RELATIF AU LIVRE PREMIER, CHAP. IV
TACnHEROT. — HlëXOlMl^ €HI1?IQUE, EXC,
T. III, p. 459 à 466.
^AÏL•RE DE L ECLECTISME ALEXANDRIN.
Tel était l'état de la philosophie grecque à Tavénement du néoplatonisme. Pour faire cesser cette anarchie, une doctrine nouvelle, quelque puissante quelle fût, n'aurait point suffi. Aucune de ces écoles qui se partageaient r héritage des traditions, n'eût abdiqué devant une pensée supérieure, mais exclusive. Une seule chose était à faire : réunir sous un principe nouveau toutes les doctrines en apparence contraires de la philosophie, et reconstituer par une aUiance solide ce grand corps dont les membres épars traînaient dans la poussière des écoles. La haute intelligence des premiers Alexandrins comprit que le nœud de la solution était dans l'harmonie des deux grandes méthodes éminemment représentées par Platon et Aristote, la raison qui conçoit l'être, l'idée, l'absolu, l'universel, et l'expérience qui perçoit le phénomène, le réel, l'individuel, le contingent ; elle tenta et
poursuivit avec une admirable persévérance cette réconciliation difficile, convaincue que, Platon et Aristote une fois d'accord, la paix rentrait facilement dans toutes les écoles. A cette œuvre éclectique, vraiment digne de son génie, le néoplatonisme consacra, outre une vaste érudition, une puissance de dialectique, une force d'intuition qu aucune école n'a surpassée, et en fit sortir le plus complet et le plus profond système que la philosophie ancienne ait produit. Synthèse merveilleuse, ou cesse enfin le long divorce entre la raison et Vexpérience, entre le monde intelligible et le monde sensible, où Tuniversel et Vindividuel se confondent à tous les degrés de Vêtre, dans la nature, dans Tàme , dans rintelhgence, dans la suprême unité.
Cet éclectisme n'est point une simple juxtaposition, UN RAPPROCHEMENT FORCE DE PRINCIPES CONTRAIRES ; C^ESt' UNE VÉRITABLE ALLIANCE, LA FUSION HARMONIEUSE DE DOCTRINES DONT LA CONTRADICTION DISPARAIT DANS
L UNITÉ DUN PRINCIPE SUPÉRIEUR. Lc néoplatouismc CSt la première école qui ait compris le rapport du sensible à rintelbgible, de la réalité à l'idée, du monde à Dieu, en concevant l'un de ces termes comme le développement naturel et la forme extérieure de l'autre ; la première aussi qui ait su expliquer la mystérieuse coexistence des individus dans l'Être universel. Jusqu'aux Alexandrins, la philosophie avait nié tel ou tel des deux termes, ou n en avait pu expliquer le rapport. Dans le Timée, l'âme du Tout n'en paraît pas moins individuelle, distincte et séparée des individus, dans la sphère supérieure qu'elle habite et d'où elle gouverne le monde. Entre cette âme dite universelle et les âmes particulières, Platon ne conçoit pas d'autre rapport que celui
SOPHISTIQUES
de la puissance qui gouverne aux êtres gouvernés. Les Stoïciens, comprenant bien mieux que Platon et qu' Aristote l'harmonie et l'unité intime de la vie universelle, ont conçu la nature comme un Etre unique dont tous les individus, sympathiques entre eux, sont comme les membres d'un seul et même corps. Seulement, dans leur panthéisme un peu matériel , ils confondent l'universel avec le Tout, l'individu avec la partie, ne reconnaissant partout que des principes corporels, plus ou moins subtils, différant de forme et de fonction, mais non de substance; ils ne conçoivent de relation que par le contact, de communication que par le mélange et la fusion. L'école d'Alexandrie eut le difficile mérite, tout en empruntant parfois des analogies au monde matériel pour rendre sensible sa pensée, de saisir la vraie relation des individus à l'Etre universel, dans sa pureté abstraite et immatérielle ; elle montra la première comment les individus subsistent, agissent, se développent au sein de la vie générale, sans perdre leur individualité ; comment ils conservent leur nature propre , tout en ayant leur commune essence dans l'Etre universel.
Voilà les deux grands mérites de la philosophie alexandrine. Plus complète qu'aucune des doctrines antérieures, sans être moins systématique, elle rapproche et concilie toutes les écoles en écartant la lettre et en s' attachant a l esprit; elle concilie les principes plutôt que les écoles, les méthodes plutôt que les systèmes, les résultats plutôt que les procédés. Cest ainsi quelle parvient à réunir et h fondre ensemble, en les transformant, tous les éléments essentiels de la pensée grecque, le platonisme, l'aristotélisme , le stoïcisme et jusqu'à Téléatisme et au pythagorisme. Il n'y a que Fempirisme
RECUEIL DES TEXTES
sous sa forme la plus étroite et la plus grossière, le matérialisme de Démoerite et d'Épicure, qui ne trouve point place dans cette synthèse aussi 'vaste que savante. Et pourtant ' , malgré ces mérites et beaucoup d'autres qu il est inutile de rappeler, le néoplatonisme n'a point réussi dans son œuvre principale. Il n'a pas définitivement réconcilié la raison et l'expérience, fermé la voie aux doctrines exclusives, supprimé les causes de lutte et de contradiction, et ouvert enfin à la philosophie une ère de paix et de concorde, où les différences de procédés et de vues, toujours inévitables eu égard à k diversité des esprits et des temps, n'éclatent plus en ardentes hostihtés, où l'expérience et la raison, en harmonie et non plus en opposition, poui^uivent paisiblement leurs recherches, chacune dans la sphère qui lui est propre; où le concours remplace partout et toujours la lutte dans l'œuvre commune de la science. Système in<Ténieux, profond, riche de souvenirs et d'intuitions, très^complexe, mais très-simple dans sa variété, où tout se résume dans un principe xb ev, où tout s'explique par un mot irpooSoc;, le néoplatonisme n'est point une oeuvre RÉELLEMENT ÉCLECTIQUE. S'il Comprend tous les éléments de la connaissance j il ne fait point a chacun la part qui lui convient; il n'assigne à Texpérience qu un rôle accessoire dans la recherche de la vérité, et ne voit pas qu'elle est la condition de tout acte de la pensée pure. Il admet tous les principes de la réalité, l'intelligible et le sensible, l'être et le devenir, l'universel et l'individuel ; mais il fait du second de ces termes un développement super-
' Le lecteur est encore averti qu'entre cet aliéna et le précédent, il n'y a aucune omission.
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"", «ne chute, une dégradation du premier. Bien plus au-dessus de 1 individuel et de l'universel, de la rc' litl e de lidee, de la vie de la pensée et de l'être, il va chercher pour principe suprême l'unité, simple condition de 1 être, véritable abstraction où vont se perdre la nature lame, 1 mtelligence, tous ces principes de l'être qu û prétendait conserver et réconcilier. De même en ce qu. concerne la tradition, toutes les grandes doctrmes du passé sont représentées dans la synthèse alexandriue, ma>s non selon leur importance réelle. Aristote n y est pas seulement subordonné, mais sacrifié à Platon • la Métaphysique n'y est considérée que comme une simple préparation à la Dialectùjue, qui est la vraie science Dans ce prétendu éclectisme, tous les actes de la -vie aboutissent au mysticisme, toutes les traditions de la science a un platonisme exagéré.
Et comment n'en serait-il pas ainsi ? Le néoplatonisme a sa méthode , son principe , sa doctrine propre , qu'il applique à 1 examen et à l'adoption des doctrines antérieures. Sa méthode est cette subtile analyse qui, poursuivant 1 unité d'abstraction en abstraction, ne s'arrête qu a 1 unité absolue, vide de toute forme et de toute essence. Son principe est cette conception orientale qui assimile la génération des êtres à une émanation. Sa doctrine est un mélange fort ingénieux d'abstractions provenaiit de l'analyse et d'images empruntées à la théologie de 1 Orient. Dans cette doctrine, tout être sensible ou intelligible est une unité, dautant plus parfaite qu'elle est plus simple ; toute unité produit une unité plus complexe par conséquent inférieure , par l'émanation ou irradiation de son essence intime. Toute procession, 'powoç, est une chute, et toute coni>ersion, ÈTr.aTpoîvi est
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une réhabilitation ; la procession se réalise par Fexpansion, la conversion par la concentration des puissances contenues dans l'essence. Yoilà tout le néoplatonisme. C'est avec cette méthode, ces principes, ces formules, qu'il juge, accepte ou exclut les doctrines du passé. Mesure'' étroite et peu éclectique î Essentiellement idéaliste et mystique par sa méthode et son esprit, le néoplatonisme n'est pas un cadre assez large pour l'alliance des diverses doctrines de la philosophie grecque; ces doctrines n'y peiwent entrer que par une mutilation qui leur enlève leur véritable caractère. Le prétendu éclectisme des Jlexandrins n'est pas une conciliation impartiale de tous les éléments de la pensée dans Vintérèt commun de la science et de la vérité; c'est
UNE transformation ARTIFICIELLE ET FORCEE de tOUtCS
les doctrines dans une doctrine puissante, supérieure a beaucoup d'égards, mais exclusii^e elle-même. Toutes les écoles y figurent, en effet, mais au profit d'un mysticisme abstrait ; l'expérience sensible, la conscience, la raison elle-même, y sont subordonnées à un procède extraordinaire et transcendant, l'extase, qui en supprime les opérations et les actes. Toute cette synthèse, si laborieusement organisée avec des éléments si nombreux et si divers, repose sur une abstraction; toute cette science de douze siècles s'écroule par la base et s'abîme dans le néant. On ne saurait trop le répéter, cette unité suprême, principe des principes, source inépuisable des êtres inteUi-ibles et des êtres sensibles, substance première de toutes les hypostases, qu'est-ce autre chose qu'une abstraction, un pur néant? Qu'est-ce que l'umtè en tant qu'unité, sinon une simple condition de l'être i L analyse alexandrine, en considérant toutes choses, la nature.
SOPHISTIQUES
l'ame, l'intelligence, Dieu, au point de vue de l'unité, ne s'aperçoit pas qu'elle supprime partout Vêtre, la ^ie, la substance, et quelle ne laisse dans le monde vide et silencieux que des abstractions. Et si le néoplatonisme comble ce vide, s'il restitue au monde l'être, la vie, la substance, c'est en sacrifiant sa méthode à un principe étranger, à la doctrine tout orientale de l'émanation. Et alors cette unité ineffable, inintelligible, qui contient toute forme , toute essence , sans en affecter aucune , qu'est-ce autre chose que l'être en puissance? C'est sortir de l'abstraction pour se perdre dans le chaos; c'est retomber dans la matière, pour avoir voulu dépasser l'intelligence * .
' Ce texte mérite tout particulièrement l'attention du lecteur. Il sera bon d'écrire sur deux colonnes, et bien en regard, ces prodiges, qui dépassent tout ce qu'il est possible de croire, quand on ne les a pas sous les yeux. On jugera si j'ai tort quand je mentionne à ce propos levers d'Ennius cité plus haut :
Saxo cere-comminuit-brum.
Des parties de cerveau dispersées et broyées sous la pierre !
RECUKIL DKS TEXTES SOPHISTIQUES.