Les souffrances de Napoléon
Charles- Jean-François -Tristan, marquis et comte de Montholon, général, aide de camp de l'empereur Napoléon, naquit à Paris en 1781.
Le régiment de Penthièvre-dragons et la charge de premier veneur étaient des postes de cour apanage de la famille Montholon. Dès l'âge de quatre ans, le général Montholon se trouva ainsi colonel et premier officier de la couronne à la mort de son père, le marquis de Montholon; mais la Révolution le dépouilla de cet héritage féodal.
A l'âge de dix ans, il fut embarqué comme élève de marine à bord de la frégate la Jution. Il assista, en 1793, à l'expédition de Sardaigne, et, tout jeune qu'il était, il se fit remarquer en escaladant le premier les palissades de l'un des forts de Cagliari, enlevé par im détachement de marins de la Junon. C'est à cette époque qu'il fut connu de Napoléon, qui raconta aux officiers du Northum-
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berland, en allant à Sainte-Hélène, le plaisir qu'il avait eu à lui servir de mentor pendant une relâche en Corse, et à lui enseigner les premiers éléments de l'artillerie ; acquittant ainsi une dette de reconnaissance qui datait du temps où il s'était trouvé à l'école d'artillerie d'Auxonne, sous les ordres du comte de Rostaing, lieutenant général d'artillerie, grand-père de la marquise de Montholon. Cette circonstance explique pourquoi, treize ans après, le retrouvant sur le champ de bataille d'Austerlitz, il le tira des rangs de la ligne pour le faire aide de camp du prince de Neufchâtel, et pourquoi, plus tard, il l'attacha à sa personne.
Sous le règne de Robespierre, il se fit soldat pour sauver sa mère de la guillotine, et fit, dans la Vendée, la campagne de 1794. Un décret de la Convention exceptait de la proscription les anciens nobles pères ou mères des défenseurs de la patrie.
La mort de Robespierre lui permit de reprendre le cours de ses études. Il rentra dans l'armée en 1798. Le général Joubert, qui commandait en chef l'armée d'Italie, ayant épousé une de ses sœurs, le prit pour aide de camp en 1799; mais peu de jours après, ce général ayant été tué à
la bataille de Novi, il rentra dans la ligne comme capitaine dans un régiment de chasseurs.
La veuve du général Joubert s'étant remariée avec le général depuis maréchal Macdonald, cette circonstance le lit rentrer dans l'état-major pendant quelques mois ; mais ses goûts lui faisaient un besoin du service actif de la cavalerie légère. Dès l'ouverture de la campagne d'Allemagne, en 1800, il rejoignit son régiment et se fit remarquer par sa brillante valeur à la bataille d'Enghen, à Hohenlinden, au passage de l'Inn, où il gagna un sabre d'honneur. A léna, il fut grièvement blessé en chargeant des carrés prussiens. Au passage du Bug, en 1807, il se jeta à la nage avec plusieurs cliasseurs de son régiment, et s'empara d'une position qui dominait le point de passage ; cette action lui valut le grade de colonel. A Heilsberg, il sauva, par une charge heureuse exécutée sous les ordres de ses chefs, la division Savary, et mit en déroute la division de cavalerie russe qui avait rompu l'infanterie française. Le prince Murât, témoin de cette belle conduite, la mit à l'ordre du jour et en rendit compte à l'Empereur. A Eckmùhl, il enleva dix-sept pièces de canon en chargeant avec la cavalerie wurtem-
bergeoise, et reçut une blessure. A Essling, il fut encore grièvement blessé, et le bulletin de cette bataille l'a cité dans les termes les plus flatteurs. Le lendemain de VVagram, l'Empereur le créa comte de l'Empire et l'attacha à sa personne. Enfin dans la guerre d'Espagne, il décida de la reprise de Madrid, en profitant de sa connaissance des lieux pour s'emparer par surprise de l'arsenal, que les insurgés croyaient imprenable.
Pendant la paix de i8io, il fut ministre plénipotentiaire en Allemagne, d'où l'Empereur l'emmena en Russie ; mais de Smolensk, il fut renvoyé à ses fonctions diplomatiques pour demander la levée d'un nouveau contingent de cent mille hommes aux princes de la Confédération du Rhin, et pour surveiller la conduite de leurs cabinets.
Vers la fin de cette année, des chagrins domestiques avaient déterminé le général Montholon à se retirer dans ses terres. Il n'en serait point sorti, s'il n'eût considéré comme un devoir d'honneur de demander à combattre au premier rang, au moment oii les alliés franchissaient l'Elbe et menaçaient le sol de la France. Il fut appelé à l'armée d'Allemagne comme chef d'état-major d'un corps de cavalerie. Dans la campagne de
France, il commandait sur la haute Saône, quand la trahison du maréchal Augereau coupa les ponts de Lyon et l'abandonna, avec moins de huit mille hommes, en présence de trente mille Autrichiens sous les ordres du feld-maréchal Haardeck. Il soutint avec autant de bonheur que de talent cette lutte inégale depuis le 25 mars jusqu'au 17 avril, date à laquelle il reçut de Paris la notification officielle de l'abdication de l'Empereur et l'ordre de suspei\dre les hostilités. Il avait fait plus de prisonniers qu'il n'avait de soldats, et huit pièces de canon enlevées aux Autrichiens avaient doublé son artillerie. Le 18 avril, il partit pour rejoindre l'Empereur k F'ontainebleau.
L'Empereur sortait de son cabinet, et déjà les commissaires des alliés l'attendaient pour monter en voiture ev pour le mener à l'île d'Elbe, lorsqu'on lui annonça le général Montholon ; il rentra aussitôt avec lui.
La conversation fut longue.
Le général Montholon conjura Napoléon de lui permettre de l'enlever dans les montagnes de Tarare, oii il retrouverait une partie de ses troupes sous les ordres du colonel Genty, du 8« léger. L'enlèvement opéré, l'Empereur rejoindiait facile-
ment, par la rive droite du Rhône, les vingt-quatre mille hommes que la trahison du maréchal Augereau enchaînait à Valence ; il rallierait les armées du prince Eugène, des maréchaux Soult et Suchet ; il pourrait recommencer la guerre avec plus de quatre-vingt mille hommes sous ses ordres directs.
L'Empereuj" médita beaucoup, il hésita longtemps, mais enfin son horreur pour la guerre civile l'emporta.
« Il est trop tard, dit-il au général Montholon ; déjà le drapeau blanc a reparu sur nos clochers. Restez en France, et gardez-moi votre fidélité. »
Le général Montholon obéit: il vint à Paris, déposa son commandement dans les mains du ministre de la guerre, et ne servit pas les Bourbons.
Napoléon se retira à l'île d'Elbe d'où il revint quelques mois après. L'Europe se coalisa de nouveau contre nous. On connaît la suite : la campagne de Belgique et Waterloo.
Le jour de son abdication, Napoléon dit à Montholon : « Bertrand hésite à m'accompagner ; Drouot me refuse. Vous me suivrez, vous, n'est-ce pas ? » Le général Montholon répondit sans hésiter, mais avec une profonde émotion : « Oui, sire. » Ce simple mot fut un contrat sacré.
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A l'époque de La communication officielle faite à l'empereur Napoléon du traité du 2 août 181 5, qui le déclarait le prisonnier de l'Europe et chargeait l'Angleterre de sa garde, il écrivit une protestation digne de son génie et de sa grande âme, et il voulut qu'elle fût signée par le général Montholon. Cette haute distinction fut le point de départ d'une ère de confiance et d'affection toute paternelle.
Dès l'arrivée de l'Empereur \ Sainte-Hélène, sir Hudson Lowe déclara que les officiers qui voulaient rester avec Napoléon devaient prendre et signer l'engagement d'honneur de se soumettre à toutes les restrictions qu'il plairait à l'autorité britannique d'ordonner, et de ne jamais retourner en Europe sans sa permission. Le comte Las Cases, le général Montholon et le général Gourgaud signèrent sans hésiter. Le général Bertrand refusa.
A peine installé à Longwood, l'Empereur s'occupa de ses mémoires, et voulut diviser ce travail entre les généraux ses compagnons d'infortune. Le général Bertrand s'excusa. Il fut alors convenu que les généraux Gourgaud et Montholon travailleraient chacun leur jour. Le comte Las Cases remplissait les fonctions de secrétaire particulier ; son file
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n'était encore qu'un enfant que l'Emperear appelait son petit page.
Le départ du comte Las Cases, au mois de novembre 1816; celui du général Gourgaud, au mois de janvier 18 18, laissèrent au général Montholon tout le poids du travail, et il n'est pas hors de propos de dire quelle en était la nature.
Chaque jour, dès neuf heures du matin, le général Montholon, la plume à la main, était près de l'Empereur, avec lequel il déjeunait, et restait jusqu'à une heure et demie, heure à laquelle Napoléon recevait le général Bertrand.
Vers les trois heures de l'après-midi, le général Montholon était rappelé ; il travaillait et dînait avec l'Empereur, et ne le quittait qu'à neuf heures du soir.
A neuf heures du soir. Napoléon se couchait ; et toujours au moment de son réveil, de onze heures à minuit, le général Montholon se rendait auprès de lui pour y rester jusqu'à six heures du matin.
A six heures du matin, l'Empereur se mettait au bain, y dormait une heure ou deux, allait au lit jusqu'à neuf heures, et la vie de labeur recommençait, j
Telles ont été les dernières années du général Montholon à Sainte-Hélène.
Napoléon touchait à son heure dernière ; ses ennemis l'avaient enfin tué par les tortures morales les plus cruellement combinées.
La dernière maladie de Napoléon dura quarante-neuf jours. Le général Montholon le veilla jour et nuit comme il aurait fait pour son père. C'est lui qui ferma les yeux du martyr.
L'Empereur mourut le 5 mai 1821. Nous copions ici un passage de son testament :
« Je lègue au comte Montholon deux millions de francs, comme une preuve de ma satisfaction des soins filials qu'il m'a rendus depuis six ans, et pour l'indemniser des pertes que son séjour à Sainte-Hélène lui a occasionnées.
« Je lègue au comte Bertrand cinq cent mille francs.
« Je lègue au comte Las Cases cent mille francs.
« Je lègue à Marchand, mon premier valet de chambre, quatre cent mille francs. Les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami. Je désire qu'il épouse une sœur, ou veuve, ou fille d'un officier de ma vieille garde.
« J'institue les comtes Montholon, Bertrand et Marchand mes exécuteurs testamentaires. »
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Le 5 mai 1846, quelques hauts dignicaires de l'armée et du civil se rencontraient sous la voûte des Invalides, pour assister à la réunion de trois poussières illustres : celles de Napoléon, de Duroc et de Bertrand. Dans cette réunion resplendissante de décorations et de broderies, se faisait remarquer, par im simple frac noir et l'absence de toute marque distinctive, un général, porteur aussi d'un nom impérissable, le confident le plus intime des dernières angoisses de l'Empereur, et le dépositaire de ses volontés suprêmes : nous avons nommé Montholon.
Le fidèle compagnon de l'Empereur mourut en