CHAPITRE H
Il y a des Sophistes. Il n'y en a pas eu toujours. Il n'y en aura pas toujours. Il y en a aujourd'hui parmi nous.
Je vais mettre les faits sous les yeux du lecteur, après avoir donné d'abord, en peu de mots et d'après les anciens , la définition classique du Sophiste. Nous verrons sa filiation et sa description générale, qu'il s'agira de vérifier par les faits et les textes contemporains.
Les Sophistes grecs, on le sait, prétendaient soutenir à la fois, sur toute question , le pour et le contre, et particulièrement cette assertion contradictoire : que l'être et le néant sont la même chose.
D'ordinaire on suppose que ce défi porté au
là
sens commun n était qu'un jeu ou un travail de mercenaires, plaidant pour toutes les causes. C'est une erreur. Il y avait là , du moins chez quelques-uns, une prétention philosophique. Et c'est pourquoi Platon et Aristote n'ont cessé de combattre cette école de l'absurde.
Aristote les caractérise en disant qu'ils soutiennent, en logique, l'identité des contraires (TavavTta) et des contradictoires (àvTicpacet;) ^ ; et, dans l'ordre réel , l'identité de tous les êtres ; en sorte que, d'après leurs principes, « un homme, un mur, « une galère et un Dieu, seraient même chose "*.»
Platon définit le sophiste, celui qui pose la contradiction par système (svavTioTroio^.oyt/.r;) ^, et qui affirme absolument que, dans le même sens et sous le même rapport , Vautre est le nicme^ et que le même est \ autre; que, par exemple, \ctre et le néant sont même chose.
Aristote et Platon ont traité cette secte avec le plus profond mépris, mais ils ont pris la peine de la poursuivre à fond jusque dans sa raison d'être. Par des chefs-d'œuvre d'analyse, ils en ont démontré les causes, et ils en ont mis à nu les raci-
^ Met. III (IV) 5. — * Met. III (IV) 4. « xal raÙTÔv earai xat àv- « ôpwJTCç xai ôcb; xal rpiripri;. >• 3 Le Sophiste. Lisez la dernière page de ce dialogue.
nés dans les replis de la pensée malade des esprits retournés, dit Platon, de la lumière vers les ténèbres. Or qui ne sait que de nos jours, au commencement de notre siècle, un Allemand, Hegel, a dit en parlant des Sophistes grecs : « Il n'y a « pas une seule de leurs propositions que je n'ad- « mette dans ma logique. » Ce sophiste est l'auteur d'un système que lui même a nommé le système de V identité, et qui consiste à soutenir, dans l'ordre réel , l'identité de tous les êtres, et, dans l'ordre logique, l'identité des contraires et des contradictoires.
Or Hegel est le père des Sophistes français contemporains que je veux faire connaître. Il est bien entendu qu'à peu près aucun d'eux ne s'avoue disciple de Hegel; quelques-uns même le réfutent avec force ; tous cependant sont pénétrés de sa doctrine, et ceux-là même qui la réfutent en admettent les principes, tout en les repoussant.
J'appelle Sophiste quiconque détruit, en théorie et en pratique, l'axiome premier de la raison, hors duquel on ne peut ni penser ni parler, savoir : qu'on ne peut affirmer et nier en même
IG
temps, la même chose, dans le même sens et sous le même rapport.
Je sais très-bien sous quel prétexte les Sophistes du dix-neuvième siècle prétendent affirmer et nier en même temps les contraires. Je connais leur doctrine beaucoup mieux qu'ils ne la connaissent. Je sais qu'il y a, dans le monde intellectuel, des extrêmes et des oppositions que l'on peut comparer à des pôles nécessaires et féconds, à la dualité des sexes, aux deux formes de l'électricité : oppositions destinées à se fondre dans l'unité, et à produire par leur embrassement le feu, la lumière et la force. Mais, outre cette opposition, naturelle et providentielle, il y a la division perverse, qui est précisément l'obstacle à la féconde réunion des forces. Or, je vois bien que l'inspiration de ce retour à l'unité, au début de ce siècle, semblait avoir été confiée aux profondeurs du génie allemand. Mais on a perverti l'inspiration. Des esprits faibles, et dénués de sens moral et de sens logique, apercevant, dans une lueur vague, la grande loi de la vie, et les nécessaires distinctions que contient l'unité réelle , ont osé nommer pôles vivants, le bien, le mal, le vrai, le faux. Ils ont nommé synthèse l'affirmation simultanée de ces contradictoires, Tidentité de ces
contraires irréductibles, et qui se détruisent l'un par l'autre. C'est comme s'ils appelaient communion le meurtre d'un homme par vui homme. iVivés, comme je l'ai dit, de sens logique et de sens moral, au lieu de travailler à la synthèse des vérités, ils ont entrepris l'impossible et horrible mélange de l'erreur et de la vérité, puis celui du bien et du mal. ils se sont faits apôtres de cette identité impie. Ils ont créé un esprit radicalement faux, précisément absurde, qui, aujourd'hui, chassé d'Allemagne où il est né, cherche à se propager en France dans toutes les directions de la pensée.
J'affirme donc qu'il existe aujourd'hui en I rance une école d'écrivains, qui méritent le nom (le Sophistes parce qu'ils nient l'axiome premier de la raison : très-étrange accident de notre siècle; car depuis Âristote et Platon, qui détruisirent les Sophistes grecs, il n'y avait pas eu, dans notre monde gréco-romain ^ un autre essai de recommencer les Sophistes.
Je dis que cette école a pour principe, posé en théorie et suivi en pratique, l'abolition de la différence entre l'affirmation et la négation. Les esprits, heureusement peu nombreux, dans lesquels ce principe est entré, n'ont plus le sens
LES SOPHISÏKS
de Ja contradiction; ne distinguent plus l'absurde de l'évident; perdent toute consistance intellectuelle, tout frein logique, toute forme rationnelle déterminée, et laissent incessamment découler de leurs lèvres, sans le sentir, le ouij le non, \e pour, le contre j sur tout sujet.
Et cette secte, à partir d'un pareil principe et d'un pareil état mental, travaille en ce moment à maculer les sciences, et tout ce qui fut jamais nommé philosophie , morale et religion.
Mais, comme le phénomène que je décris est vuie monstruosité proprement dite, à laquelle il est impossible de croire si on ne la voit de ses yeux, je me hâte de montrer aux lecteurs des faits tellement décisifs, que le doute ne sera pas possible.
J'ai parlé ailleurs du chef de cette école et de son premier disciple en France. Tout ce que j'ai écrit à ce sujet subsiste, et reste inattaquable et inattaqué ^ Bien plus, mes assertions se vérifient
* Voyez VÉtude sur la sophistique c on terni) or ai ne , que l'on peut regarder comme un chapitre détaché du présent ouvrage. Voyez aussi le second livre de la Logique^ où se trouve exposée la doctrine de Hegel, jugée dans ses principes et dans ses
chaque jour par les nouveaux développements de la secte.
J'en appelle au dernier travad qui, à ma connaissance, ait été publié en France à ce sujet; travail assez important selon moi, publié en iSGi, dans la Revue des Deux- Mondes ^
L'auteur de ce travail est l'un des écrivains que je combats. J'ai le très-vif désir de le combattre sans le blesser. J'ai les meilleures raisons de porter à cette âme affection chrétienne et respect. Je n'oublierai jamais les preuves que, le premier, il a bien voulu me donner de ces mêmes sentiments. Mais, ceci étant bien entendu, je dois dire que je vais adresser les plus sévères reproches à l'écrivain.
L'auteur, dans cette étude de l'Hégélianisme, juge d'abord l'école sophistique à peu près comme je la juge moi-même. Mais aussitôt après, si j'en puis croire mes yeux, il se retourne, et il accepte, ou semble accepter, le principe des Sophistes, la substance et l'esprit, et la principale forme de leur doctrine.
J'ai donc à distinguer deux parties dans ce tra-
résultats, par Aristote et par Platon, qui l'ont connue d'avance par les sophistes grecs.
* Hegel et riIégélianismeyM. Scherer, numéro du 15 février
vail, rune que j'approuve, où l'école des Sophistes est bien jugée, et l'autre qui, comparée à la première, demeure inexplicable, et qu'on ne peut blâmer trop sévèrement.
Après une exposition du système de Hegel, qui , pour être exacte, devait être et est en effet absolument inintelligible, l'auteur annonce qu'il va juger la pensée de Hegel et il dit ^ : « On ne « peut lire Hegel sans se demander s'il faut le « prendre au sérieux.... Ses formules craquent « et laissent échapper de tous côtés la substance
er des choses Jl entend nous donner la philo-
'.( Sophie de l'absolu. Cet absolu, pour qui re- « garde derrière les mots, c'est le néant personu nifié , c'est-à-dire la contradiction même. Or « l'Hégélianisme n'est pas autre chose que la « philosophie de ce néant. Ce n'est pas tout. Si « le principe de Hegel est vide, sa méthode est « ambiguë. Tantôt elle se regarde comme dis- (c pensée de rien prouver, sous prétexte que « l'absolu se sert de preuve à lui-même, tantôt « elle se vante de la rigueur de ses procédés. »
S'agit-il de la philosophie de la nature , « l'arec bitraire ici se trahit partout. Les formules du
< Iléfjel et Vllégélianîsme. Voir à l'Appendice les textes A et B.
a philosophe sont tour à tour trop larges ou « trop étroites.... il ne sait que faire des étoiles « fixes;... il n'y voit qu'une dartre sur la face a du ciel..» Dans l'admirable et riche variété de la nature « Hegel ne voit qu'une marque d'im- « puissance, et s'il est difficile de classer les « fiiits, c'est, pense-t'il, que la nature, en réali- (( sant l'idée, n'a pas su la suivre d'assez près. » Quelle est cependant la prétention de Hegel? a C'est que l'absolu s'est réalisé, et qui plus est « qu'il s'est réalisé dans la philosophie de Hegel. « Cela veut dire que cette philosophie est le « dernier mot de la philosophie, le dernier mot « de l'histoire, le dernier mot de l'univers. » Quel put être l'effet de cette doctrine sur les intelligences qui l'avaient plus ou moins admise ? Effet étrange : « La contradiction logique avait cessé « d'être un signe du faux, pour devenir un « élément du vrai. Rien n'était plus admis à moins « qu'on n'en pût dire à la fois le oui et le non. « La pensée avait perdu sa loi... Le plus puissant « mouvement de la pensée spéculative avait abouti « au scandale, à la folie, au néant. »
Aussi, « comme doctrine, l'hégélianisme a fait « son temps. Comme système, il n'existe plus qu'à a l'état de formule stérile, de ritournelle dialec-
ET LA CRHIQUE.
« tique; c'est le gobelet du prestidigitateur sous « lequel on retrouve ce qu'on a caché et rien de « plus. La réalité lui a été sévère. Il a été mis à « l'épreuve, il n'a pas résisté.
a Le système de Hegel est plein de disparates, « c'est un mélange de puissance et de foiblesse. *( Il attire et repousse tour à tour. Il séduit par <c la hardiesse de la tentative, par la grandeur de « la conception , par la richesse des ressources , « par la force soutenue de l'exécution. 11 scande dalise par /es violences faites ci la réalité^ par « les tours de passe-passe au moyen desquels « l'auteur arrive à ses fins, par la stérilité géné- « raie de l'œuvre, V œuvre est stérile parce rjuelle « est contradictoire. Elle l'est dans son essence, a elle Vest dans ses ternies. On ne peut l'énoncer « sans en faire jaiUir la contradiction. »
Tel est le jugement porté sur l'œuvre de Hegel, le père de cette école sophistique qui cherche en ce moment (1864) à se développer en France. Ce jugement, certes, est vigoureux et net. H est exactement conforme à celui que moi-même j'ai porté au second livre de la Logique en i854. En lisant ces pages j'étais heureux de voir cet écrivain se séparer aussi nettement de l'École sophistique.
Mais quel n'a pas été mon étonnement, lorsqu'arrivant à la conclusion dernière de ce travail, j'y ai lu que l'auteur entendait « se placer de a nouveau en présence du système, non plus pour « en étudier le mécanisme, mais pour chercher, c( sous l'enveloppe scolastique, la pensée vivante « et éternelle, w
Quoi! ce système dont on a établi qu'il repose sur un principe vide et contradictoire^ développé par une méthode ambiguë, par des tours de passepasse et de prestidigitation; ce système qui scaiidalise par ses violences if la réalité; cette œuvre dont on affirme ceci : « OEuvre stérile parce « qu'elle est contradictoire. Elle l'est dans son es- « sente, elle l'est dans ses termes; » voilà l'œuvre, voilà le système dont on veut maintenant chercher, sous l'enveloppe scolastique , la pensée vivante et éternelle !
Quoi ! l'on n'aperçoit pas que l'on pose ici une contradiction absolument irréductible! Si l'on disait : Le système est stérile et contradictoire dans ses termes, on pourrait ensuite, à la rigueur, déclarer que, maintenant, laissant décote « les termes,» c'est-à-dire « l'enveloppe scolastique du système, )> on en cherche l'essence, la partie vivante et éternelle. On pourrait dire en même temps ces
deux choses : L'œuvre est stérile dans ses termes et son enveloppe scolastique ; l'œuvre n'est pas stérile dans son essence et sa pensée vivante.
Mais ce qui est impossible, ce qui affirme et nie en même temps la même chose dans le même sens et sous le même rapport, c'est de soutenir d'un côté que cette œuvre est frappée de stérilité gcnémlc parce quelle est contradictoire dans son essence ET DANS SES TERMES ; et, d'uu autrc côté, de vouloir trouver une pensée vivante et éternelle SOUS l'enveloppe scolastique d'un système que Ton déclare stérile et contradictoire dans son es-
vSENCE et DANS SES TER3IES,
Mais on ne s'arrête point à cela, et l'on procède « à celte recherche d'une idée vivante et éternelle » dans un mouvement de la pensée , qui « aboutit au scandale, à la folie et au néant; » dans une doctrine dont le principe est la contradiction, dont la méthode est l'ambiguïté, la violence à la réalité, la pratique des tours de passe- passe, l'emploi du gobelet de prestidigitateur! C'est là, là même, que l'on cherche une pensée vivante et éternelle !
(c C'est en périssant comme système, c'est en « brisant son enveloppe scolastique, dit-on, que (c ce grand mouvement intellectuel a hvré au
ET LA CKITIQLE.
(f monde les pensées élevées ou profondes que « nous lui devons, savoir : deux ou trois idées <( que l'humanité s'est appropriées, et qui suffisent « à la gloire d'un philosophe, à la gloire du pays « et du siècle qui l'ont vu naître. )>
Or, quelles sont ces deux ou trois idées que l'humanité s'est appropriées, et qui suffisent à la gloire de l'Allemagne contemporaine et à celle du dix-neuvième siècle ?
Ici, je préviens le lecteur que, depuis deux ans, j'ai relu tout au moins vingt fois les pages qui font connaître « ces pensées élevées ou profondes, » et que, pour ne pas m'exposer au reproche de citation tronquée, je donne en ce volume, dans leur entier, les douze pages dont je fais la critique. Je demande au lecteur de lire, de relire et de travailler ces douze pages. Je le supplie de vérifier avec la plus grande attention, dans le texte complet, toutes les citations qui vont suivre. Il comprendra, par ce premier essai, l'utilité de ce manuel de critique que je lui mets entre les mains.
Or, ces deux ou trois idées que l'humanité s'est appropriées, et qui suffisent à la gloire de ce
siècle, se ramènent au principe unique que voici :
rc II est un principe qui s'est emparé avec force « de l'esprit moderne, et que nous devons à « Hegel. Je veux parler du principe en vertu dii- « quel une assertion n'est pas plus vraie que l'as- « sert ion opposée...
« La loi de la contradiction , tel est, dans le « système que nous avons étudié, le fond de cette « dialectique, qui est l'essence même des choses. . .
« Cela veut dire que tout est relatif, et que les « jugements absolus sont faux.
a Cette décoviverte du caractère relatif des vé- « rites est le fait capital de l'histoire de la pensée c( contemporaine. H n'y a pas d'idée dont la porte tée soit plus étendue, l'action plus irrésistible, « les conséquences plus radicales.
« Aujourd'hui rien n'est plus parmi nous \é- « rite ni erreur. Il faut inventer d'autres mots. « Nous ne voyons plus partout que degrés et que « nuances, nous admettons jusquà ï identité des <i contraires. Nous ne connaissons plus la religion, « mais des religions, la morale^ mais des mœurs^ (c les principes^ mais des faits. Nous expliquons (c tout et, comme on l'a dit, l'esprit finit par ap- « prouver ce qu'il explique. Fm vertu moderne se « résume dans la tolérance»,.
« Tout n'est que relatif... bien plus, tout n'est « que relation! Vérité féconde pour la science! <c Le vrai n'est plus vrai en soi. Le vrai, le beau, « le juste même, se font perpétuellement.
c< Ainsi, nous comprenons tout parce que nous « admettons tout. Nous nous préoccupons moins « de ce qui doit être que de ce qui est. La morale, « qui est l'abstrait et l'absolu, trouve mal son c( compte à une indulgence qui est peut-être in- « séparablc de la curiosité. Les caractères s'af « fussent pendant que les esprits s'étendent et « s'assouplissent.., mais aussi quelle merveilleuse (C entente de l'histoire! »
Le lecteur doit vérifier immédiatement mes citations dans le texte complet et continu, qui est entre ses mains, à la fin du présent volume.
Et maintenant je pose à l'auteur de ces pages les questions que voici :
Est-ce bien là, selon vous, la pensée vivante et éternelle que l'humanité s'est appropriée et qu'elle doit à Hegel ?
Ce principe en vertu duquel une assertion nest pas plus vraie que l'assertion opposée ^ est-il, selon vous, vrai ou faux?
Est-ce un principe utile? Sa découverte est-elle un bien?
L'application de ce principe à la morale , à la justice, est- elle utile et salutaire?
Est-il bon que la morale trouve mal son compte à tout cela?
Est-il bon de ne plus connaître la morale, mais des mœurs?
Est-il bon de ne plus connaître des principes, mais des faits?
Est-il bon de tout approuver?
Est-il bon de résumer la vertu dans la tolérance ?
Est-il bon que les caractères s'affaissent pendant que les esprits s'étendent et s'assouplissent?
Est-ce un fait que vous approuvez ou que vous déplorez ?
Vous félicitez-vous de cette découverte du caractère relatif des vérités, qui, selon vous, est le fait capital de l'histoire de la pensée contemporaine? Ètes-vous heureux ou désolé d'affirmer qu'il n'est pas d'idée dont la portée soit plus étendue, l'action plus irrésistible, les conséquences plus radicales?
Tout cela est-il bon ou mauvais? Est-ce un progrès? est-ce une décadence? Sont -ce là en effet les deux ou trois idées qui suffisent, selon vous, à la gloire de Hegel, à celle de l'Allemagne et à celle du dix-neuvième siècle ?
Répondez, je vous prie. Mais non : permettezmoi de répondre pour vous.
INon , votre raison n'admet pas qu'une assertion n'est jamais plus vraie que l'assertion opposée.
Non , votre conscience n'approuve pas que votre caractère s'affaisse pour que votre esprit s'assouplisse.
Il est faux que votre conscience ne connaisse plus ni morale, ni devoir, ni principe, mais seulement des faits.
Je le nie parce que je vous connais. On sait que plus d'une fois vous avez fait preuve de courage dans la recherche de la vérité.
On sait que votre caractère ne s'est point affaissé.
On sait qu'il y a pour vous des principes que vous savez défendre.
Non, Monsieur, ces lâches doctrines ne sont pas les vôtres. Non, ces plates assertions et leur niaise oscillation du pour au contre , qui constituent le mouvement risible de la molle pensée des sophistes, ne forment pas tout votre esprit, ni toute votre logique.
Mais alors , ne méritez- vous pas les reproches que je vous adresse ?
Ne dois-je point vous blâmer d'oser dire que
cette stupide école , qui constitue la honte et l'opprobre de l'Allemagne moderne et de notre siècle , suffit à la gloire d'un philosophe, à la gloire du pays et du siècle qui l'ont vu naître?
Comment se fait-il , puisque vous avez dit vousmême que le procédé de Hegel n'est que ritournelle dialectique, tour de passe-passe et de gobelet, comment venez- vous nous donner ici un complet et remarquable exemple de ce même procédé ?
Vous venez juger les sophistes d'après leur propre procédé, que vous savez absurde.
Vous écrivez cent pages, par voie de thèse ^ d^ antithèse^ de synthèse. Thèse j vingt pages d'exposition des doctrines de Hegel. Antithèse^ cinq pages de négation où vous flétrissez ce principe vide et contradictoire, cette méthode ambiguë, cette stérilité de la forme et du fond , de l'essence et des termes, et enfin ce honteux aboutissement au scandale , à la folie et au néant.
Et après cela, vous cherchez une synthèse^ et vous conciliez tout, en affirmant que la loi de contradiction, en vertu de laquelle une assertion n'est jamais plus vraie que l'assertion opposée , loi qui, dites-vous, abolit la morale, la reHgion, la vérité , les principes et les caractères , vous ve-
nez dire que cette loi là est l'éternelle et vivante pensée qui suffit à la gloire de ce siècle !
Vous avez commis là , Monsieur , une action littéraire déplorable : cela est manifeste. Mais alors suis-je coupable de le dire? Suis-je violent parce que je cite vos textes? Suis-je intolérant parce que je signale publiquement ces faits publics ? Est-ce que je perds le respect de votre personne parce que j'affirme que vous avez le plus grand tort d'écrire de pareilles pages, quand votre cœur, votre raison, votre conscience, vos actions et toute votre personne protestent contre de telles doctrines?
Mon affliction est très-profonde ; voilà la vérité. Ces choses me blessent et me désolent, parce que j'aime les âmes. Votre âme est faite pour donner au monde la lumière. Recueillez-vous, et vovez donc si ce que vous donnez est lumière.
Malheureusement voici que, depuis ces pages inexplicables, vous en avez publié d'autres, on vous posez de nouveau en principe la doctrine sophistique^. Conformément à votre point de dé-
» Études critiques sur la littérature contemporaine. Préface.
LKS SOPHISTES
Zl
part, ce qu'une assertion n'est jamais plus vraie a que Tassertion opposée, )> vous affirmez que la contradiction n'existe pas. « A.u fond, dites-vous, « et à le bien prendre, personne ne se contredit « jamais. L'accusation de contradiction n'est (c qu'inie manière de déguiser l'ignorance de celui « qui l'intente. » Qu'est-ce que cela veut dire? Cela veut dire que vous croyez réellement à l'identité des contradictoires.
Si les contradictoires sont identiques , il est clair que personne ne se contredit jamais. Mais , comme les contradictoires ne sont pas identiques, il est clair que, dans votre jugement sur Hegel, vous vous êtes contredit d'une contradiction absolue. Et ce n'est pas pour déguiser mon ignorance que j'intente cette accusation ; car je connais, croyez-le, vos doctrines aussi bien, et j'ose dire, mieux que vous.
On le voit : il s'agit de savoir si les prédicateurs de Tidentité des contraires et de l'assertion double ; si les prédicateurs des mœurs sans morale , des religions sans religion et des faits sans principes ; si les théoriciens de l'affaissement des caractères et de l'assouplissement des esprits ; si ces sophistes vont conquérir l'esprit français. On ose écrire qu'ils ont déjà conquis toute la pensée
contemporaine, et que l'humanité s'est emparée de cet esprit nouveau.
Qu'on se détrompe.
Quelques malheureux scribes sont seuls victimes complètes de cet esprit, et ont troublé jusqu'à un certain point l'esprit public. Et certes , si nous les laissions plus longtemps impunis , si nous ne parvenions à les réprimer, par cette critique qui a pour essence l'attention, — l'attention, dis-je, cette arme simple et redoutable que l'on cherche à ôter de nos mains, et que j'essave par cet écrit de mettre en toutes les mains, — oui, si l'on continuait à leur accorder plus longtemps la tolérance de l'inattention , ils pourraient faire du mal. Ils en ont déjà fait.
Sans nul doute^ lein- dirais-je, vous pouvez assouplir bien des esprits, faciliter à bien des caractères le travail de l'affaissement. Mais vous ne sauriez conquérir ni la France ni l'humanité. Vous pouvez faire beaucoup de mal, et relarder de cinquante ans^ peut-être, la paix intellectuelle, la renaissance des convictions, l^endant ce temps, les peuples souffriront, les grandes iniquités internationales profiteront de ce qu'il n'y a plus de principes, mais seulement des faits. L'ordre et la liberté poursuivront leur sommeil. Mars, Vénus et
Mercure verront grandir leur culte à un degré inconnu des anciens. Dans ces ténèbres d'ignorance et d'iniquité, les consciences et les âmes souffriront. Ce sera votre œuvre, Messieurs; mais vous aurez l'honneur d'inscrire vos nom« parmi les promoteurs d'un mouvement intellectuel dont l'histoire parlera, et dont elle dira ce qui suit :
« En ce temps une bizarre tentative de rcnou- « vêler les sophistes, oubliés depuis deux mille « ans, se produisit en Allemagne , et un instant « en France. C'est la seconde fois que cette mons- « trueuse singularité apparaît dans l'histoire de « l'esprit humain. »
Ce ^sera là toute votre récompense parmi les hommes.
Mais je n'ai pas fini; je dois vous adresser encore une plainte.
Permettez-moi de vous demander si, enseignant et pratiquant la logique que nous venons de voir, vous êtes en droit de mépriser d'avance la logique de ceux qui, lorsqu'on les attaque, défendent leur foi en la divinité de Jésus-Christ, et s'il est juste de les insulter par ces paroles, que j'ai honte
de transcrire ici : «Telle est la logique de notre « tartuferie ' ! »
Pourquoi sommes-nous des hypocrites, et quelle est donc notre logique? Moi, je montre quelle est la votre.
Je hs aujourd'hui même un travail d'un rhéteur distingué qui parle à ce propos comme vous, et qui signale « tout ce qu'il entre d'hypocrisie » dans notre défense de la divinité de Jésus-Christ.
Je demande à tout honnête homme s'il est juste de nous traiter ainsi, et de nous appeler hypocrites parce que nous défendons nos convictions.
Que si, au même endroit, l'on affirme que l'auleur de l'étude sur Hegel « est le mieux pré- « paré des juges » pour apprécier l'œuvre de M. Renan sur la vie de Jésus, je l'accorde en un sens. Je reconnais que l'état logique qui conduit à nommer « gloire de l'Allemagne et du a dix-neuvième siècle » la honteuse sophistique HégéUenne, ce même état logique prépare pleinement un esprit à regarder M. Renan comme le « plus accompli de nos écrivains modernes, » et
* Le Temps dw 7 juillet 1863. Je regrette d? trouver cette page dans un journal ordinairement plus juste et plus sincèrement libéral.
la Vie de Jésus « comme une œuvre d'une beauté « achevée, qui porte le cachet des choses définice tives, et qui est née classique. »
Mais laissez- moi vous dire quel parti nous prétendons tirer de ces faits, et des autres que je vais citer pour la défense de l'Évangile.
Notre raisonnement est bien simple. Si telle est la logique de ce groupe d'écrivains qui attaquent l'Évangile; s'il est vrai qu'aucune assertion, dans leur bouche, n'est plus vraie que l'assertion contraire, nous n'avons donc plus devant nous des penseurs, des historiens, des philologues, des logiciens, des philosophes, mais des sophistes.
Que s'il paraît un livre intitulé Jie de Jésus, et si ce livre attaque non pas seulement la divinité, mais l'honneur même de Jésus-Christ; si en même temps ceux qui admirent ce livre viennent démontrer à tous les yeux que cette vie de Jésus repose, non-seulement sur l'athéisme, mais sur la négation de la raison ; qu'il est le fruit exquis, l'œuvre achevée, classique, définitive de l'école sophistique la plus étrange, la plus aveugle et la plus digne de pitié dont fasse mention l'histoire de la pensée humaine; si les choses sont ainsi , vous comprenez nos déductions.