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CHAPITRE V

Mais je suis loin d'avoir fini l'entière description de la secte, et j'en poursuis l'étude en justifiant la très-dure qualification qu'il est nécessaire d'appliquer à cette école, savoir : secte iVcttlices et de Sopliistes,

Le mot Sophiste est justifié. Je vais maintenant justifier les deux autres : secte (V athées.

Jamais peut-être l'esprit sectaire ne s'est montré aussi aveugle, aussi étroit, aussi superbe, aussi plein de risible enthousiasme pour tout ce qui est de la secte, et surtout aussi plein de mépris poin^ ce qui n'en est pas.

Si l'on veut s'en faire quelque idée il faut relire.

j>4 LES SOPHISTES

dans l'énergique et salutaire et nécessaire J^^ertissèment de UÉvéque d'Orléans, le chapitre intitulé : l^urs prétentions et leur but.

Cette école se nomme elle-même l'école critique ; et voici sa pensée : c'est que l'esprit humain date de « Tavénement de la critique ^ »

« Il n'y a plus, disent-ils, de philosophie vraice ment vivante et actuelle que celle qui procède de « la grande école critique du dernier siècle. Tout a ce qui précède cette révolution est mort. Descartes « et Leibnitz appartiennent à l'histoire, aussi bien « que Platon et Aristote. Leur philosophie est « d'un autre temps... Elle ne peut plus répondre « aux besoins nouveaux de la pensée moderne!,,. « 11 faut autre chose à la pensée de notre temps ^ »

Ainsi tout est mort, excepté la secte. Elle seule peut satisfaire aux besoins nouveaux de la pensée moderne ! Il parait qu'il y a une pensée moderne, celle qui a fait la science nouvelle dont nous aurons Voccasion de parler.

A propos des questions qui semblaient insolubles, ils disent : « La nouvelle philosophie est ve- « nue mettre fin à cette antithèse par une syn-

' Vacherot, la Métaphysique et la Science. Préface. » La Métaphysique et la Science. Préface.

es

« thèse nécessaire, au nom à' \xv\e logique supérieure a à celle de l'entendement ^ »

Il y a donc, depuis l'avènement de la critique, une logique de l'entendement et une logique de la raison. Il y a bien , en effet, deux logiques pour la philosophie nouvelle. Nous l'avons déjà vu.

La logique de l'entendement est celle des anciens et des modernes jusqu'en ces derniers temps. C'est Aristote et Platon, Descartes et Leibnitz, et tout le reste. Mais la logique de la raison date de l'avènement de la critique.

C'est donc celte secte, comprenez-le bien, qui introduit dans le monde la raison : avant eux, l'esprit humain se fatiguait dans la sphère de t entendement.

Jusqu'à présent d'ailleurs les critiques nouveaux, même « les contemporains, n'ont fait que ce préparer le terrain sur lequel la science tsotj- « VELLE, la vraie métaphysique du dix-neuvième « siècle, pourra élever ses constructions ! »

Leur principe qu'ils nomment la critique , et dont ils disent: « La critique est née de nos jours ^; » ce principe , d'après eux, est « le principe do-

* Vacherot, la Métaphysique et la Science^ tome II, p. 446. 2 M. Renan, Études (Thistoire religieuse, p. 1.

eci

« minant de la vraie histoire, comme de toute vraie « science, et sans lequel on peut dire que ni l'iiis- « toire ni la science n'existent ^

C'est pourquoi « l'histoire n'a pas quarante « ans^, » dit l'un d'eux. Un autre ajoute : « L'his-

« toire est notre contemporaine Du temps de

« Bossuet elle n'existait pas la critique était

c( inconnue à Montesquieu ^ » « Jusqu'à présent, c( dit un troisième, en fait d'histoire on n'avait c( que des matériaux, mais point de théorie science tifique. Cette théorie commence à M. Comte

« (irâce à cette immense découverte le circuit du « monde intellectuel est fait, comme le fut jadis « celui du globe terrestre par Vasco de (^ama et « Magellan. » Ainsi parle M. Littré ^.

Les choses étant ainsi, ils déclarent nettement : « que leur principe a mis entre le passé et l'ave- « nir, dans l'ordre intellectuel, un abîme infran- « chissable. »

C'est, comme s'exprime l'un d'eux, « une nou- « velle institution des intelligences ! »

« Cette institution des intelligences est l'influence

* M. Hawet y Revue des Deux Mondes,

2 M. RenaD, Essais , p. 106.

5 M. Taine, Philosophes français, p. 298.

"" Dictionnaire de Nysten, art. Sociologie et physiologie.

ET LA CIUTIQLE.

« qui contribue le pkis à séparer le régime irienn tal des modernes, du régime mental de l'anti- « quité ^ » Le même auteur annonce « une régé-

« NÉRATION RAD1CA.LE , OLI, CHANGEANT TOUTES LES « CONDITIONS MENTALES, CHANGERA PARALLELEMENT

« TOUTES LES CONDITIONS MATÉRIELLES ^. » Jamais la barbarie sectaire a-t-elle été plus loin ?

Je reconnais qu'il y a un abîme entre l'état mental de cette secte et l'état ordinaire et universel de l'esprit humain. J'admets que le principe nouveau constitue cet abîme. Mais ils ajoutent :

« Ceux qui refuseraient encore d'admettre ce principe n'ont rien à faire de nos livres, et nous, de notre côté, nous n'avons pas à nous inquiéter de leur opposition et de leur censure, car nous n'écrivons pas pour eux »

« Les deux critiques, disent-ils, sont sans action c< l'une sur l'autre ; ce sont des lignes qui ne peu- « vent se rencontrer , quoiqu'elles ne soient pas « parallèles ^ . »

Et ils déclarent, en toute occasion, qu'ils ne répondent à l'ancienne critique que par « la grande « doctrine du dédain transcendant! »

< M. Littré, Conservation et positivisme, p. 38.

2 Ibid., p. 170.

3 M. Havet, ibid.

c< Le dédain, dit à ce propos lun des maîtres ', « est une fine et délicieuse volupté qu'on savoure « à soi seul. Il est discret, car il se suffît. »

Et ailleurs il ajoute : « Il est une certaine élé- (c vation d'âme qui ne s'obtient que par l'habitude

a du mépris ^. ^^

Donc nous en sommes venus à ce point qu'une secte de sophistes commence à déclarer qu'elle ne discutera plus avec ceux qui n'admettent point d'abord le principe de la secte.

Voici donc un principe nouveau, qui est d'aujourd'hui même , puisque c'est lui qui divise l'esprit humain en deux époques, qui sont l'avenir et le passé. Ce principe a contre lui tout le passé du genre humain. Il s'étabht aujourd'hui parmi nous; et, dès le premier jour, ses sectateurs déclarent qu'on n'écrit pas pour ceux qui refusent de l'admettre, et qu'on ne s'occupe point de ceux qui s'y opposent.

Assurément ceci est bien le plus étrange exemple d'excommunication que l'on puisse trouver dans

l'histoire.

Mais quel est donc ce principe nouveau, qui

« M. Renan, Essai de morale et de critique, p. 188. ^ lbid.,\}. 209.

doit être l'axiome de l'avenir ? Je vais le faire connaître.

D'abord, j'avoue que j'écris contre ceux et pour ceux qui admettent le principe nouveau, et qui rejettent l'ancien principe de l'esprit humain.

Je crois être en mesure d'affirmer qu'ils se trompent, lorsqu'ils soutiennent que les deux critiques n'ont pas de prise l'une sur l'autre. Car, s'il s'agit de la nouvelle critique, qui a pour essence ce principe « qu'une assertion n'est jamais plus vraie (c que l'assertion opposée ; -» s'il s'agit de la critique qui a pour essence la négation du principe premier, nécessaire et fondamental de la raison, c'est-à-dire l'abolition de la différence entre l'affirmation et la négation, j'accorde que cette critique ne peut avoir la moindre prise sur la critique ancienne. Mais je soutiens que la critique ancienne, qui a pour essence l'attention, et qui s'appuie sur les lois et axiomes nécessaires et universels de la raison, peut atteindre la critique nouvelle, puisqu'en ce moment même l'ancienne critique, si je ne me trompe, a l'honneur, par mes faibles mains, de tenir l'autre très-solidement.

Je pense donc que l'on peut toujours discuter avec l'adversaire de bonne foi, et même avec tout adversaire, fut-il de mauvaise foi. Dans ce

cas, Ton ne parle pas pour l'adversaire de mauvaise foi, mais pour ceux qu'il pourrait tromper. D'ailleurs, je ne suppose ici, nulle part, la mauvaise foi. Donc, je leur parle et j'écris pour eux. Il y a un abîme entre nous, c'est évident. Mais la parole et la raison peuvent traverser l'abîme. Les âmes libres peuvent, quand elles veulent, changer leur direction, et, déployant leurs ailes dans la lumière, revenir de ce côté-ci de l'abîme, dans la demeure du genre humain. J'écris ce livre contre les sophistes et pour eux. J'analyse leur doctrine, je discute leur principe, et je décris minutieusement leur forme intellectuelle et leur état mental, que je connais à fond.

Et d'abord je discute leur principe.

On le croira difficilement, mais il faudra le croire en le voyant de ses propres yeux : ce principe qui sépare, par un abîme infranchissable, l'avenir et le passé du genre humain, ce principe qui constitue l'essence même delà science ; ce principe que tout homme, aujourd'hui, doit adopter sans discussion, s'il veut être compté parmi ceux

pour lesquels et auxquels on parle, ce principe n'est pas autre chose que l'athéisme.

L'athéisme sans phrases, l'athéisme sans discussion , voilà le principe et l'axiome de la philosophie nouvelle !

Mais, avant de porter contre aucun écrivain celte effroyable accusation , je me suis recueilli, et je dois dire que pendant plusieurs jours il m'a été comme impossible d'écrire sur ce sujet. Je crois avoir senti, en ma conscience, que Dieu m'avertissait. J'ai compris cet avertissement,, ce me semble, et j'ai demandé la grâce de voir les choses telles qu'elles sont au fond , et puis surtout de ne pas perdre, dans mon cœur ni dans mes paroles, la justice et l'amour que je dois à tout homme vivant. Aujourd'hui je suis bien certain que mes dispositions présentes, d'esprit et de cœur, me permettent de parler.

Et d'abord je dois dire que je n'ai rencontré, parmi les hommes connus, qu'un seul athée complet, conséquent, radical. Ce cas est rare.

L'athéisme absolu, signé et imprimé, a été constaté en Allemagne, dans l'orgie intellectuelle de 1848. Il s'est trouvé des misérables pour signer ceci : « Que chacun soit a lui-même son Dieu et apprenne à jouir contre tous. Puissé-je voir, au

lieu de cette vertu vulgaire qui m'ennuie, de grands crimes, de robustes forfaits! »

Si ces paroles n'ont pas été signées pendant l'ivresse proprement dite, voilà l'athéisme parfait.

Or, parmi les écrivains que je combats ici, et que je déclare et démontre sophistes et sectaires, il n'en est pas un seul qui ait cette sorte d'athéisme. Ils disent dans leurs écrits, ils disent dans leur esprit qu'il n'y a pas de Dieu ; mais ils ne le disent pas dans leur cœur.

Cest à eux que je pourrais dire : Vous croyez au devoir et au droit, à la justice, à la liberté, à la nécessité du dévouement, du travail pour vos frères : donc votre âme en cela tient à Dieu.

Et c'est, je crois, ce qui explique cet étrange phénomène, qu'enseignant l'athéisme et le propageant avec zèle, ils soutiennent néanmoins qu'ils ne sont point athées.

Qu'on veuille relire le chapitre intitulé Dieu dans \J<^eitissement de l'Évêque d'Orléans. Il est clair que tous ces écrivains enseignent qu'il n'y a pas de Dieu, puisqu'ils l'enseignent. On a les textes sous les yeux.

Et l'on est saisi de pitié, et l'on répète le mot : athéisme plus un mensonge, lorsqu'on voit par quels subterfuges pitoyables, et par quelles res-

triclions mentales ils soutiennent qu'ils ne sont point athées, tout en disant qu'il n'y a pas de Dieu. Tous disent : Il n'y a rien au-dessus de l'homme et de la nature. 11 n'y a au dessus de l'homme, ni Dieu, ni Providence, ni aucun être intelligent et libre. Voilà ce qu'ils enseignent tous. Mais l'un ajoute : Je ne suis pourtant pas athée, car j'ai dit : « C'est l'homme qui est mon Dieu. » Ainsi parle M. Littré, et quelquefois M. Renan. L'autre dit : « Je ne suis pas athée, car je soutiens qu'il y a dans l'homme une certaine idée qui est Dieu. » Ainsi parle M. Vacherot , et quelquefois M. Renan. M. Havet dit aussi : « Ce qui n'est pas dans la nature n'est rien et ne saurait être compté pour rien, si ce n'est pour une idée. » Mais j'ignore s'il soutient que cette idée-là est son Dieu. Le père de toute la secte s'est élevé jusqu'à cette restriction mentale invraisemblable : « En dehors de l'homme et de la nature il n'y a rien que le néant. Et c'est ce néant qui est Dieu. Donc nous ne sommes point athées puisque nous proclamons Dieu. » Ainsi parlait Hegel, et quelquefois M. Renan.

Donc, en effet, tous ceux dont il s'agit ici, et quelques autres, enseignent nettement, dans leurs écrits, qu'il n'y a point de Dieu.

Nous, nous disons avec toute la philosophie et tout le cœur humain : Il y a la nature , il y a l'homme, il y a Dieu. Eux disent : Il y a la nature, il y a l'homme, et rien de plus. Ils sont donc athées, soit qu'ils ajoutent ou n'ajoutent pas « qu'il y a dans l'homme une certaine grande idée » qu'ils appellent Dieu.

Et cependant, je le répète, ce qui me touche, c'est 1 énergique empressement et la chaleureuse conviction avec laquelle plusieurs d'entre eux soutiennent qu'ils croient en Dieu. Relisez, par exemple, certaines pages de M. Yacherot, pleines d'éloquence et de chaleur, où il prétend démontrer Dieu, parler à Dieu, adorer Dieu. Qu'on lise les pages où 31. Littré parle de la sainteté du devoir, de l'amoiu' sacré, du dévouement religieux avec lequel l'individu, sans attendre de récompense, doit travailler pendant sa vie entière, et se sacrifier tout entier pour le hien de l'humanité à venir. Ces hommes-là disent dans leur esprit : Il n'y a pas de Dieu; encore une fois, ils ne le disent pas dans leur cœur. Us ne sont pas cet insensé qui a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu. Eux n'ont pas dit cela dans leur cœur, mais seulement dans leur esprit.

Or, pendant la prière réelle que je faisais à

Dieu pour conserver dans cette polémique la justice et l'amour, je cherchais à lire dans mon âme l'état de ces âmes ; je cherchais à toucher, à voir et à comprendre, en vérité^ le mouvement de ces cœurs, qui, tout en niant Dieu leur Père, parlent avec sincérité d'amour et de sacrifice pour leurs frères. Je cherchais, dis-je, à comprendre ces âmes et leur état, par mon âme même, qui, comme beaucoup d'autres en ce siècle, a traversé tous les états, et je me suis souvenu d'une crise où, le doute et la nuit survenant dans l'étendue entière de mon intelligence, il ne restait plus rien en moi qui fût visible. Ténèbres pures, vide absolu! La veille, dans la lumière de la raison et de la foi, je voyais, ou du moins sentais tout. Et maintenant voici la nuit mauvaise, voici l'heure des ténèbres, comme il est dit dans l'Évangile ! Et il semble qu'il n'y a plus rien, et que le rien est le fond des choses.

Pourquoi ne suis-je pas tombé dans ce néant? Comment suis-je resté suspendu au-dessus de l'abîme? C'est qu'un point fixe me restait, et que je me tenais attaché par le cœur à la racine de l'infaillible, évidente, absolue, nécessaire et universelle religion, savoir : pitié, amour, travail pour les hommes qui souffrent. Et par là j'ai compris

ïun des sens de ce texte étonnant de saint Paul : Qui diligit proxirnum legem implevit, a Qui aime « ses frères accomplit toute la loi. » ,1'ai compris le discours de Notre-Seigneur Jésus-Christ, promettant la vie éternelle à quiconque, en pratique, en esprit et en vérité, a eu pitié des hommes qui souffrent. J'ai compris saint Vincent de Paul, radicalement tenté contre la foi pendant trois ans, et retrouvant enfin la lumière et la foi radieuse au moment où, du sein de ses ténèbres, il jure solennellement de se consacrer tout entier à la religion nécessaire et à l'infaillible devoir, en se donnant lui-même et toute sa force à ceux qui souffrent. Et c-est par tout cela que j'ai compris l'état des âmes qui ne voient plus qu'un point unique : amour des hom.mes. Or je sais, par la grande science chrétienne, que cet amour ne pourrait à aucun degré subsister, s'il n'y avait pas dans ces âmes quelque attache implicite àDieu. J'entends quelque attache de sens intime et de volonté. Je sais quels trésors et quels germes peuvent subsister dans les abîmes cachés du cœur, au milieu des plus profondes ténèbres de l'esprit.

Et voici que je me demande aujourd'hui si moi qui proclame Dieu avec ardeur, par la parole et la pensée ; si moi je suis plus profondément attaché

à Dieu que plusieurs de ceux qui, en ce moment, ont cessé de le voir, et l'ont quitté par la pensée. Ils blasphèment Dieu par la parole et la pensée, et ils sont bien coupables. Mais moi, qui le pense et le parle, je le blasphème peut-être par ma vie, par mes longues résistances à ses plus fortes inspirations; je le blasphème peut-être plus odieusement et plus irréparablement, qu'ils ne le font par leur doctrine. Ils sont coupables, mais qui peut dire : Moi, je suis moins coupable qu'eux ? Voilà la vérité que tout chrétien reconnaîtra, et que tout prêtre qui, dans la lutte intellectuelle, frappe, selon la justice, les dangereux et coupables docteurs de l'athéisme, doit porter dans son cœur.

Mais tout cela étant bien entendu, je recommence la lutte et suis forcé, contre ces écrivains dangereux et coupables, de reprendre ma terrible démonstration. J'ai dit : secte cCalhces^ et je vais démontrer ce mot.

Je le répète, on le croira difficilement, mais il faudra le croire en le voyant : Le principe qui est né de nos jours ; ce principe qui, disent les sophistes, sépare, comme par un abîme, Tavenir

et le passé de l'esprit humain ; ce principe qui constitue l'essence même de la science, c'est l'athéisme : l'athéisme, ai-je dit, voilà le principe et l'axiome de la secte.

Mais quoi ! quelqu'un dit-il en propres termes : jNotre principe, c'est l'athéisme; ou bien : Notre principe, c'est la négation de Dieu? Non, aucun des écrivains que j'ai en vue ne parle ainsi, car tous sont décidés à maintenir le nom de Dieu ,

peut-être même l'idée de Dieu. Ils ne disent pas : Notre principe premier, nécessaire et fondamental, c'est la négation de Dieu. Ils disent : C'est la négation du surnaturel. I^'essence de la critique, c'est la négation du surnaturel. Tel est l'axiome.

Mais, à leurs yeux, qu'est-ce que le surnaturel ? Ecoutez cette définition : « Notre principe consiste « à se tenir constamment en dehors du swnatU" (( /e/, c'est-à-dire A^ l' imagina ire,.. C'est le prin- « cipe dominant de la vraie histoire , comme de « toute vraie science, que ce qui n'est pas dans la « nature n'est rien^ et ne saurait être compté pour c( rien, si ce n'est pour une idée *. »

Ainsi, le principe de la secte ne consiste qu'à se tenir constamment en dehors An surnaturel^ c'est-

' >f. Havet;, Revue des Deux-Mondes^ l*"» août 1863.

ET LA CIUTIQUE.

à-dire à savoir que ce qui n'est pas dans la nature n'est rien, si ce n'est inie idée ; en d'autres termes, à savoir qu'au-dessus de la nature il n'v a pas de Dieu, point de Dieu réel et vivant, mais seulement l'idée abstraite de Dieu.

« Le dogme nouveau, dit Tun d'eux^ éliminant <f définitivement toutes les volontés surnaturelles « connues sous le nom de dieux, d'anges, de dé- « mons, (le providence., montre que tout obéit à « des lois naturelles qu'on appellera, si l'on veut, « les propriétés immanentes des choses.... C'est « là notre catéchisme ^ w

« La philosophie positive met hors de cause « les théologies qui, sous forme de fétichisme, de « polythéisme et de monothéisme, supposent une « action surnaturelle^ . »

« Les sciences, dit le même écrivain, se montrent « de plus en plus contradictoires et incompatibles « aux conceptions du supernaturalisme .^ tellement « que si on retenait l'idée d'un être théologique « quelconque, il n'en faudrait pas moins aussitôt ce le concevoir réduit à la nullité, car il n'y a, dans « la marche des choses, aucune trace de miracle et a de gouvernement d'en haut^. w

* Littré. Conservation, révolution et positivisme, i^. 26. 2 Ibid,, p. 61. — a Ibid., p. 597.

« Les sciences supposent, dit M. Renan, qu'auc( cun agent surnaturel ne vient troubler la marche a de l'humanité ; que cette marche est la résultante « immédiate de la liberté qui est dans l'homme « et de la fatalité qui est dans la naturel »

C'est-à-dire que tout agent autre que l'homme ou la nature, est un agent surnaturel.

En d'autres termes : « Les sciences supposent a qu'il n'y a pas d'être hbre, supérieur à l'homme, « auquel on puisse attribuer une part appréciable a dans la conduite morale, pas plus que dans la « conduite matérielle de l'univers ^. »

Dans ces deux textes, l'athéisme est exprimé soit par ces mots : pas (Vétre libre supérieur à V homme ; soit par ces autres mots qui pour l'auteur sont équivalents : aucun agent surnaturel.

a L'expérience, dit le même auteur, a banni dé- « finitivement des faits les agents intentionnels « et les volontés libres autres que celles de « l'homme^. «

Il est donc manifeste que, pour toute la secte, négation du surnaturel v\^ veut pas dire seulement négation du miraculeux^ mais négation de Dieu,

^ Explications, p. 24.

^ Jbid., p. 24.

^ Origine du tangage, p. 240.

négation de tout être inteUigent et libre autre que l'homme.

En sorte que le principe premier, l'axiome fondamental de toute la secte, c^est l'athéisme.

Quand ils déclarent que l'essence de la critique, c'est la négation du surnaturel^ cela veut dire que l'essence de la critique, c'est la négation de Dieu.

Mais, nous l'avons déjà dit, ce n'est pas là seulement leur principe, c'est, à leurs yeux, le principe indiscutable, qu'il faut admettre d'abord pour être capable de science ; et si quelqu'un à lavenir refuse d'admettre ce principe, la secte déclare qu'elle cesse tout rapport intellectuel avec lui.

Ecoutez encore une fois ces déclarations :

« Ce principe a mis entre l'avenir et le passé, dans l'ordre intellectuel, un abîme infranchissable. Ceux qui refuseraient encore (Cadmettre ce principe nont rien à faire de nos livres, et nous, de notre coté, nous n'avons pas à nous inquiéter de leur opposition et de leur censure, car nous n'écrivons pas pour eux. Et si l'on n'entre pas dans cette discussion, « cest par « Vimpossihdité cl) entrer sans accepter une proa position inacceptable, cest que le surnaturel a soit seulement possible ^ w

* M. Havet, Reçue des Deux-Mondes ù\\ 1" août 1863.

c( C'est perdre son temps, dit M. Renan, que de (( discuter encore avec celui qui croit (lu surnatua rel. Le critique, sans disputer avec des esprits <( bornés et décidés à rester tels, poursuivra sa « route ^. ))

C'est donc plus qu'une secte d'athées, c'est une secte ayant pour principe même l'athéisme sans discussion. Mais comme je l'annonçais, il y a douze ans, et comme l'Évêque d'Orléans le déclare dans son Averùssement^ le principe de la secte, s'il faut tout dire, n'est pas seulement l'athéisme, et l'athéisme sans discussion, cesi T athéisme sans discussion , plus un mensonge ; c'est la prétention d'établir l'athéisme en maintenant le nom de Dieu ; c'est un effort pour supprimer le sens de ce mot nécessaire, en conservant le mot; conserver le vieux mot, en supprimant ,'a chose; en un mot l'athéisme, plus un mensonge. Écoutez le chef de cette entreprise, le maître de cette métaphysique. Voici comment il conserve le nom de Dieu : « Dieu se démontre de la ma- « nière la plus simple et la plus rigoureuse , et (( comme une vérité mathématique — toute a f fi r- « mation, quel qu'en soit l'objet, est une affirma -

< Liberté dépenser, t. III, pp. 464, 465.

il»

« tion de Dieu, et peut servir de matière à la dé- « monstration de son existence et de ses attributs, (c Oui, on a eu raison de le dire, tout révèle, tout « affirme, tout démontre Dieu , le brin de paille « aussi bien que l'univers *. fi

Voilà donc Dieu bien démontré, oui, certes, mais quel Dieu? C'est le Dieu qui n'est pas, qui n'est qu'une abstraction, ou qui n'est qu'une idée dans l'homme. Ecoutez la conclusion dernière du dialogue sur Dieu :

« Si Dieu n'est qu'une idée, objecte l'interlo- « cuteur au métaphysicien qui lui enseigne l'ace théisme, il s'ensuit que l'existence de Dieu « tient à celle de l'être pensant. Donc supprimez « riiomme, et Dieu n'existe plus. Point d'huma- « nité, point de pensée, point d'idéal, point de « Dieu. ))

Le métaphysicien répond : « \ ous l'avez dit : « Dieu n'existe que pour l'être pensant.... Pour- « quoi le nier ? V^ous voyez assez clair maintenant « dans ces questions pour n'être plus la dupe des « mots ^. »

Le lecteur voit comment, après deux volumes de préparation , l'initiateur avoue à l'initié qu'il

< Vacherot, la Métaphfjsiqne et la Science, p. 513. 2 Id., ibUL, pp. 584 et 585.

n'y a point de Dieu : « Vous voyez assez clair « maintenant. »

Eh bien, je le demande solennellement, est-il permis de se jouer ainsi de la parole, de la pensée, de la raison publique, en s'efforcant de démontrer l'identité de l'athéisme et de l'adoration ?

INous avons donc en effet devant nous luie secte d'athées et de sophistes dont l'état mental est ceci : au-dessus de l'homme et du monde, ils ne voient rien. Point de Dieu, point de Père, point d'être supérieur à l'homme. Chacun d'eux peut dire en lui même: C'est moi, moi,dis-je, qui suis en ce moment le plus haut sommet d'intelligence et de conscience qu'ait atteint l'univers; et ce sommet c'est Dieu, c'est moi. Ainsi pensent réellement ceux d'entre eux qui se croient plus grands que les autres. Hors de nous, disent-ils tous, les autres hommes sont des enfants. Nous seuls savons qu'il n*y a au-dessus de nous que le vide, nous savons que cet idéal qui semble nous appeler n'est que nous-mêmes, n'est qu'en nous et par nous.

Rien n'était, voilà le principe de toute chose. Mais peu à peu le néant s'est ému, le vide s'est

développé, les choses sont devenues, et elles sont montées jusqu'à nous.

L'ensemble des choses est un effet sans cause, c'est un néant qui commence par s'étendre et finit par penser.

Mais dès lors lé néant est principe et devient; s'il est principe et s'il devient, s'il s'étend et s'il pense, il était donc. Donc le néant et l'être sont identiques. Comment tout ne serait-il pas identique, puisque tout n'est que ce principe unique : vide et néant en développement ?

Voilà le fond de la métaphysique, le fond de ce qui est. Mais c'est aussi le fond de la logique, la loi du développement des êtres et des idées. Tout va du pour au contre, telle est la loi des choses et des idées, et ce que les anciens, et les hommes enfants d'aujourdluii, regardent comme vrai et faux, bien et mal, ne sont que les deux faces ou les deux moments nécessaires des choses et des idées. Et ces deux faces des choses et des idées sont identiques.

Tel est, je le répète, l'état mental de ces tristes sectaires , qui apportent au monde une méthode nouvelle qu'ils appellent la critique, laquelle a pour essence la négation de Dieu et du premier principe logique.

Et de fait, leurs écrits le montrent, ils ont perdu le principe logique essentiel. Ils ne peuvent raisonner, ils ne peuvent discuter. Ils ont perdu la distinction du oïd^ du îion^ du poui,, du contre. Pour eux, c'est eux qui le prétendent, aucune assertion Ji est plus vraie que l'assertion contraire. Ils boivent la contradiction comme de l'eau. Us ont perdu la possibilité de l'attention. A quoi bon l'attention qui discerne, si tout est identique?

— Mais quoi! me dit ici quelqu'un, toute cette littérature informe et tout l'ensemble de ces phénomènes ridicules, tout cela ne s'explique-t-il pas beaucotip plus simplement par cette seule hypothèse qui est claire, féconde, incontestable, nécessaire, intelligible à tous, savoir :

Il Y A DES sots!

— J'en conviens, certes, et cela était bien entendu dès le commencement de ce discours. Mais l'analyse de cette forme philosophique et scientifique de la sottise est devenue nécessaire aujourd'hui, puisque cette sottise forme secte, et reproduit, pour la seconde fois dans l'histoire de l'esprit humain , l'étonnant phénomène d'une école sophistique. Il est curieux et nécessaire d'analyser ce monstrueux et contagieux état mental, qui cher-

che à propager, au sein du monde lettré, la négation du principe premier et nécessaire de la raison, et à poser la propre formule de l'absurde, l'identité des contradictoires, comme étant la formule du vrai.

L'analyse de cet état mental est d'ailleurs nécessaire pour expliquer les livres et l'enseignement de la secte, et pour montrer comment elle travaille à envahir la science, et à fonder une encyclopédie à son image.

Nous allons brièvement exposer au chapitre suivant comment elle a déjà maculé plusieurs sciences, noU'Seulement la littérature générale et la philosophie^ mais l'histoire^ la science de la nature, l'ensemble des sciences médicales; comment elle a même essayé , à son début , une absurde invasion jusque dans les mathématiques et dans l'astronomie. Nous ferons ensuite une étude particulière du résultat de son invasion dans l'exégèse et la théologie, en étudiant le livre de M. Renan intitulé : Vie de Jésus.

Mais ce qui mériterait un livre à part, ce serait l'influence de la secte sur la morale. Si l'absurde

pouvait se populariser, quel serait, sans parler du principe d'identité, identité du vrai el du Jau.r, du l/ien et du f?iai, quelle serait, je vous prie, l'influence pratique des dogmes déjà cités: « Il a nV a plus de morale, mais des mœiu's; plus de a principes, mais des faits. La vertu moderne se a résume dans la tolérance. Nous approuvons tout (c parce que nous comprenons tout? » Quelle serait Tinfluence morale de ces dogmes?

Évidemment, il suffît de poser la question.

Et j'avertis ceux qui propagent de pareils dogmes, et ceux qui les acceptent jusqu'à un certain point, ou ceux qui les tolèrent à titre de simple déduction scientifique, je les avertis qu'ils s'engagent plus loin peut-être qu'ils ne veulent.

Veulent-ils vraiment devenir les corrupteurs de leur génération?

Savent- ils où ils sont déjà descendus? Ignorentils que l'enfer est un gouffre en spirale, où l'on découle d'un cercle à l'autre, par voie d'identité, par simple déduction logique?

Je demande si, aujourd'hui sous nos yeux, le cercle des sophistes ne touche pas à celui des

roués.

Je demande si ces deux cercles contigus n'ont pas déjà plusieurs membres communs.

Et je demande si les roués ne se moquent point déjà, peut-être, des sophistes, comme conservant encore quelques scrupules et quelque pédantisme de penseurs.

Je demande si la voie ordinaire de la presse publique suffit. ou suffira longtemps à la propagation de tous les sentiments du groupe.

Je demande si l'on n'est pas descendu déjà jus- ([u'à la publication clandestine des choses que la police doit surveiller.

Qu'est-ce que ce cri vigoureux d'un homme de cœur (|ui, décrivant la nouvelle Babylone, signale de petites pages confidentielles et clandestines, intitulées H. B. et dédiées « au petit comité des « vingt-cinq : brochure écrite avec amour, im- « primée avec luxe, et contenant les plus incroyac( blés débauches d'esprit que le scepticisme-entre a deux vins ait jamais aventuré dans les ruelles *? »

Je demande si ces pages, à leur tour, n'établissent pas l'affinité et la contiguïté du cercle des roués avec le cercle, immédiatement inférieur, où sévit le code criminel?

« Ne saviez vous donc pas, » s'écrie le critique

' II faut lire à ce sujet les plaintes énergiques de M. Pelletan, s:)it dans la Nouvelle Babylone, chap. vî, soit dans les Heures de travail^ t. I, n" :i2.

indigné parlant à Fauteur de H. B., qui se vante d'avoir donné un certain conseil, « ne saviez-vous « donc pas, Monsieur, que vous donniez un mau- « vais conseil ? Ce crime est prévu par le code « criminel et puni des travaux forcés à perpéc( tuité. »

V oilà où conduit la spirale. Messieurs, par voie d'identité.

Et sachez bien que la spirale d'enfer existe dans tous les temps, chez tous les peuples, et prenez garde! Incomparablement plus effroyable dans l'antiquité, elle suffit encore aujourd'hui, (juand on lui fournit des doctrines, à ruiner les nations pour des siècles.

Veuillez relire, dans le trente-neuvième livre de Tite-Live, la découverte que firent les magistrats romains d'un épouvantable nid de vipères, société clandestine établie sur un dogme unique : TEmw POUR ASSURÉ QUE RIEN n'est MAL; iiilùl iiefds daceve ^ hanc sumnmm inter eos religioncm esse. Les consuls firent fermer les portes de Rome, et mirent la main sur plusieurs milliers d'initiés. Ceux qui s'étaient bornés à l'enseignement du dogme furent enfermés ou surveillés ; ceux qui avaient passé à la pratique : «c meurtre ou viol, faux témoignage, « fausses signatures, suppositions de testaments : )v

(nd siupris aitt cœdibus violati étant, qui fdhis testimoniisy signis adulterifiis, suhjectione Lestamentorum; ceux-là furent mis à mort.

Tel est le fond du gouffre des déductions, auquel vous donnez vos doctrines. Est-ce là ce que vous voulez ? ne voyez-vous donc pas que votre métaphysique, aussi bien que votre logique, est la propre philosophie qui règne dans ces abîmes? INe comprenez-vous pas du moins que vous êtes les penseurs conformes à l'esprit et à l'entreprise de ceux qui, aujourd'hui, veulent transformer le centre de la France en Babylone nouvelle, en capitale des plaisirs du globe, en temple de Corinthe pour l'univers entier? Encore une fois, est-ce là ce que vous voulez ?

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