, que vous soyez en lui et lui en vous : c'est ce qu'il vous demande; puis alors, avec lui, jetez les yeux sur tout le globe. Là regardez les hommes, regardez bien.
Voyez d'abord de loin la masse confuse, les pâles multitudes effacées. Voyez toutes les nations et tous les temps. Voyez ces foules humaines couchées par terre, foulées aux pieds comme brebis dispersées, sans pasteur qui les dirige et les
nourrisse.
Et tâchez alors de comprendre ce que veut dire miséricorde et miséricorde de Dieu : pitié du cœur de Dieu, versée dans notre cœur, avec l'inspiration de l'Esprit-Saint, et le suave conseil de Jésus- Christ, qui demande votre vie entière pour nourrir et vivifier ces foules.
Puis approchez et voyez le détail de ces foules ; contemplez la figure des hommes, et plongez vos regards dans leurs yeux!
Là, quelles douleurs! quelles tristesses! quels abaissements et quelles mutilations! et aussi quelles ressources! quelles noblesses! quels enthousiasmes et quelles beautés !
Voyez alors si votre cœur n'éclate pas en amour avec celui du Christ, çt si vous pourrez ne pas
ET LA SCIENCE DU CHRIST
dire : « ,]c suis à toi, o Jésus-Christ, mon maître, u pour t'aider à sauver le monde ! »
'( Je suis venu pour sauver le monde ' ! . . . Je ^( suis venu pour qu'ils aient la vie, et pour qu'ils « l'aient de plus en plus aljondamment ^ 1 »
Au fond, le but de runivers, la volonté de Dieu, la vraie religion, le vrai bonheur est ceci même, savoir : que les êtres raisonnables et libres s'aiment entre eux, et parviennent à n'avoir qu'ini cœur, qu'une âme, et une même vie.
Pensez-y : cela même est la béatitude, et la vie éternelle, et l'immortalité. Pensez-v, dis-je! Que sera-ce quand la force génératrice indéfinie, déposée dans le sein de la famille humaine, se recueillant dans la transformation, ne sera plus l'amour qui multiplie, mais l'amour qui développe, glorifie, embellit et maintient? Quand ceux qui s'aiment, et ils s'aimeront tous, ne passeront
' loauîi. XII, 47. « .Non enim veiii ut judiceiii| mimdum, sed ut salvilicem mundum. »
- .Toann. x, 10. « Kgo vcni ut vitam habeant, et abundantius ha béant.»
LA CBITIQUK
plus dans la vie comme des coureurs qui ne s'aperçoivent qu'un instant, mais se reposeront à la fin comme des sages, dans la plus auguste assemblée; ou mieux encore, comme des enfants, assis enfin après la course, après le travail et la luUe, à la table du père de famille, lui rapportant la gloire qu'il a semée; lui rapportant l'amour conquis et mérité dont il est source ; revenus pour toujours, afin de rester tous ensemble dans la maison du Père, et y vivre entre frères, entre amis l>ien-aimés, entre fiancés éternels : croyez-vous donc qu'en cette béatitude, unis entre eux et avec Dieu, ils ne sauront pas se maintenir, l'un par l'autre, dans la vie croissante, dans la lumière croissante, et dans la possession, l'adoration et la contemplation croissantes de l'infini d'amour, de science et de beauté ?
Ce qui me touche profondément, c'est de vonque les efforts désespérés de l'incrédulité, et les derniers excès de la radicale négation, aujourd'hui, chez les peuples chrétiens, se retournent à chaque instant, avec la plus étrange facihté, vers le désir,
KT LA s(:l^:^(:^: di chhist.
la recherche, l'affirmation de ce bienheureux idéal, qui est celui de Jésus-Christ. Je lis, dans les pages mêmes des ennemis du Christ, je lis que le progrès indéfini des choses amènera peut-être un jour, parmi leshommes, non-seulement « la science infinie, » mais encore « la puissance infinie, » le règne des esprits intelligents et lil^res sur l'univers, la résurrection pour toujours des âmes et des consciences, la vie complète des hommes en Dieu. Mais pourquoi demander pour ces choses des milliards d'années? Hélas! pauvre âme déçue, c'est parce que vous sentez en vous, bien réellement, la distance infinie où vous vous êtes librement placée, loin du but et du Père. J'ai connu par moimême cette illusion du temps et de l'espace. J'ai senti dans mon propre cœur le sens profond du mot : Major c longinquo re^'erentia. Quand on n'a pas dans l'àme l'infinie vertu de la foi, c'est-àdire, comme l'enseigne saint Paul, la substance des choses espérées ^ , l'on n'y peut croire, ou, si la raison même y pousse, on n'y peut croire qu'à l'infini. Vous espérez, c'est bien, courage, mais pourquoi de si loin? L'enfant, la femme, le moin-
' Hebr., \i , i. « Kst auteni lides sperandarum substantia rerum. »
dre cœur qui porte en lui Dieu et sa foi, ce cœurlà croit à l'existence actuelle des divines choses, à l'existence du Père et de son Paradis : « Aujourtt d'hui même, lui dit la sagesse éternelle, au- « jourd*hui vous serez avec moi au Paradis ^ » L'enfant de Dieu croit fermement à la présence actuelle du Père, à son regard sur tout mouvement, sur toute pensée. Vous, vous croyez que notre Père n'est pas encore présent, n'est pas encore vivant, mais que, par des milliards de siècles, il se fera , et qu'alors seulement l'espérance aura eu raison, et la foi aura bien deviné. Oui, certes, mais la foi vivante croit qu'il en est ainsi dès à présent, parce qu'elle porte en elle la substance même des divines espérances. Elle ne voit rien, mais elle sent tout.
Quant à vous, vous voyez de vos yeux, comme nous tous, que sur notre planète, dans tous 1rs faits extérieurs et visibles, le règne du Père n'est pas complet. Mais avez-vous le droit d'en rien conclure pour tous les autres mondes, qui, peut-être, ont plus que nous des milliards d'années ? Que pouvez-vous conclure pour le système central des mondes? Que savez-vous de la vie invisible des
^ Luc, XXIII, 43. « Ameu dico tibi : liodie meeum eris in Varadiso. »
ET LA SCIENCE DU CHRIST
morts? Et comment ne comprenez-vous pas le poids divin et vraiment décisi£de la révélation de Jésus-Christ? Regardez dans les textes de cette révélation ; méditez les enseignements de l'amour, les espérances de la consommation, et les institutions certaines du Christ, et l'indéfectible foi des chrétiens, sur le point dont il s'agit ici, la venue
du règne de Dieu.
Le royaume de Dieu est dès à présent au milieu de vous % dit Jésus-Christ, et il se développe comme un germe, le plus petit des germes, mais qui sera le plus grand des arbres ^.
Comment voulez-vous, je vous prie, qu'il en soil autrement, si le règne de Dieu doit venir? Comment donc ne serait-il pas en germe, puisque nous en parlons, et le voulons ? Et si l'homme animal s'est développé sur notre terre, à partir d'une certaine époque, l'homme du royaume nouveau, la race des fds de Dieu, qui croit au Père, et qui meurt pour cette foi en la vie éternelle, n'est-elle pas celle que le Christ est venu semer? Le champ,
* Luc, xvii, 2r . (t Ecce enim regnum Dei intra vos est. » 2 Matth. XII!, 31, 32. « Simile est regnum cœlorum grauo sinapis, quod accipiens homo semiaavit in agro suo : quod minimum quidem est omnibus seminibus : cum autem creverit, majus est omnibus oleribus. »
LA CRJTIQUK
c'est le monde! Celui qui sème, c'est ]e fils de l'homme. Comment n'apercevez-vous pas en Jésus-Christ les commencements de cette science infinie, et de celte puissance infinie, et de cet amour infini qui entreprend de consommer les hommes dans l'unité, et pour les établir à la table du père de famille, de les nourrir du breuvage et de l'aliment, qui produit l'immortahté ? Ambroisie et nectar, disaient les prophéties antiques! Nourriture mystérieuse et choisie, qui fait les reines d'abeilles, dit la nature.
C^es claires lueurs de science infinie, de puissance infinie, et d'amour infini, menant à l'immortahté, sont précisément manifestes dans la fin des quatre Evangiles , en la seconde moitié de saint Jean, dans ces discours qui ont plus particuhèrement le caractère de Testament.
Ici se résume toute sa science, toute sa force, tout son amour, toute son âme, et, si on peut le dire, tout son corps. Ici lui tout entier. Regardez et voyez! tout cela dans une idée simple qui est son testament et son héritage.
Je vous donne, ô mes bien-aimés, mon esprit et mon corps; soyez en-moi, et moi en vous ^
' Jean., X, « Manete in me : et ego in vobis. «
ET LA SCIENCE DU CHRIST
Quiconque se nourrira de moi, ne mourra pas ^ Mon père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure \
Et je vous donne un commandement nouveau, qui est de vous aimer les uns les autres ^\
Ce commandement est la vie éternelle ^.
Tel est ce testament qui me semble impliquer l'infini de la science, de la puissance, et de 1 amour.
Quel est le fond dernier de la question universelle ? Le voici : Tout ce que nous voyons coule et passe comme de l'eau. Or nous voulons et nous concevons autre chose. Nous voulons vivre éternellement.
A cela Jésus-Christ répond : J'apporte la vie éternelle.
C'est là, évidemment, la réponse désirée par tous les cœurs et par tous les esprits.
' Joan., VI, 35, 50. « Ego sum panis vitse... Hic est panis de cœlo descendens : ut si quis ex ipso manducaverit, non moriatur. »
2 Joan.jXiv, 23. « Patermeusdiligeteum,etad eum veniemus, et mansionem apud eum faciemus. »
' Joan., XIII, 34. « Mandatum novum do vobis : Ut diligatis invicem sicutdilexi vos, ut et vos diligatis invicem. »
* Joan., xiF,50. « Scio quia mandatum ejus (Patris) vita aeterna est. u
Mais quel est le moyen de sortir de la vie qui passe, pour entrer dans celle qui demeure? Que faut-il pour cela? IVIe faut-il appliquer aux choses, et à moi-même, les formules de la science
infinie?
Non. La réponse est d'une évidence absolue et
d'une simplicité divine.
(c Ils iront, ceux qui font le bien, à la résurrec- « tion de la vie, et ceux qui font le mal, iront à « la résurrection du jugement ^ . »
Ainsi, la droiture, la justice, la bonté et la bonne volonté, voilà ce qui conduit au but suprême de l'espérance.
Oui, cela devait être, et la science absolue doit revenir à cette simplicité. Ce sont là les formules pratiques de la science, où Dieu voit l'infini, et moi la simple évidence du devoir.
Ainsi, le but dernier de l'univers est l'œuvre et la conquête de la bonne volonté. Mais, pour faire cette conquête , me faut-il des milliards de siècles et la science infinie? Non, la pratique du bien suffit, du bien tel que Jésus l'enseigne, et chaque âme peut, aujourd'hui même, toucher au but : a HODiE, rnecum en's in paradiso -. »
< Joan.,V, 29.
- Luc, xxiii, 43.
ET LA SCIENCE DU CHRIST
Mais peut-on soupçonner quelque chose de ce qui fait l'essence de la vie éternelle?
Oui, et la réponse est encore vraiment digne de Dieu. « Je sais que son commandement est la '( vie éternelle ^ . »
« Le commandement nouveau que je vous douce ne, c'est de vous aimer les uns les autres, comme «je vous ai aimés ^. w
Donc, s'aimer les uns les autres, constitue la vie éternelle.
Essayez, essayez souvent, de concevoir ce que serait le genre humain, si tous les hommes s'aimaient les uns les autres?
Jésus annonce la possibilité de cet amour nouveau, et de la part du Père en apporte le commandement. Or, si le genre humain, par l'amour tel qu'il est dans l'état présent, se multiplie en générations successives et répand sur la terre ces flots qui passent et qu'absorbe la mort : cette même force, qui multiplie sans cesse, ne peut-elle pas, quand elle sera transfigiu^ée en Dieu, ne pent-elle pas se conserver toujours? L'amour nouveau transfiguré en Dieu, ne peul-il devenir la sève de l'immortalité ?
^ Joan., xn, 50.
2 Joan., XIII, 34.
Mais qu'a dit Jésus-Christ ? « Le commandece ment nouveau, c'est de vous aimer les uns les « autres comme je vous ai aimés. »
Comment a-t-il aimé? Il nous le dit. Il a aimé jusqu'à donner sa vie pour ceux qu'il aime '.
Ne concevez-vous pas idéalement que, si chaque être savait et pouvait, sans réserve, donner incessamment sa vie, il y aurait une circulation parfaite dans l'univers entier, qui maintiendrait tout dans la vie?
Or Jésus vient précisément apporter cet amour nouveau, qui se donne, afin qu'on ait la vie, et pour qu'on ait la vie de plus en plus abondamment *, c'est-à-dire la vie éternelle.
Quelle est la grande institution positive de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le centre de ce cult<' qui est esprit et vie? ^'est-ce pas le don de sa vie, de sa chair, de son sang, de son âme et de son esprit, et du Père, et du Fils, et de l'Esprit- Saint, dans cet unique don? N'a-t-il pas entendu se donner perpétuellement lui-même, nonseulement à l'heure de sa mort, mais tous les
» Joan., XV, 13.« Majorem hac dilectionem nemo habet, ut animam suam ponat quis pro amicis suis. »
^ Il Joan., X, 10. « Ego veni ut vitam habeant et abundantius habeant. »
ET LA SCIENCE DU CHRIST
jours et jusqu'à la consommation des siècles, afin que tous nous ayons la vie, et soyons maintenus dans la vie, et dans la vie toujours plus abondante ?
Il entend vivre très -réellement lui-même en ceux qui voudront aimer comme il aime : in me manet et ego in eo. Le Christianisme tout entier l'explique ainsi. « C'est Jésus-Christ , s'écrie saint « Paul, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Et saint Paul dit ailleurs : « Glorifiez Dieu et portez-le dans « votre corps. » Les premiers chrétiens se nommaient porteurs de Jésus-Christ : yctaToooooi. Saint Paul ailleurs décrit l'ensemble des hommes, unis entre eux et avec Dieu, comme vivant d'un même sang qui est le sang de Jésus-Christ, en qui nous sommes tous un même corps, et membres les uns des autres ' .
Kt que serait-ce si l'on avait ici le temps de développer la doctrine de l'Esprit, du Seigneur, vivante dans l'àme et dans l'Eglise!
* ccMulti unum corpus sumus,^iuguliautem alteralteriusmenibra. » Rom., xn, 5. — « Nescitis quouiam corpora vestra membra sunt Christi. » I Cor., vi, 15. — «Vos autem estis corpus Christi et membra de membro. » I Cor., xn, 27. — «Membra sumus corporis ejus, de carne ejus et de ossibus ejus. » Ephes., v, 30. Voyez encore: Col., n, 19; Cor., xi, 16;Eph., i, 7; Col , i, M et I, 20; et beaucoup d'autres tevtes de saint Paul, aussi mystique sur ce sujet que saint Jean lui-même.
LA CRITIQUE ET LA SCIENCE DL CHKIST
Tel est l'amour de Jésus-Christ. Jamais rien de pareil ne s'était dit, ne s'était vu. Il répond pleinement, nettement, aux plus immenses, aux plus sublimes désirs de l'espérance et de l'amour.