‹ Les sophistes et la critique [microform]Chapitre 7 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Tout ce qui précède n'est autre chose que la description des efforts de la secte pour maculer et pour détruire la logique et la métaphysique.

Ils font tm effort analogue pour sophistiquer toutes les sciences.

En mathématiques, en physique, en astronomie, en chimie, leur entreprise ne saurait être que ridicule. Nous en allons parler très-brièvement.

Mais en psychologie, en physiologie, dans l'ensemble des sciences médicales d'une part , puis d'autre part dans la philosophie générale des sciences, en histoire , en exégèse et en théologie , leur invasion est très-nuisible et il y faut appeler l'attention.

les puériles élucubrations de Hegel cherchant, dans la géométrie ou dans l'algèbre, l'identité du pour et du contre^ du plus et du moins.

J'insiste sur Hegel, parce que l'on s'obstine à en faire un grand homme , et parce que la secte dont il est père continue à en adopter les principes et les résultats, tout en disant qu'il ne s'agit plus de Hegel. •

Pour trouver, en algèbre, une analogie à l'identité des contraires, Hegel veut démontrer l'idendité des deux signes algébriques plus ( -+- ) et moins ( — ). Pour cela il raisonne ainsi

Qu'on vous doive dix écus, ou que vous deviez dix écus, c'est toujours dix écus. Donc plus dix et moins dix sont même chose.

Je lis aussi dans la même page « que — 8 + 3 « font onze unités. »

Et je copie sur le texte allemand de Hegel {^Grande Logique^ tome IV, 02) les équations suivantes, posées comme bonnes, et commentées philosophiquement :

En mathématiques d'abord , il suffit de citer

Je parlerai plus tard de l'effort de Hegel, conti-

nué par ses disciples, pour abuser de la géométrie, à propos des notions d'infiniment petit et d'infiniment grand. On peut dire que, sous ce rapport, ils sont parvenus à pervertir, dans plusieurs esprits, la philosophie des mathématiques , et la grande idée de l'infini géométrique, sans laquelle, dit Pascal, on n'est pas géomètre. J'ajoute que cette mutilation de k philosophie mathématique exerce nécessairement quelque influence sur la philosophie générale, et sur le sort des deux catégories principales de l'esprit humain , la notion du fini et celle de l'infini. De là, cet incroyable renversement dont se plaignent les vrais penseurs : il n'est pas rare de rencontrer des hommes ayant quelque teinture scientifique, qui soutiennent à la fois ces deux choses: l'une, que l'infini géométrique n'existe pas, c'est-à-dire qu'il n'y a pas, en géométrie, la notion de l'infini, mais seulement celle de l'indéfini ; l'autre, que l'infini réel existe, par exemple dans le nombre infini des étoiles. Par un renversement étrange, ils nient l'infini abstrait de la géométrie, et, en physique, ils affirment l'infini concret : double absurdité. C'est le contraire qui est évidemment la vérité.

Disons en outre que Hegel trouve dans l'élément infinitésimal une occasion de proclamer l'identité

<le l'être et du néant. Car, dit-il, l'élément infinitésimal c'est la quantité prise au moment où, cessant et être tien, elle n'est pas encore quelque chose. Puisqu'elle cesse d'être rien, elle est donc quelque chose; n'étant pas encore quelque chose, elle nest rien. Donc elle est à la fois quelque chose et rien : identité de l'être et du néant !

Laissons ces facéties.

Quant à l'astronomie, citons un passage textuel de Hegel, où le sophiste, au milieu d'une dissertation dénuée de sens , prend à l'égard de la nature un ton de créateur et de juge qui touche au plus parfait comique. Je cite ce long passage à cause de l'importante conséquence que j'en prétends tirer :

« Les corps planétaires, comme étant immé- « dialement concrets, dit-il, ont l'existence la plus ce parfaite. On a coutume de considérer le soleil « comme plus parfait. Mais c'est que la raison « vulgaire aime mieux l'abstrait que le concret. « C'est aussi pour cela que l'on estime les étoi- « les fixes plus que les corps du système solaire...

« Mais les étoiles appartiennent an moiule « mort de la répulsion. Leur configuration peut « être l'expression de rapports vrais, mais elles « n'appartiennent pas à la matière vivante , lace quelle est caractérisée par la distinction de cen- « tre à centre. L'armée des étoiles n'est qu'un « monde formel , où n'existe qu'une première dé- « termination unilatérale. Qu'on n'aille pas com- (( parer le système des étoiles au système solaire, (( qui est le système de la réelle rationabilité. Qu'on (( honore les étoiles pour leur placidité, mais c( qu'on ne les juge pas comparables en dignité « aux corps concrets individuels (les planètes). « L'espace laisse de sa plénitude échapper beau- « coup de matière. Et cette éruption de lumière « est tout aussi peu admirable qu'une éruption « cutanée sur l'homme, ou que la grande abon- « dance des mouches. Que le calme des étoiles fixes « intéresse le sentiment; que les passions s'apai- « sent dans la contemplation de cette simplicité « placide. Mais ce monde-là, au point de vue philo- (t sophique, est dénué de l'intérêt qu'il peut avoir « pour le sentiment. Qu'il s'éfende en multiplicité « dans l'immense espace, ce n'est là que l'infini

a vide, extérieur, négatif Les étoiles fixes sont

« le domaine de l'abstraite et indéfinie dispersion,

« et le hasard exerce une influence'réelle sur leur ff groupement*. »

On me dispensera de tirer de cette encyclopédie insensée des textes analogues sur la physique et la chimie; cet exemple suffit.

Je demande à tous les hommes qui s'occupent de science ce qu'il faut penser d'un pareil esprit. Que l'on veuille bien se représenter cette même impertinence d'assertion , cette même barbarie d'ignorance, ce même évanouissement de pensée, appliqués à l'histoire, à la religion, à la logique, à la morale, à la psychologie, à la physiologie. Or c'est précisément là ce qu'entreprend ce bavard ridicule dans l'encyclopédie d'où est tirée cette astronomie. Mais, parce que l'effronté sophiste, qui jamais ne fut autre chose qu'un sot illustre, annonce qu'il apporte au monde la lumière, et qu'il va détruire Dieu, la morale et le christianisme, aussitôt les lettrés s'attroupent, et la conspiration de la sottise, jointe au brutal esprit d'athéisme et de radi(;ale négation, qui ravage et qui tue tant d'âmes, fait de ce pauvre monstre un grand homme.

En quoi, je vous le demande, ce maître des Sc-

* Encf/clopédie, § 268.

phistes contemporains cliffére-t-il de ces fous qui, tous les jours, accablent rAcadémie des sciences de mémoires absurdes, où toute la science présente est démontrée fausse , où le système entier de la nature est expliqué à fond ; où, pour le moins, lart de faire de l'or est trouvé, ainsi que la quadrature du cercle et le mouvement perpétuel? La philosophie hégélienne de la nature est de cet ordre, ainsi que tout le reste de la doctrine. Et aujourd'hui même, en France, la logique, la métaphysique , la psychologie , la physiologie et la théologie, traitées par les fils de Hegel, sont de la même valeur. C'est ce que nous allons montrer sans tropMe paroles.

Occupons-nous d'abord de la tentative d'invasion de la secte dans le domaine des sciences physiologiques et médicales.

Ici nous avons la joie de reconnaître que le bon sens des vrais savants commence à s'élever avec la plus grande énergie contre cette invasion de Tabsurde. J'ai sous les veux une leçon d'ouverture d'un cours de pathologie générale dirigée contre Tune des deux sections de la secte, et dont

voici les premiers mots : « Je ne sais pas un en- « semble d'idées plus destructeur de toute vraie « science, et plus parlicuHèrement funeste à la u science des faits vitaux, que celui que je viens « combattre ici... Contre un tel enchaînement « de sophismes et de préjugés... je crois utile de « protester. Je me suis pris trop souvent à regretce ter les abaissements inouïs où demeurent pion - « gées les questions de doctrine, je déplore trop ce la langueur actuelle des intelligences, dont la a plupart semblent devenues impuissantes à pence ser, et qui, dans cette impuissance, ont conc( tracté le mépris même de la pensée, pour que ce je ne tente pas un appel à des forces qui ne font ce peut-être que sommeiller'. »

Je demande au lecteur la permission de continuer ces citations pleines d'intérêt et de lumière.

ce Parmi les tentatives de philosophie et de syn- M thèse qui se poursuivent en ce moment dans ce notre science, il en est une, savamment et opi-. « niâtrement conduite , qui flatte d'incurables <c faiblesses, systématise hardiment les plus in- 'c fîmes préjugés, élève à la hauteur d'un dogme ce le mépris et l'abandon de toutes les questions

* M. Chauffard : Leçon d'ouverture du cours de Patholofjie générale.

too

« vivantes, éternelles préoccupations des grands « esprits, et fondements nécessaires de toutes les « sciences. Je veux parler de la philosophie qui « s'intitule positive, laquelle, par des assauts inc( cessants, s'efforce de se soumettre Tensemhle « des connaissances biologiques. La science de « l'être vivant semble à bon droit la plus impor- « tante de toutes les conquêtes : la secte nou- « velle comprend que ce domaine assuré lui « vaudrait bientôt tous les autres, et que la con- « ception positive du monde appartient à qui pos- « sède la conception positive de l'homme. La rt philosophie positive s'est donc faite essentiel- « lement biologique et médicale : c'est à ce seul « titre que je dois l'examiner ici.

«... Sous le haut patronage de M. Littré, toute « une école médicale s'organisa peu à peu, et le a code médical de la doctrine parut enfin sous la a forme d'un dictionnaire de médecine, où les « noms associés de MM. Littré et Robin désignent u les auteurs d'une œuvre pleinement systéma- « tique et personnelle.

« Je viens d'appeler ce dictionnaire le code « médical du positivisme : ceux qui l'ont étudié (t ne trouveront pas exagérée cette expression. « C'est vraiment un fait remarquable que la per-

« sistance et l'abondance avec lesquelles, à une « foule de mots divers, reparaît l'exposition de la « pensée positiviste. Cette pensée embrasse tout : a elle juge, à son point de vue, et les systèmes (( généraux qui se partagent l'histoire de la méde- « cine, et toutes les hautes questions que soulève « l'observation de l'être vivant ; elle mêle et les « notions de philosophie pure, et les notions « de philosophie médicale ; elle traite de l'âme et « de la logique, comme du cerveau et de la sen- « sation. Par d'innombrables circuits, le lecteur « est sans cesse ramené vers un point, la positi- « vite, qui, nouvel absolu, domine tout...

« Ce n'est pas sans amertume ni sans honte que « je vais aborder ce nouveau sujet... Ici, plusl'om- 0 bre ni l'excuse de l'originalité , mais la longue « suite de sophismes décrépits que le sensualisme « répète, depuis le siècle dernier, devant des géné- « rations sur lesquelles il prélève un auditoire « énervé , où le nombre compense les adhésions « saines et viriles. Irai-je, après tant d'autres, frap- « per sur toutes ces corruptions de la pensée, et « trouverai-je d'assez énergiques accents pour vous (' communiquer les étincelles d'un mépris que je V ne pourrais dissimuler? Oui, peut-on se sous- « traire à un sentiment d'amertume et de honte

Li:S SOPHISTKS

« quand on voit réfugiés et vivants parmi nous, « que dis-je ? acceptés par des savants d'une au- « torité incontestée, des préjugés infimes qui de- « vraient être chassés depuis longtemps de toute « pensée éclairée, de toute raison développée par « la science et l'observation?...

« Nous nous bornerons à citer l'enseignement €( de cette philosophie sur l'ame et sur l'esprit, « sur la pensée et sur l'idée, devenues de simples f( dépendances de la biologie.

« Ldme^ nous dit-on, exprime, considérée ana- « tomiquement, l'ensemble des facultés du cerveau « et de la moelle épinière, et, considérée physio- « logiquement, l'ensemble des fonctions de la « sensibilité encéphalique, c'est-à-dire la percep- « tion, tant des objets extérieurs que des objets « intérieurs ; la somme des besoins, des penchants « qui servent à la conservation de l'individu et de « l'espèce, et aux rapports avec les autres êtres ; « les aptitudes qui constituent l'imagination, le « langage, l'expression ; les facultés qui forment « l'entendement; la volonté; et enfin le pouvoir « de mettre en jeu le système musculaire et d'agir « par là sur le monde extérieur. Car, nous disent ce MM. Littré et Robin, il faut réserver le nom « d'àme à l'ensemble des facultés du système

« nerveux central en sa totalité. On peut donc « définir physiologiquement V esprit : la pro- « priété qu'a le cerveau de connaître le vrai et « le faux.

« On donne le nom cVû/ce^ en physiologie^ au c( résultat exprimé ou non dif mode d'activité « propre à chaque partie du cerveau. Le mot 0 pensée^ pris comme substantif du verbe penser, « désigne l'activité générale de toutes les parties « du cerveau mises en jeu lorsqu'on poursuit « une idée simple^ c'est-à-dire tel résultat que (( peut fournir V action d'une seule partie céré- « 13RALE, ou composée^ c est'à-dire (jui est le ré- « sultat commun de Faction de plusieurs <c parties.

« Tout est profond dans cette double définition, « et il faut en méditer chaque membre pour bien « saisir ce que le tout contient. Je n'arrêterai « pourtant pas votre attention sur la lumineuse a distinction entre l'idée et la pensée : l'une, ré- « sultat de l'activité propre de chaque partie du « cerveau ; l'autre, indiquant l'activité des parties c( du cerveau poursuivant une idée. Non, la vraie a découverte et le vrai progrès sont la différence « entre Vidée simple fournie par l'action d une « seule partie cérébrale ,^ et Vidée composée résul-

« tat de VacLion de plusieurs parties ; chacune de i( nos idées a ainsi, dans notre cerveau, son organe i< particulier et sa place ; et quand plusieurs or- (( ganes fonctionnent à la fois, le produit est une a idée composée ! ! »

D'après ce cpiP précède, on peut commencer à comprendre ce que j'ai affirmé, savoir : que la secte d athées et de sophistes qui se développe parmi nous a entrepris de maculer les sciences, et toutes les sciences, sans exception.

Déjà, par son influence délétère et contagieuse comme la folie , elle a éteint parmi nous, depuis quelques années, une partie des forces de la pensée publique, et ôté l'exercice régulier de la raison à un certain nombre d'esprits.

Il est donc temps que la Critique, armée de toutes les forces de l'attention , du sens commun et de la science, tombe sur la secte, pour la détruire radicalement, et pour l'anéantir dans la lumière.

Il est temps que tous les esprits, qui prétendent à quelque usage de la pensée, se recueillent dans l'attention et s'exercent à la critique, c'est-à-dire

au discernement des doctrines. Pour cela, il ne suffit pas de lire. O lecture, paresse déguisée! Il faut travailler, réfléchir, comparer et juger. Il faut voir de ses propres yeux ; il faut penser soi-même, de sa personne; il faut que la raison, en vous, ait plusieurs fois réellement exercé, sur plusieurs cas particuliers, son légitime et nécessaire office de juge. H faut introduire, dans l'éducation, quelques exercices méthodiques touchant l'art de juger. Il faut que, dans les classes de rhétorique et de philosophie , et dans les catéchismes de persévérance, et jusque dans les pensionnats de filles et les couvents, chaque être doué de raison apprenne à se défendre contre le mensonge imprimé, et à maintenir fermement sa raison en présence de l'absurde. Il faut que chaque esprit sache se protéger contre les malfaiteurs littéraires, et repousser leurs attentats contre Dieu, contre l'àme, la vertu, la pudeur, la raison , la conscience et la foi.

J'offre en ce volume même, dans l'appendice, des exemples choisis, très-curieux et très-instructifs , qui suffisent comme bases d'exercices.

Je supplie le lecteur de travailler et d'approfondir par lui-même ces textes sophistiques ; je le supplie de conseiller aux autres le même travail. Et

je ne cesserai de dire que quelques jours d'études, quelques heures de méditation sur ces textes, suffisent à éclairer pour toute sa vie, sur le point capital du discernement des doctrines, tout esprit attentif qui aura suivi mon conseil. Que le lecteur me le pardonne, mais je suis décidé à répéter, à chaque page de ce livre, cette recommandation.

Ce que j'ai cité ci-dessus, de Hegel , était manifestement ridicule. Mais ses disciples, déclarés ou secrets, font-ils mieux? Ceux qui parlent français et savent écrire — il y en a un dans ce cas — évitent, souvent du moins et dans la forme, ce qui choque le bon sens ; mais, au fond , traitent-ils mieux que Hegel la science et la raison ? Voici un exemple récent : il s'agit de la philosophie de la nature, de la philosophie générale des sciences, laquelle s'étend de l'atome jusqu'à Dieu.

M. Renan essaye de résumer à son point de vue la science de la nature. Qu'est-ce que ce résumé? Que l'auteur le sache ou l'ignore, tout cet essai est un plaidoyer en faveur de la doctrine sophistique de l'identité. L'auteur arrondit par le style, j'en conviens, les arêtes vives de l'absurdité, mais

il en maintient la substance dans tout son poids. En effet, s'il y a une idée dans ces pages, c'est celle-ci : L'univers est un tout identique, qui se transforme indéfiniment, et qui, à force de temps, à partir de rien , devient nature , puis homme, puis Dieu.

(]'est bien d'une part la doctrine de l'identité, et d'autre part la doctrine du devenir indéfini sans cause. C'est l'essence même , l'essence précise , toute l'essence de la sophistique, qui consiste à nier les deux principes fondamentaux et nécessaires de la raison, savoir : en logique, le principe de contradiction, et en métaphysique, le principe de causalité.

Tout commence, dit l'auteur ', par « une pé- « riode atomique contenant déjà le germe de tout « ce qui devait suivre. »

Voilà l'identité de toute chose dans l'atome , qui contient le germe de tout, même de l'homme et de Dieu.

Mais Tatome, informe d'abord, se développe et devient molécule, c'est-à-dire corps déterminé. Mais par quelle cause ? A force de temps.

« Ne pensez-vous pas que la molécule y>>o;//7 y///

Revue des Deux -M onde s an 15 octobre 1863.

«. bien étre^ comme toute chose ^ le finit du temps ? « qu'elle est le résultat d'un phénomène très- « prolongé, d'une agglutination continuée pen- « dant des milliards et des milliards de siècles? » C'est bien là la doctrine hégélienne, qui conçoit le néant comme devenant peu à peu quelque chose, à force de temps. Pour suppléer à l'absence de cause, on demande des milliards d'années. Mais, si jamais on a pu dire : « Le temps ne fait rien à « l'affaire, » c'est bien ici. Évidemment, là où iln'y a rien, le temps, quel qu'il soit, perd tout droit.

Continuons. Toujours à force de temps, et sans cause, la molécule se groupe et devient soleil et planètes, et puis organisme vivant, plante, animal.

« Mais, dit l'auteur, qui nous livrera le secret « de la formation lente de l'humanité, de ce phé- « nomène étrange en vertu duquel une espèce « animale prit sur les autres une supériorité déci- « sive ? »

Voilà l'identité de l'homme et de l'animal, suite nécessaire de l'identité de toute chose dans l'atome primitif, germe de la molécule, et « germe de tout V ce qui doit suivre. » Voilà donc bien la doctrine de l'identité, laquelle implique en théorie et en pratique, nous l'avons vu, la doctrine sophistique de l'identité des contraires et des contradictoires,

c'est-à-dire la négation même de l'axiome premier de la raison .

Cette philosophie de la nature est donc fondée d'abord, en logique, sur la négation du principe logique .

Nous allons voir qu'elle est fondée aussi en métaphysique sur la négation du principe de cuusnlitcL

Car comment ce tout identique , par quelle cause cet atome devient-il d'abord molécule, puis soleil et planète, puis plante et animal, et d'animal devient- il homme?

Toujours à force de temps. « Le temps fut a encore ici 1 ' agent /;^i^/- excellence. L'homme est a arrivé à ce qu'il est par un progrès obscur qui « dura des millions d'années.

« On ne peut calculer la durée de la période « obscure de l'histoire de notre planète durant « laquelle l'homme se fit. Mais cette grande pé- « riode sera, par le progrès des sciences, divisée « en époques que voici : L'histoire avant le lan- « gage, et puis l'histoire avant la réflexion. Ces « deux époques sont la période de l'humanité « inconsciente, puis survient une période de cons- « cience qui n'a guère que deux mille cinq cents « ans, sur lesquels trois ou quatre cents ans s.ule-

ni

« ment, avec pleine conscience de toute la planète « et de l'humanité. »

Mais quoi! tout cela s'explique-t-il simplement comme la formation de la molécule qui « pource rait bien être, comme toute chose, le fruit du « temps ?... » Le temps est -il donc en effet

(( y AGEJ^T par excellence Le temps, dit ce natu-

« raliste, me semble de plus en plus \e fadeur i( uîiwerselj le grand coefficient de l'éternel de-

« venir ? »

Parlez clairement, et ne dites pas, comme toujours, deux choses au lieu d'une. Laquelle des deux voulez-vous dire ? Le temps est-il l'agent par excellence, le producteur réel, fécond, dont « toute « chose est le fruit? » Ou bien n'est-il que le coefficient^ en ce sens seulement que les choses se font avec le temps et dans le temps? Cette dernière assertion serait assurément fort simple. Si c'est votre pensée, effacez l'autre, effacez agent par excellence; effacez fruit du temps , expression fausse : effacez même Jacteur universel, expression louche et double.

Vous savez bien que le temps ne suffit pas. Vous savez même fort bien que le temps ne fait rien à l'affaire. Après avoir posé, simplement et sans restriction, ces assertions fausses : a Le

« temps agcjjt par excellence, . . . facteur universel « dont toute chose est le fruit, » vous arrivez à reconnaître que « seul le temps reste éternellece ment stérile. »

11 faut donc une cause. Quelle est-elle? « Une ce sorte de ressort intime, poussant tout à la vie, « et à une vie de plus en plus développée, voilà <c l'hypothèse nécessaire. »

« Il ftiut la tendance permanente à être de plus « en plus, le besoin de marche et de progrès. Il « faut admettre dans l'univers ce qui se remarque ce dans la plante et l'animal, une force intime qui ce porte le germe à remplir un cadre tracé d'ace vance. Il y a une conscience obscure de l'univers « qui tend à se faire, un secret ressort qui pousse « le possible à exister. »

Il y a pour tout l'univers un cadre tracé d'avance, et il y a une force intime qui porte le germe à remplir le cadre. Voilà la cause.

D'après cela voici comment l'homme devint Dieu.

C'est en vertu « de cette force intime, de ce ce secret ressort, et de cette tendance au procc grès. »

En effet : « Quand la chimie, au lieu de quatre- « vingts ans de progrès, en aura cent millions...

« qui sait si l'homme ou tout autre être intelligent « n'arrivera pas à connaître le dernier mot de la (c matière, la loi de la vie?., qui sait si, maître du « secret de la vie... il n'en modifiera pas les con- « ditions?... Qui sait en un mot si la science infia nie n'amènera pas le pouvoir infini ? L'être en « possession d'une telle science et d'un tel pouce voir sera vraiment maître de l'univers. »

« Dieu alors sera complet, si on fait du mot « Dieu le synonyme de la totale existence. En ce « sens même, Dieu sera plutôt qu'il n'est : il est « infieri (c'est le mot de Hegel, im ^Bcrbcn), il est « en voie de se faire ^ . »

On le voit, par une transformation très-lente, qui demande des milliards et des milliards de siècles, par une transformation qui comme toute chose est le fruit du temps, dont ragent par exe el-

I Je dois citer tout l'alinéa. « Mais s'arrêter là serait une théo- « logie incomplète. Dieu est plus que la totale existence, il en « est en même temps l'absolu. 11 est l'ordre où les mathémati- « ques, la métaphysique, la logique sont vraies. Il est le lien de « l'idéal, le principe vivant du bien, du beau, du vrai. Envisagé « de la sorte, Dieu est pleinement et sans réserve, il est éternel « et immuable, sans progrès ni devenir. » Sauf le mot « principe « vivant» qui, dans la doctrine des sophistes, est fautif, et que M. Vacherot blâmera, il s'agit ici du Dieu purement abstrait, lequel n'existe pas, qui est l'idée (non réelle, mais abstraite ) du monde, comme le monde est la réalité de Dieu.

lence est le temps, quoiqu'il faille admettre aussi comme hypothèse nécessaire la tendance au progrès ; avec ces deux éléments, temps et tendance au progrès qui expliquent l'univers, on voit que, sans autre cause, la période atomique, contenant déjà le germe de tout ce qui devait suivre, produit d'abord la molécule, qui produit le soleil et les planètes, qui produisent la plante, puis l'animal , qui lui-même devient homme par voie de formation lente : phénomène étrange en vertu duquel une espèce prend sur les autres une supériorité décisive. Puis par le progrès de la science, et particulièrement de la chimie , à force de millions d'années, l'homme jacquiert la science infinie, et par suite le pom^nr infini. L'homme ainsi devient Dieu. Dieu alors est complet.

Vous voyez ici en action, dans la philosophie des sciences, la doctrine de l'identité, cette doctrine sophistique qui, en logique, nie le principe de contradiction, et en métaphysique, le principe ie causalité; qui, niant le principe de contradiction, admet par conséquent l'identité des différences, et même l'identité des incommensurables, et même celle des contraires et des contradictoires et qui, dès lors, ne voit aucune difficulté dans le passage du néant à l'être, puisqu'ils sont identi-

ques, quoique contradictoires ; ni dans la transition du fini à l'infini, puisqu'ils sont identiques quoique incommensurables.

Niant en outre le principe de causalité, le sophiste conçoit le développement et le progrès du monde comme une succession continue d'effets sans cause, soit qu'il dise ces progrès opérés par le temps tout seul (qui seul, on en convient, demeure éternellement stérile); soit que, se ravisant, il demande en outre, et comme hypothèse nécessaire, une tendance au progrès. Mais une tendance au progrès n'est pas une cause qui puisse faire passer le rien à quelque chose, ni le métal à l'animal, ni l'animal à l'homme, ni le fini à l'infini, ni notre science à la science infinie, ni notre puissance finie au pouvoir infini, ni l'homme à Dieu. L'état mental qui comprend ainsi le développement des choses est bien celui d'un esprit où les axiomes et les premiers principes logiques sont

abolis.

Privée des bases de la raison, cette pensée se

laisse entraîner aux représentations les plus grossières de l'imagination. On croit qu'un germe, sans aucune accession du dehors, peut grandir par lui-même ; que le moins peut devenir plus par ses propres ressources. Tout vient tout seul, pensent-

ET LA CRITIQLE.

ils; les choses se font d'elles-mêmes; tout se transforme et se métamorphose en tout.

Ne comprend-on donc pas que c'est là la croyance au fétichisme pur et à la magie absolue ?

Quelle est la propre erreur du fétichisme? C'est d'attribuer à une pierre la pensée, la volonté, la liberté et même la divinité. C'est précisément ce qu'on fait.

Vous ôtez Dieu, cause connue, et il vous faut aller à la recherche de causes magiques purement fétichistes.

L'auteur de ce puéril essai de philosophie naturelle a donc bien, en effet, comme nous le disions, posé toute sa doctrine sur la négation des deux principes nécessaires de la raison, le principe de contradiction et le principe de causalité. II croit à l'identité de toutes choses et de toute assertion, et il pense qu'il y a des effets sans cause. Mais^ disions-nous, il arrondit les arêtes vives de ces absurdités, par la mollesse du style et par la vague duplicité de la pensée. Il adoucit l'absurdité du passage de tout à tout sans cause (lequel renferme les deux sophismes), en demandant d'abord des miUiards d'années pour chaque transformation magique, et puis, en outre, une tendance au progrès, et ces deux cléments, le temps

et la tendance au progrès, expliquent runircrs^ ne s'apercevant pas que cette tendance au progrès, prise comme cause unique du progrès, est manifestement beaucoup plus ridicule que « la vertu dormi twe de F opium . »

Et après tout cela, l'auteur termine ce travail par ces mots :

a Alors nous régnerons, nous tous, hommes de

l'idée. M

Hommes de l'idée !

Mais je me trompe. Cette parole n'est pas la dernière, et, aussitôt après, il s'en trouve de beaucoup meilleures dont il faut tenir compte à l'écrivain. J'espère bien ne jamais manquer à la plus noble loi de la véritable critique, qui commande de faire ressortir, hardiment et avec joie, tout ce que disent de bon ceux qui se trompent, ceux qui ont tort, ceux même qui tombent dans les plus grands crimes littéraires.

Voici de bonnes paroles :

« Mais nous ressusciterons Le sens moral

« alors se trouvera avoir eu raison ; la foi, qui

« croit contre l'apparence, sera justifiée ; c'est « elle qui aura bien deviné ; la religion se trouce vera vraie. La vertu alors s'expliquera. On « comprendra alors le but et la signification de V cet instinct étrange qui poussait l'homme, sans « nulle arrière-pensée d'intérêt... au renonce- (( ment, au sacrifice. La croyance à un Dieu père « sera justifiée.

« L'être moral de chacun de nous est si bien « no're moi intime que les grands hommes y sa- « crifient leur vie selon la chair, abrégeant leurs « jours et au besoin endurant la mort pour leur « vraie vie, qui est leur rcMe dans l'humanité. A « ce point de vue, qui est plus vivant, à l'heure « qu'il est, que Jésus? Jésus n'existe-t-il pas mille « fois plus, n'est-il pas mille fois plus aimé à « l'heure qu'il est qu'au moment où il vivait? « C'est en Dieu que l'homme est immortel. En « Dieu vivent de la sorte toutes les âmes qui ont ce vécu. Pourquoi le règne de l'esprit, fin de ce l'univers, ne serait-il pas ainsi la rkscrrection

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