DE LA METHODE NEOPLATONICIENNE
Pour bien comprendre et apprécier la méthode néoplatonicienne, il ne faut jamais la séparer de la pensée qui en fait l'esprit et en dirige tous les mouvements. L'analyse de Plotin poursuit le simple, Yun^ de même que la dialectique ou la métaphysique, mais dans un tout autre sens; elle poursuit l'unité, telle que la conçoivent les écoles orientales de l'émanation, comme le point central indivisible, le foyer obscur d'où les êtres s'échappent, par eifusion ou rayonnement. De là tous les mérites et tous les défauts de cette méthode.
Son premier mérite, c'est de chercher la cause dans son effet, le principe dans son produit, l'être universel dans sa manifestation individuelle, l'idée pure dans la réalité extérieure. Bien supérieure (comme méthode
théologique) à la métaphysique qui lefuse l'existence à Tuniversel, et à la dialectique qui le sépare des individus, r analyse néoplatonicienne atteint son principe sans sortir de la réalité. Elle procède par intuition et non par abstraction. La dialectique, déjà moins abstraite que la méthode toute mathématique des py thagoriens , ne peut cependant, par une opération purement logique, attein dre le véritable universel; en le cherchant en dehors de la réalité et de l'essence intime des choses, elle ne rencontre que l'unité de genre. Au contraire, la méthode de Plotin, en se fixant au sein de l'individu, à V exemple d*Aristote, découvre, au lieu d'un type abstrait, un principe vraiment substantiel , au lieu de l'unité de genre j V unité de vie et d'être, enfin l'unii^ersel réel et vivant, au lieu dune simple forme logique. De là une nouvelle théorie du monde intelligible qui n'explique pas seulement comme celle de Pythagore et de Platon Tordre, la proportion, la forme, la beauté, mais encore et surtout le mouvement, la vie, la substance même des êtres du monde sensible.
Autre mérite essentiel. La dialectique et la métaphysique ne se bornaient point à distinguer des choses elles-mêmes le principe qui en fait Têtre ; elles allaient jusqu'à l'en séparer. L'idée ne réside pas dans la réalité individuelle dont elle fait Tessence; la forme parfaite, la fin ne réside pas davantage dans le sujet individuel qu'elle meut par attraction. Vanaljse de Plotin, s enfermant dans r individu, cherche son principe, non en dehors,
MAIS AU FOND DE LA RE'aLITÉ, Qu'eLLE n'aBANDONNE JAMAIS DANS SES ABSTRACTIONS LES PLUS SUBTILES, dauS SCS COn-
ceptions les plus hautes. L'unité, quelle qu'en soit la nature, âme, intelligence, Dieu, est un principe intérieur»
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distinct, mais non séparé de la réalité sensible, qui n'en est que la manifestation extérieure. En s'éleuant graduellement de la matière à la forme, de la forme à l'àme, de Tâme à rintelligence, de Vintelligence à Dieu, Y analyse ne s éloigne pas de la réalité^ elle ne fait quen pénétrer plus intimement V essence. C'est ainsi qu'elle voit dans l'âme le fond de la réalité sensible, dans l'intelligence le fond de l'âme, en Dieu le fond de l'intelligence et de tout le reste ; tous les êtres, sensibles ou intelligibles, simples corps, âmes, intelligences, ne sont que les rayons plus ou moins immédiats d'un seul et même foyer, l'unité. La dialectique, séparant les deux mondes, avait essayé, mais vainement, d'en rétablir le rapport par l'inexplicable hypothèse de la a£T£;i;. La métaphysique n'avait compris d'autre unité pour le système des êtres, que l'unité de mouvement et de direction. L'analyse ALEXANDRINE SELLE POLVAIT PARVENIR A LA VRAIE UNITÉ, A l'unité DE SUBSTANCE ET DE VIE EN MÊME TEMPS QUE DE MOUVEMENT.
Cette méthode ouvre donc une nouvelle issue à la philosophie grecque qui s'épuisait en vaines discussions dans les voies de la dialectique et de la métaphysique j elle se prête infiniment mieux que l'une ou l'autre de ces deux méthodes à la solution du plus grand problème que la pensée ait agité, le rapport de l'individuel à l'universel, du monde à Dieu, l'accord de la raison et de Texpérience. Mais^dun autre côté, par V excès de l'analyse^ par un mélange adultère de f imagination et de la science^ elle égare la philosophie dans un monde d'abstractions et DE chimères^ Abusant de cet axiome que le
' Le lecteur remarquera qu'entre cet aliuéa et le précédent, il n'y a dans le texte de l'auteur aucune solution de continuité.
composé et le muhiple ont leur principe dans le simple et dans l'un, elle aboutit à deux conclusions capitales auxquelles la critique doit tout d'abord remonter, comme à la source de toutes les erreurs et de toutes les fictions du néoplatonisme.
Première conclusion. L'unité, en tant qu'unité, fait l'essence des êtres. La dialectique, en identifiant l'être avec l'universel, détournait de la connaissance réelle et intime des choses; selon la remarque profonde d'Aristote, au lieu de faire pénétrer la pensée dans l'essence même de l'être, elle la retenait à la surface. La méthode néoplatonicienne encourt un reproche analoo^ue, en identifiant l'être avec l'unité. L'unité alexandrine a son caractère propre; elle n'est ni l'unité purement numérique des pythagoriciens, ni l'unité du genre de Platon, ni l'unité de forme d'Aristote. Pour en bien saisir le sens précis, il faut se rappeler l'hypothèse tout orientale par laquelle le néoplatonisme explique l'origine des êtres.
Le multiple émane de l'un, ainsi que les rayons du foyer, la lumière du soleil. La méthode alexandrine ne va pas, comme la dialectique, de la variété des indi- Mdus à l'unité du genre, ni comme la métaphysique de la matière essentiellement inorganique à la forme, principe organique de l'être; elle procède de l'extérieur a l'intérieur, de la circonférence au centre, simplifiant, réduisant, retranchant successivement tout élément de dualité : la forme d'abord, puis la vie, puis l'essence pure, et ne s'arrêtant que devant l'absolue unité, point indivisible, impénétrable, d'où s'échappent comme autant de rayons les essences intelligibles' et les êtres sensibles. Or, là est précisément le uice radical de la
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méthode. L'unité, en tant qu unité, peut bien être recherchée comme la condition abstraite, mais jamais comme l'essence même, le principe substantiel des choses. Jusqu'aux Alexandrins, la philosophie grecque avait toujours aspiré à l'unité, Platon à l'unité logique des universaux, Aristote à l'unité naturelle et organique des formes, le stoïcisme à l'unité génératrice des raisons séminales. L'école d'Alexandrie est la première qui ait cherché r unité pour Tunité^ c'est-à-dire une abstraction. En poursuivant la chimère de l'unité pure, si l'analyse alexandrine ne s'égare point dès le début *, cela tient à ce qu'elle se laisse guider par les doctrines antérieures, tantôt par le stoïcisme, tantôt par le platonisme, surtout par le péripatétisme, que Plolin suit pas à pas, et qu'il n'abandonne qu'au-delà du monde intelligible. Aristote, s'appuyant sur l'expérience et procédant par définition, cherchait dans Tunité de forme le vrai type
> Ces mots « dès le début » ne nous mettraient-ils pas peut-êlre sur la voie pour parvenir à expliquer ces prodiges de contradiction auxquels l'esprit ne parvient pas à croire? Serait-ce que Plotin, comme on le dit plus haut, eût été dans le vrai, et ses successeurs dans le faux ? Ce n'est pas cela. Car, ici même et ci-dessous, c'est bien Xanalyse de Plotin qui est en cause. Serait-ce qu'une partie de l'œuvre de Plotin est bonne, l'autre mauvaise, selon qu'il s'attache à la réalité, et s'en détache ensuite pour se donnera des chimères? Non. Car t analyse de Plotin cherche son principe au fond d^ la réalité, quelle n'abandonne jamais dans ses abstractions les plus subtiles. Serait-ce que la méthode alexandrine est bonne, mais qu'on en fait de fausses applications ? Ce n'est pas cela non plus, car, en ce même alinéa, l'on parle du r/ce radical de cette méthode. Mais alors comment peut-on dire, dans les mêmes pages, que laméthode alexandrine seule pouvait parvenir à la vraie unité, à l'unité de substance et dévie? L'tmique explication de ces étonnants phénomènes intellectuels est bien celle-ci : c'est que nous avons sous les yeux une pensée réduite à l'état même de ce cerveau dont parle quelque part Ennius:
Saxo cere-comminuit'brum.
Des parties de cerveau dispersées et broyées sous la pierre !
de l'être et de la perfection, et s'élevait graduellement du règne inorganique au règne organique, de Tanimal à l'homme, suivant la nature dans son progrès vers l'unité organique par excellence, la suprême individualité, l'intelligence. C'est sur les traces de cette méthode que l'analyse néoplatonicienne s'élève de l'unité de la forme à l'unité plus organique de la vie, et de celle-ci à l'unité intime de la pensée. En s'arrêtant là, elle fiit restée dans le vrai, mais elle n'eût pas atteint le terme auquel elle aspire. Ayant en vue, non Tunité organique, vrai type de la perfection, mais l'unité en soi, l'unité mathématique, l'analyse de Plolin et de Proclus poursuit son œuvre de réduction et de simplification (air^oiCK;), jusqu'à ce qu'elle parvienne à cette unité absolue (to à7t>.7ro)ç sv)^ indéfinissable, inintelligihle, pure de toute forme, de toute vie, de toute essence, où s'évanouit toute dualité et toute distinction.
De là les plus grandes aberrations du néoplatonisme ; une théologie qui, après les plus ingénieux efforts, ^'a se perdre dans une abstraction ; une morale qui., admirable au début., finit par proposer pour suprême idéal Vanéantissement de la nature humaine. Au lieu de rêtre^ le non-être ; au lieu de la lumière la nuit ; au lieu de la perfection , le néant ^ voilà ou mène la méthode alexandrine. Elle égare étrangement la philosophie sur la nature de Dieu et sur la fin de l'homme. Elle prétend conduire à l'être parfait par la négation de tous les attributs positifs de l'être, et à la suprême vertu par la suspension de toutes les facultés de l'àme. Ici reparaît l'influence du platonisme et surtout des fausses conceptions de la théologie orientale. Après une lutte obstinée, la dialectique l'emporte sur la métaphysique .^ le
RECUEIL DES TEXTES SOPHISTIQUES
génie de l'Orient triomphe de F esprit grec. Le père de la vraie méthode, en tout ce qui concerne l'essence et la fin des êtres, Aristote, avait dit avec une profonde vérité : « L'être réside dans l'acte, la perfection dans la fin. » Le type de l'être, en effet, l'être parfait n'est pas l'unité mathématique, dernière abstraction par excellence, mais l'être pensant, suprême intuition de l'expérience. L'idéal de la vie humaine n'est pas l'absorption, mais au contraire l'exaltation de notre nature ; l'âme doit y tendre, non par l'inertie, la réduction ou la suspension de ses facultés, mais par le mouvement, le développement, l'épanouissement et l'exercice de toutes ses forces. La méthode alexandrine, après s^étre attachée d'abord aux traces d' Aristote et de la philosophie grecque^ retombe enfin sous Vinfluence du principe qui la domine ; elle