Archambault
« Ces sommes seront payées aux individus si au moment de l'ouverture de ma succession ils sont vivants, ou s'ils ont des enfants légitimes mâles ou femelles ; au défaut de quoi leur part est dévolue au fonds pour en récompenser les officiers et soldats de la garde qui n'auraient pas été réemployés ou qui en auraient besoin, en donnant de préférence à ceux qui formaient le bataillon de l'île d'Elbe, ou qui faisaient partie de l'armée d'Italie de 1796 et 1797, ou de l'Egypte en 1798, 1799, 1800, 1801, à raison de 10.000 fr. pour les officiers et de i.ooo fr. pour les soldats.
«On achèterait deux terres de chacune 3.000.000 de francs ; une pour Bertrand, une pour IMontholon. Les deux tiers des revenus en seraient placés tous les ans en accroissement du capital jusqu'en 1840.»
8 avril. Antomarchi a du malheur. L'Empereur l'a fait appeler pour arranger quelque chose au pansement du vésicatoire. Il était monté à cheval et n'est rentré que pour dîner. J'ai reçu ordre de lui déclarer que l'Empereur ne le verrait plus. Il y a un peu de mieux dans l'état de l'Empereur. Les transpirations ont été abondantes. Je l'ai changé trois foie cette nuit, car depuis sa maladie, il ne veut recevoir de services que de moi ou de M. Marchand. Je ne le quitte ni jour ni nuit, sauf le temps du jour où Bertrand est près de lui. Saint-Denis veille dans la pièce voisine et me donne tout ce dont lEmpereur a besoin.
9 avril. Le docteur Arnott nous exprime un léger espoir qu'il trouve dans l'état du pouls et dans les transpirations.
10 avril. L'Empereur m'a parlé aujourd'hui de son testament. J'ai cherché à lui donner l'espoir que ce serait une précaution inutile ; mais il a persisté et m'a dit: «Je l'écrirai demain si le mieux continue. »
1 1 avril. Sir Hudson Lowe nous laisse complè-
tement tranquilles depuis que le docteur Arnott a été admis, quoiqu'il vienne chaque jour à Longwood conférer avec ce médecin. Point de changement dans l'état de l'Empereur.
13 avril. La nuit a été moins bonne, peut-être à cause de l'abondance de la transpiration. Sept fois j'ai changé l'Empereur, et chaque fois flanelle et linge étaient trempés, jusqu'au madras dont il entoure sa tête. Ces changements de linge sont bien difficiles à faire sans l'impatienter, car il ne veut pas de lumière dans sa chambre ; il ne souffre qu'une bougie dans la pièce voisine, et c'est à la faible lueur de cette lumière qu'il me faut, non lui donner, mais lui mettre tout ce diont il a besoin, même nouer le madras sur sa tête.
Ce matin, à son réveil, l'Empereur m'a dit : «Je vous dicterai aujourd'hui mes dernières volontés. Revenez à midi. »
Quand je sids revenu, il m'a fait mettre le verrou à sa porte, et m'a dit d'écrire. Il m'a dicté deux heures sans s'arrêter, puis il m'a fait lui lire sa dictée, en me disant avec bonté : « Voulez-vous que je vous donne davantage ? »
J'étais trop ému pour pouvoir répondre. Il s'en
est aperçu, et m'a dit : « Allons ! allez-vous-en recopier ce que je vous ai dicté, et après-demain, qui sera mon bon jour, nous le relirons. Vous me le dicterez, et je l'écrirai. Envoyez-moi Marchand, s'il peut se lever.» Et comme j'allais sortir: «Non, faites appeler le grand maréchal. »
14 avril. L'Empereur n'a point oublié son testament. Je ne l'avais point apporté. Il me l'a envoyé chercher, et l'a lu, puis m'y a dicté, sur l'exécution testamentaire, le changement qu'ont provoqué mes observations.
I 5 avril. La matinée tout entière a été consacrée par l'Empereur à écrire son testament. Il n'en a point été fatigué.
Le voici :
« Cejourd'hui, 15 avril 1821, à Longwood, île de Sainte-Hélène,
« Ceci est mon testament ou acte de ma volonté dernière.
« Napoléon.
«lO Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je suis né, il y a plus de cinquante ans.
« 2^ Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce j>euple français que j'ai tant aimé.
«3° J ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse l'impératrice Marie-Louise; je lui conserve jusqu'au dernier moment les plus tendres sentiments. Je la prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent encore son enfance.
«4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais combattre, ni nuire en aucune autre manière à la France. Il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple français.
« 5*^ Je meurs préinaturément, assassiné par l'oligarchie anglaise et son sicaire. Le peuple anglais ne tardera pas à me venger.
«6*^ Les deux issues si malheureuses des deux
invasions de la France, lorsqu'elle avait encore tant de ressources, sont dues aux trahisons de Marmont, Augereau, Talleyrand et La Fayette. Je leur pardonne. Puisse la postérité française leur pardonner comme moi I . . .
«70 Je remercie ma bonne et très excellente mère, le cardinal Fesch, mes frères Joseph, Lucien, Jérôme, Pauline, Caroline, Julie, Hortense, Catherine, Eugène, de l'intérêt qu'ils m'ont conservé. Je pardonne à Louis le libelle qu'il a publié en 1820. Il est plein d'assertions fausses et de pièces falsifiées.
«8° Je désavoue le Manuscrit de Sainte-Hélène et autres ouvrages sous le titre de Maximes, sentences, etc., etc., que l'on s'est plu à publier depuis six ans. Ce ne sont pas là les règle? qui ont dirigé ma vie.
1. «J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu,
I. Ce passage fut écrit en interligne, après avoir entendu la lecture d'un article sur le duc d'Enghien, dans une revue anglaise, qui attaquait outrageusement les ducs de Vicence et de Rovigo.
28o LES SOUFFRANCES DE NAPOLÉON.
soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même.»
« jO Je lègue à mon fils les boîtes, ordres et autres objets, tels qu'argenterie, lits de camp, armes, selles, éperons, vases de ma chapelle, livres, linges qui ont servi à mon corps et à mon usage, conformément à l'état annexé, coté A. Je désire que ce faible legs lui soit cher comme lui retraçant le souvenir d'un père dont l'univers l'entretiendra.
« 2O Je lègue à lady Holland le camée antique que le pape Pie VI m'a donné à Tolentino.
«30 Je lègue au comte Montholon 2 millions de francs, comme une preuve de ma reconnaissance des soins filiaux qu'il m'a rendus depuis six ans, et pour l'indemniser des pertes que son séjour à Sainte-Hélène lui a occasionnées^.
«40 Je lègue au comte Bertrand 500.000 fr.
I. L'Empereur voulait m'indemniser de la perte de la pairie et des avantages attachés à la charge de premier veneur, dont j'avais la survivance avant la Révolution et dont le roi Louis XVIII m'avait rendu les honneurs sans que je les eusse demandés.
« 50 Je lègue à Marchand, mon premier valet de chambre, 400.000 fr. Les services qu'il m'a rendus sont ceux d'un ami. Je désire qu'il épouse une veuve, sœur ou fille d'un officier ou soldat de ma vieille garde.
«60 Idem à Saint-Denis, 100.000 fr.
«70 Idem à Noverraz, 100.000 fr.
«8^ Idem à Pierron, 100.000 fr.
«90 Idem à Archanibault, 50.000 fr.
« 10° Idem à Coursot, 25.000 fr,
«iiO Idem à Chandelier, 25.000 fr.
« 12^ Idem à l'abbé Vignali, 100.000 fr. Je désire qu'il bâtisse sa maison près de Ponte-Nuovo di Rostino.
« 13O Idem au comte Las Cases, loo.ooo fr.
« 14O Idem au comte Lavalette, 100.000 fr.
« 15*^ Idem au chirurgien en chef Larrey, 100.000 fr. C'est l'homme le plus vertueux que j'aie connu.
«16^ Idem au général Brayer, 100.000 fr.
«17O Idem au général Lefèvre-Desnouettes, 100.000 fr,
«180 Idem au général Drouot, 100.000 fr,
«19O Idem au général Cambronne, 100.000 fr.
« 20O Idem aux enfants du général Mouton-Duvernet, 100.000 fr.
«21*^ Idem aux enfants du brave Labédoyère, loo.ooo fr.
«22'^ Idem aux enfants du général Girard, tué à Ligny, loo.ooo fr.
« 2j,^ Idem aux enfants du général Chartran, loo.ooo fr.
« 24O Idem aux enfants du vertueux général Travot, 100.000 fr.
«23*^ Idem au général Lallemand l'aîné, 100.000 fr.
« 26*^ Idem au comte Real, 100.000 fr.
« 27O Idem à Costa di Basilica, en Corse, 100.000 fr.
«28'^ Idem au général Clausel, 100.000 fr.
«29O Idem au baron Menneval, 100.000 fr.
«30° Idem à Arnault, auteur de Marias, 100.000 fr.
«31O Idem au colonel Marbot, 100.000 fr.
« Je l'engage à continuer à «kirire pour la défense de la gloire des armées françaises, et à en confondre les calomniateurs et les apostats.
«32O Idem, au baron Bignon, 100 000 fr.
«Je l'engage à écrire l'histoire de la diplomatie française, de 1792 à 181 5.
«^^^ Idem à Poggi di Talavo, 100.000 fr.
«34O Idem au chirurgien Emery, 100.000 fr.
«35O Ces sommes seront prises sur les 6 millions que j'ai placés en partant de Paris, et sur les intérêts à 5 pour 100, depuis juillet 181 5. Les comptes en seront arrêtés avec les banquiers par les comtes Montholon, Bertrand et Marchand.
«36'' Tout ce que ce placement produira au delà de la sommv: de 5.600.000 francs, dont il a été disposé ci-dessus, sera distribué en gratifications aux blessés de Waterloo et au.x officiers et soldats de l'île d'Elbe, sur un état arrêté par Montholon, Bertrand, Drouot, Cambronne et le chirurgien Larrey.
«^7'^ Les legs, en cas de mort, seront payés aux veuves et enfants, et, à défaut de ceux-ci, rentreront à la masse.
« Mon domaine privé étant une propriété dont aucune loi française ne m'a privé, que je sache, le compte en sera demandé au baron Labouillerie, qui en est le trésorier. Il doit se monter à plus de 200 millions de francs.
«Savoir: i^ Le portefeuille contenant les éco-
nomies que j'ai, pendant quatorze ans, faites sur ma liste civile, lesquelles se sont élevées à plus de 12 millions par an, si j'ai bonne mémoire.
« 2° Le produit de ce portefeuille.
«30 Les meubles de mes palais, tels qu'ils étaient en 18 14, les palais de Rome, Florence, Turin compris. Tous ces meubles ont été achetés des deniers des revenus de la liste civile.
«40 La liquidation de mes maisons du royaume d'Italie, tels qu'argent, argenterie, bijoux, meubles, écuries. Les comptes en seront donnés par le prince Eugène et l'intendant de la couronne Campagnoni.
« Je lègue mon domaine privé, moitié aux officiers et soldats qui restent de l'armée française qui ont combattu depuis 1792 à 181 5 pour la gloire et l'indépendance de la nation ; la répartition en sera faite au prorata des appointements d'activité;
« Moitié aux villes et campagnes d'Alsace, de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, de l'Ile-de-France, de Champagne, Forez, Dauphiné,
qui auraient souffert par l'une ou l'autre invasion. Il sera de cette somme prélevé i million pour la ville de Brienne et i million pour la ville de Méri.
«J'institue les comtes Montholon^ Bertrand et Marchand mes exécuteurs testamentaires.
« Ce présent testament, tout écrit de ma propre main, est signé et scellé de mes armes.
«Napoléon, s (Sceau.)
16 avril. Le docteur Arnott a tellement insisté aujourd'hui pour que l'Empereur consentît à recevoir Antomarchi, que j'en conclus qu'il est plus inquiet qu'il ne le témoigne. Cependant les souffrances me paraissent beaucoup moins aiguës, et l'Empereur a pris avec l'apparence de l'appétit quelques cuillerées de crème de riz au lait d'amandes.
17 avril. La nuit a été calme, quoic/^e la transpiration ait été très abondante. L'Empereur m'a dit au moment où, à six heures du matin, j'allais le quitter :
«Faites écrire à Antomarchi la lettre que j'exige qu'il vous écrive avant de le revoir et que je vais vous dicter. »
Antomarchi s'est soumis avec joie à prendre vis-à-vis de moi les engagements qu'exigeait l'Empereur, et qui se bornaient à un renouvellement du serment fait par lui à son arrivée à Longwood: ne jamais rien révéler de ce qu'il verrait ou apprendrait pendant ses visites chez Sa Majesté, et aussi serment de fidélité et dévouement sans réserve.
Cette exigence tenait à ce que des rapports de domesticité avaient accusé Antomarchi de quelques indiscrétions ou plaisanteries sur le soin que l'Empereur prenait de sa toilette, quoique malade.
Vers trois heures, l'Empereur m'a fait appeler. Quand je suis entré chez lui, il était sur son séant, et le feu de son regard me faisait craindre un redoublement de fièvre ; s'apercevant de mon inquiétude, il me dit avec bonté :
«Je ne suis pas plus mal, mais je me suis préoccupé en causant avec Bertrand de ce que mes exécuteurs testamentaires doivent dire à mon fils quand ils le verront ; il ne me comprend pas : lui et Lafayette sont restés ce qu'ils étaient en 1791. Avec leurs utopies, leurs idées anglaises,
leurs cahiers des états généraux, ils ne voient dans la révolution de 1789 qu'une réforme d'abus, et se refusent à reconnaître qu'elle est à elle seule toute une régénération sociale. Pour eux, je n'ai fait que du despotisme et de la gloire militaire. Bertrand est encore aujourd'hui à me dire que si au retour de Varennes l'Assemblée nationale avait décrété la déchéance de Louis XVI et la royauté du duc d'Orléans, c'eût été le plus beau jour de sa vie. Lui qui me doit tout ce qu'il est, que j'ai fait grand-officier de ma couronne, quelle démence I Ce sont les esprits comme lui qui ont tout perdu dans la Chambre des Cent-Jours. Il n'y a rien de pis que les honnêtes gens dans les crises politiques lorsqu'ils ont la conscience fascinée par de fausses idées. Vous me comprendrez, vous ; il faudrait seulement vous bien rappeler et rassembler tout ce que je vous ai dit et dicté sur l'ambition de mon règne ; mais tout cela peut être disséminé dans votre mémoire quand il faudra en parler, mieux vaut que je résume en peu de mots les conseils que je lègue à mon fils ; vous lui détaillerez plus facilement ma pensée. Écrivez: « Mon fils ne doit pas songer à venger ma mort ; il doit en profiter. Que le souvenir de ce que
j'ai fait ne l'abandonne jamais, qu'il reste toujours, comme moi, Français jusqu'au bout des ongles. Tous ses efforts doivent tendre à régner par la paix. S'il voulait, par pure imitation et sans nécessité absolue, recommencer mes guerres, il ne serait! qu'un singe. Refaire mon ouvrage, ce serait supposer que je n'ai rien fait. L'achever, au contraire, ce sera montrer la solidité des bases, expliquer tout le plan de l'édifice qui n'était qu'ébauché. On ne fait pas deux fois la même chose dans un siècle. J'ai été obligé de dompter l'Europe par les armes ; aujourd'hui il faut la convaincre. J'ai sauvé la Révolution qui périssait, je l'ai lavée de ses crimes, je l'ai montrée au monde resplendissante de gloire ; j 'ai implanté en France et er Europe de nouvelles idées ; elles ne sauraient ré trograder. Que mon fils fasse éclore tout ce que j'ai semé; qu'il développe tous les éléments d< prospérité que renferme le sol français. A ce prix il peut encore être un grand souverain.
« Les Bourbons ne se maintiendront pas. Lors que je serai mort, il y aura partout, même en An gleterre, réaction en ma faveur. C'est pour moi fils un bel héritage. Il est possible que pour ef facer le souvenir de leurs persécutions, les Anglai
favorisent le retour de mon fils en France ; mais, pour vivre en bonne intelligence avec l'Angleterre, il faut à tout prix favoriser ses intérêts commerciaux. Cette nécessité conduit à deux conséquences : combattre l'Angleterre ou partager avec elle le commerce du monde. Cette seconde condition est la seule possible aujourd'hui. La question étrangère prédominera encore longtemps en France la question intérieure. Je lègue à mon fils assez de force et de sympathie pour qu'il puisse continuer mon ouvrage avec les seules armes d'une diplomatie élevée et conciliatrice. Sa position à Vienne est déplorable. L'Autriche le rendra-t-elle sans conditions ? Après tout, François I^*" s'est trouvé dans une position plus critique ; la nationalité française n'y a rien perdu. Que mon fils ne remonte jamais sur le trône par une influence étrangère. Son but ne doit pas être seulement de régner, mais de mériter l'approbation de la postérité. Qu'il se rapproche de ma famille quand il le pourra ; ma mère est une femme antique ; Joseph et Eugène peuvent lui donner de bons conseils ; Hortense et Catherine sont des femmes supérieures. S'il reste en exil, qu'il épouse une de mes nièces. Si la France le rappelle, qu'il Nspoléon. 10
recherche une princesse de Russie ; c'est la seule cour où les liens de famille dominent la politique. L'alliance qu'il contractera doit tendre à augmenter l'influence française au dehors et non pas à introduire dans le conseil une influence étrangère. La nation française est la plus facile à gouverner, quand on ne la prend pas à rebours ; rien n'égale sa compréhension prompte et facile ; elle distingue à l'instant même ceux qui travaillent pour elle ou contre elle ; mais aussi il faut toujours parler à ses sens, sinon son esprit inquiet la ronge, elle fermente et s'emporte.
« Mon fils arrivera après des troubles civils ; il n'a à redouter qu'un seul parti, celui du duc d'Orléans ; ce parti germe depuis longtemps. Rapportez-lui à ce sujet ce que m'a dit Bertrand. Qu'il méprise tous les partis ; qu'il ne voie que la masse. Excepté ceux qui ont trahi la patrie, il doit oublier les antécédents de tous les hommes et récompenser le talent, le mérite, les services partout où il les trouvera. Chateaubriand, malgré son libelle, est un bon Français.
« La France est le pays où les chefs ont le moins d'influence ; s'appuyer sur eux, c'est bâtir sur le sable. On ne fait de grandes choses en France
qu'en s^appuyant sur les masses ; d'ailleurs, un gouvernement doit aller chercher son appui là où il est. Il y a des lois morales aussi inflexibles et aussi impérieuses que les lois physiques. Les Bourbons ne peuvent s'appuyer que sur les nobles et les prêtres, quelle que soit la constitution qu'on leur fasse adopter. C'est l'eau qui va reprendre son niveau en dépit de la machine qui l'a soulevée un moment. Moi, je me suis appuyé sur tout le monde sans exception; j'ai donné le premier exemple d'un gouvernement qui favorise les intérêts de tous. Je n'ai pas gouverné pour ou par les nobles, les prêtres, les bourgeois ou les ateliers; j'ai gouverné pour toute la communauté, pour toute la grande famille française. Diviser les intérêts d'une nation, c'est les desservir tous, c'est engendrer la guerre civile. On ne divise pas ce qui par nature est indivisable, on le mutile. Je n'attache aucune importance à la constitution dont je vous ai dicté les bases principales : bonne aujourd'hui, elle peut être mauvaise demain. D'ailleurs, rien ne doit définitivement se faire à cet égard sans l'assentiment formel de la nation ; mais le principe fondamental doit être l'universalité des votes. « Ma noblesse ne sera d'aucun appui pour mon
fils; il me fallait plus d'une génération pour qu'elle prît ma couleur, pour qu'elle conservât par tradition le dépôt sacré de toutes mes conquêtes morales. Dès 1815, tous les grands allaient franchement contre moi. Je ne comptais ni sur mes maréchaux, ni sur ma noblesse, pas même sur les colonels ; mais tout le peuple et toute l'armée, jusqu'au grade de capitaine, étaient pour moi. Ma confiance ne m'a pas trompé. Ils me doivent beaucoup; j'étais leur véritable représentant. Ma dictature était indispensable, et la preuve, c'est qu'on m'offrait toujours plus de pouvoir que je n'en voulais. Aujourd'hui, en France, il n'y a de possible que ce qui est nécessaire. Il n'en sera pas de même pour mon fils : on lui disputera le pouvoir ; il doit prévenir tous les désirs de la liberté. Il est d'ailleurs plus facile, dans les temps ordinaires, de régner avec des chambres que seul : les assemblées prennent une grande partie de votre responsabilité, et rien n'est plus facile que d'avoir toujours la majorité pour soi ; mais il faut prendre garde et ne pas démoraliser le pays. L'influence du gouvernement est immense en France : s'il sait s'y prendre, il n'a pas besoin de corrompre pour trouver partout des appuis. Le but d'un souverain
ne doit pas être seulement de régner, mais de répandre l'instruction, la morale, le bien-être. Tout ce qui est faux est un mauvais secours.
«Jeune, j'ai eu des illusions; j'en suis revenu bien vite. Les grands orateurs qui dominent les assemblées par l'éclat de leur parole sont, en général, les hommes politiques les plus médiocres : il ne faut pas les combattre par des paroles, ils en ont toujours de plus ronflantes que les vôtres ; il faut opposer à leur faconde un raisonnement serré, logique ; leur force est dans le vague, il faut les ramener dans la réalité des faits : la pratique les tue. Au Conseil d'État, il y avait des hommes beaucoup plus éloquents que moi ; je les battais toujours par ce simple argument: deux et deux font quatre.
« La France fourmille d'hommes pratiques très capables ; le tout est de les trouver et de leur donner le moyen de parvenir. Tel est à la charrue, qui devrait être au Conseil d'État ; tel est ministre, qui devrait être à la charrue. Que mon fils ne s'étonne pas de voir les gens les plus raisonnables en apparence lui proposer les plans les plus absurdes, depuis la loi agraire jusqu'au despotisme du Grand Turc ; tous les systèmes trou-
vent des apologistes en France. Qu'il écoute tout, mais aussi qu'il mesure tout à sa juste valeur et s'entoure de toutes les capacités réelles du pays. Le peuple français a deux passions également puissantes qui paraissent opposées, et qui cependant dérivent du même sentiment, c'est l'amour de l'égalité et l'amour des distinctions. Un gouvernement ne peut satisfaire à ces deux besoins que par une excessive justice. Il faut que la loi et l'action du gouvernement soient égales pour tous ; que les honneurs et les récompenses tombent sur les hommes qui, aux yeux de tous, en paraissent les plus dignes. On pardonne au mérite, on ne pardonne pas à l'intrigue. La Légion d'honneur a été un immense et puissant levier pour la vertu, le talent et le courage : mal employée, ce serait une peste; on s'aliénerait toute l'armée, si l'esprit de cour ou l'esprit de coterie présidait â ses nominations ou à son administration.
« Mon fils sera obligé de régner avec la liberté de la presse. C'est une nécessité aujourd'hui. Il ne s'agit pas, pour gouverner, de suivre une théorie plus ou moins bonne, mais de bâtir avec des matériaux qu'on a sous la main ; il faut subir les nécessités et en profiter. La liberté de la
presse doit, entre les mains du gouvernement, devenir un puissant auxiliaire pour faire parvenir dans tous les coins de l'Empire les saines doctrines et les bons principes. L'abandonner à ellemême; c'est s'endormir à côté d'un danger. A la paix générale, j'aurais institué une direction de la presse, composée des plus hautes capacités du pays, et j'aurais fait parvenir jusqu'au dernier hameau mes idées et mes intentions. Aujourd'hui, il est impossible de rester, comme il y a trois cents ans, tranquille spectateur de la transformation des sociétés ; il faut, sous peine de mort, ou tout conduire, ou tout empêcher.
«Mon fils doit être l'homme des idées nouvelles et de la cause que j'ai fait triompher partout. Régénérer les peuples par les rois ; établir partout des institutions qui fassent disparaître les traces de la féodalité, qui assurent la dignité de l'homme, développent les germes de prospérité qui dorment depuis des siècles ; faire partager à la généralité ce qui n'est aujourd'hui que l'apanage d'un petit nombre ; réunir l'Europe dans des liens fédératifs indissolubles ; propager dans toutes les parties du monde, aujourd'hui barbares et incultes, les bienfaits du christianisme et de la civilisation :
tel doit être le but de toutes les pensées de mon fils ; telle est la cause pour laquelle je meurs martyr. A la haine dont je suis l'objet de la part des oligarques, qu'il mesure la sainteté de ma cause. Voyez les régicides, ils étaient naguère dans le conseil d'un Bourbon ; ils rentreront demain dans leur patrie, et moi et les miens, nous expions dans les tortures les bienfaits que je voulais donner aux nations. Mes ennemis sont les ennemis de l'humanité ; ils veulent enchaîner les peuples, qu'ils regardent comme un troupeau ; ils veulent opprimer la France, faire remonter le fleuve jusqu'à sa source; qu'ils prennent garde qu'il ne déborde ! Avec mon fils, les intérêts opposés peuvent vivre en paix, et les idées nouvelles s'entendre, se fortifier sans secousses et sans victimes ; d'immenses malheurs seraient épargnés à l'humanité. Mais si la haine aveugle des rois poursuit mon sang après ma mort, alors je serai vengé, mais cruellement vengé. La civilisation y perdra de toutes les manières, si les peuples se déchaînent ; des flots de sang seront répandus dans toute l'Europe ; les lumières disparaîtront au milieu des guerres civiles et des guerres étrangères ; il faudra plus de trois cents ans de troubles pour détruire
en Europe l'autorité royale, qui, d'hier seulement, représente les intérêts de tous, mais qui a mis plusieurs siècles à sortir des étreintes du moyen âge. Si, au contraire, le Nord s'avance contre la civilisation, la lutte sera moins longue, mais les coups seront plus funestes. Le bien-être des peuples, tous les résultats obtenus depuis tant d'années seront perdus, et nul ne peut prévoir quels en seront les résultats désastreux. Les peuples, comme les rois, ont intérêt à l'avènement de mon fils. Hors des idées, des principes pour lesquels nous avons combattu, et que j'ai fait triompher, je ne vois qu'esclavage ou confusion pour la France comme pour l'Europe.
«Vous publierez tout ce que j'ai dicté ou écrit, et vous engagerez mon fils à le lire et à le méditer. Vous lui direz de protéger tous ceux qui m'ont bien servi, et le nombre en est grand. Mes pauvres soldats, si magnanimes, si dévoués, sont peut-être sans pain I Que de courage, que de bon sens dans ce peuple français 1 que de richesses enfouies, qui ne verront peut-être plus le jour I L'Europe marche vers une transformation inévitable: la retarder, c'est s'affaiblir par une lutte
inutile ; la favoriser, c'est se fortifier des espérances et des volontés de tous.
« Il y a des désirs de nationalité qu'il faut satisfaire tôt ou tard, et c'est vers ce but qu'on doit marcher. La position de mon fils ne sera pas exempte d'immenses difficultés. Qu'il fasse, par le consentement de tous, ce que les circonstances m'ont obligé à faire par la force des armes. Vainqueur de la Russie en 18 12, le problème d'une paix de cent ans était résolu ; je tranchais le nœud gordien des peuples : aujourd'hui il faut le délier. Le souvenir des trônes que j'ai élevés dans l'intérêt de ma politique générale doit être écarté. En 18 15, j'avais déjà exigé de mes frères qu'ils oubliassent leurs royautés et qu'ils ne prissent que le titre de princes français. Mon fils doit suivre cet exemple ; car le contraire exciterait de justes alarmes. Ce n'est plus dans le Nord que se résoudront de graves questions, c'est dans la Méditerranée : là, il y a de quoi contenter toutes les ambitions des puissances, et avec des lambeaux de terres sauvages on peut acheter le bonheur des peuples civilisés. Que les rois se rendent à la raison, il n'y aura plus en Europe de matières à entretenir les haines internationales. Les pré-
LES SOUFFRANCES DE NAPOLÉON. 29g
jugés se dissipent, s'agrandissent, se confondent; les routes du commerce se multiplient. Il n'est plus possible à une nation de s'en conserver le monopole.
« Pour que mon -fils sache si son administration est bonne ou mauvaise, si ses lois sont d'accord avec les mœurs, qu'il se fasse présenter un rapport annuel et motivé des condamnations prononcées par les tribunaux. Si les crimes ou les délits augmentent, c'est une preuve que la misère s'accroît, que la société est mal gouvernée. Leur diminution est la preuve du contraire.
«Les idées religieuses ont encore plus d'empire que ne croient certains philosophes bornés ; elles peuvent rendre de grands services à l'humanité. En étant bien avec le pape, on domine encore aujourd'hui la conscience de cent millions d'hommes. Pie VII sera toujours bien pour mon fils ; c'est un vieillard plein de tolérance et de lumières. De fatales circonstances ont brouillé nos cabinets ; je le regrette vivement. Fesch ne me comprenait pas ; il soutenait les ultramontains eijinemis de la vraie religion en France. Si on vous laisse rentrer en France, vous trouverez encore beaucoup d'hommes fidèles à rna mémoire. Le plus beau mo-
nument qu'ils puissent m'élever, c'est de réunir en un corps d'ouvrage toutes les pensées que j'ai émises au Conseil d'État pour l'administration de l'Empire ; c'est de réunir toutes mes instructions à mes ministres, et de faire la nomenclature de tous les travaux que j'ai entrepris, de tous les monuments que j'ai élevés en France et en Italie. Maret, Daru, Molien, Merlin, Cambacérès, peuvent contribuer à ce travail ; ce sera le complément de ce que je charge Bignon d'écrire sur ma politique extérieure, et les généraux que je vous ai indiqués, sur mes guerres. II faudra distinguer, dans ce que j'ai dit au Conseil d'État, les mesures bonnes pour le moment de celles dont l'application est éternellement vraie.
« Que mon fils lise et médite souvent l'histoire ; c'est là la seule véritable philosophie. Qu'il lise et médite les guerres des grands capitaines ; c'est le seul moyen d'apprendre la guerre.
« Mais tout ce que vous lui direz, tout ce qu'il apprendra lui servira peu, s'il n'a pas au fond du cœur ce feu sacré, cet amour du bien qui seul fait faire les grandes choses.
« Mais je veux espérer qu'il sera digne de sa destinée.
«Si on ne vous laisse pas aller à Vienne »
L'Empereur se sentit tout à coup hors d'état de continuer; sa voix s'éteignit, et je m'effrayai tellement en portant mes regards sur lui, que je le suppliai de suspendre sa dictée et de consentir à prendre une cuillerée de potion. J'eus raison, car ses forces étaient épuisées.
18 avril. Rien de nouveau dans la marche de la maladie. Antomarchi, qui accompagnait le docteur Arnott à sa visite du matin, nous a assuré qu'il espérait ; mais le docteur Short et le docteur Mitchels, venus dans le cours de la journée en consultation avec les docteurs Arnott et Antomarchi, ne partagent pas cette espérance.
20 avril. Cette nuit, vers une heure, l'Empereur m'a exprimé le désir de causer avec l'abbé Vignali et m'a ordonné de le faire appeler, ajoutant : « Vous nous laisserez, mais vous reviendrez dès qu'il sera sorti de ma chambre. Arrangez-vous de manière à ce que l'on ne sache pas que je l'aie vu cette nuit.» J'obéis: l'abbé Vignali resta une heure près de l'Empereur. Quand je rentrai, l'Empereur était très calme ; sa voix ne témoignait d'au-
cune émotion ; il a causé quelques instants religion, m'a demandé sa potion, et s'est endormi. Il dormait encore quand M. Marchand est venu me relever.
Depuis quelques jours l'Empereur se plaignait du manque dair dans sa petite chambre à coucher ; il a profité d'un peu de calme pour se faire transporter dans la pièce qui lui servait de cabinet.
21 avril. Nouvelle consultation des médecins anglais, mais entre eux.
22 avril. Les transpirations de la nuit continuent d'être très abondantes; cette nuit encore j'ai changé l'Empereur sept fois. Cependant il y a en masse plus de calme, les douleurs sont moins intenses; mais le goût devient fantasque et l'amaigrissement extrême.
4 avril. L'Empereur m'a de nouveau parlé de son testament. Il pense à y ajouter par codicilles plusieurs dispositions dont il chargerait l'Impératrice et le prince Eugène. Son imagination travaille sans cesse pour trouver des ressources à livrer
à ses libéralités. Chaque jour lui rappelle un ancien serviteur qu'il voudrait rémunérer. Je dois dire ici qu'il a commis une erreur bien regrettable en comptant au nombre des réclamations dont il chargeait ses exécuteurs testamentaires la valeur de traites de l'île d'Elbe, qu'il croyait restées en 181 5 dans le portefeuille de son trésorier, le baron Peyrusse, car le général Bertrand a déclaré que dès cette époque ces traites avaient été protestées et reconnues sans valeur par l'effet des événements politiques ; et l'arrêté fait par le grand maréchal dans les Cent-Jours de la comptabilité de ce trésorier atteste leur parfaite régularité.
C'est un témoignage que je rends avec plaisir au dévouement et à l'honneur de M. Peyrusse.
26 avril. La nuit a été assez calme jusqu'à quatre heures du matin. A ce moment, l'Empereur m'a dit avec une émotion remarquable : « Je viens de voir ma bonne Joséphine, mais elle n'a point voulu m'embrasser ; elle s'est envolée au moment où j'ai voulu la prendre dans mes bras. Elle était assise là; il me semblait que je l'avais vue la veille ; elle n'est pas changée, toujours la même, toujours tout dévouement pour moi ;
elle m'a dit que nous allions nous revoir pour ne plus nous quitter. Elle m'assure que . . . L'avezvous vue ? » Je me suis bien gardé de lui rien dire qui pût augmenter l'exaltation fébrile qui ne m'était que trop démontrée. Je lui ai fait boire de la potion, je l'ai changé, et il s'est endormi ; mais, à son réveil, il m'a de nouveau parlé de rimpératrice Joséphine, et je l'eusse impatienté inutilement si je lui avais dit que ce n'était qu'un rêve.
La lecture d'un journal anglais a réveillé chez l'Empereur une de ces impressions terribles contre lesquelles sa raison était impuissante, mais qui toujours prennent naissance dans im noble sentiment. Le malheur voulut que Bertrand ne s'aperçût pas assez vite, en traduisant et lisant tout à la fois, que l'article qu'il traduisait était un infâme libelle contre Caulaincourt et Savary ; et lorsqu'il s*arrêta, l'Empereur l'obligea à continuer; puis l'interrompant tout à coup: «C'est indigne!» Il me fit appeler, m'ordonna de lui apporter son testament, l'ouvrit, et écrivit en interligne sans nous dire un mot: «J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et h l'honneur du peuple
français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins dans Paris. Dans une semblable circonstance j'agirais encore de même.» Ce peu de lignes écrites, il me rendit le testament et nous congédia de la main.
27 avril. La nuit a été pénible ; l'agitation fébrile n'a cédé que vers quatre heures aux abondantes transpirations, qui m'ont obligé de changer l'Empereur plusieurs fois. A peine s'il a eu deux heures de sommeil. Sitôt que M. Marchand fut venu me remplacer à six heures du matin, il s'occupa à cacheter et à sceller avec des faveurs ses testaments et codicilles. Il semblait qu'il eût hâte de s'ôter le pouvoir d'obéir à la réflexion qui lui eût conseillé d'effacer l'intercalation de la veille.
Les testaments cachetés, il a fait faire l'inventaire de ses cassettes : la plus grande partie de la matinée s'est passée à ce travail ; il a également fait mettre sous enveloppe six millions de valeurs à son ordre; il a lui-même écrit et signé toutes les suscriptions des enveloppes en écrivant sur une petite planche de carton : je lui tenais l'encrier. Ce travail était bien fatigant pour lui : des accès
de vomissement purulent l'ont interrompu à plusieurs reprises.
A neuf heures du soir il a fait appeler le grand maréchal et l'abbé Vignali, et a fait dresser par Bertrand un procès-verbal légal de l'existence des pièces que M. Marchand et moi avions scellées, et il a voulu que tous nous y apposions également nos cachets et nos signatures.
L'Empereur a voulu changer de chambre. « Il n'y a pas assez d'air, » nous a-t-il dit, et il s'est fait transporter dans le salon. Il a beaucoup parlé aujourd'hui, et se trouvant mieux, disait-il, il a voulu écrire un huitième codicille ; mais il n'a pu l'achever, et m'en a dicté plusieurs articles.
30 avril. A partir d'aujourd'hui, Antomarchi veillera dans la salle à manger, car il n'est plus possible de se faire illusion sur le danger. Tout espoir est perdu, le docteur Arnott nous l'a déclaré ; cependant l'Empereur conserve toute sa tête, toute sa volonté. Bertrand, qui me voit épuisé de fatigue, lui a proposé encore ce matin de le veiller à ma place ; il lui a répondu : « Je vous l'ai déjà dit, Montholon me suffit; c'est votre faute si je me suis accoutumé à ses soins, qui sont
pour moi ceux d'un fils. Aujourd'hui, je n'en veux plus d'autres. C'est lui qui recevra mon dernier soupir ; ce sera la récompense de ses services. Ne m'en parlez plus. »