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CHAPITRE PREMIER L'Elysée-Bourbon

On a fait dire à l'Empereur : « Je n'ai trouvé de véritable fidélité que dans la vieille noblesse. » Deux fois les événements m'ont ramené près de lui, au moment où il venait d'abdiquer la couronne.

A Fontainebleau, le 19 avril 18 14, lorsque j'accourais lui offrir de l'enlever, à son passage dans les montagnes de Tarare, avec les troupes que je commandais sur la haute Loire, et de le conduire au milieu des quatre-vingt mille hommes des armées des maréchaux Augereau, Suchet et Soult, je n'ai trouvé dans ces vastes galeries, naguère trop petites pour contenir la foule des courtisans, que le duc de Bassano et les aides de camp Bussi et Montesquiou.

Toute la cour, tout le service personnel, jusqu'au valet de chambre Constant et au mameluk Roustan, tous avaient fui leur maître malheureux pour

courir vers Paris, dans l'espoir de trouver place dans la domesticité du nouveau maître que la défection du Sénat venait de donner à la France.

A l'Elysée, le 21 juin 181 5, je n'ai revu dans les salons de service que les comtes Las Cases et Montalembert, que je n'y avais jamais rencontrés au temps des grandeurs de l'Empire, quoique depuis 1809 ils figurassent sur la liste des chambellans, et le baron de Montaran, écuyer ; les aides de camp Drouot, Flahaut, Labédoyère, Dejean, Corbineau, Bernard, étaient à la Chambre des pairs, ou à la tête des troupes.

A ces deux époques de terribles souvenirs, le peuple, pris en masse, est resté fidèle à l'élu de son choix. Dans toutes les autres classes de la nation, la fidélité n'a été qu'une exception.

Le 21 juin 181 5, à six heures du matin, l'Empereur arriva à l'Ëlysée-Bourbon.

Paris l'inquiétait. C'était à Paris que se trouvaient ses ennemis les plus dangereux, ceux dont la pensée active et les intrigues intéressées pouvaient lui faire le plus de mal ; les autres, Prussiens et Anglais, avaient besoin d'un temps matériel pour franchir la distance. Il fallait huit ou dix jours de marche pour venir de Waterloo à Paris ;

et souvent, en huit jours, l'Empereur avait changé la fortune.

C'était de Paris, qu'en 1813, il avait poussé au secours des débris de l'armée de Russie trois cent mille hommes avec lesquels il avait gagné les batailles de Lutzen, de Bautzen, de Dresde. Paris était le grand centre d'action d'où il pouvait réagir contre l'invasion étrangère, pour peu que Paris le soutînt. Paris, c'était enfin le cœur de la France, et Napoléon voulait juger de l'état de la France, en posant pour ainsi dire la main là où il sentait les battements du cœur.

Ces battements étaient rapides et fiévreux.

Les deux Chambres étaient assemblées. Elles se communiquaient leurs délibérations : hors de l'enceinte grossissaient les attroupements. On entendait le murmure sourd des masses, qui présage les tempêtes politiques. La Chambre des députés craignait tout à la fois d'être dissoute par l'Empereur, ou d'être dispersée par le peuple.

Le général Lafayette fit rendre cette décision :

« Sera proclamé traître à la patrie quiconque se rendra coupable d'une tentative ayant pour but de dissoudre la Chambre. »

C'était une première atteinte à l'autorité impériale.

Cette décision rendue, la Chambre, protégée contre Napoléon, voulut se mettre en garde contre le peuple.

Une seconde décision fut prise.

Elle nommait le lieutenant général comte Becker, membre de la Chambre des représentants, commandant de la garde chargée de veiller à la sûreté du corps législatif.

La Chambre, rassurée par ces deux mesures, continua ses délibérations.

Le premier soin de l'Empereur, en arrivant à l'Elysée, avait été d'y appeler les ministres et les grands dignitaires de 1 État, afin de connaître avant toute chose l'opinion du peuple et la valeur des défections qu'aurait produites dans les Chambres la nouvelle du désastre de Waterloo.

L'Empereur se présenterait-il en personne à la Chambre des députés, tout couvert encore de la poussière du champ de bataille ? y ferait-il un appel au patriotisme des représentants de la France ? ou se contenterait-il d'y envoyer ses frères et ses ministres exposer, en son nom, les périls de la patrie ?

Les ministres avaient été convoqués pour huit heures. Lorsqu'ils arrivèrent, la voiture de Napo-

léon était tout attelée et prête à le conduire au Palais-Bourbon.

Trois ministres appuyèrent la communication personnelle. C'étaient:

L'archichancelier Cambacérès, ministre de la justice ;

Le général Carnot, ministre de l'intérieur ;

Le duc de Bassano, ministre secrétaire d'Etat.

Mais la majorité du conseil fut d'un avis contraire. Selon elle, l'Empereur ne devait pas s'exposer aux orages d'une séance dans laquelle toutes les passions seraient soulevées contre lui, et auraient pour prétexte l'imminence du péril et l'excès des sacrifices que les circonstances exigeaient. L'Empereur céda.

S'il eût écouté son frère Joseph, Fouché serait sorti du conseil pour aller à Vincennes, sous l'accusation de traître à la patrie ; et peut-être l'Empire, que cet homme trahissait depuis longtemps et qu'il acheva de perdre ce jour-là, était-il sauvé I

Les princes Joseph et Lucien étaient à Paris depuis le mois d'avril. On pouvait espérer qu'ils avaient repris, sur les vétérans de la République, l'influence qui deux fois leur avait valu la présidence des conseils législatifs ; mais cet espoir

ne se réalisa pas, et ce fut inutilement que le prince Joseph dans la Chambre des pairs, et le prince Lucien dans la Chambre des députés, s'efforcèrent de réveiller des sympathies éteintes ou comprimées par la force des év^énements. Sans doute leurs principes politiques leur avaient conservé de nombreux et fidèles amis dans les rangs des libéraux, et ils eussent combattu avec succès les efforts du parti qui voulait à tout prix la chute de Napoléon, si l'Empereur, au lieu de revenir à Paris, était resté, quoique vaincu, mais menaçant encore, à la tête de l'armée.

La Chambre, qui devant la majesté du génie impérial se serait inclinée peut-être, reprit courage, lui absent, et murmura le mot d'abdication ; puis elle arrêta qu'une commission, formée de députés et de pairs, assisterait les ministres et aviserait avec eux aux moyens de sauver l'Empire.

Les délibérations de ce double conseil se prolongèrent fort avant dans la nuit. La question d'abdication y fut nettement pos'ée, et le lendemain l'Empereur la trouva flagrante à son réveil.

Inexplicable caprice de la fortune ! elle qui trois mois auparavant l'avait en quelque sorte conduit du golfe Juan à Paris, avec la rapidité de cet

aigle qui volait de clochers en clochers jusque sur les tours de Notre-Dame, et cela, au milieu des acclamations et des cris de triomphe de tout un grand peuple.

C'est que cette fois il ne se trouva plus en contact direct ni avec l'armée, ni avec les masses. La chaîne électrique était interrompue.

Le 22 juin, de grand matin, le conseil des ministres fut convoqué à l'Elysée. On devait croire qu'ils repousseraient la pensée d'une chance de salut pour la France dans une abdication qui la priverait des ressources du génie de Napoléon ; mais tous, à l'exception de Cambacérès, de Carnot et du duc de Bassano, votèrent pour la nécessité de ce grand acte de dévouement, et assurèrent qu'il faciliterait la conclusion de la paix, à laquelle l'Empereur était, disaient-ils, le seul obstacle.

Faire appel au dévouement de Napoléon pour le peuple français, c'était dicter sa décision. Fouché le savait bien. L'Empereur dicta l'acte d'abdication avec cette rapidité de résolution qui était le propre de son organisation exceptionnelle. Une heure après on apprenait, par la communication des commissaires impériaux aux deux Chambres législatives, que Napoléon venait de déposer la couronne

dans les mains des représentants de la nation. Au moment où l'Empereur, cédant aux convictions que lui exprimait la majorité des ministres et des hommes qu'il était accoutumé à regarder comme de vieux amis, leur déclara qu'il renonçait au pouvoir, Carnot s'éleva avec force contre cette détermination ; il poussa jusqu'à la dernière limite du respect son insistance pour supplier l'Empereur d'écouter la voix du peuple, et de ne point livrer, en abdiquant, la France de la Révolution aux vengeances de l'émigration. Il dit avec l'accent d'une profonde conviction que, dans les temps de crise nationale, on ne peut espérer le salut qu'à l'aide d'une dictature forte, et terrible au besoin. Si on m'opposait à cette conduite de Carnot sa conduite comme membre de la commission du gouvernement, je dirais qu'alors, comme en fructidor, l'honnête homme fut dupe des intrigues royalistes. Voici l'acte d'abdication suprême :

Déclaration au peuple français.

« Français, en commençant la guerre pour soutenir l'indépendance nationale, je comptais sur la réimion de tous les efforts, de toutes les volontés, et le concours de toutes les autorités nationales.

J'étais fondé à espérer le succès, et j'avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances paraissent changées ; je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n'en avoir jamais voulu qu'à ma personne I Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil du gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante.

«Donné au palais de l'Elysée, le 22 juin 181 5.»

Les deux Chambres acceptèrent l'abdication ; et, comme dernier hommage au dévouement qui l'avait dictée, elles envoyèrent à l'Elysée une députation pour remercier le grand homme, auquel elles allaient cesser de donner le titre d'empereur, du sacrifice qu'il venait de faire à son pays.

Mais ce sacrifice était fait à une condition, c'est que le roi de Rome serait proclamé empereur des Français. Cette proclamation, qui tout natu-

rellement semblait découler de l'acte d'abdication même, souffrit cependant de grandes difficultés, et, l'abdication acceptée, le combat s'engagea sur la question d'hérédité, comme si cette hérédité, qui seule avait pu la déterminer, n'en était pas la conséquence nécessaire.

C'est qu'il y avait quatre partis bien distincts dans cette Chambre : les bonapartistes, — les royalistes, — les orléanistes — et les républicains.

Le parti bonapartiste l'emporta ; et après quelques discours, parmi lesquels on remarqua ceux de MM. de Bérenger, Manuel et Boulay (de la Meurthe), Napoléon II fut proclamé empereur des Français.

Les autres titres de roi d'Italie, de protecteur de la Confédération du ^Rhin, etc., etc., avaient disparu ; celui qui restait seul était assez beau pour consoler le jeune roi de Rome de la perte "des autres, si ce titre lui avait été maintenu.

Mais cette proclamation du roi de Rome comme empereur des Français n'était qu'un leurre, qu'une déception créée par la trahison de Fouché. Le peuple et quelques hommes seulement y crurent. Leur confiance fut un malheur ; car s'ils eussent vu dans leurs pensées Louis XVIII ramené à Paris par

les ambassadeurs de la Chambre des députés, une effroyable réaction eût ensanglanté sans doute le Palais-Bourbon, et l'acte d'abdication eût été déchiré dans la lutte. Les uns crurent, les autres feignirent de croire ; et malgré une défense assez vigoureuse de la part de quelques pairs, le duc d'Otrante, le général comte Grenier, le général comte Carnot, le duc de \'icence et le baron Quinette furent constitués en gouvernement provisoire et investis de la toute-puissance pendant l'interrègne. Comme on le voit, le mot de régence avait déjà été traîtreusement écarté.

L'archichancelier Cambacérès et le duc de Bassano s'étaient refusés à garder leurs portefeuilles, et avaient été remplacés par les conseillers d'État Boulay (de la Meurthe) et Berlier.

Tous les autres ministres continuèrent leurs fonctions jusqu'à la rentrée de Louis XVIII dans Paris.

Cette commission était présidée par le duc d'Otrante et rendait tous ses arrêts au nom du peuple français. En même temps qu'elle se constituait, des commissaires, pris dans le sein des deux Cham.bres, étaient accrédités près des souverains étrangers pour solliciter la reconnaissance de Napoléon II comme empereur des Français.

L'Empereur avait déclaré que, si son fils était reconnu pour son successeur, sa vie politique était terminée avec le dernier acte de ce grand drame, et qu'il se retirerait simple particulier aux États- Unis. Cette ouverture fut accueillie avec transport. On avait hâte de se débarrasser du géant mal enseveli dans sa défaite et dont chaque mouvement faisait encore trembler l'Europe.

Je laisse à l'histoire vengeresse, dont c^est la mission sainte, le soin de dire les intrigues et les défections de ces jours néfastes pour l'honneur des Chambres françaises. Je ne veux me souvenir que des efforts généreux de Drouot, de Labédoyère et de Regnault de Saint- Jean-d'Angély, pour rappeler aux pairs et aux députés la sainteté du serment. Je me bornerai à dire ce que bien peu de gens savent : c'est que l'Empereur, ému par l'expression du désespoir des masses populaires et par leurs vociférations contre les Chambres, soumùt à la discussion d'un conseil privé, auquel assistaient les princes ses frères, la question de savoir si l'hésitation des Chambres à reconnaître Napoléon II, si la trahison ou la démence qui envoyait des ambassadeurs au quartier général des alliés, si enfin la manifestation éclatante des

sentiments du peuple pour sa personne, ne lui faisaient pas un devoir de reprendre le soin de sauver la patrie du joug de l'étranger ou de la contre-révolution, et de se remettre à la tête de l'armée, en dénonçant au peuple la trahison de quelques hommes, et en faisant appel à son concours pour vaincre l'ennemi commun.

Ce fut dans ce conseil que le prince Lucien révéla son ambition.

Après avoir exposé les relations qu'il avait soigneusement entretenues depuis quinze ans avec les républicains, ses récentes communications avec eux, leurs forces, leurs espérances, et sa conviction profonde que la crise nationale serait terrible et toute-puissante si l'Empereur déposait la couronne et consentait à ce que lui, Lucien Bonaparte, se fît donner le pouvoir dictatorial par le peuple des faubourgs, il osa pousser les illusions de cette espérance de sa vie, qui enfin se faisait jour dans ce moment de crise, jusqu'à dire à l'Empereur:

« La France ne croit plus à la magie de l'Empire, elle veut la liberté jusque dans ses abus ; elle aime mieux la charte que les grandeurs de votre règne. — Avec moi elle voudra la République, parce qu'elle y croira. — Je vous donnerai le

commandement en chef des armées ; avec l'aide de votre épée, je sauverai la Révolution. »

L'Empereur avait écouté ces paroles étranges sans qu'un seul signe trahît ses impressions. C'était Lucien qui, cinq ans auparavant, prétendait ne pas ambitionner le pouvoir, qui venait, futur dictateur, offrir à son frère le généralat des troupes de la République ! — L'Empereur se tourna seulement vers Camot et l'engagea à répondre pour lui.

«J'accepte, dit Carnot, la charge que me donne Votre JVIajesté d'apprécier à sa juste valeur la singulière proposition que je viens d'entendre; personne plus que moi n'a le droit de se dire l'organe des vrais républicains: j'ai fait mes preuves, et je déclare que pas un d'eux ne voudrait échanger la dictature de votre génie contre celle du président du conseil des Cinq-Cents 1 — Les Chambres agissent sous l'influence d'un désastre sans exemple; — le canon de Waterloo les aveugle ; — elles trahissent leur mandat sans le savoir. Vous seul pouvez nous sauver du knout des alliés. Confiezvous au peuple ; — les abus de sa force seront de justes vengeances. — Bliicher et Wellington s'arrêteront à sa vue, comme l'armée du duc de Brunswick s'est arrêtée, en 1792, dans les plaines

de Champagne, quand le peuple de Paris s'est levé, et la Révolution sera sauvée. — Si, au contraire, vous abdiquez, Louis XMII rentrera dans Paris, et la contre-révolution sera faite. »

Peu d'instants après la dissolution de ce conseil, le prince Jérôme entra dans le salon de service, arrivant de l'armée; il venait de faire, lui, jeune soldat, plus qu'on n'eût osé attendre d'un vieux général: c'est rendre justice au plus jeune des frères de l'Empereur, dont le nom, rayé de la liste des souverains, devait au moins, comme général, être inscrit sur l'Arc de triomphe, que de reconnaître sa haute conduite dans ces jours de malheur, où les plus beaux courages pâlirent, où les têtes les plus puissantes subirent le joug des événements. A Waterloo, il oublia son titre de roi, pour combattre sous les ordres d'un général français, et sa division se couvrit de gloire à l'attaque de la ferme d'Hogoumont. Dans la retraite, il fut peut-être encore plus grand que pendant la bataille : à force d'insistance, d'activité, il arrêta les fuyards, les rallia sous les murs de Laon, les remit aux mains du maréchal Soult ; et c'est épuisé de fatigue, tout sanglant encore des blessures qu'il avait reçues, qu'il venait apprendre à

Xapoléon. 2

l'empereur la réorganisation des i^^^ 2^ et 6« corps, lesquels, réunis aux quarante-deux mille hommes du corps du maréchal Grouchy, porteraient à plus de quatre-vingt mille hommes l'armée avec laquelle il pouvait rentrer en opérations immédiates, pour prendre, sur le duc de Wellington, une sanglante revanche.

Son frère, le roi Lx)uis, lui avait donné l'exemple de ces nobles sentiments ; il avait déposé la couronne de Hollande pour ne pas sacrifier ce qu'il croyait l'intérêt hollandais aux volontés de l'Empereur ; il avait préféré, hors du territoire de l'Empire, la vie de retraite d'un simple citoyen aux honneurs royaux qui l'eussent entouré à Paris ; mais, le jour où les alliés mirent le pied sur la terre de France, il réclama l'honneur d'être citoyen français, et il accourut demander à son frère de combattre au premier rang.

J'étais arrivé à l'Elysée peu d'heures après l'Empereur. La première personne que j'y rencontrai fut le duc de Vicence. L'altération de ses traits me prouvait l'état de son âme, et j'eus besoin de me rappeler l'intimité de nos relations pour oser lui demander ce qui se passait.

«Tout est perdu, me répondit-il. Vous arrivez

aujourd'hui comme à Fontainebleau pour voir l'Empereur déposer la couronne. Un mystère impénétrable protège les ennemis de l'Empereur ; les meneurs des Chambres veulent son abdication ; ils l'auront, et dans huit jours Louis XVIII sera ici.

«Dès le 19, dans la nuit, on a laissé chez mon portier un petit billet au crayon, m'annonçant la destruction de l'armée. — Même avis a été laissé chez Camot. — La dernière dépêche télégraphique annonçait la victoire. Tous deux nous courûmes au même instant chez le duc d'Otrante. Il nous a assuré, avec son flegme cadavéreux, qu'il ne savait rien. Il savait tout, je n'en puis douter. Les événements marchent avec la rapidité de l'électricité ; plus d'illusions possibles, tout est perdu, je vous le répète, et les Bourbons seront ici dans huit jours. »

Pendant quarante-huit heures, je n'avais quitté ni jour ni nuit le palais de l'Elysée; l'Empereur l'avait remarqué, à ce point qu'il me dit, au moment où je lui annonçai le prince Jérôme: «Mais je ne vois donc que vous ici ? » Et peut-être est-ce à cette circonstance que je dus qu'il ait pensd à m'emmener à Sainte-Hélène.

Quand le prince Jérôme sortit, l'Empsreur se

promenait sous les grands arbres en face de son cabinet, paraissant profondément absorbé dans ses méditations, lorsque, s'arrêtant tout à coup devant la porte-fenêtre du salon de service, il frappa légèrement au carreau et me fit signe de venir. « Où est Sémonville ? que dit-il de tout ceci ?

— Je l'ignore, sire ; il a quitté Paris depuis trois mois ; il est dans une terre près de Coutances.

— Mais votre mère est à Paris : il lui écrit, que dit-elle ?

— Je ne l'ai pas vue depuis l'arrivée de Votre Majesté. »

Sans plus me rien dire, il fit plusieurs fois la longueur de l'allée, et j'hésitais si je devais me retirer, ralentissant le pas pour le laisser s'éloigner.

Il se retourna vers moi :

« Bertrand hésite à m'accompagner ; Drouot me refuse. Vous me suivrez, vous, n'est-ce pas ?

— Oui, sire, » répondis-je sans hésitation.

Une émotion instantanée produite tant par sa voix que par son regard dominait tout mon être.

Au même instant, nous entendîmes un grand tumulte sous la terrasse de l'Élysée-Bourbon. C'étaient deux régiments de tirailleur^s de la garde,

qui, formés d'enrôlés volontaires pris parmi les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, venaient défiler en désordre devant le jardin, en tête d'une colonne innombrable d'hommes du peuple, demandant à grands cris que l'Empereur se mît à leur tête pour les mener à l'ennemi, et qu'il leur permit de se faire justice eux-mêmes de traîtres qui parlaient d'envoyer des commissaires au quartier général ennemi, pour vendre la France, comme ils l'avaient vendue en 1814.

Ces régiments faisaient partie de ceux dont je venais de recevoir le commandement. L'Empereur m'ordonna de les faire retourner à leur poste, et, se présentant lui-même aux regards du peuple, il le harangua pour calmer son effervescence.

Alors, un des orateurs populaires lui adressa un discours dans lequel il lui citait le 18 brumaire.

L'Empereur l'interrompit, et élevant la voix:

«Vous me rappelez le 18 brumaire, dit-il; mais vous oubliez que les circonstances ne sont pas les mêmes. Au 18 brumaire, la nation était unanime dans son désir d'un changement. 11 ne fallait qu'un faible effort pour arriver à ce qu'elle désirait. .Aujourd'hui, il faudrait des flots de sang français, et jamais une seule goutte n'en sera versée

par moi pour défendre une cause toute personnelle. »

Les deux régiments obéirent à l'ordre que j'étais allé leur porter ; mais, en revenant, je ne pus m'empêcher d'exprimer à l'Empereur mon regret qu'il eût arrêté la main du peuple, seule assez forte pour sauver Paris de la souillure de l'ennemi ; et, me laissant entraîner par mes convictions et mon dévouement, j'osai lui faire observer la différence qui, tout au contraire de ce qu'il avait dit, existait entre la situation du i8 brumaire et celle où nous nous trouvions. A la première époque, il fallait, au moyen de l'armée, renverser un gouvernement établi ; aujourd'hui, il ne s'agissait que de sauver le gouvernement légitime et la France en même temps que le peuple ; et il n'y avait qu'à le laisser faire, il ferait justice des traîtres.

Napoléon, qui jusque-là m'avait laissé dire, m'arrêta sur ce point. « Mettre en action, dit-il, la force brutale des masses, c'est sans doute sauver Paris et m'assurer la couronne sans avoir recours aux horreurs de la guerre civile ; mais c'est aussi risquer de verser des flots de sang français. Quelle force serait assez puissante pour dominer tant de passions, tant de haines, tant de vengeances ?

«Non, je ne puis oublier une chose, voyez-vous: c'est que j'ai été ramené de Cannes à Paris au milieu de ces cris de sang : A bas les prêtres ! à bas les nobles! J'aime mieux les regrets de la France que sa couronne. »

Je me tus ; Iq respect me défendait d'insister davantage.

Fouché et le comité royaliste, quoique agissant chacun dans un but divergent, s'étaient trouvés réunis momentanément dans leurs efforts pour accréditer la conviction que l'abdication de Napoléon en faveur de son fils serait l'ancre de salut contre la rentrée des alliés dans Paris et le retour de Louis XVIII. Les chefs des deux Chambres, et tout ce qui avait ou pouvait avoir une influence q-jelconque sur les assemblées législatives ou sur les ateliers, avaient reçu des confidences sur les négociations qui duraient depuis deux mois, à l'insu de l'Empereur, disait-on, entre Fouché et les cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg. L'abdication de l'Empereur, assurait on enfin, sauverait l'Empire et la Révolution française qui se poursuivait en lui, et, le roi de Rome proclamé, les armées alliées s'arrêteraient comme par enchantement.

Toutes ces prétendues négociations du duc d"Otrante n'étaient autre chose que la mission dont M. Werner avait été chargé par le prince de Metternich, et que le duc de V'icence avait dévoilée à l'Empereur dans les premiers jours d'avril. A cette époque, un agent secret de M. de Metternich fut circonvenu à Paris par la police secrète des Tuileries. Il se crut en rapport avec un intermédiaire investi de toute la confiance de Fouché. Il révéla ce qu'il savait, remit la lettre dont il était porteur, et repartit emportant une fausse réponse autographe du duc d'Otrante, laquelle proposait Bâle comme lieu de rendez-vous et de négociations, afin, disait-il, d'être hors des atteintes de la police directe de l'Empereur.

De cette manière, l'Empereur pouvait personnellement donner suite à l'ouverture du premier ministre autrichien si elle était sincère, et en déjouer l'intrigue si, comme il le craignait, M. de Metternich avait un but hostile.

Peut-être ne sait-on pas, et c'est ici le moment de le dire, que, dès l'exil de l'île d'Elbe, l'Autriche était entrée en pourparlers sur l'éventualité d'une révolution en France, et qu'elle avait autorisé le général Koller, qui, par deux fois, se rendit se-

crètement à Porto-Ferrajo, à signer un projet de traité avec le général Bertrand, pour s'assurer contre les rancunes que pouvait avoir créées contre l'Autriche sa conduite en 18 14, lorsque, de Fontainebleau, l'Empereur lui fit offrir d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et qu'elle refusa. L'Autriche fit, en cette occasion, ce qu'elle a fait constamment : elle joua un double jeu.

Au milieu de ce tumulte de regrets et d'espérances, deux vols inexplicables eurent lieu à l'Elysée. Une caisse de tabatières à portraits enrichis de diamants, et qu'on venait d'apporter de la part du grand chambellan, fut déposée par le général Bertrand sur la cheminée de son salon. Pendant quelques instants qu'il s'approcha d'une fenêtre avec le messager de M. de Montesquieu, une seule personne était entrée ; la caisse avait disparu quand le général Bertrand voulut la reprendre.

Mais ce n'est rien en comparaison de ce qui arriva à l'Empereur lui-même. Un de ses ministres lui avait apporté plusieurs millions de valeurs négociables, actions de canaux et délégations de coupes de bois. L'Empereur, après les avoir comptées, les avait déposées, avec leur bordereau de

remise, sous l'un des coussins de son canapé. A ce ministre succéda un homme que l'Empereur avait l'habitude de recevoir dans son cabinet depuis les campagnes d'Italie, et que les hautes fonctions qu'il a remplies mettent à l'abri de toute accusation. Personne autre n'entra dans le cabinet jusqu'au moment oi^ l'Empereur, voulant renfermer dans un bureau les liasses de valeurs, s'aperçut qu'on y avait touché et qu'elles étaient incomplètes. Quinze cent mille francs manquaient. Qui les avait pris ? Même mystère que pour les diamants.

Dans la soirée du 23, l'Empereur, tout préoccupé de ces vols qui lui enlevaient une portion de ses ressources, se rappela que le comte Perrégaux, l'un de ses chambellans, était associé de la maison Laffitte. Il le fit appeler, et le chargea de demander au chef de cette maison s'il pouvait, dans ses relations de banque, lui faire ouvrir un crédit de 4 à 5 millions contre une remise de pareille somme qu'il lui ferait en or ou en bonnes valeurs. Le comte Perrégaux n'hésita point à accepter cette proposition, et le soir même les fonds furent encaissés par M. Laffitte, qui s'était rendu aussitôt à l'Élysée-Bourbon.

L'entrevue fut curieuse. — L'Empereur ne

croyait trouver en M. Laffitte qu'un homme à argent et un heureux spéculateur ; mais, à l'échange des premières paroles, il reconnut l'homme supérieur ; oubliant le but de la visite, il discuta les hautes questions politiques qui préoccupaient sa pensée, et força M. Laffitte à reconnaître tous les périls auxquels la conduite de la Chambre des députés exposait les intérêts conquis par trente millions de Français sur quelques milliers de privilégiés qu'allaient ramener dans Paris les armées de Blûcher et de Wellington. Puis revenant à Bliicher, il questionna M. Laffitte sur le degré d'influence qu'il avait exercé dans la détermination du maréchal IVIarmont au 30 mai- 18 14. C'était, lui avait-on dit à tort, M. Laffitte qui, en faisant vibrer dans le cœur de Marmont toutes les fibres du patriote de 1789, et lui donnant l'effroi du sac de Paris, lui avait fait oublier tout ce qu'il devait à l'Empereur de reconnaissance depuis le jour où, sous-officier d'artillerie, il avait trouvé un protecteur, un ami, un père dans le capitaine Bonaparte. La préoccupation fut si forte de part et d'autre, que M. Laffitte sortit sans penser à prendre les ordres de l'Empereur et à lui donner reçu sous aucune forme. C'est seulement arrivé

chez lui et se retrouvaiit avec ses associés, qu'il s'aperçut de sa distraction et se hâta de la réparer.

Le 23 juin, les officiers d'ordonnance : Moline de Saint-Yon, Résigny, Lariboissière, Dumoulin et Planât, demandent avec instance à suivre l'Empereur en Amérique.

Le 24, l'attitude de la population parisienne devint si menaçante pour les meneurs des Chambres, et la foule encombrait à tel point les approches de l'Elysée, en faisant retentir l'air de ses cris d'amour pour l'Empereur et de menaces contre les traîtres, que le gouvernement provisoire mit tout en œuvre pour déterminer l'Empereur à quitter Paris et à se rendre à la Malmaison pour y attendre que les arrangements fussent prêts pour son embarquement et son départ pour les États-Unis. Fouché comprenait qu'il ne pouvait atteindre son but qu'à force de fourberie et de dévouement apparent : et, en effet, il eut l'audace de s'écrier, au moment où le tumulte extérieur retentissait dans le salon de service :

« Entendez-vous le peuple de Paris, messieurs ? il est aujourd'hui ce qu'il était en 1793, c'est-àdire sublime dans son patriotisme. » Et, jetant un

regard sur le comte de Las Cases et le duc de Vicence :

« Carnot et moi ne lui sommes pas suspects, à ce peuple sublime, nous qui avons signé nos serments envers lui avec le sang de Louis XVI. »

Huit jours après, l'ex-conventionnel rouvrait à Louis XVI II les portes de Paris.

Le 25, à midi et demi, l'Empereur, après avoir officiellement demandé au gouvernement provisoire deux frégates et des passeports pour se rendre en Amérique, quitta l'Êlysée-Bourbon. Il partit dans la voiture de ville du grand maréchal, qui l'attendait à la porte du jardin, sur l'avenue Marbeuf, dans le temps que les voitures et l'escorte partaient par la rue du Faubourg-Saint- Honoré, emmenant à la Malmaison les aides de camp Gourgaud et Montholon, le chambellan Las Cases et l'écuyer Mégrigni ; ce dernier était à cheval à la portière de la première voiture, comme si l'Empereur s'y était trouvé. Ce ne fut qu'à la barrière que Sa Majesté quitta la voiture de ville du grand maréchal pour monter dans la sienne propre. A une heure et demie la reine Hortense le reçut à la Malmaison.

Ce fut ainsi que l'empereur Napoléon sortit, presque déguisé, presque fugitif, de sa capitale qu'il ne devait plus revoir, et dans laquelle sa dépouille mortelle devait seule rentrer le 1 5 décembre 1840 !

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