‹ Les sorciers de LyonChapitre 1 sur 3 · DIJON · texte numérisé non relu

DIJON

IMPRIAiERIP; J.-E. RABUTOT

place Saint-Jean, l et 3.

i SU S

Wellcome Library for the History and Understanding of Medicine

AYANT- PROPOS

Le récit qu’on va lire n’est pas un récit de fantaisie. Il est emprunté tout entier à une procédure criminelle dont la trace existe encore aux Archives du Parlement de Bourgogne et dans la riche bibliothèque du château de Grosbois-en-Montagne. Elle a eu du reste un tel retentissement dans la province au XYIIP siècle qu’ aujourd’hui le souvenir des Sorciers de Lyon survit aux derniers témoins de leur sanglante expiation. Si le lecteur éprouvait le moindre doute sur notre scrupuleuse exactitude, il lui serait facile de recourir soit à l’arrêt du Parlement, imprmé en 1745, à Dijon, par Pierre de Saint, 12 p. in-4% soit même aux registres de cette juridiction souveraine, qui font partie des Archives de la Cour impériale de Dijon.

La bibliothèque du château de Grosbois renferme

le travail original du conseiller rapporteur. C’est ce

AVANT-PROPOS

manuscrit que nous avons analysé. On nous permettra de dire ici un mot de son auteur.

Jean-Claude-Nicolas Perrenéy, chevalier, baron de Marigny, seigneur de Grosbois, Vellemont, Gissey-sur-Oucbe, Barbirey, Jaugey, Samt- Victor, Charette, Quintin, Longbois, Echenon, Yalotte, etc., naquit à Dijon le 24 octobre 1718 de Nicolas-Claude Perreney, conseiller, puis président à mortier au Parlement de Bourgogne, et d’Anne-Marie- Jeanne* Aymeret de Gazeau. Successivement conseiller à la même Cour que son père, procureur-général en survivance de ^I. Quarré de Quintin par lettres-patentes des 8 août 1739 et 6 mars 1750, il fut nommé le 13 octobre 1761 premier président du Parlement de Besançon, et installé le 16 novembre suivant.

C’était peut-être le magistrat le plus laborieux de sa compagnie; il en était à coup sûr le plus méthodique. Toujours levé à quatre heures du matin, assistant à la première messe de sa paroisse, si l’on en croit les traditions de la famille, il épuisait sa journée dans l’étude jusqu’à ce que son portefeuille vide lui imposât quelques mmutes de repos. B n’aimait pas seulement le travail, il aimait surtout l’ordre, la règle, la ponctualité. Son rapport sur les sorciers de Lyon en fait foi : quatre cents pages infolio, d’une écriture fine et serrée , lui ont à peme suffi pour condenser les 139 pièces d’une mformation dirigée contre 29 accusés. Mais dans cet énomie manuscrit tout est clair, précis, et se trouve à sa

AVANT-PROPOS

place : aveux, contredits, procès-verbaux de torture, examen des livres saisis et des autres pièces à conviction, réponses sur la sellette et derrière le bureau; chaque déposition, d’abord analysée séparément, est soigneusement rapprochée de ses voisines; chacun des inculpés a son compte ouvert par doit et avoir, où s’alignent parallèlement les témoignages à charge et à décharge, et le rapporteur dresse à la fin une sorte de balance dont un banquier envierait la mathématique exactitude; pour abréger les recherches et pour éviter une erreur, des tableaux synoptiques résument ce résumé luimême en renvoyant par des numéros d’ordre non seulement au rapport, mais aux différentes pièces du dossier ; il y a un tableau des dépositions et un tableau des interrogatoires, un tableau des récolements de témoins et un tableau des confrontations des accusés ; bref, c’est non seulement une œuvre de logique et de pénétration singulière, mais aussi une œuvre d’opiniâtre patience qui éblouit le regard et confond le labeur le plus infatigable ou le plus présomptueux.

M. Perreney de Grosbois n’a pas laissé d’œuvres imprimées, mais de nombreux manuscrits, conservés dans la bibliothèque qu’il avait formée ou tout au moins enrichie, attestent les habitudes que fait deviner la lecture de ce rapport.

Il mourut à Grosbois le 28 juillet 1810, après avoir affronté dans sa résidence patrimoniale la tourmente

AVANT-PROPOS

révolutionnaire, qui le priva pendant quelques mois de sa liberté, mais sans menacer sa vie. Son froid courage avait imposé aux plus fougueux terroristes. Il les brava même, dit-on, en sollicitant le périlleux honneur de défendre le roi Louis XYI devant la Convention, et regretta jusqu’à son dernier jour de ne l’avoir point obtenu. Son fils, qui lui avait succédé en 1786 à la tête du Parlement de Besançon, occupa pendant la Restauration un fauteuil à la Chambre des Pairs, sous le nom de marquis de Grosbois. Il est mort en 1840.

Le moyen âge n’a pas eu seul- le privilège de brûleries sorciers. On commettrait une grave erreur en reportant exclusivement à cette époque les poursuites criminelles pour sortilège, prestiges diaboliques ou magie, et en disant avec le jurisconsulte Merlin que, depuis le XVIP siècle, elles « ne furent plus admises dans les tribunaux (1). » Les greffes des parlements et des juridictions prévôtales fournissent d’abondantes preuves du contraire. Le XVP siècle, que l’on est convenu de regarder comme une époque d’affranchissement pour l’esprit humain, fut, à lui seul, en ce qui touche les sciences occultes, plus crédule et plus sanguinaire que tous ceux qui l’avaient précédé. Déjà quelques voix hardies s’étaient élevées, il est vrai, contre l’abus de ces procédures, et, en 1589, Pigray, chirurgien d’Henri III, consulté par le Parlement de Paris dans une affaire de sorcellerie qui s’instruisait à Tours, fut d’avis « qu’on baillât plutôt de l’ellébore aux accusés pour les purger qu’autre remède pour les punir (2). » Mais ces sages conseils trouvaient peu d’écho près des magistrats, qui se regardaient comme plus com-

(1) Merlin, Répertoire de jurisprudence, v° Sortilège.

(2) Idem.

pétents en cette matière que la Faculté de médecine.

La connaissance des maléfices était depuis longtemps réservée aux juges laïques qui statuaient dans tous les cas où l’Eglise n’avait à réprimer aucun acte d’idolâtrie ni aucune doctrine hérétique (1). C’était une justice sommaire, ardente, impitoyable. Dans une seule année, en 1577, le Parlement de Toulouse condamna plus de quatre cents sorciers, les uns au feu, les autres à la corde (2), et presque à la même date, André du Breil, docteur-régent en médecine à Paris, rapporte, sans s’étonner, que Jean Garnier, loup- garou, fut exécuté à Dole, en Franche-Comté, avec plusieurs autres bergers, ses complices. Un conseiller et procureur criminel du duché de Lorraine, Nicolas Remy, disait, en 1595, avec un certain orgueil : (( Je compte que depuis quinze ans que je juge à mort en Lorraine, il n’y a pas eu moins de neuf cents sorciers convaincus et envoyés au supplice par notre tribunal (3). » Une année auparavant, le Parlement de Bordeaux, que Théodore de Bèze accusait d’incrédulité parce qu’il acquittait les magiciens, faisait brûler une stryge fameuse, Jeanne Bosdeau, dont un membre de cette Cour nous a conservé le procès (4). Pierre de Lancre,

(1) Uü arrêt du Parlemeut de Paris, de 1390, avait décidé contre l’évêque de Paris que la sorcellerie était de la compétence des juges laïques.

(2) Pierre Grégoire, Synfag. Jur. univer., lib. 34, c. 21, u° 10.

(3) Demonolatreiœ, lib. ti'cs.

(4) Florimond de Rémond, Antechrisl, c. 7.

qui appartenait au même Parlement, fut nommé conseiller d’Etat pour avoir condamné au feu cinq cents malheureux du pays de Labourd, qui étaient accusés de fréquenter le sabbat (1).

Quand la justice ne pouvait atteindre les auteurs de maléfices, elle ordonnait la destruction des livres, grimoires ou autres instruments de leurs conjurations magiques. Les registres de la Chambre des Comptes de Dijon en citent un curieux exemple, qui remonte, il est vrai , à une époque antérieure :

(( Le sixiesme jour d’aoust. Fan mil quatre cent soixante et trois, a esté apporté par l’ordonnance de messeigneurs des Comptes de Dijon, après qu’ils ont esté advertiz en ceste chambre des Comptes... en la maison et l’ostel des vefve et héritiers de feu Thomas de Dampmartin, en son vivant demourant audit Dijon, ung livre en papier couvert d’une couverture de cuir taint en vert auquel avoit en escript plusieurs mauvaises et faulces invocations de diables et aultres choses d’art magique de très mauvais exemple et contre Dieu et la saincte foy chrestienne; auquel avoit en pourtraicture plusieurs personnaiges de diables et aultres figures et karactères détestables, et en la fin d’iceluy livre avoit plusieurs chapitres et articles de négromancie et de chiromancie. Lequel livre a esté veu par nosseigneurs du Conseil et des Comptes, et après la mion d’iceluy par grande et meure délibération en la présence de messire Jehan Bon Barbet, prestre canonial de la

(1) V. P. de Lancre, Tableau de V inconstance des démons.

chapelle de monseigneur le Duc, à Dijon, doyen de Sainct-Seigne, vicaire et scelleur de Révérend père en Dieu Monsieur Tévesque de Lengres au lieu dudit Dijon, maistre Jehan de Molesmes, secrétaire de mondit seigneur le Duc, Aymé d’Echenon, maïeur de la ville et commune de Dijon, Jehan Rabustel, procureur d’icelle ville, Aymé Barjod, procureur de mondit seigneur au bailliage de Dijon, et de plusieurs autres, a esté ledit livre miz et bouté au feu , et du tout ars et brûlé et miz en cendres -au dépit et à la confusion des maulvais ennemiz et afin que jamais on ne s’en peust aydier en quelque manière (1). »

Si la Chambre des Comptes de Dijon brûlait les livres « à la confusion des maulvais ennemiz, » le Parlement de Paris ne se montrait pas plus miséricordieux envers les personnes. La Démonomanie de Bodin, le Recueil des Arrêts notables de Chenu, avocat à Bourges, et le Traité de la Police de Vart et science de Médecine de Lambert Daneau en font foi. Le 17 mai 1616, la Chambre de la Tournelle condamna trois laboureurs du Berry, convaincus d’avoir assisté au sabbat, « à estre conduits dans un tombereau au carroy pour y estre pendus et le corps bruslé (2). » En 1626, elle envoya au dernier sup-

(1) L’usage de la destrucüon des livres ou iustniments magiques remoiile fort loin^ car ou sait que saiul Paul brûla à Epliôse uiiC grande quantité de traités sur l’art occulte, représentaut une valeur de 50,000 livres d’argent.

Citons à cette occasion le curieux procès fait à Dijon, eu 1478, à Thibaut Liégeart, accusé de s’ôtre servi d’une « main de gloire. »

(2) Voir ce procès analysé en détail dans l’ouvrage de M. Bizouard sur les rapports de V homme avec le démon, t. II, p. 333.

plice un gentilhomme qui avait signé un pacte avec le démon (1). Il est inutile de rappeler les célèbres procès de Léonore Galigaï, maréchale d’ Ancre, et d’Urbain Grandier, dont la mort fut, il est vrai, l’œuvre d’une commission.

Mais le Parlement qui se distingua le plus dans cette croisade contre la folie et la superstition, fut peut être celui de Franche-Comté. Parmi toutes les procédures de sorcellerie instruites ou révisées par cette Cour souveraine, je n’ai trouvé, dans le commencement du XVIP siècle, qu’une sentence d’acquittement. Un docteur en droit, natif de Gray, Claude Grevoiseret, était accusé en 1605 d’avoir, (( estant au souper en la maison de François Orillard, procureur fiscal au siège de Gray, déclaré en pleine compagnie qu’il avoit un secret par lequel escrivant en sa chambre ou autre part, il feroit que sans autre message, celui qu’il voudroit advertir de quelque chose, quelque part qu’il fust, le sauroit aussitost. » On lui reprochait en outre d’avoir « plusieurs fois usé de magie et par art diabolique montré et faict voir à des filles ce qu’elles dévoient avoir en mariage, d’avoir fait regarder l’iine desdites jeunes filles dans un verre plein d’eau, laquelle vit dans ledit verre un homme noir, et d’avoir enfin déclaré qu’il avoit des livres à cent lieues, qu’il feroit venir à Gray en demie heure, et desquels toutesfois il ne vouldroit estre trouvé saisi en sa maison pour tout son bien. » Malgré tout son zèle, le procureur-général, Messire

(1) Theveneau, sur les Ordonnances, liv. 4, Ut. 3, art. 1".

Luc de Saint-Mauris , échoua dans la poursuite, et l’accusé fut absous, « à peur (pur) et à plaint. » Mais ces actes de mansuétude étaient fort rares : pour un acquittement, combien de condamnations? Le juge Boguet, de Saint-Oyan, près Saint-Claude, dont le nom demeurera éternellement inscrit en lettres de sang dans ces lugubres annales des superstitions humaines, avait pour principe de ne faire quartier à aucun accusé. Nécromanciens, astrologues, lycanthropbes, noueurs d’aiguillettes, guérisseurs, honteux de sorts et de maléfices, il en fit bien, en dix ans, dit-il lui-même, brûler quinze cents (1). Les pâtres des montagnes, les bergères des vallées, lui fournissaient sa plus abondante moisson. Il y avait de jeunes pastoures dont le doux visage et la physionomie candide auraient désarmé tout autre juge : l’inflexible prévôt ne se laissait jamais attendrir. Tout son scrupule, c’était de savoir si l’on devait les brûler vives ou les étrangler avant de les brûler. Il les interrogeait avec un tel art, il les enlaçait dans un réseau de questions si serrées et si subtiles, qu’elles finissaient toutes par confesser leurs accointances avec Vert- Bois ou l’Homme- Roiuje; c’était Satan! Le bûcher, qui flambait en attendant leur aveu, faisait bientôt justice de ces terribles sorcières.

Elle n’étaient pourtant pas fort redoutables. Un

(1) Voy. Discours exccrobles des sorciers, avec six advis en faict de sorcellerie et une instruction pour le juge, par Henri Boguet, natif de Pierrecourt; grand juge en la terre de Sainl-Oyan-de-Joux. Lyon,

premier président du Parlement de Dole, Adrien Thomassin, qui fit imprimer en 1629 une dissertation sur la sorcellerie, nous donne une idée de leurs prétendus maléfices à l’occasion du procès instruit contre une pauvre vieille boulangère des environs de cette ville. Voici la liste exacte des méfaits dont f arrêt la déclare convaincue :

Elle avait emprunté de la farine et la rendit bientôt^ mais le prêteur eut, quelques jours après, la migraine, et Ton en conclut qu’elle bavait ensorcelé.

2° Un homme qui lui avait donné un soufflet fut malade le dimanche suivant : même conclusion.

3° Elle avait dit un jour d’une de ses voisines : (( Je ne sais d’où part cette femme, je ne saur ois lui faire de mal. »

4° Une fille qui l’avait querellée eut une fluxion sur fœil et ne put guérir que par l’intercession de saint Genêt, patron de Bourbevelle.

5° Une autre qui lui avait acheté du pain eut une indigestion la nuit suivante.

6® Un procureur qui l’avait accusée de sorcellerie eut pendant quelques instants mal à la tête.

7° Une fille qui avait refusé de faire un marché avec elle mourut trois mois après.

8® Une de ses voisines fut atteinte de la gale dont elle ne se guérit que grâce à une tisane mélangée « avec la graisse de M. Saint-Paul. »

0® Toute une famille c[ui se servait de pain chez elle tomba malade et perdit la tête à ce point qu’une jeune fille chargée de traire une vache passa le lait

dans un tamis au lieu de se servir de Fustensile à ce destiné.

10° Un homme qui vivait en mauvaise intelligence avec elle fut atteint de la jaunisse.

11° Elle guérit une jeune fille du mal d’yeux.

12° On vit un jour des chenilles à sa porte.

13° Un coup de poing donné par elle causa une vive douleur à la personne qui l’avait reçu.

14° Un enfant malade, qui avait été amené dans son village, rendit à son retour un ver gris.

15° Elle avait une lentille ou une loupe sur le bras.

16° Elle avait vécu avec un grand homme qui sûrement était le diable.

17° Enfin la rumeur publique F accusait d’être sorcière.

Ce dernier crime était évidemment le plus facile éprouver. En conséquence, la malheureuse boulangère, dont le seul tort était peut-être d’avoir sophistiqué son pain, fut condamnée aux flammes, et, par une faveur spéciale, étranglée au moment où l’on allumait son bûcher (1).

Ces rigueurs diminuaient - elles le nombre des magiciens et des loups-garous? Nullement. Un docteur de Sorbonne, Filesac, se plaignait en 1609 de l’impunité des sorciers, dont la race malfaisante pullule de telle sorte, dit-il, qu’on ne les compte

(1) Il fallait un grand art pour découvrir de tels forfaits. Le juge avait son guide dans le traité des manières admirables pour découvrir toutes sortes de" crimes et sortilèges, par Bouvet. Paris, 1659, n-12.

ni par centaines, ni par milliers, mais par millions. A quels châtiments fallait-il donc recourir, puisque chaque procès était fatalement suivi d’un arrêt de’ mort? Quels nouveaux supplices, quels raffinements inconnus de torture étaient donc nécessaires, puisque le gibet et le bûcher étaient insuffisants? Le doux Filesac ne le dit pas , et l’on peut affirmer qu’il eût été fort embarrassé de les faire connaître. En matière de sorcellerie, si les délits étaient innombrables, la peine était uniforme : la mort. « Un sorcier, dit Thiers dans son Traité des Superstitions, pouvait se rendre coupable de quinze crimes différents : renier Dieu, le blasphémer, adorer le démon, lui vouer ses enfants ou les lui sacrifier avant le baptême, les lui consacrer dès le ventre de leur mère, enrôler pour le diable, jurer par le diable, inceste, homicide, antropophagie, empoisonnement, tuer le bétail par sortilège , causer la ruine de la famille, copulation avec le démon. » Cette énumération renferme sans doute beaucoup de délits communs punis aujourd’hui par notre Gode, et, aux yeux de tout moraliste, dignes des peines les plus sévères; mais ces crimes n’étaient ni les plus fréquents ni les plus détestés. Pour accuser un sorcier d’homicide, il fallait au moins qu’une vie d’homme se fût impunément éteinte, et, si barbare, si ignorante que fût alors la médecine, longtemps avant. Molière elle ne croyait plus aux envoûtements du moyen âge. Mais évoquer le diable*, lui vendre son âme, hanter le sabbat, ou s’abandonner au pied fourchu, cujus semen erat frigidum, étaient des actes d’autant plus odieux qu’ils étaient plus diffi-

ciles à établir, et frappaient l’imagination populaii'e en raison directe de leur invraiseml^lance même. Le mystère est l’abîme de l’esprit : il attire à la fois et repousse l’homme qui s’incline et tremble devant ce qu’il ne comprend pas. CupkUne ingenii humani, disait Tacite il y a dix-huit siècles, Uhentius ohscura crednntur (1).

Aussi, en l’absence de témoignages que la nature même de T accusation ne permettait pas de recueillir, les malheureux accusés périssaient le plus souvent victimes de leur propre imprudence. Ils se condamnaient eux-mêmes, les uns en se vantant d’un pouvoir occulte qui reposait uniquement sur la crédulité publique, les autres en confessant leur désir d’atteindre à cette mystérieuse et redoutable influence. Dans cette lutte sans merci entre la superstition et la justice, ce fut la justice qui la première se lassa (2). Les gibets firent défaut avant les sorciers. Après avoir pendant trois siècles vainement abusé de la rigueur, on voulut un jour essayer de la clémence. Le Parlement de Rouen ayant, en 1672, fait incarcérer un grand nombre de bergers accusés de maléfices, un arrêt du Conseil du roi lui enjoignit de les mettre en liberté. On était alors en pleine guerre avec la Hollande; F attention publique

(1) Hist., I, 22.

(2) Grâce à cerlaine's drogues qui leur communiquaient ime sorte d’insensibilité, les sorciers bravaient jusqu’à la torture. Dans son Traité des faux sot ciers et de leurs impostures, publié en 1585, Laboureur, avocat du roi au bailliage de Dijon, dit qu’il est inutile de leur donner la question, à cause d’une drogue assoupissante que les geôliers vendaient secrètement aux accusés.

était occupée ailleurs; ni les Parlements, ni les docteurs de Sorbonne ne protestèrent.

Ce premier pas en amena bientôt un autre : sous les inspirations de Colbert, qui avait la notion brillante et souveraine du juste, Louis XIV publia l’édit de juillet 1682, qui distingue plusieurs catégories de délits, et ne punit la magie du dernier supplice que dans le cas où les opérations auraient été accompagnées d’impiétés, de profanations, de sacrilèges, ou auraient occasionné la mort. La loi n’atteignait ainsi que l’outrage à la majesté divine ou l’attentat à la vie humaine. Les noueurs d’aiguillettes, les honteux de sorts ou de gogues n’étaient passibles que du bannissement ou des galères. Plusieurs arrêts du Parlement de Paris appliquèrent en 1687, 1688, 1689, 1691 et 1701 ces pénalités nouvelles qui, malgré leur rigueur, marquaient évidemment un progrès considérable sur la législation précédente (1).

Le but que se proposait Colbert fut bientôt atteint; abandonnés à eux-mêmes, les sorciers disparurent. Le système de Law et la fièvre épidémique de l’or qu’il communiqua à la France les firent renaître de leurs cendres. La cabale redevint en honneur. Paracelse et Flamel recrutèrent de nouveaux adeptes, et, pour s’enrichir rapidement, la pierre

(1) Pierre Hocque fut condamué, le 4 octobre 1687, à neuf ans de galères pour avoir fait mourir des bestiaux par des gogues. — D’autres bergers de la Brie furent condamnés, le 12 mars suivant, aux galères à perpétuité pour conjurements et sorts jetés à des animaux, etc.

philosophale ne parut pas une voie plus chimérique que les billets de la rue Quincampoix. Déjà, il était de mode à la Cour de souffler; mais ce goût, soigneusement dissimulé dans les dernières années de Louis XIV, se développa vite après lui. Tous les grands seigneurs, le duc de Richelieu et le R.égent lui-même eurent leurs fourneaux, leurs alchimistes, leurs devins à gages, comme l’abbé de Rancé, avant sa conversion, avait eu les siens (1). Madame la duchesse du Maine, qui philosophait à l’écart, prit beaucoup de peine à découvrir le carré magique, et, dans une comédie en vers qui fut représentée à Sceaux, madame de Staal, alors mademoiselle de Launay, raille agréablement cette manie (2).

Sans croire à Dieu que médiocrement, et d’une croyance assez vague, le duc d’Orléans croyait volontiers au diable et cherchait à se le faire présenter. Sa faiblesse sur ce point était connue; les charlatans l’exploitaient. Un jour, mademoiselle de Séry, qui s’appliquait à le divertir, lui en amena un des plus habiles. Celui-ci ne demandait qu’un verre d’eau claire pour y montrer ce que l’on désirait voir, et une ingénue pour regarder dans le verre :

(1) A 17 aus, M. de Rancé essaya de faire de lor avec un de ses professeurs du collège d’Harcourt. (D. Gerv., Jugement critique des vies de M. de Rancé, p. 45; l’abbé Dubois, Histoire de Ronce, t. I, p. 35.)

M. des Lious, doyen de Seulis, raconte dans sou journal manuscrit, à la date de juillet 16C2, p. 281, qu’ « il tenoit de M. de Liancourt que M. de Rauty s’étoit vanté h lui-même de savoir le secret de la pierre philosophale pour faire de l’or, qu'il eu avoit fait une ou deux fois, îuais qu’il ne s’en vouloit pas servir, ni l’apprendre à d’autres. » (Biblioth. impér.. Fonds de Sorbonne, n» 1268.)

(2) V. les Mémoires de de Staal (De Launay).

LES SORCIERS DE LYOxN.

on lui procura l’im et l’autre. M. le Régent appela un valet, et, après lui avoir parlé à voix basse, voulut connaître ce qui se passait chez madame de Nancré. La naïve interprète décrivit, sans hésiter, le salon, les personnages, leurs vêtements , leur attitude, la disposition des meubles, et, quand le laquais fut de retour, on n’apprit pas sans surprise que cette description était entièrement exacte.

C’était là un jeu fort innocent, et personne, à l’exception d’un docteur de l’Université, n’aurait pu y trouver à redire. Mais ce qui suivit le fut beaucoup moins. M. le duc d’Orléans, qui ne s’amusait pas aux bagatelles, désira savoir ce qui se passerait à la mort du roi. On était alors en l’année 1707, si le récit de Saint-Simonest exact. La jeune lille chargée de lire l’avenir de la France dans un verre d’eau n’avait jamais mis les pieds à Versailles. Cependant, à peine les paroles cabalistiques prononcées, elle dépeignit , sans omettre un pliant , la chambre du roi dans le palais, le roi dans son lit, « et ce qui étoit debout auprès du lit ou dans la chambre, un petit enfant avec l’ordre, tenu par madame de Ventadour... Elle leur lit connaître madame de Maintenon, la figure singulière de Fagon, madame la duchesse d’Orléans, madame la Duchesse, madame la princesse de Conty; elle s’écria sur M. le duc d’Orléans; en un mot elle leur fit connoître ce qu’elle voyoit là de princes, de seigneurs, de domestiques ou valets. Quand elle leur eut tout dit, M. le duc d’Orléans, surpris qu’elle ne leur eût point fait connoître Monseigneur, M. le duc de Bourgogne, madame la duchesse de Bourgogne, ni M. le duc de

Berry, lui demanda si elle ne voyoit point de figures de telle et telle façon. Elle répondit constamment que non, et répéta celles qu’elle voyoit. C’est ce que M, le duc d’Orléans ne pouvoit comprendre, ajoute Saint-Simon, et dont il s’étonna fort avec moi, et en rechercha vainement la raison. L’évènement l’expliqua. »

Je n’ai rapporté cette anecdote, fort véridique d’ailleurs, puisqu’elle est confirmée par Madame, mère du Régent, dans une lettre adressée à sa sœur^ la Comtesse Palatine (1), qu’afin de mieux peindre l’engouement des hautes classes pour la divination magique, à une époque où déjà l’on commençait à douter de tout. Tandis que l’incrédulité se propageait dans l’ombre, on voyait renaître la -confiance la plus aveugle dans le merveilleux. Les folies du cimetière Saint-Médard et des disciples du diacre Pàris dépassèrent les pratiques insensées des sorciers du XVP siècle. Les Jansénistes eurent leur sabbat. Des hommes et des femmes s’assemblaient le soir dans les quartiers les plus isolés de Paris. Là, ils s’enfermaient dans une chambre, tuaient une oie, se marquaient au front d’une croix sanglante, et, après avoir rôti et mangé la chair de l’animal, se rendaient processionnellement aux ruines de Port- Royal. Les esprits forts ne le cédaient en rien aux hérétiques. Les plus absurdes rêveries de la cabale et de la théurgie leur semblaient plus respec-

(1) Correspondance complète de Madame, duchesse d'Orléans, mère du Régent, traduite et publiée par M. G. Brunet.

tables que les pieux mystères de l’Eglise. La fable des Vampires se répandit dans toute l’Europe, et le livre de Garmann sur les morts devint le code des nouveaux thaumaturges. On crut que certains cadavres prenaient des aliments, et que d’autres se dévoraient eux-mêmes. Des hommes distingués par le rang et l’éducation, de soi-disant philosophes, allaient le soir dans les cimetières épier en frémissant le bruit de ces funèbres repas. Le prince de Tingry faillit perdre la tête à la suite d’un rêve dans lequel il avait cru lire un billet qui le convoquait à ses propres funérailles pour le 19 mai 1729.

On pourrait multiplier ces exemples, on pourrait même en choisir de plus récents, à côté de nous, ^lais à quoi bon? La démence des Mesmériens, la crédulité des disciples de Gagliostro, des adeptes du spiritisme ou des fanatiques des tables tournantes, n’ont rien qui doive nous étonner (1). L’homme est né curieux et cupide ; il a soif de pouvoir et de richesses , mais il a plus soif encore de croyances, s’il est possible ; et quand il fuit, superbe, le temple du Dieu de vérité, c’est pour aller s’agenouiller devant la poule noire d’une mégère ou le grand jeu d’un escroc. •

(1) Les prétendues manifestations spirites ne sont rien moins que nouvelles. Je tiens de l’obligeance de M. Henri Cbevreul la communication d’un manuscrit intitulé Histoire de ce qui s’est passé au mois de novembre 1674 en la cure de Mailly-V Église, touchant l’apparition d’un esprit, dressée par rrm Edme-Bernard Sain, maître d’école dudit lieu, qui raconte gravement les danses de meubles, les jets de pierres, les coups portés par des mains invisibles, tels que les décrivent nos modernes spirites.

Toutefois, on l’a remarqué déjà sans doute, si le XVIIP siècle eut ses charlatans et ses dupes, il compta peu de répressions judiciaires. Les bûchers qui faisaient justice des uns, sans guérir les autres, s’éteignirent sur presque tous les pomts du sol français. C’est donc une bonne fortune pour l’historien que de retrouver, à la veille de l’Encyclopédie, la vieille procédure criminelle aux prises avec la sorcellerie.

Le procès qui va se dérouler sous les yeux du lecteur est digne, à ce titre, de toute son attention. L’analyse que nous donnons , empruntée tout entière aux pièces originales de l’information, ne prétend à d’autre valeur qu’à celle de l’exactitude. C’est l’écho véridique d’une instance solennelle, où la justice française applique, peut-être pour la dernière fois (1), une législation draconienne à d’immondes profanations qui l’auraient justifiée , si l’homme avait pour mission de venger Dieu.

Le 21 juillet 1742, deux cavaliers de la maréchaussée de Bresse, en tournée dans la paroisse de Caluire, près Lyon, reçurent des syndics l’a\ls que

(1) Ceci n’est pas rigoureusement exact, car le XIX« siècle luimême a eu ses procès de sorciers. M. Ch. Louandre rappelle dans son livre sur la sorcellerie que, le 2 décembre 1823, un arrêt de la Cour prévôtale de la Martinique condamna aux galères perpétuelles un nègre nommé Raymond , convaincu d’avoir fait usage de sortilèges et de maléfices.

plusieurs inconnus se retiraient dans une maison du village, qu’ils allaient, le soir, avec des chandelles entourer la croix d’un carrefour voisin, et que, selon toutes apparences, ils se livraient à des opérations magiques. Les cavaliers se transportèrent dans la maison qui leur était indiquée et y trouvèrent un (( particulier » dormant sur un matelas à terre, ayant un fusil à ses côtés; sous le matelas une pierre sacrée, une soutane de prêtre, un missel, un crucifix, un collet, un couteau sur lequel étaient gravés ces mots : accipe gladium , munus a Deo datum, dix-neuf petits parchemins couverts d’une écriture rouge , cinq cahiers écrits en hébreu et huit en latin, deux petits cierges et deux chandeliers d’étain.

Cet homme était un dessinateur sur étoffes, né à Lyon et nommé Benoît Michalet. Il était âgé de 19 ans.

La maréchaussée le conduisit devant le prévôt de Bourg-en-Bresse, et là il déclara avec ingénuité qu’il travaillait, au moment de son arrestation, à « faire descendre l’ange Uriel , qui enseigne où gisent les trésors cachés ; qu’une société s’était formée pour rechercher ces trésors; que les dix-neuf fragments de parchemin étaient les pentacules de Salomon, à l’aide desquels on évoquait le céleste Uriel; que cet ange devait descendre, sous forme de brouillard , dans une fiole d’eau placée sur la pierre sacrée, entre deux flambeaux , à l’instant où l’évocateur, armé de son couteau, récitait les Évangiles; qu’ enfin les vêtements sacerdotaux étaient nécessaires au succès de l’opération.

Michalet confessa non moins ingénuement que ces pratiques lui avaient été enseignées par un livre intitulé Cornélius Agrippa , et que, malgré ses efforts, malgré le soin avec lequel il s’était conformé aux prescriptions de l’auteur, malgré ses jeûnes, ses prières, ses dévotions, il n’avait jusqu’alors obtenu aucun résultat.

La société dont il faisait partie n’avait pas été plus heureuse : elle s’était constituée sur le bruit que les mêmes pratiques avaient procuré la découverte de cinq millions d’argent, près de Saint- Just; mais elle avait en vain dépensé son capital : l’ange Uriel n’avait pas encore daigné se manifester dans la fiole.

Parmi les papiers saisis sur Michalet se trouvait la lettre suivante :

« 13 juillet 1742.

(( ^lon cher amy, j’ai vu votre lettre que vous avez écritte où vous marqués que tout va bien et que vous voyés. Pourquoi le prêtre ne l’arrête-t-il pas et le tient jusqu’à ce qu’il vous ait parlé? Il faut dire au prêtre qu’il le gêne dans le moment, c’est à luy de le faire , en ayant le pouvoir ; s’il ne veut pas le faire, ledit prêtre ne vous sert de rien ; il faut que toute votre compagnie sollicite et presse le prêtre à faire ses fonctions pour ce sujet. A quoi sert-il donc s’il ne veut pas le faire ? Si cela lui fait de la peine, j’en ay un icy tout prêt qui sçait travailler, qui ira demain ; aiiisy, faites-luy voir ma lettre pour qu’il n’ignore pas qu’il n’est pas le seul qui travaille à ces sortes d’opérations, et vous pouvés l’assurer qu’on l’accompagnera à la sainte cité

de Rome, s’il le faut; vous savés que j’ay à moitié les clefs de saint Pierre, et la protection, etc.

« Charbonnier. »

Qu’était-ce que ce Charbonnier? quelle était cette société anonyme qui se vouait à la recherche des trésors infernaux? Michalet refuse de s’expliquer davantage.

Aussitôt le procureur du roi du bailliage de Bourg, « vu qu’il est de l’intérêt public et de la religion de faire punir des manœuvres aussi répréhensibles, » requiert une information. Une ordonnance du lieutenant criminel est rendue le août dans ce sens; le 13 du même mois, une sentence du bailliage reconnaît la compétence de cet officier de justice contradictoirement avec l’inculpé, et les poursuites commencent. On se transporte à Caluire, on entend quarante témoins, on les confronte avec Michalet, on arrête plusieurs de ses complices, on récolle les uns et les autres, et voici à peu près ce qui résulte de cette première instruction.

Michalet, qui prend la qualité de dessinateur, n’est en réalité qu’un vagabond débauché et fainéant qui, malgré son jeune âge, a déjà dissipé les faibles ressources dont pouvait disposer sa mère, remariée à un « marchand chandelier » de Lyon. Clerc ou enfant de chœur à l’église Saint-Paul de cette ville, il avait poursuivi ses études de latinité jusqu’à la philosophie. Sa mère lui avait fait porter le petit collet, dans l’espoir qu’il embrasserait la vie ecclésiastique ; mais au pieux chant d’un chapitre, il avait nettement préféré l’oisiveté errante, les ca-

barets, les filles. Un de ses compagnons de bouteille, Charbonnier, perdu de dettes et de vices lui-même, lui persuada un jour qu’à l’aide d’un livre mystérieux, écrit en caractères hébreux et latins, ils pourront invoquer le démon et le contraindre à leur livrer les trésors immenses que recèle la terre (1).

Avec ce livre, on peut franchir en vingt-quatre heures la distance de Paris à Lyon, connaître l’avenir, fouiller lès lieux les plus secrets, découvrir les richesses les plus cachées. Avec ce livre, un mendiant lyonnais avait fait sa fortune et acheté une charge de secrétaire du Roi. Avec lui, un épicier de Lyon, demeurant « rue de l’Enfant-qui-Pisse, » menacé dans sa vie, avait conjuré les esprits acharnés à sa perte et racheté ses jours. Avec lui encore, un sonneur de Saint-Paul se promenait dans les airs et n’avait que la peine de tourner un feuillet pour regagner son clocher à l’heure des Angélus. Ce précieux grimoire, qui rendait en outre invisible son possesseur et « le faisoit aimer du sexe, » provenait, d’après Charbonnier, d’un prêtre baron de Saint-Just, qui le lui avait cédé moyennant 210 livres.

Pour évoquer le démon, plusieurs formalités sont nécessaires. Le livre des conjurations doit d’abord

(1) Ce livre était sans doute la Philosophie occulte de Cornélius Aerippa, bien connue au XVI« siècle, car je lis dans l’interrogatoire de ^lichalet que « toutes les planètes y étoient figurées, et qu’au bas d’icelles étoit désigné l'esprit qu’il couvenoit d’invoquer chaque jour, avec l’explication de la puissance de ces esprits, dont les uns faisoient découvrir des thrésors, les autres aimer des personnes du sexe, etc. »

être baptisé par un prêtre, avec l’assistance d’un parrain et d’une marraine. Il doit être ensuite paraphé par l’évocateur de son propre sang, et remis à un prêtre qui consente à célébrer la messe more gnosticorum . Cette immonde parodie du divin sacrifice est très connue dans les annales de la sorcellerie sous le nom de messe noire ou de messe à V envers. A minuit, dans une chapelle consacrée, le célébrant, revêtu des ornements sacerdotaux, monte à l’autel en présence des néophytes. On allume les cierges, composés de cire, de graisse, d’assa-fœtida. Les paroles sacramentelles sont prononcées dans l’ordre du rituel. Mais à la consécration , le prêtre place sous le corporal le livre magique, et, tenant l’hostie renversée, il s’écrie : « Barbery, je t’appelle au nom du Dieu vivant et t’ordonne de nous apporter ce que nous te demandons. »

Etourdi, ému dans ses convoitises et à demi convaincu, Michalet accepte. Plusieurs de ses camarades se joignent à lui. Ils se rendent avec Charbonnier à Galuire et y louent une chambre sous le masque d’honnêtes étudiants en théologie qui veulent préparer leurs examens. Ils ne se montrent pas le jour, ou se livrent à l’innocente distraction de tirer leur poudre aux moineaux. Mais, sur le soir, la maison se réveille : des jeunes filles, des passementières de Lyon, s’y glissent à la faveur des ténèbres et, quand minuit sonne, la troupe s’achemine processionnellement aux pieds d’une croix plantée à la rencontre de quatre chemins.

Les premiers essais de conjuration échouent, mais ni Charbonnier , ni Michalet, ni leurs acolytes ne

perdent courage. Ce qui leur manque, c’est un prêtre; il faut s’en procurer un à tout prix. Ils se rendent au séminaire de Saint-Pothin, à Lyon, s’adressent à un ecclésiastique de cette maison, et lui confient que le diable leur a promis de leur faire tenm 15,000 livres, s’ils font célébrer une messe gnostique à minuit; 3,000 livres seront le prix de sa complaisance. Le prêtre repousse leurs offres avec horreur et les dénonce au supérieur de l’établissement. Michalet, et l’un de ses compagnons, le sieur Tissot,- commis au greffe criminel de la sénéchaussée de Lyon, prennent la fuite et vont porter ailleurs leurs essais de corruption. Des prêtres moins scrupuleux se présentent : un marguillier séduit ou abusé prête un calice, une patène , une chasuble , une aube et un manipule. On retourne à Caluire; on assigne les esprits infernaux à comparaître; ces assignations libellées selon le rit prescrit sont déposées en différents lieux, dans les bois, sur le bord des routes, dans l’intérieur de la maison. Chaque démon a son jour consacré dans la semaine; Fun doit apparaître sous la forme d’un nuage , l’autre sous celle d’une chauve-souris; un troisième exige pour offrande un morceau de pain ou le poil d’un animal. Un prêtre indigne de ce nom, un misérable célèbre les saints mystères sur le ventre d’une fille renversée en guise d’autel. Ces monstrueuses impiétés n’ont aucun succès : Michalet, Tissot, Charbonnier, Jannin, un autre de leurs complices , tentent en vain de se procurer des vases ou des ornements sacrés pour remplacer ceux auxquels ils n’attribuent plus aucune efficacité : quelques-uns d’entre eux affir-

ment bien avoir vu apparaître un homme rouge et avoir ouï des voix extraordinaires; mais la majorité doute ou les traite de visionnaires. Les associés ont épuisé leurs fonds sans avoir rien recueilli : c’est le résultat le plus clair de l’entreprise, au moment où l’arrestation de Michalet vient sonner l’alarme et les disperser.

L’information s’était poursuivie au bailliage de Bourg avec cette prudente lenteur qui caractérise la procédure criminelle de l’ancien droit. Grâce aux révélations des témoins entendus à Caluire et à Bourg, neuf inculpés étaient sous les verroux de la justice. C’étaient d’abord Benoît Michalet, Charbonnier, Philibert Tissot, puis Jeanne Godefroy, femme d’un sieur Bernard, marchand satin aire à Lyon, qui avait pris lui-même la fuite; Jeanne Chabert, sa servante; un ouvrier eiî soie nommé Jean Jannin; Jean Bernard, ancien faljricant de soieries, et Simonne Berger, dévideuse au service de Bernard.

Les charges qui pesaient sur ces trois derniers inciüpés étaient fort légères. On leur reprochait des propos imprudents, des relations accidentelles avec leurs co-accusés; mais on n’était point parvenu à démontrer qu’ils eussent pris part aux profanations et aux sortilèges pratiqués par ceux-ci. Une première sentence du bailli? ge de Bourg ordonna leur mise en liberté provisoire le 22 décembre 1742.

Malgré les lenteurs d’une procédure qui se pro-

longeait depuis plus de six mois , il semble que la juridiction saisie ait reculé devant la recherche d’impiétés qui lui faisaient horreur. Les prêtres qui avaient participé aux conjurations de Michalet et de Charbonnier ne furent point inquiétés. L’information ne conserva pas même la trace de leurs noms, ou tout au moins les accusés ne furent point pressés de les faire connaître. La famille Bernard fit sans obstacle des démarches actives pour obtenir l’élargissement de ses membres détenus , et si ceux-ci n’obtinrent point tout d’abord leur mise en liberté provisoire sous caution j oratoire, ce fut à raison des tentatives de corruption auxquelles cette famille riche et protégée ne craignit pas de se livrer vis-àvis des geôliers et des témoins. Le lieutenant criminel ne fit aucun effort pour saisir les livres et instruments magiques qui avaient servi aux évocations. Des libraires et des bouquinistes qui en faisaient ostensiblement commerce à Lyon, d’après les accusés eux-mêmes, ne furent pas même assignés en témoignage. Craignait-il uif conflit avec la prévôté lyonnaise, ou voulait-il, autant que possible, étouffer l’affaire, qui n’avait encore eu de retentissement qu’à Caluire et dans les environs? Les pièces du procès n’ont garde de nous l’apprendre. Quoi qu’il en soit, le 14 février 1743, le lieutenant criminel de Bourg rendit sa sentence en ces termes :

« Nous, en déclarant la contumace bien et duement instruite contre François Bernard, avant d’en adjuger le profit et deprocéder au jugement déliiiitif du procès contre Benoît Michalet, Claude - François Charbonnier, Philibert Tissot, Jeanne Godefroy et

Jeanne Ghabert, avons ordonné que ledit Benoît Michalet sera apliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour aprendre par sa bouche la vérité d’aucuns faits résultants du procès, touttes preuves subsistant en entier; et par même jugement avons renvoyé Jean Bernard, Jean Jannin et Simonne Berger absous de l’accusation à eux imposée; en conséquence avons ordonné que les écrous d’emprisonnement de leurs personnes seront rayés et biffés, et mention faite de notre présente sentence en marge d’icelles; au surplus avons ordonné que Pierre-Louis Romyeu, huissier en l’élection de Lyon, sera pris et apréhendé au corps et traduit dans les prisons royales de cette ville, pour y être ouï et interrogé sur les faits résultants du-procés et autres sur lesquels le procureur du roy voudra le faire entendre ; et à faute de ce sera contre luy procédé à la forme de l’ordonnance.»

Cette décision ne terminait pas le procès, mais ne l’avançait point non plus. Michalet avait spontanément révélé à la justice tous les faits qui étaient à sa connaissance; il n’était qu’un initié subalterne, un comparse obscur dans le grand drame qui commençait à se jouer. La torture à son égard n’était qu’une barbarie inutile, qui ne pouvait profiter à la découverte de la vérité. Le procureur du roi de Bourg avait été mieux inspiré , selon les idées criminalistes de l’époque, en requérant l’application de Tissot et Charbonnier à la question. S’il était permis cFespérer un aveu important dans la cause. Charbonnier et Tissot, directeurs de l’entreprise, seuls chefs connus jusqu’alors de la société mystérieuse

de Caluire, pouvaient seuls le fournir à leurs juges. Ils n’avaient ni la naïveté, ni l’ignorance de leur jeune complice, et se renfermaient dans un silence ol)stiné qui devait, par son opiniâtreté meme, attirer l’attention sur eux. L’huissier Romyeu n’était encore accusé par personne; on savait seulement qu’il avait eu un jour un entretien avec Charbonnier. Fallaitil incarcérer tous les compagnons, tous les amis, les voisins ou les simples connaissances des accusés? Fallait-il punir comme compüces tous ceux qui leur avaient adressé la parole?

L’information faite à Bourg était donc à la fois incomplète, inégale et peu exacte. Elle renfermait des lacunes considérables, elle ne déterminait pas le rôle précis de chacun des prévenus , elle ne mettait en lumière qu’un des côtés du procès. Il est probable que la vérité ne se serait point manifestée si un évènement inattendu, en venant trahir les mensonges des principaux accusés et dessaisir le bailliage de -Bourg, n’avait éclairé d’une \i\e lueur les patientes investigations de la justice.

Tandis que s’mstruisait en Bresse le procès des sorciers de Caluire, le bailliage de Chalon-sur-Saône commençait une information qui nous oblige à ouvrir une large parenthèse.

Au commencement de l’année 1742, vivait à Gergy (1), paroisse du diocèse de Chalon-sur-Saône, un \icaire nommé Bertrand Guillaudot.

(1) Gergy, à deux lieues de Ghalon, siège d’un comté acquis en

Sorti des derniers rangs du peuple, Bertrand Guillaudot avait dû son éducation à la charité du seigneur de Gergy, Jean-Joseph Languet, évêque de Boissons en 1715, archevêque de Sens en 1730, que ses démêlés avec le Parlement, au sujet de la constitution Unifjenitns^ ont rendu célèbre.

Le frère de l’archevêque, Jean-Baptiste- Joseph Languet, co- seigneur de Gergy, qui construisit l’église Saint-Siüpice en 1745 et en fut le premier curé, avait, dans l’im de ses voyages aux environs de Lyon, distingué ce jeune homme dont le regard vif annonçait , dès l’enfance, un esprit pétillant et actif; il voulut conquérir cette heureuse intelligence à l’Église, et la tourna vers les études théologiques. Bertrand Guillaudot y fit des progrès rapides : après quelques années- passées au séminaire, où il avait fait preuve à la fois d’érudition et de piété, il reçut les ordres dans le diocèse de Lyon, auquel il appartenait par sa famille et où son protecteur l’avait fait élever.

La ferveur du jeune lévite se soutint pendant les premières années. A l’aube du sacerdoce comme à l’aube de la vie, tout est flamme, innocence, enthousiasme, amour; l’âme s’illumine des célestes clartés et la foi qui la consume déborde comme un torrent de lave embrasée ruisselle des flancs du Vésuve. Le prêtre est alors un apôtre; il rêve d’être un martyr, Guillaudot fut longtemps ardent et sincère :

1655 par Augustin Languet, aumônier du Roi, chanoine de Chalon, et transmis depuis au curé de Saint-Sulpice et à l’archevêque de Sens.

nourri d’études sérieuses, doué d’une élocution abondante, vive et colorée, sa parole électrisait le petit troupeau confié à- ses soins, et dont il avait à la fois l’affection et le langage. Mais un jour cette ardeur s’éteignit : né au sein de la misère, il en avait, à son insu, gardé les instincts; la foi disparue, il en retrouva toutes les passions mauvaises.

Il est des abîmes que l’on n’ose pas sonder, et des caractères qu’on ne veut pas approfondir, de peur d’y rencontrer trop de ténèbres et d’horreur; mais l’histoire — et ceci prétend à ce nom — ne recule devant rien, parce qu’elle a le devoir de tout dire. Guillaudot avait une sœur que la faim avait chassée du pays natal et conduite à Lyon, la ville des grandes industries et des grandes mais laborieuses fortunes. L’aisance qu’elle était allée demander au travail , sa beauté facile la lui procura; elle lui donna même plus, elle lui donna la richesse. Grâce aux libéralités de ses nombreux protecteurs, la sœur du modeste vicaire eut bientôt carosse, livrée, parures; elle éblouit l’opulente cité de son luxe insolent. La courtisane railla son frère de son humble pauvreté et le fit rougir de ses vertus obscures. Une cupidité jalouse mordit le cœur du prêtre, qui voulut s’enrichir à son tour.

Les pieuses convictions de sa jeunesse s’engloutirent dans ce rêve insensé de l’âge mûr. Loin d’irriter son honnêteté sacerdotale, cette opulence malsaine, puisée aux sources les plus impures, ne fit qu’irriter ses secrètes convoitises.

Il ne vit dans son auguste ministère qu’une voie

privilégiée pour atteindre à son but, et il se fit hypocrite jusqu’au jour où il pourrait être librement apostat.

L’alchimie n’avait pas dit son dernier mot. Les associations hermétiques du moyen âge étaient encore debout : elles s’étaient perpétuées au sein de quelques villes, grâce au profond mystère dont elles s’enveloppaient. La philosophie nouvelle, qui marchait encore voilée de symboles, ne leur était point hostile, au contraire. On n’ignorait pas que les plus fiers esprits, les maîtres de l’humanité, avaient tenu à honneur de pénétrer dans leurs rangs. Leibnitz avait été secrétaire de la société des rose-croix de Nuremberg, qui s’adonnait clandestinement à la fabrication de for. Newton, le grand Newton, avait reconnu que la transmutation des métaux était possible, et qu’en pareille matière les moins sages n’étaient pas les plus fous (1). Nous avons déjà dit plus haut qu’en plein XVIIP siècle cette possibilité n’était niée par personne. Chose étrange ! c’était à l’époque où l’opinion de la transformation d’un métal en un autre paraissait le plus absurde, puisqu’elle n’était appuyée sur aucune raison scientifique , que cette opinion com.ptait le plus de partisans. De nos jours, où elle est devenue beaucoup plus vraisemblable, car on a décomposé bien des corps jusqu’ici

(1) Lettre de Newton à Francis Ashton, citée dans l’étude de M. Paul de Rémusat sur l’illustre astronome.

réputés simples, c’est à peine si elle pourrait en rassembler la millième partie. Mais alors l’ardente curiosité des choses ténébreuses et défendues surexcitait les classes les plus instruites et les plus élevées. Le prestige de l’inconnu, si puissant sur les natures rêveuses, amorçait ceux que ne possédait pas l’amour de l’or. Ces derniers étaient toutefois les plus nombreux et les plus passionnés. L’or, ciel terrestre, dit une pièce de ce procès, l’argent, miel céleste, et les jouissances qu’ils procurent sont encore, end 740, le but de cette foule avide qui se précipitait, en 1716, sur les chiffons de papier du rusé Law.

Malgré ses traditions de piété et ses vieilles habitudes religieuses, Lyon était peut-être la ville de France la plus profondément imbue de ces rêveries cabalistiques. Des gentilshommes, des chevaliers de Malte, de nobles et opulentes dames, recherchaient sans se lasser la poudre de projection. Vherhe à la serpent, la lunaria major et minor débordaient du laboratoire dans le salon. On allait les cueillir mystérieusement le quatorzième jour de la lune, et on les plaçait dans un pot de terre que l’on enfouissait, l’ouverture en bas. Nombre de ces poteries communes, que découvrent nos modernes archéologues dans la banlieue de la cité lyonnaise, n’ont pas une autre origine, ^1. de Saint-Maurice, président de la monnaie de Lyon, était un des meilleurs adeptes des prétendus transmutateurs (1). Arnault de Villeneuve, Raymond Liille et Paracelse avaient des disciples

(1) Voir VHistoire de la philosophie hermétique, par Lenglet Dufresnoy; Paris, 1742.

AVANT-PROPOS

jusque dans les cellules monastiques et dans les rangs du clergé. Les âmes confiantes et honnêtes — c’étaient les plus nombreuses — se bornaient à remplir pieusement les prescriptions des alchimistes, en s’appuyant sur l’autorité de savants canonistes (1), qui avaient déclaré \o. philosophie métallique un art permis, et sur l’exemple de célèbres princes de l’Eglise (2). Mais d’autres, moins scrupuleux ou plus avides, ne craignaient point d’emprunter aux cérémonies de la religion* catholique ce qu’elles ont de plus auguste pour assurer le succès de leurs opérations. C’était par la célébration des saints mystères, par le jeûne et l’oraison, par les mortifications les plus rigoureuses, qu’ils préludaient à leurs invocations sacrilèges. Les pasteurs spirituels gémissaient de ces pratiques profanatrices, mais ne parvenaient pas à les empêcher. Du patricien au prolétaire, tout le monde s’en mêlait. Les artisans , les filles de joie , les pauvres canuts de d’industrie textile cherchaient anxieusement un mercure philosophique à la portée de leurs bourses.

Guillaudot fut mis par sa sœur en relation avec ces vulgaires initiés du grand-œuvre.

Il était alors simple vicaire dans une paroisse du Beaujolais, non loin du berceau de sa famille. Qu’y fit-il? de quel crime, de quel attentat se rendit-il

(1) Oldrade et l’abbé Panorme, sur les Décrétales.

(2) Alain de Lille, moine de Cîteaux; le pape Jean XXII; Marsile Ficin, '^chanoine de Florence; le cardinal Nicolas de Gusa, le cordelier Roger Bacon, le cardinal de Tournon, le jésuite Kircher, et bien d’autres dont l’Eglise n’a jamais condamné les pratiques qui ont servi aux progrès de la chimie moderne.

coupable? La procédure ne le rapporte pas. Tout ce qu’elle nous apprend, c’est que, le 1” juillet 1734, une sentence du bailliage du Beaujolais le condamnait à un bannissement de vingt-neuf ans hors du royaume. La faute devait être grave, et s’il est permis de se livrer à des conjectures, elle ne devait pas être étrangère aux pratiques impies que l’on reprochait alors aux sorciers. Le condamné s’expatria, puis l’amour du sol natal le ramena en France. De nouveau saisi par la justice, il est frappé de neuf années de galères par la sénéchaussée de Nîmes, le 8 janvier 1737. L’autorité ecclésiastique, il est à peirfe besoin de le dire, l’avait depuis longtemps interdit. Le prêtre indigne échappe à cette seconde peine et revient audacieusement à Lyon, près de sa sœur, sous le faux nom de Rostaing. C’est alors qu’il connut Charbonnier, un sieur Motet, chapelier, un nommé Saive, cordonnier, et un vieil ouvrier matelassier du nom de Lambert, qui prit la fuite dans le cours du grand procès que nous essayons de raconter. Un guimpier, Jean Chapoton, brocanteur de livres d’alchimie, lui livra les premiers instruments des conjurations. Parmi ces ouvrages, dont quelques-uns sont restés annexés à la procédure, il en est qu’il importe de faire connaître.

Le premier est un manuscrit in-4<^ de 126 pages sur vélin. Au frontispice, un christ byzantin, vêtu d’une tunique et étendu sur la croix au milieu d’un cercle magique. Ce christ a la couronne impériale

en tête , la ceinture chargée d’ornements , le pied droit appuyé sur un calice, et un second christ en croix sur la poitrine.

Hic est liber vivi, liber sapientiœ verœ, immensus liber naturæ. C’est le hvre de vie, le livre de la sagesse, le grand livre de la nature, en d’autres termes, c’est le Thélême du ciel ou le trésor du paradis terrestre, le Vellus agni de Philo\ite, dédié à la Reine des anges, Virgini parituræ. — « Tu as reçu de Dieu, dit Philovite au fds de la science,, une première \ie humaine remplie d’infirmités et d’afflictions ; icy, il t’ouvre la carrière d’une nouvelle vie plus glorieuse, comblée de santé, d’années et de bonheur...; mais garde-toi de communiquer et de révéler ce secret mystérieux aux profanes dont fourmille le monde, hôpital d’insensés. »

Puis viennent le pentacle des confections divines de la nature et de l’art hermétique, virtute verbi; des maximes de Salomon ; la double clef sans laquelle on ne peut entreprendre la grande œuvre qui doit procurer la santé et la richesse, à l’aide de sept opérations figurées sous le s-vanbole de l’Eglise à sept têtes ; enfin la description de ces sept opérations principales et ordinales, et des instruments qui y sont nécessaires.

Pour accomplir ces sept opérations, d’où sortira infailliblement la poudre de projection, autrement nommée la pierre solaire ou le mercure philosophique, il faut, « deux ans , onze mois , \dngt-quatre heures en bon régime. » Avec elle, on peut « nourrir pendant mille ans un millier d’hommes par jour, guérir tous les malades, fabriquer des pierres pré-

cieuses, etc., » et il en faut si peu, que « si l’on veut calculer ce que peut faire la grosseur d’une fève de la poudre des philosophes, multipliée en qualité et en quantité, on trouvera qu’elle peut convertir, en très-fin or, une multitude d’onces revenant à 625 milliards de livres d’or. »

Nous faisons grâce au lecteur de la description des instruments hermétiques, à la tête desquels il faut placer le fourneau immortel ou athanor à tour, dont l’image exacte est, dit le manuscrit, figurée sur le colosse de saint Christophe, en l’église Notre-Dame de Paris. C’est dans Vécuelle ou nid de l’athanor que naît Vœuf philosophique, la divine poudre de projection (1).

Le second volume, également coté et paraphé par les commissaires enquêteurs du procès, n’est pas moins curieux. C’est un manuscrit in-quarto écrit sur peau de bouc avec du sang de chauvesouris. A la suite des Clavicules de Salomon, copiées sur l’imprimé de Lyon, 1598, on trouve (( l’art divin de la cabale des anciens ou la science entière des Hébreux, des Persans et des Arabes, » tiré d’un manuscrit persan.

Voici les matières contenues dans ce précieux traité :

Oraison mystérieuse pour se familiariser son génie et se le communiquer, et par là acquérir la connaissance de toutes les sciences ;

(1) Ce livre est manifestement l’analyse ou le résumé du véritable Philalète, imprimé à la suite de VHistoire de la philosophie hermétique, de Lenglet Dufresnoy.

2° Oraison très mystérieuse de Judas Macchabée, (( laquelle- étant ditte chaque jour une fois et portée sur soy avec la figure suivante, faite sur une lamine d’argent aux temps et heure, nous préserve de toutes les embûches de nos ennemis, puis nous rend vie* torieux en toutes choses, comme au jeu et adresses diverses ; »

3° Oraison dictée aux Juifs dans le temple, « et qui est de si grand pouvoir que l’homme ne peut l’imaginer ; elle chasse et dissipe tous phantômes et réconcilie les bons génies ; »

4® Oraison « de très grande valeur pour ceux qui voyagent sur l’eau et qui préserve de tous les dangers de l’eau, ditte par Moyse, lorsqu’il passade fleuve Erithré avec tout son peuple ; »

5*^ Oraison « avec laquelle, étant ditte avec ce qui suit, l’on fait apparoître devant soy l’ombre d’une personne morte et on l’interroge sur ce que l’on veut, soit passé, soit avenir , de quelque chose quelconque, et il vous rendra juste réponse ; »

6° Secret pour faire voir à une personne, fille, femme, garçon ou homme, toutes les choses qui lui doivent arriver ;

Invocation de l’ange Uriel , « qui est quelque chose de secret et de parfait dans les secrets de la divine cabale ; »

8° La vraie oraison de saint Christophe, tirée de l’original allemand, 1453 ;

9° Le trésor de Salomon, « ou figure qui fut montrée à Salomon par Dieu, qui lui promit la connoissance de toutes choses, félicité et honneur pendant toute sa vie. » Cette figure doit être ins-

crite sur peau humaine en caractères d’or. C’est un losange aux quatre extrémités duquel sont quatre cercles renfermant des chiffres cabalistiques. Avant d’en faire usage, il faut l’exposer aux rayons du soleil (1).

Enfin, un troisième volume était le Liber mirabilis qui prophetias prœteritas, prœsentes et futuras continet, livre bien connu et souvent réimprimé, même de nos jours.

Muni de cët indigeste viatique, Bertrand Guillaudot se lança à corps perdu dans les voies ténébreuses de l’alchimie. Sa demeure fut clandestinement envahie par les cornues et les alambics : les fourneaux s’allumèrent, les creusets se remplirent, et plus d’une fois le passant attardé vit la fenêtre de l’abbé de Rostaing se dorer d’une lueur rougeâtre au milieu des ombres de la nuit. Mais les

(1) Si le lecteur est curieux de cette littérature insensée, nous lui donnerons l’échantillon suivant. C’est l'oraison pour se familiariser son génie.

« Aliel, je te conjure par les grands noms du grand Dieu vivant, qui t’a créé et moy aussy, et qui t’a donné la garde de moy-mesme, je te conjure par les grands noms, Vehviah, Jeliel, Sirael, Hasiah, Jehahel, Achaiah, Gahetel, Hasiel, Aladih, Laviah, Hahiah, Jesatel, Hejahol, Hariel, Haiviah, Jouiah, Caliel, Leoviah, Pahaliah, Nelchael, Jejael, Nilhalah, Haiah, Jezalet, Sechial, Retaiel, Omael, Lecabel, Vasariah, Jehahiah, Schahiah, Ghavakiah, Monadel, afin que tu apparoisses au plus tôt pour me servir en tout ce que je te demanderoy d’honnete et de profitable pour moy et pour mon salut, qui ne le doit pas être moins cher qu’à moy, et je te conjure, encore une fois, par le grand nom de Dieu Jéhovah et par tous ceux que j’ay nommé cy-dessus, que tu m’apparoisses au plus tôt sans retardement, autrement je ne te reconnois plus. »

ressources’ s’épuisèrent avant l’apparition de la moindre parcelle d’or. Déçu, non décoyragé, Guillaudot brisa son athanor, jeta au fumier ses simples, et, pour aller plus vite en besogne, se donna au diable.

Ne riez pas : la chose est plus sérieuse qu’elle n’a l’air. Guillaudot mit le sacerdoce qu’il avait outragé, mais dont il demeurait revêtu, au service du génie du mal, et c’est à lui seul qu’il demanda désormais ses inspirations. L’occasion de lés mettre en œuvre ne devait point tarder à s’offrir.

Un jour, en sortant de la chapelle des Pères Jésuites de Lyon, où il venait de dire la messe, deux inconnus lui demandèrent un entretien secret.

Ces deux inconnus s’appelaient Guillaume Janin et Jean Feroussat. Le premier était ouvrier en soieries, le second, ancien potier, faisait valoir un petit domaine à Limonnet, près de Lyon. L’un était un paresseux débauché, l’autre un spéculateur ruiné, dont la propriété était décrétée et qui allait en être expulsé.

Feroussat et Janin lui confient qu’ils ont formé une association pour découvrir des trésors à l’aide des esprits infernaux ; qu’un vieux prêtre nommé Peyronet, âgé de plus de 80 ans, en fait partie, mais qu’ils ont besoin d’un second pour célébrer les cérémonies magiques sans lesquelles leur succès n’est point assuré.

Dans cette société, figurent la maîtresse de Janin, Isabeau Gay, et une femme de mauvaises mœurs, Simonne la Borgne, qui prêtent leur assistance aux opérations occultes.

Guillaudot accepte sans hésiter : il s’engage à invoquer le démon et les esprits subalternes, à la condition de distribuer lui-même toutes les richesses découvertes, et se met en relation immédiate avec les autres initiés, à qui il se présente, selon son habitude, sous le nom d’abbé de Rostaing.

Une assemblée nocturne a lieu dans le bois de Limonnet : là Janm et Simonne la Borgne promettent solennellement de se donner au diable. La Simonne livre à ses associés un pacte magique, provenant d’un Lyonnais qui s’était voué au démon et que l’on avait, dit-elle, trouvé peu de temps auparavant étranglé dans sa chambre, parce qu’il n’avait pas observé son engagement.

Quelques jours après, Guillaudot, Janin et Feroussat se transportent dans un château de la paroisse du Bois-d’Oingt, à quatre lieues de Lyon, et le prêtre sacrilège y célèbre quatre messes pendant la nuit. L’autel est entouré d’un cercle de bois de coudrier, avec les mots JEIAH, JEHOVA, EMMA- NUEL et TETRAGRAMMATON aux quatre points cardinaux ; quatre cierges de résine et d’assa-fetida fument aux angles*; au moment de la consécration, Guillaudot place sous le corporal un morceau de parchemin vierge, de peau de bouc, nommé pentacule de Salomon, et prononce la conjuration suivante :

« Moy, fait à l’image de Dieu, doué de sa puissance, je vous conjure, adjure, exorcise et commande que vous ayez à me paroitre sous la forme et figure de N. N. sans aucune difformité ou tortuosité, et sans me faire aucun mal, ny au corps.

ny à Tâme, ny à mes cinq sens de nature, ny intérieurement, ny me faire peur par bruit, tremblement de terre ou autrement, et sans faire aucun tort à mon livre, ni me le prendre ou gâter, et en cas que je le perde, incontinent me le rapporter. Venez donc au nom d’Adonay, Zebaoth, Adonay, Amioram, venez, hâtez-vous sur les ailes des vents, c’est le roy des roys Adonay, Saday qui vous commande, el Aty, Titciep, Azia, Hin, Jen, Minosel, Achadan, Vay, Vaa, Ey, Haa, Eye , Ael, El, El, Ahy, Hau, va, va, va. »

Guillaudot consacre enfin une hostie* qu’il partage en trois fragments : le premier est remis â Janin, le second â Feroussat et le troisième reste entre ses mains, dans le but de se préserver des violences du démon et des recherches de la justice. On retrouva plus tard ce dernier fragment dans un rituel appartenant au vicaire de Gergy.

Mais toutes ces invocations sont inutiles. L’esprit « qui a le pouvoir de donner or et argent, » celui qui (( enseigne toutes sortes de remèdes pour guérir ; » les démons qui rendent invisible et invulnérable, qui rompent les serrures et les chaînes de fer, qui procurent l’amitié des rois et des grands seigneurs, qui ouvrent les cachots et révèlent le secret de la pierre philosophale , tous les suppôts de Satan restent sourds dans leurs demeures infernales. Malgré sa jactance et son audace, Bertrand Guillaudot est obligé de confesser son insuccès devant ses complices furieux, mais non détrompés, et après quelques mois de séjour â Lyon, où la prodigalité de ses crédules adeptes l’a nourri comme un prince,

il se présente à Gergy même, le pays de son ancien protecteur, où de fausses lettres de prêtrise le font admettre comme vicaire, par un curé inepte ou trop confiant.

De nouvelles dupes l’y attendent. Une pauvre vigneronne, Marguerite Mortière, qu’il éblouit de son pouvoir surnaturel, et qui ne croit pas se damner en compagnie d’un vicaire, devient sa plus zélée satellite. De jeunes filles, égarées par sa bonne mine, par ses insinuants discours, passent du tribunal de la pénitence aux nocturnes orgies du sabbat. On forme ensemble le projet d’invoquer Béelzébuth, à la suite d’une messe célébrée la nuit, dans un lieu désert, more gnosticorum. Mais pour accomplir l’œuvre profanatrice, il faut des ornements sacerdotaux. Guillaudot n’hésite pas : il enlève une chasuble et un manipule dans la sacristie de Gergy et les revêt dans ses cérémonies impies. Le succès lui échappe encore. Il retourne à Lyon, afin de se procurer de meilleurs pentacules, et surtout de l’argent, que la vigneronne, dont la bourse est vide, ne peut plus lui livrer. Là, malgré l’interdit dont il est frappé, malgré les pénalités qu’il encourt, s’il vient à être démasqué, il se présente chez les Jésuites, avec un faux exeat et des celehret (1) fabriqués par lui, et il y dit audacieusement la messe, sous le pseudonyme de Rostaing.

Par une circonstante fortuite, que la procédure

(1) On appelle ainsi les permissions de célébrer le' saint sacrifice de la messe, données par les évêques aux prêtres de leurs diocèses.

ne fait pas connaître, la supercherie se découvre, et Guillaudot, rentré à Gergy, est jeté dans les prisons de Ghalon. Une double information commence contre lui : l’une devant la juridiction laïque, à la requête du procureur du roi au bailliage, et l’autre devant l’official ecclésiastique, sur la plainte du promoteur de l’Évêché. Grâce au silence de l’accusé, grâce surtout â la discrétion de ses victimes, la justice ne parvient â découvrir que quatre faits â sa charge : l’enlèvement de la chasuble, qui constitue un vol, puisque Guillaudot, prêtre interdit, vicaire supposé, n’avait pas le droit de porter la main sur les ornements de l’église paroissiale, et surtout d’enlever les galons d’or dont ils étaient garnis; la falsification des certificats ecclésiastiques; l’usage d’un faux nom et la possession d’un livre, magique, saisi â son domicile. On soupçonne le reste, mais on ne l’établit pas.

L’Officialité rend la première sa sentence. Le 28 février 1743, elle déclare Bertrand Guillaudot convaincu « d’avoir volé une chasuble, une étole et un manipule dans l’église de Gergy, d’avoir écrit . plusieurs livrets impies et abominables remplis de figures magiques et invocations aux malins esprits; d’avoir ajouté â son nom celui de la maison de Rostaing, et, au moyen de ce, de s’être faussement dit gentilhomme; d’avoir fabriqué et écrit un faux exeatdaXé du 20 juin 1741, et deux certificats également faux; d’avoir contrefait les signatures qui sont au bas de chacun, de s’être, â la faveur d’iceux, bitroduit dans différents diocèses, d’y avoir célébré le saint sacrifice de la messe, quoique suspens des

saints ordres et irrégulier. .. . » et, pour réparation, le condamne à la détention perpétuelle dans les prisons de l’archevêché de Lyon, son diocèse, pour y faire pénitence, y jeûner au pain et à l’eau et y réciter, tête nue et a genoux, les sept psaumes pénitentiaux pendant le reste de sa vie. C’était la peine la plus sévère que pouvait prononcer l’ Official : l’Église châtie, mais elle ne tue pas.

Le bailliage de Chalon est moins indulgent. Les juges royaux, saisis des cas privilégiés (le sortilège, le faux et le vol), concurremment avec les juges ecclésiastiques , qui ne statuent qu’en vue de la discipline, déclarent, le 2 mars, Guillaudot coupable des mêmes crimes et le condamnent à périr sur le gibet, après avoir subi la question ordmaire et extraordinaire « pouf avoir révélation de ses complices. »

Pour éviter la torture et prolonger de quelques jours son existence, le condamné interjette appel devant le parlement de Bourgogne. 11 est transféré à la Conciergerie de Dijon, interrogé de nouveau par le conseiller rapporteur, M. Gomeau, et confronté avec Marguerite Mortière. Mais l’habileté de sa défense et l’énergie de ses dénégations sont encore une fois inutiles : le 3 avril 1743, la Tournelle, présidée par M. Fyot de la Marche, confirme la sentence des premiers juges, en aggravant toutefois la peine.

« Pour réparation, dit l’arrêt, la Cour a condamné

et condamne ledit Guillaudot à être ce jourd’hui conduit par l’exécuteur de la haute justice nud en chemise, la corde au col, tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres au devant de la principale porte de l’église cathédrale de cette ville, pour là déclarer à genoux, à haute et intelligible voix, qu’il demande pardon à Dieu, au Roy et à la justice, de tous les scandales, sacrilèges, impiétés et pratiques superstitieuses mentionnées dans la procédure; ordoime que les livres et papiers écrits de la main dudit Guillaudot concernant lesdites pratiques, seront lacérés et brûlés en sa présence par ledit exécuteur, au-devant de ladite église, et ensuite que ledit Guillaudot sera conduit à la place du Morimont de cette ville, pour être par ledit exécuteur attaché à un poteau et brûlé vif, et ses cendres jetées au vent. Déclare ses biens acquis et confisqués au profit de qui il appartiendra, sur iceux préalablement pris la somme de 100 livres d’amende envers le Roy et 30 livres d’aumônes applicables à la décoration de féglise de Gergy ; ordonne que les effets volés par ledit Guillaudot à ladite église lui seront restitués, sauf, après l’exécution du présent arrêt, être statué à l’égard de la Mortière, ainsi qu’il appartiendra. »

Dans la cité dijonnaise, sur le champ du Morimont, depuis quatre siècles arrosé de sang et de larmes, on voit encore à l’un des angles de la place une petite chapelle, étroite et basse, que le peuple, fidèle gardien des traditions, nomme dans sa langue pittoresque V antichambre du bourreau. C’était là que le condamné à mort adressait à Dieu ses

dernières prières, c’était là aussi que la justice

attendait ses suprêmes aveux.

Au moment d’y pénétrer, le prêtre sacrilège eut un ressouvenir de sa pieuse jeunesse ; il rexii d’un coup d’œil sa chaumière natale , le cloître protecteur qui avait abrité ses études, l’autel dont ses mains tremblantes et joyeuses s’étaient approchées pour la première fois. Ses douze années de mystiques effusions et de paisible innocence traversèrent en rayons de feu son âme flétrie, et cet homme, invaincu par la torture, se sentit faible devant la tardive image de vertus bénies qu’il avait méprisées si longtemps. Une larme mouilla son regard; son front; jusqu’alors audacieux, s’humilia dans la poussière, pour se relever transfiguré parle repentir. Impuissant à racheter sa vie, il voulut du moins purifier sa mort. Pendant qu’on attisait les flammes qui allaient le dévorer, Guillaudot fit le récit complet, spontané, de son existence. Il reconnut tous les crimes qui lui étaient imputés et en révéla un grand nombre d’autres. Il mit à nu sa vie passée, sans omettre une cÛTonstance qui pût le rendre plus odieux ou le faire paraître plus coupable. S’il prononça le nom de quelques-uns de ses complices, ce fut seulement quand la vérité lui en imposa le devoir sous peine d’être trahie ellemême. Il disculpa entièrement sa coaccusée, Marguerite Mortière, et se porta garant de son innocence, dont il avait profité lui-même pour satisfaire sa cupidité. Un commissaire du Parlement recueilüt ce testament de mort, auquel nous avons emprunté ce qui précède, et les cendres du condanmé n’é-

talent pas encore refroidies qu’un arrêt, évoquant la procédure de Bourg, ordonnait une information nouvelle, dont nous devons maintenant le récit à nos lecteurs.

En condamnant Guillaudot, le Parlement avait cru frapper un coupable vulgaire, isolé, sans complices, qui emporterait dans la tombe le secret de ses pratiques impies et de ses odieuses profanations. Son erreur n’avait pas été de longue durée : les révélations du condamné avaient rompu le voile dont s’enveloppaient encore, malgré la procédure de Bourg, ses mystérieux associés ; elles avaient fait connaître toute l’étendue du mal et exigeaient une répression aussi prompte qu’énergique.

La justice ne faillit pas à son devoir. Trois jours après l’exécution du vicaire de Gergy, un arrêt joignait son testament de mort et les pièces saisies en sa possession à l’instruction criminelle suivie au bailliage de Bresse, et décrétait de prise de corps treize habitants de Lyon désignés par Guillaudot comme ses complices (1). Parmi eux se trouvaient Feroussat, Guillaume Janin, Isabeau Gay, le prêtre Rodier, un tafîetatier nommé Dargot ou Argot, le

(1) Arrêt du 6 avril 1744. — Le 24 du même mois, le Parlement ordonnait le dépôt, à la chapelle du Palais, du rituel et des particules d’hostie trouvées au domicile de Guillaudot.

chapelier Motet, Saive et Lambert (1). Un autre arrêt ordonnait l’arrestation de l’huissier Romyeux, et un supplément d’information, « à charge et à décharge, suivant l’ordonnance, sur les faits d’impiétés, profanations et pratiques superstitieuses résultant des procédures. »

Conformément à cette décision, le conseiller Verchère d’Arcelot, commissaire de la cour, se transporte à Lyon, fait publier des monitoires (2) dans toutes les églises paroissiales de cette ville, ainsi qu’au Bois-d’Oingt et à Galuire, entend 120 témoins dont 59 viennent spontanément déposer devant lui à la suite des fulminations ecclésiastiques, saisit 27 liasses de papiers suspects, décrète 5 nouveaux prévenus, les confronte séparément avec chacun de

(1) Dix de ces inculpés furent arrêtés. Deux furent ensuite relâchés au mois de mai.

(2) Le monitoire était un moyen d’information très usité dans l’ancien droit criminel. 11 consistait dans une publication faite au prône des paroisses par le curé du lieu qui ordonnait, sous les peines ecclésiastiques, à ses paroissiens de révéler au magistrat instructeur tout ce qu’ils connaîtraient relativement au fait incriminé. L’Eglise se joignait ainsi à la Justice pour parvenir à la manifestation de la vérité. Voici la forme de cette procédure : La partie poursuivante adressait requête au lieutenant criminel saisi de l’information pour obtenir l’autorisation de faire publier le monitoire. Sur l’ordonnance décernée au bas de cette requête, l’ofticial ecclésiastique était sommé d’accorder à la partie des lettres-monitoires en forme de droit. S’il s’y refusait, le plaignant saisissait, avec la permission du juge criminel, le temporel de l’official, et l’assignait en validité de cette saisie. S’il y consentait, au contraire, on adressait aux curés une pièce ainsi conçue :« Vu le jugement ou l’ordonnance, etc., sur la requête de X..., plaignant à Dieu et à notre mère sainte Eglise , nous vous mandons d’admonester par trois dimanches consécutifs , ès prônes de vos églises, tous ceux et celles qui ont connaissance que.... {suivait V exposé du fait); qui sçavent et connoissent les auteurs et complices, fauteurs et adhérents desdits quidams ou quidantes et où ils se

leurs coaccusés et des témoins, fait replacer sous la main de justice un autre inculpé dont le bailliage de Bourg avait ordonné l’élargissement, et ne termine cette laborieuse information, pour laquelle le roi a été obligé de le dispenser de son service ordinaire par des lettres patentes spéciales, que le 10 novembre 1744, c’est-à-dire après 15 longs mois dont chaque jour est marqué par un interrogatoire ou un acte de procédure.

On comprend que nous reculions devant l’analyse de cet épais dossier dont certaines pièces formaient à elles seules plusieurs volumes. Mais il n’est pas inutile de faire connaître quelques-unes des révélations qu’il renferme, car elles donnent la mesure de ce que peut inspirer la convoitise, lorsqu’elle se joint à la crédulité.

Michalet est encore l’àme de cette seconde information. C’est lui qui guide le commissaire du Parlement dans le dédale où le misérable enfant a été entraîné par ses complices. C’est aussi par sa confession que débute la nouvelle enquête.

sont réfugiés, et généralement tous ceux et celles qui des faits cidessus, circonstances et dépendances, en ont vu, sçu, connu, entendu, ouï dire ou aperçu aucunes choses ou y ont été présents, consenti, donné conseil, ou aidé en quelque sorte et manière que ce soit, d’en venir à révélation; et lesdits quidams et quidantes à satisfaction par eux ou par autrui, dans trois jours après la publication des présentes; sinon nous userons contre eux des censures ecclésiastiques, et, selon la forme de droit, nous nous servirons de la peine d’excommunication. »

Si cette première publication ne produisait aucun effet, on la réagravait. Les curés étaient chargés de recevoir les révélations, et en transmettaient aussitôt la substance à la partie poursuivante, qui adressait alors requête au juge pour faire régulièrement assigner et entendre les témoins.

« J’étais nu, dit-il, mourant de faim, sans gîte et sans ressources : je fis la coimaissance d’un chapelier, le siem^ Motet, qui me proposa de l’accompagner à Paris, où il allait consulter un sieur de Sily, secrétaire du roi, qui devait sa fortune aux opérations magiques. J’acceptai : M. de Sily se contenta de nous promettre un livre propre à évoquer le démon gardien des trésors cachés, mais il ne tint pas sa promesse, et je fus bientôt obligé de revenir à Lyon, où je tombai entre les mains d’un ami de Motet, Guillaume Janin. »

L’association mystérieuse est déjà constituée : Janin, Feroussat, Tissot, en sont les chefs; Guillaudot, les prêtres Carat, Debaraz et Peyronnet (décédé dans le cours du procès) en sont les principaux instruments; Charbonnier, Saive, Lambert, la Chanat, la Gay, la Chabert et cent autres imiommés en sont les obscurs complices. On les recrute partout : dans les sacristies , dans les greffes, dans l’antichambre et dans la boutique, dans les mauvais lieux, sur le parvis des églises qui grouille de mendiants et sous la voûte enfumée du cabaretier qui recèle pendant le jour, dans sa cave, les coureurs de nuit. Tous sont utiles : nul n’est dédaigné ; riches ou pauvi’es, maîtres ou valets, professeurs ou disciples, la fièvre de l’or les rallie et les unit ; chacun a d’avance sa place marquée au grand banquet offert à l’ange Uriel qui fait pleuvom les milhons. Aussi avec quelle activité chacun s’emploie-t-il à l’œuvre commune ! L’un creuse son champ, l’autre ouvre sa maison ; celui-ci cueille les feuilles magiques, et celui-là le rameau de coudrier ; l’épicier

mélange la cire à l’assa-fœtida, le peintre colorie les pentacules et le dessinateur trace les cercles fatidiques ; l’un rassemble les symboliques formules empruntées à la nébuleuse Allemagne et l’autre détourne les ornements sacrés qui devront servir à la célébration des impurs mystères. Les riches prêtent leur argent, les pauvres leur travail et leur sang même, car il faut du sang pour écrire les pactes avec le démon. La veuve d’un métayer, qui n’avait pas de pain, cède son unique poule noire : une de ses voisines livre ses enfants pour prendre part aux exorcismes et pour lire dans le verre d’eau sacramentel le nom du lieu où gît le trésor désiré ; une autre femme, enceinte de six mois, vend moyennant 10 louis la créature humaine qu’elle porte dans ses entrailles et qui sera dès le jour de sa naissance vouée au diable... La pudeur des jeunes filles n’est pas plus respectée que l’innocence des enfants : pour préparer le gâteau magique que les associés rompront ensemble au moment de l’apparition des esprits, le sang d’une vierge est nécessaire ; on le demandera aux secrètes infirmités de son sexe, et la poussière des morts, tamisée aux rayons de la lune, sera la farine de cette pâte immonde. . . .

Assez, n’est-ce pas? le cœur se soulève â ces odieux détails. Ce n’est rien encore, car une fois dévoyée et précipitée dans cet abîme, l’imagination de l’homme s’abaisse mille fois au-dessous des appétits sensuels, mais du moins inconscients et irréprochables de la brute. Michalet continue , et de peur d’être taxé d’exagération, s’appuie, chemin faisant, sur de. nombreux témoignages.

C’est par la profanation des choses les plus saintes, des plus respectables mystères, que Janin, Feroussat et leurs complices se disposent à communiquer avec le démon. Des messes sont célébrées à la chapelle de Notre-Dame de Limon, et, à leur issue, les associés se confessent au prêtre sacrilège dont ils ont acheté le ministère à prix d’argent. Si le miraculeux autel de Fourrière, si vénéré des Lyonnais, n’a pas été souillé de leurs mains impures, ce n’est pas que le désir ni les efforts leur aient fait défaut, mais, repoussés par les prêtres attachés à la desserte de la chapelle, ils ont été obligés de diriger ailleurs leurs pas. Neuf messes, précédées chacune d’une neuvaine, sont célébrées à Limonnet, soit par Peyronnet, soit par Guillaudot, soit par Debaraz, dans la maison de Guillaume Janin; elles commencent au premier coup de minuit, sur une table garnie de tous les ornements employés dans le culte, et auxquels on ajoute un pentacule que le célébrant place entre l’hostie et la patène. Pour désarmer le Dieu qu’ils outragent, les assistants s’engagent par un vœu solennel à appliquer une partie des trésors dont ils espèrent la découverte à des œuvres pies, comme l’aumône, la construction d’édifices religieux ou l’achat de vases sacrés (1). A l’issue du profane sacrifice, l’officiant trace sur le sol un cercle d’environ cinq pieds de circonférence, inscrit aux quatre points cardinaux le nom de Dieu en différentes langues, se place au milieu avec deux

(1) Voir, aux pièces justificatives, l’Oraiaon de saint Christophe^

acolytes, qui étaient le plus souvent Tissot et Michalet, et tandis que ses complices invoquent à genoux les esprits infernaux dans une pièce voisine, il lit à haute voix les Clavicules de Salomon^ dont les paroles attirent Belzébuth.

Ces cérémonies se renouvellent au Bois-d’Oingt,‘ à Galuire, chez Feroussat, près de la Croix de l’hôpital, au Chemin-Croisé, dans les ruines d’un vieux château, près de Limonnet, partout où les associés espèrent trouver la solitude , le silence et l’obscurité. Plus on avance dans l’ordre des dates et plus elles se multiplient. L’insuccès ne décourage pas les conjurateurs ; bien mieux : le nombre s’en accroît chaque jour, et il est permis de croire que si la justice eût tardé à se saisir de l’affaire, au lieu de 29 accusés déférés au Parlement de Bourgogne à la suite de l’information faite à Lyon par M. Verchère d’Arcelot, les prisons de la Conciergerie en eussent bientôt après reçu plus du double.

Telle est la déclaration faite de vive voix par Michalet au commissaire de la Cour. Cette déclaration, il la renouvelle et la complète dans un long mémoire écrit avec son sang et ses larmes dans la solitude du cachot où il est enfermé depuis près de deux années. Nous avons lu ce mémoire joint aux autres pièces du procès, et nous y avons trouvé lé récit fidèle de ce qu’on serait tenté d’appeler ses imprudences plutôt que ses crimes, Séduit, aveuglé

dès le premier jour par Feroussat et Jafiin, il subit encore, à cette heure de la désillusion et du repentir, l’étrange ascendant de ces hommes qui avaient acheté son âme au prix de folles espérances et de promesses ridicules. Il semble même que ses yeux ne soient pas complètement dessillés, comme ceux d’un fumeur d’opium brusquement arraché à sa rêveuse ivresse. Son cœur faiblit moins au spectacle des tortures dont on le menace qu’au souvenir du serment qu’il a violé en révélant le nom de ses complices. « J’avais juré de ne rien dire, et pourtant je parle, s’écrie-t-il à plusieurs reprises : grand Dieu ! que m’arrivera-t-il? » Les confrontations surtout l’accablent : quand il faut, en face des autres prévenus, répéter les aveux qui les perdent, la sueur mouille son front pâli et la voix expire sur ses lèvres; il pourrait braver leurs reproches, mais qui le protégera contre leur vengeance ? Est-il sur terre une loi, une justice, une force supérieures aux légions infernales qu’ils ont asservies et qu’un signe peut déchaîner sur lui? Qu’est-ce que le bourreau devant Belzébuth ?

Aussi les hésitations, les tremblements, les naïfs effrois du dénonciateur donnent facilement le beau rôle aux dénoncés. Feroussat, Janin, Charbonnier, Tissot et les autres l’écrasent sous leur froid mépris. Ils nient tout d’ailleurs avec audace, comme si les révélations de Michalet étaient les seules que l’on pût invoquer contre eux. Mais des 120 témoignages recueillis par l’enquête sort enfin un concert de preuves accablantes contre lesquelles ils engagent une lutte inutile, et lorsque, l’information terminée,

ils sont transférés dans la geôle de la Conciergerie à Dijon, plusieurs d’entre eux tentent vulgairement de corrompre ou de tromper la vigilance de leur escorte. Pour des sorciers, c’était montrer peu dé foi dans la sorcellerie !

L’affaire fut appelée à la Tournelle dans les premiers Jours de février 1745 (1). Le public dijonnais, dont la curiosité était depuis longtemps surexcitée par les indiscrétions du greffe et les rumeurs populaires , attendait avec impatience l’issue de débats qui lui étaient interdits. On raconte que depuis le jour où la chambre criminelle entra en délibération jusqu’à celui où le premier condamné fut conduit au supplice, une foule épaisse inonda la petite place du palais et les rues adjacentes, sans qu’une bise glaciale pût la dissiper. Peut-être parmi ces curieux de l’œuvre judiciaire y avait-il plus d’un secret adepte des doctrines alchimiques que ne décourageait ni l’insuccès des recherches ni même le voisinage de l’échafaud. La folie de l’or, si habilement

(1) La loi ordonnait au juge de travailler à l’expédition des affaires criminelles par préférence à toutes autres. (Ord. de 1670, tit. XXV, art. 1er.) Dès qu’une instruction était terminée, il y avait donc lieu de procéder au jugement. 11 fallait au moins sept juges poury prendre part. (Ord. de 1670, tit. XXV, art. 11.) Ces juges se réunissaient au lieu où s'exerçait la justice, en chambre du conseil, le matin avant midi, lorsque la peine à prononcer était la mort ou le banissement. (Ord. de 1670, tit. XXV, art. 10.)

exploitée par Law quelques années auparavant, avait fait de profonds ravages au sein de la bourgeoisie inoccupée du XVIIP siècle, qui cherchait dans la transmutation des métaux un moyen de lutter contre les richesses écrasantes de la noblesse d’épée et de robe.

La Tournelle était présidée par M. Chartrame de Bourhonne (1). Conformément aux dispositions de l’ordonnance de 1670, les accusés furent interrogés séparément sur la sellette, à huis-clos, sans l’assistance d’aucun défenseur. La procédure n’a point conservé la trace de leurs réponses qu’il parut sans doute inutile de constater par écrit, puisque la Cour jugeait souverainement, sans possibilité de recours ni de second appel. Après ces interrogatoires, le conseiller-rapporteur, M. Perreney de Vellemont, prit la parole et donna lecture de son rapport. Il examina successivement les charges qui s’élevaient contre chacun des prévenus, résuma les dépositions des témoins et analysa leurs moyens de défense (2).

(1) Jeau-François-Gabriel-Bénigne Chartraire de Bourbbnne, marquis de Bourbonne, baron de Loisy, né le 8 avril 1713, fut pourvu de la charge de président à mortier au Parlement de Dijon, le 4 août 1735, et mourut dans cette ville le 24 novembre 1760. Il avait épousé la fille aînée du président Bouhier.

(2) Voici la liste complète des accusés présents ou contumaces :

1® Benoît Michalet, dessinateur à Lyon, 20 ans;

2® Philibert Tissot, commis au greffe criminel de la sénéchaussée de Lyon, 26 ans;

3® Jean Bernard, fabricant d’étoffes en or et en argent, à Lyon ;

4® Simonne Berger, dévideuse en soie, au service de Bernard;

5® Claude-Fran;ois Charbonnier, né à Orléans, ex-médecin, marchand à Lyon, 42 ans;

6® François Bernard, satinaire à Lyon;

7® Jeim Jannin, ouvrier en soie , à Lyon;

Pour simplifier la tâche et pour éviter des confusions préjudiciables aux accusés, on résolut de disjoindre la procédure et de juger séparément les principaux d’entre eux. Guillaume J anin, qui paraissait le plus coupable, s’assit en conséquence le premier sur la sellette. Il ne fut pas difficile de le convaincre, mais on hésita davantage sur la peine à lui appliquer. C’est le moment de jeter, avec le rapporteur, un coup d’œil sur la législation des derniers siècles en matière de sacrilèges et de superstitions.

8® Jeanne Chabert, de Chambéry, servante de François Bernard, 30 ans;

9° Jeanne Godefroy, femme de François Bernard ;

10® Louis Romyeux, hubsier en l’élection de Lyon;

11" Marie Millet ;

12® Jean Feroussat, cultivateur à Limonnet, puis potier à Lyon, 36 ans;

13® Joseph Saive, cordonnier et mouleur de bois, à Lyon;

1 4® Guillaume Jannin ou Janiu, ouvrier en soie, 42 ans ;

15® Isabeau Gay, du Bugey, couturière, 26 ans;

16® Michel Baudouin ,

17® Pierre Milan, passementier ;

18® François Argot ou Dargot, taffetatier;

19® La Garnier, tenant des pensionnaires ;

20® Rodier, prêtre de Nantua ;

21® Motet, dit Lamy, chapelier à Lyon;

22® Madeleine Bertrand;

23® Lambert, matelassier à Lyon;

24® Baudin, de Dijon, cordonnier ;

25® La Godard;

26® L’abbé Lamotte, prêtre du diocèse de Gap;

27® L’abbé Carat, chanoine de Saint-Paul de Lyon;

28® L’abbé Debaraz, prêtre du diocèse d’Aix ;

29® Latour, dit Larocbette.

L’édit de juillet 1682 était ainsi conçu :

Art. l^L

Toutes personnes se mêlant de deviner et se disant devins ou devifieresses videront incessamment le royaume après la publication de notre présente déclaration, à peine de punition corporelle.

Art. 2.

Défendons toutes pratiques superstitieuses de fait, par écrit ou par parole, soit en abusant des termes de l’Ecriture sainte ou des prières de l’Eglise, soit en disant ou faisant choses qui n’ont aucun rapport aux causes naturelles. Voulons que ceux qui se trouveront les avoir enseignées, ensemble ceux qui les auront mises en usage et qui s’en seront servis pour quelque lin que ce puisse être, soient punis exemplairement et suivant l’exigence des cas.

Art; 3.

Et s’il se trouvait à l’avenir des personnes assez méchantes pour ajouter et joindre à la superstition l’impiété et le sacrilège sous prétexte d’opération de prétendue magie ou autre prétexte de pareille qualité, nous voulons que celles qui s’en trouveront convaincues soient punies de mort.

Cette ordonnance distinguait ainsi trois sortes de délits :

La divination que Jousse décompose en astro-

logie , chiromancie, géomancie ou hydromancie, c’est-à-dire l’art de découvrir l’avenir et les choses cachées à l’aide d’un pacte avec le démon ou tout autre moyen occulte (1). Le législateur se bornait à bannir les devins du royaume, sans prescrire aucune peine contre ceux qui recouraient à leur science imaginaire, à moins que cet usage n’ait été accompagné d’impiétés, de sacrilèges ou de superstitions.

2^ Les pratiques superstitieuses , c’est-à-dire l’abus des prières de l’Eglise ou des paroles de l’Ecriture sainte dans un but surnaturel. La peine était dans ce cas abandonnée à l’appréciation des juges; mais elle devait être exemplaire ^ c’est-àdire assez grave pour intimider ceux qui se proposeraient d’employer de semblables pratiques.

3^ Le sacrilège ou l’impiété, ou la profanation des choses saintes, consacrées à Dieu. La punition de ce crime de lèse-majesté divine était la mort.

On voit que l’édit de 1682 ne punissait ni la magie simple, ni le sortilège, ni les maléfices, lorsqu’ils n’étaient pas accompagnés d’impiétés, de sacrilèges ou de pratiques superstitieuses. Il laissait à l’opinion publique, plus éclairée qu’au moyenàge, le soin de faire justice des prétendus sorciers, à qui la jurisprudence se contentait d’appliquer les peines portées contre les malfaiteurs et imposteurs, ou, comme on les nommerait aujourd’hui, les escrocs.

(I) Jousse, Justice criminelle, 1. 111, part. Iv, tit. 30.

Mais lorsqu’aux opérations magiques se joignaient l’idolâtrie, la profanation ou l’abus des sacrements, lorsqu’elles avaient eu pour résultat un préjudice causé aux personnes ou aux propriétés, leurs auteurs étaient passibles, soit de la peine du sacrilège, soit de celle de l’homicide ou de l’attentat à la chose d’autrui.

C’est ainsi que le 4 octobre 1687 un berger fut condamné à neuf années de galères pour avoir empoisonné des bestiaux à l’aide de maléfices, dit l’arrêt. C’est par le même motif que le Parlement de Paris envoya aux galères à perpétuité, le 12 mars 1688, plusieurs individus convaincus d’impiétés et de profanationif commises dans le but d’empêcher la mort de leurs chevaux. C’est enfin sous l’empire logique de cette jurisprudence que le même Parlement condamna au feu, le 16 décembre 1701, un prêtre qui avait fait un pacte avec le démon pour en obtenir une somme de trois millions après la célébration d’une messe (1).

La difficulté n’était donc pas de savoir si les accusés méritaient les peines portées contre les auteurs de pratiques superstitieuses. Leurs actes tombaient évidemment sous l’application de l’article 2 de l’ordonnance qui punissait l’abus des prières de

(1) Tous ces exemples sont rapportés par Jousse, loc. cit. V. aussi Bonneau, Traité des matières criminelles, tit. 30.

On peut y ajouter l’arrêt rendu le 12 septembre 1690 par le Conseil d’Artois, contre un nommé Jean Rozeau, condamné à 15 ans de bannissement pour avoir abusé des prières de l’Eglise et reçu de l’argent en vue de la recherche d’un trésor.

l’Eglise, et le Parlement n’avait sans doute à rechercher que la nature et la gravité de la peine à prononcer. Aussi le rapporteur, M. Perreney de Vellemont, passe-t-il rapidement sur cette première question. Mais les accusés étaient-ils coupables de sacrilèges et comme tels passibles de la mort? C’est à ce sujet qu’il entre dans une discussion approfondie, que l’on nous pardonnera de résumer, afin de mieux faire connaître l’esprit de la législation ancienne à cet égard.

Tous les canonistes et les jurisconsultes s’accordent à penser, dit-il, que le sacrilège est l’abus, la profanation des choses sacrées. Or, qu’est- ce qu’abuser des choses sacrées ? C’est les affecter sciemment à des usages opposés à ceux auxquels elles sont naturellement destinées. Ainsi, il y au sage criminel; selon le décret rendu par le pape Grégoire X au concile de Lyon, quand on tient une assemblée profane dans un lieu consacré au culte et qu’on s’y livre à des jeux ou des farces. Il y a usage criminel quand on y célèbre le saint sacrifice dans le but d’évoquer le démon et de se procurer un trésor; usage criminel quand on emploie les vases ou les ornements de l’Eglise à des cérémonies autres que celles qu’elle a autorisées. 11 y a enfin usage criminel au premier chef lorsqu’on se sert de l’Eucharistie dans des exorcismes ou conjurations magiques.

Si l’on admet cette interprétation, qui s’appuie sur l’autorité de saint Thomas et de Fauteur des conférences d’Angers, on doit en conclure que Guillaume Janin et ses complices se sont rendus coupables de

sacrilèges. Non seulement ils ont détourné les prié res de l’Eglise et les termes de l’Ecriture de leur acception consacrée; non-seulement il sont souillé plusieurs objets destinés au culte divin en les affectant à des cérémonies illicites et impures ; non seulement ils ont odieusement travesti les rites et abusé des saints mystères, mais encore leurs outrages ont atteint la Dhinité elle-même par la profanation du corps et du sang de Jésus-Christ. Au plus grand des crimes il faut le plus grand des supplices : l’ordonnance prononce la peine de mort sans en déterminer le mode : il appartient au juge de proportionner à l’offense la réparation. « L’idée la plus commune, dit le rapporteur, est que les sacrilèges doivent être punis du feu ; il y a même plusieurs arrêts de ce Parlement, au nombre de six, rendus depuis 1570 jusqu’en 1608, qui ont condamné différents particuliers, hommes et femmes, à être brûlés ^dfs, les uns pour sortilèges simplement, les autres pour sortilèges et maléfices ; cependant comme la différence qui se trouve entre les crimes sur lesquels ces arrêts ont été rendus et ceux dont il s’agit dans ce procès, me laissent en quelque façon la liberté de déterminer le genre de mort de l’accusé (Guillaume Janin), je ne me porterais pas à le condamner à être brûlé vif, vu surtout que ce genre de supplice doit être principalement réservé pour les prêtres dont le crime est sûrement encore plus grave ; mais je me conformerai à un grand nombre d’arrêts rendus au Parlement de Paris dans tous les temps en matière de superstitions, impiétés, sacrilèges, profanations et maléfices, qui tous ont condamné les cri-

minels de cette nature à faire amende honorable, à être pendus et étranglés, et ensuite leur corps jeté au feu et leurs cendres au vent. Je crois aussi que c’est le cas d’ajouter que le criminel sera appliqué à la question. . . , car c’est ici crimen 'plurium, crimen occultum, qui sont les deux principales circonstances requises pour y appliquer un condamné. »

Ce rapport, lu dans la chambre du conseil , hors de la présence de Janin, était à peine achevé, que le Parlement alla aux voix, sans désemparer, aux termes de l’ordonnance. De discussion orale entre la partie poursuivante et l’accusé, il ne pouvait en être question : la procédure était secrète ; le ministère public avait précédemment donné par écrit ses conclusions définitives (1), et la loi refusait à l’accusé, qui d’ailleurs ne comparaissait pas au jugement, l’assistance d’un défenseur (2).

L’opinion du rapport fut adoptée dans son entier. Déclaré coupable de superstitions, impiétés, profanations et sacrilèges, Guillaume Janin fut condamné à faire amende honorable à genoux, nu en chemise, la corde au col, une torche de cire ardente à la main, devant la grande porte de l’église cathé-

(1) Ces conclusions étaient données par écrit et cachetées, et il était interdit au ministère public d’énoncer aucun motif, de peur d’influencer les juges. (Ord. de 1C70, tit. XXIV, art. 3.)

(2) Ord. de 1670, tit. XIV, art. 8. — Elle n’accordait un conseil à l’inculpé que dans les cas de péculat, concussion, banqueroute frauduleuse, vol en matière de banque, faux, supposition de part, et autres crimes intéressant l’état des personnes, enfin dans toutes les accusations de délits non capitaux, c’est-à-dire punis de peines non perpétuelles.

drale de Dijon, avec un écriteau portant ces mots : sacrilège et profanateur, puis à être pendu et brûlé sur la place du Morimont de la même ville. On ordonna en outre que ses biens seraient confisqués et qu’il serait appliqué à la question ordinaire et extraordinaire du moine de Caen (1) pour avoir révélation de ses complices. La justice était alors expéditive. Cet arrêt était prononcé le 10 février dans la matinée. A midi, le condamné entendait au grefte de la Conciergerie, de la bouche d’un commisgreffier, la lecture de sa sentence et entrait aussitôt dans la Chambre des avéux où il était soumis à la torture. A trois heures (2), après s’être confessé, il faisait amende honorable sur le seuil de l’église Saint-Etienne, et au bout d’une demi-heure son corps inanimé se balançait à la potence, d’où il était bientôt détaché pour être réduit en cendres.

On procéda avec la même diligence au jugement et à l’exécution de ses complices. Le 12 février, Jean

(1) La question du moine de Caen était une sorte d’estrapade. Le

paiient, attaché par les pieds et les mains à des anneaux scellés dans îa pierre, portait une large ceinture à laquelle se reliait une corde roulant au plafond de la salle sur une poulie. Plus le tortionnaire pesait sur cette corde, et plus le corps, violemment distendu, subissait d’horribles souffrances. Ce mode de toiture ne fut guère usité au Parlementde Dijon quedans la première partie duXVIlP siècle, llavait succédé à la question de l’eau, et fut lui-même remplacé par celle des brodequins. On voit encore dans une petite salle ogivale du Palais de Dijon, attenante à la première chambre du Parlement, transformée de nos jours en cour d’assises, d’épais anneaux de fer scellés dans les dalles et au sommet de la voûte. Ce sont les dernières traces du moine de Caen. ^

(2) La torture durait une heure environ; mais le patient était ensuite couché sur un matelas, près du feu, et ranimé par des cordiaux.

Feroussat comparaissait à son tour sur la sellette et subissait la même peine. Le 19, la Tournelle déclarait la contumace suffisamment instruite contre les accusés Debaraz, Carat et Lamotte, mettait hors de Cour ce dernier, ainsi que Jean Bernard, Simonne Berger, Jean Jannin, la femme Garnier et la femme de François Bernard; renvoyait Rodier, Saive, Marie Millet, Argot, Millet, Millan et la Bertrand de l’accusation dirigée contre eux ; condamnait Debaraz au feu. Carat et Lambert au gibet, Tissot, Michalet, François Bernard, Charbonnier et Latour aux galères, Isabeau Gay, Jeanne Chabert et Jeanne Chanat au bannissement perpétuel, Romyeux, enfin, à 200 livres d’aumône et à pareille somme d’amende(l). Quant à la dernière accusée, Anne Lafontaine, qui avait pris d’abord la fuite et s’était constituée prisonnière le 19 février seulement, elle fut déchargée des poursuites quatre jours après.

Ainsi finit ce curieux procès qui fut peut-être le dernier exemple donné par les Parlements de l’application des rigoureuses pénalités édictées par l’ordonnance de 1682 contre les auteurs de profanations superstitieuses. Je ne parle pas des poursuites

(1) Une déclaration du roi du 2 janvier 1685 défendait aux tribunaux de prononcer des condamnations à l’aumône pour œuvres pies, si ce n’est en cas de sacrilège et autres crimes non punissables d’amende.

pour impiétés et sacrilèges proprement dits, dont le nom seul évoque le lugubre souvenir du chevalier de la Barre. Mais ce qui frappe ici, c’est moins la sévérité de la condamnation que la démence des condamnés. Ces insensées pratiques, ces folies coupables, filles légitimes de la cabale du moyen-âge, à quelle époque les rencontrons-nous ? A l’heure même où la science prenait son tardif mais triomphant essor, où la jeune chimie sortait des cendres de l’alchimie vieillotte, où l’astronomie et la physique naissaient des ridicules conjectures astrologiques. Quoi ! la sorcellerie est morte et il reste des sorciers? que n’ont-ils attendu? Encore quelques jours et ce précieux métal que Guillaudot demandait en vain à son athanor à tour, s’écoulera de simples creusets que la magie n’aura point baptisés et qui ne recèleront aucune poudre diabolique : il ne s’appellera pas l’or, il est vrai, mais il se nommera l’antimoine, le nickel, le cobalt, le bismuth, l’arsenic, le zinc, le platine, et avec lui la main de l’homme décuplera la richesse de l’homme. Cette force irrésistible, cette redoutable puissance que d’imbéciles fanatiques voulaient arracher aux sombres légions de l’enfer, l’humanité la découvrira bientôt à ses côtés, et il lui suffira d’un geste pour s’en saisir. Encore quelque temps, et grâce à la vapeur, à l’électricité, elle adaptera la terre à ses besoins, elle en prendra possession complète, elle lui fouillera sans relâche le sein et lui ra\dra ses plus mystérieux trésors. Y a-t-il une magie supérieure à celle de l’industrie moderne ? Le monde contemporain n’est-il pas l’accomplissement de tous les son-

ges de l’antiquité, des hallucinations des poètes comme des rêveries des philosophes ? Nous vivons dans un conte de fées tel que n’en a jamais brodé l’imagination arabe. Tous les génies qui obéissaient à l’anneau de Salomon ont abandonné leurs retraites pour se fixer parmi nous. Voyez le globe sillonné de routes et de canaux, coupé de rails-ways sur lequels mugit le fer sorti cire val de la forge, enserré de fils télégraphiques qui sont les ailes de la pensée ; voyez les déserts fertilisés et les mers refoulées dans leurs lits immenses; la foudre enchaînée à une tige métallique , rompant tous les obstacles et tissant des vêtements pour l’homme ; l’astre lumineux du jour devenu peintre retraçant toute forme visible sur le vélin ; les collines décapitées pour s’étendre en fécondes alluvions sur les plaines; les Alpes percées, la vieille Europe reliée à la jeune Amérique, quinze cents lieues franchies en une heure par la parole ; la Méditerranée unie à la mer Rouge et dans trois ou quatre ans peut-être les eaux du Pacifique mariées à celles des Antilles. Quelle volonté, quelle puissance peuvent égaler la vigueur et l’énergie du roi de* la nature qui pétrit la terre à son image ? Et que sera-ce lorsque la science, dépouillée de ses langes, aura recueilli et emmagasiné pour son usage quelques-unes de ces grandes forces que les éléments dépensent à la surfac^e du sol ? Quand elle aura lié les tempêtes à son service, discipliné les vagues, utilisé la marée, les convulsions volcaniques et les tremblements de terre, enfermé le soleil dans un foyer de locomotive , quelles œuvres audacieuses, colossales, l’homme ne pourra-

t-il alors entreprendre? Rêves, si vous voulez; mais rêves moins insensés, moins éloignés de la réalité vulgaire que ceux de Feroussat, de Janin et de leurs obscurs complices ! Rêves auxquels il ne manque qu’une étincelle intelligente pour prendre un corps et pour se traduire en nouveaux miracles de l’industrie et du travail !

Les superstitions des sorciers lyonnais dont nous avons essayé d’écrire l’histoire n’étaient donc pas seulement odieuses et criminelles, parce qu’elles outrageaient la majesté divine, elles l’étaient encore parce qu’elles niaient la puissance humaine. C’est renier à la fois Dieu et l’homme que d’attendre d’une intervention occulte, surnaturelle, l’or, ce miel terrestre, selon l’expression symbolique de l’Hermès, qui doit être uniquement la récompense du labeur terrestre. C’est insulter l’intelligence humaine que d’appeler à son aide une intelligence qui n’est pas celle de Dieu. C’est enfin corrompre ses dons précieux que les asservir à la satisfaction des instincts les plus grossièrement cupides. A ce titre seul, les disciples du vicaire renégat de Cergy étaient coupables, et la morale, au défaut de la loi, aurait exigé d’eux une réparation.

Je me demande toutefois s’ils étaient alors plus coupables qu’ils ne le seraient aujourd’hui. Oui, depuis un siècle, cela est incontestable, le monde extérieur et matériel a fait d’immenses progrès ; oui, dans ces cent années l’homme a peut-être remporté sur la nature plus de victoires que les conquérants de l’antiquité n’ont ensemble gagné de batailles, et sa condition dans l’état social ébranlé

par de violentes secousses ne s’est transformée que pour se perfectionner et grandir; mais le monde interne et moral, mais l’âme, la conscience, c’està-dire l’homme lui-même? Nous n’avons plus de sorciers, mais n’avons-nous plus d’êtres avides? La flamme des fourneaux de Van-Helmont est éteinte, mais la convoitise l’ est-elle aussi dans notre cœur? Nous ne poursuivons plus le grand-œuvre, mais avons-nous renoncé aux hâtives et illégitimes richesses? Nous ne demandons plus l’or à Satan, mais ne le demandons-nous pas à la Bourse? Qu’estce que ce jeu effréné où les millions n’ont d’autre mouvement que de passer d’un portefeuille à l’autre, sans rien créer, si ce n’est un groupe de chimères que la folie du jour, pour emprunter une phrase à Mirabeau, promène avec pompe et que fera évanouir celle du lendemain? Qu’est-ce que ces prospectus monstrueux qui enflamment les imaginations, pervertissent les mœurs, déplacent les économies et les jettent dans le gouffre de la spéculation, au lieu de les laisser à ce qui doit les féconder, à l’agriculture, au négoce, à l’industrie, au travail-? D’où viennent ces fortunes insolentes, échafaudées en un jour et qui n’ont pas même pour excuse l’audace de leurs possesseurs, qui n’auraient point soldé leurs différences, si au lieu de gagner ils avaient perdu ? Est-ce que tout ceci est glorieux, est-ce que tout ceci est moral? Sorciers du dernier siècle ou agioteurs du nôtre, pour tous le but n’est-il pas le même? Ne nous disons donc au fond ni meilleurs ni plus désintéressés que nos pères, et tout en les flétrissant comme elles le méritent, ayons

à l’occasion un regard de pitié pour les misérables victimes de cette passion folle et corruptrice qui a déjà déçu bien des espérances et qui longtemps encore sans doute en trompera d’autres.

PIÈCES JUSTIFICATIVES

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