‹ Les sophistes et la critique [microform]Chapitre 37 sur 45 · DE LA MORALE NEOPLATONICIENNE · texte numérisé non relu

DE LA MORALE NEOPLATONICIENNE

La théorie du souverain bien explique toutes les erreurs du mysticisme alexandrin, sa prédilection pour la vie contemplative^ et ses illusions sur l'extase. Les regards SANS CESSE fixés SUR UN FAUX ide'al, les moralistes de cette école ne comprennent qu'imparfaitement la

VIE, LA vertu, la PERFECTION.

Ce n'est pas à dire que la morale du néoplatonisme soit une morale d'ascètes ou de solitaires , qui n'ont d'autre souci que le monde intelligible. Le mysticisme de cette école, quelque préoccupé qu il soit de son idéal .^ ne délaisse point les vertus pratiques pour la contemplation et Vextase. Le platonisme et le stoïcisme ne professent pas un plus sérieux attachement aux devoirs de la vie ordinaire. Plotin , Porphyre, Proclus, lam-

RECUEIL DES TEXTES

blique, Hiéroclès, n'étaient pas seulement des mystiques exaltés ; malgré leur goût profond pour la vie contemplative, ils enseignaient et pratiquaient admirablement les vertus politiques, au sein d'une société en ruine, qu'ils ont essayé de régénérer et qu'ils n'ont abandonnée au christianisme et aux barbares qu'après les plus héroïques efforts. Dans sa réfutation des Gnostiques, Plotin s'élève avec la plus grande énergie contre ce mysticisme effréné qui, plein de mépris et de dégoût pour cette misérable vie, aspire à en sortir le plus tôt possible. 11 veut qu'on se prépare à la vie contemplative par l'exercice des vertus de la vie pratique. Il veut qu'on songe au Père sans oublier le Fils. Or le Père, dans son poétique langage, c'est le Bien ; le Fils, c'est le Monde, l'Intelligence, l'Ame, le Ciel, toute la série des hypostases qui séparent la nature humaine de son principe. Plotin ne croit point à ces révélations subites, à ces brusques transformations, à ces ravissements soudains de l'âme en Dieu, dont la Gnose se vantait d'avoir le privilège. Il ne voit point dans le monde sensible l'œuvre d'un démon ou d'un Dieu en délire. Il aime à répéter cet axiome de la sagesse antique : Il n'y a rien de vil dans la maison de Jupiter. Plein d'admiration pour le Cosmos, il en célèbre avec enthousiasme la beauté^ r harmonie, le plan merveilleux'^ il pousse l'optimisme jusqu'à nier l'existence du mal. A ses yeux, tout est bon dans l'univers; seulement il y a des degrés dans le bien. B:t cette doctrine est celle de l'école tout entière. Porphyre, malgré certains accès de mélancolie, lamblique, Proclus, pensent à cet égard et parlent absolument comme Plotin. Jamais optimiste n'a expliqué d'une manière plus ingénieuse et plus profonde que Proclus les

SOPHISTIQUES

contradictions, les anomalies, les iniquités apparentes du gouvernement de la Providence.

Ce caractère du mysticisme alexandrin ne saurait être trop mis en lumière. Bien différent des mystiques de rinde, de la Gnose et même du christianisme^ le mystique néoplatonicien aime et admire le théâtre ou la Providence l'a placé ; prend au sérieux le rôle qui lui a été assigné et en remplit tous les devoirs jusqu'au bout, sans laisser échapper une plainte ou un cri d'impatience. Cette constance admirable n'est point seulement la résignation dun malheureux qui souffre en espérant : c'est V accomplissement calme et serein dune destinée qui, pour n'être pas définitive, nen est pas moins jugée excellente. Le niA stique alexandrin aspire à une vie meilleure que la vie actuelle, à une perfection plus grande que la vertu pratique ; mais il n'en trouve pas moins de charme à la vie présente, et de prix à la vertu qu'il y cultive. Intelligent et libéral, s'il en fut, dans son mysticisme^ il ne retranche, n exclut, ne supprime rien, pas plus dans la vie humaine que dans le monde; il comprend et conserve tout , en faisant a chaque principe dans le monde, à chaque faculté dans l'homme, la place qui lui convient ou du moins qu'il croit lui convenir. Son ascétisme , SI l'on peut donner ce nom a une discipline PLEINE de sagesse ET DE MESURE, ua rien de violent ni de forcé; il ne mutile pas l'humanité, il ne fait que l'épurer, l'affranchir et l'élever. II n'a rien de commun avec le sombre et implacable ascétisme des sophis de l'Inde ou des solitaires de la Thébaïde. Il ne maudit ni ne tourmente la nature; il se contente de la subordonner à lame et à l'intelligence. Il se défie des influences extérieures, et cherche, par une discipline

RECUEIL DES TEXTES

SOPHISTIQUES

forte et simple, à en affranchir l'âme ; mais il se garde bien de rompre les liens qui l'unissent soit au monde, soit à la société. Assurément les joies qu'il préfère et qu'il recommande sont celles de l'âme et de Tintelligence; mais, s'il ne veut pas qu'on abuse des plaisirs des sens, il permet qu'on en use pour une fin rationnelle. Point de ces macérations delà chair, de ces veilles continuelles, de ces jeûnes sans fin , de toutes ces rigueurs ascétiques qui, loin d'affranchir l'âme et de la fortifier, la livrent sans force et sans défense à toutes les illusions d'une imagination exaltée. C'est le mysticisme le plus calme, le plus spéculatif, le plus pur de toutes les impressions sensibles, de toutes ces passions du corps qui jouent un rôle considérable dans la contemplation et l'extase des sectes mystiques.

Mnîs enfin cest le mysticisme^ c^est-a-dire une doctrine MORALE QUI DETRUIT l'hARMONIE DE LA VIE HUMAINE PAR LA SÉPARATION ABSOLUE DE LA VIE PRATIQUE ET DE LA

VIE CONTEMPLATIVE, qui fait de celle-ci la fin et de cellelà le moven. Erreur profonde^ qui a son principe dans la source même du mysticisme , dans l'idéalisme. Toute école idéaliste ne se borne point à distinguer le monde intelligible du monde sensible, l'idée de la réalité individuelle ; elle l'en sépare et par la réalise une abstraction. Le mysticisme ne fait que transporter ce divorce dans la vie humaine, et de même que l'idéalisme avait brisé la synthèse indissoluble des deux mondes, il brise la synthèse des deux natures et des deux principes dans l'homme. Ces deux doctrines sont donc entre elles dans le rapport de la conséquence au principe ; si l'une est fausse, l'autre ne peut être vraie ; toutes deux reposent sur la même abstraction, par conséquent sur la même erreur.

Ici quelques pages sont omises, mais nous sommes dans la suite du même chapitre intitule Morale de l'école d'Alexandrie, lequel continue ainsi, i^. 441 : '

Mais le moindre défaut de l'extase alexandrine est de tenter l'impossible. Si elle est sans objet, elle n'est pas sans effet ; si elle manque son but, elle n'en a pas moins un résultat déplorable. Pour préparer l'union de l'homme avec Dieu, elle suspend l'action des plus excellentes facultés de la nature humaine ; elle fait taire la sensibilité, la raison, la volonté, la pensée, la conscience; elle supprime tous les actes de l'esprit, tous les mouvements du cœur. Et quand elle arrête ainsi le mouvement, la vie dans la nature humaine, est-ce pour y créer une vie supérieure ? Quand elle y fait le vide absolu, est-ce pour la pénétrer d'un souffle nouveau? Enfin, quand el/e détruit l'homme, est-ce pour faire un Dieu, ainsi qu'elle en a l'étrange prétention? Loin de là. L'idéal qu'elle poursuit au-delà de l'être, de la vie, de la pensée, de l'amour véritable, n'étant qu'une abstraction inintelligible, c'est-àdiie la pire des abstractions, elle a tout perdu pour ne rien retrouver, tout détruit pour ne rien créer. La vie supérieure à laquelle elle aspire, c'est la mort, la mort avec ses symptômes infaillibles, le silence et l'immobilité; le Dieu qu'elle poursuit d'abstraction en abstraction est le néant. La mort et le néant, voilà où aboutit l'extase, où du moins elle aboutirait, si elle ne rencoi:trait un obstacle invincible dans la nature humaine. Cest la ce qui fait la tristesse et le désespoir des mystiques alexandrins. Malgré d'incroyables efforts de concentration et de simphcation (aTrXojGi;), ils ne peuvent éteindre entièrement la vie, anéantir l'être en eux ; la volonté, la pensée, la conscience, la personne, résistent à tous les procédés de la théurgie; l'être se refuse invinciblement

RECUEIL DES TEXTES SOPHISTIQUES

au néant. Trop sages pour faire violence à la nature, pour trancher brusquement une vie où ils ne peuvent parvenir à cette unité parfaite, sans laquelle Tidentification avec Tunité suprême est impossible, ils font, autant qu ils le peuvent, le vide et le silence dans Tintérieur de Tâme, et réduisent la vie à n'être plus qu'une image ùe la mort; attendant, avec une mélancolique résignation, Theure où dans un monde supérieur, l'unité étant parfaite, et le vide absolu, l'âme pourra enfin recevoir son Dieu, et, tout entière, le posséder tout entier ^

» Ici je laisse le lecleur faire lui-même, comme je le lui conseille, le tableau, écrit sur deux colonnes, des irréductibles coniradiclions renfermées dans ces deux jugements sur la morale alexandrine.

Page 1