‹ Les sophistes et la critique [microform]Chapitre 4 sur 45 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Il est donc vrai (ju'il se trouve aujourd'hui des écrivains pour affirmer et approuver ceci : (( Un principe s'est emparé avec force de l'esprit rt moderne, c'est ce principe en vertu duquel une « assertion n'est pas plus vraie que l'assertion op- <( posée.... Cette découverte est le fait capital de u l'histoire de la pensée contemporaine; cette « grande pensée, vivante et éternelle,... que l'hu-

« manité s'est appropriée suffit à la gloire du

a philosophe qui Ta donnée au monde, à la gloire « du pays et du siècle qui ont vu naître ce phi- « losophe. »

Il est clair que cela est faux, et que ni l'humanité, ni la pensée contemporaine, ne se sont emparées de ce principe, qui est l'absurde lui-même en sa propre formule explicite, et le renversement de la raison.

Mais ce qui ne peut pas être contesté, c'est qu'il existe aujourd'hui une école de sophistes, qui en ce moment même, en France, après avoir fatigué l'Allemagne d'où elle se trouve chassée, travaille avec une verve et un succès croissants à la propagation de ce principe et de ses conséquences.

C'est la secte dont j'ai dénoncé, il y a dix ans, le premier commencement perceptible ^

C'est celle dont l'Evéque d'Orléans vient d'arracher le masque par son Avertissement, Le livre de la Vie de Jésus est probablement la réponse à cet Avertissement,

C'est à notre tour de répondre.

J'avoue que je suis animé à l'égard de cette secte du plus profond mépris et de la plus énergique indignation. Il s'agit de la secte, non pas des hommes. Je trouve donc que nous sommes aujourd'hui, à l'égard de l'erreur, trop tolérants et tro[) indifférents. N'y a-t-il donc pas des devoirs intellectuels, et l'aristocratie intellectuelle n'a-t-elle point d'honneur à garder? Et ces devoirs sacrés, pour quiconque ne se joue pas de la vérité, ne sont-ils pas plus pressants que jamais? Il me semble

* tiude sur la sophistique contemporaine.

que nous sommes arrivés à un âge des nations où Dieu veut imposer aux hommes de plus-grands devoirs intellectuels. Comme, aux onzième et douzième siècles, les hommes de cœur, dans toute l'Europe , se sont dévoués et ligués pour sortir du chaos social, de même, dans cette tempête philosophique que traverse l'Europe, chaque homme doit savoir se défendre et défendre les faibles, et tous doivent savoir se grouper pour surveiller, combattre et vaincre les ténèbres sans cesse renaissantes.

Dieu a mis au milieu de nous la Vérité, de même qu'il y a mis le pain. Mais c'est à nous de gagner le pain et de gagner la vérité. La vérité n'appartient à chacun et n'appartiendra aux nations que lorsque les nations, lorsque chaque homme aura su la gagner lui-même par la souffrance, le travail et la lutte. Dieu veut que l'on fasse valoir le talent. Ceux qui n'ont pas, par leur travail propre, augmenté le talent, ceux-là n'ont rien, dit l'Évangile; ils paraissent seulement avoir ; videtur liahere. Telle est la vérité dans l'Ame ou dans le peuple qui ne sait pas la faire valoir et la défendre, videtiiv hahevi . Faire valoir le talent^ c'est le progrès de vérité que Dieu demande aujourd'hui au monde, et il nous envoie comme épreuve le scan-

claie de cette invasion sophistique. Depuis un demi-sïècle ces grosses ténèbres planent sur l'Europe, ce lourd chaos nous envahit. En ce moment la crise va juger et montrer si nous avons, ou si nous paraissons seulement avoir, la vérité ou l'amour de la vérité.

Il se passe aujourd'hui en Europe, sur un plus grand théâtre et dans de plus grandes proportions, ce qui eut lieu en Grèce le jour où la philosophie est née. Que ceux qui croient, comme moi, que la marche de l'humanité est un travail sacré, lui travail libre vers un but sublime et divin, veuillent bien, en ce moment, élever leurs pensées et méditer ceci.

Il V a eu, au début de la vie intellectuelle du monde occidental , une crise, une lutte entre les ténèbres et la lumière, comme il arrive à l'adolescent, qui décide alors librement si sa vie sera dans les sens, l'égoïsme, le scepticisme, ou bien dans la raison et dans la liberté. Dans cette lutte, la folie et l'absurde, le scandale intellectuel, ont été glorieusement vaincus par des hommes éternellement grands, par Socrate, Aristote et Platon. Oui, laraison humaine a conquis, ce jour-là, son grand titre de gloire. La raison s'est trouvée plus forte que la folie. Eh bien ! le monde traverse, en ce

moment même, une épreuve analogue, épreuve incomparablement plus profonde et plus forte, parce que nous sommes tous, sans comparaison, mieux armés. Le doute, la négation, la folie et l'orgueil se soulèvent avec une sorte de rage, souvent risible^ mais toujours dangereuse, contre l'universelle lumière de l'Evangile, de la science et de la raison.

Mais nous espérons bien que la raison moderne fera aujourd'hui, parmi nous, ce que fit, il y adeuxmilleans, la raison des anciens. Elle saura séparer de nouveau les ténèbres de la lumière, et amener l'éclatant triomphe de la sagesse et de la vérité sur la folie perverse des sophistes.

Il s'agit donc de discerner nettement les sophistes, et de les séparer résolument.

Nous avons sous les yeux une secte d'athées et de sophistes. Voilà le fait. Si je veux signaler le fait, je dois dire secte d'athées et de sophistes. Ces trois mots doivent être rayés du langage humain, s'ils ne sont applicables, aujourd'hui même, au groupe d'esprits auquel je les applique. Les sophistes sont ceux qui n'admettent pas, soit en spéculation, soit en pratique, l'axiome fondamental et nécessaire de la raison, savoir : qu'on ne peut affirmer et nier la même chose, en même

temps, dans le même sens et sous le même rapport. C'est l'évidence elle-même, le contraire est la propre formule^de l'absurde.

Eh bien, les sophistes contemporains pratiquent-ils cela réellement? l'enscignent-ils en outre théoriquement ?

Je réponds oui et je le montre : car nous venous de voir dans cette étude de l'hégélianisme, par un disciple de Hegel, le précepte et l'exemple donnés avec une plénitude et une clarté qui ne laissent rien à désirer. Mais n'est-ce pas un fait unique , un accident bizarre ? Nullement , nous en allons donner d'autres exemples.

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