CHAPITRE XVIIl Mort de l'Empereur, le 5 mai
5 mai. La nuit a été très mauvaise ; vers deux heures du matin, le délire était évident et accompagné de crispations nerveuses. Un instant, j'ai cru distinguer des mots sans suite : France, Année, Tête d^ Armée, Joséphine ; au même moment, l'Empereur s'est élancé hors de son lit par un mouvement convulsif, contre lequel j'ai vainement lutté ; sa force était telle, qu'il m'a renversé en m'entraînant avec lui sur le tapis. Il me serrait si vivement que je ne pouvais appeler à mon aide. Heureusement que Archambault, qui veillait dans la pièce voisine, a entendu du bruit et est accouru pour m'aider à replacer l'Empereur sur son lit. Quelques secondes après, le grand maréchal et M. Antomarchi, qui s'étaient jetés sur un canapé de la bibliothèque, sont venus également ; mais déjà l'Empereur était recouché et calme.
Il paraissait dormir tranquillement, quand je l'ai quitté à six heures du matin ; mais à peine avais-je eu le temps de me jeter sur mon lit, qu'on vint me chercher en hâte: le râle de la mort commençait I
Quand je me suis approché du lit, l'Empereur a porté son regard sur moi et m'a fait signe de lui donner à boire; mais déjà il ne pouvait avaler; ce n'est qu'à l'aide d'une éponge humectée d'eau sucrée qu'il y eut moyen d'étancher sa soif en pressant constamment l'éponge contre ses lèvres.
Il est resté immobile depuis ce moment jusqu'à cinq heures quarante-neuf minutes du soir, qu'il a rendu le dernier soupir ; toujours sur le dos, la main droite hors du lit, l'œil fixe, paraissant absorbé dans une profonde méditation, sans l'apparence d'aucune souffrance. Les lèvres légèrement contractées, l'ensemble de sa figure exprimait de douces impressions.
Toutes les fois que M. Antomarchi a voulu me relever dans le soin d'humecter ses lèvres avec l'éponge, il l'a repoussé de la main en portant son regard vers moi.
Comme le soleil se couchait, l'Empereur quittait la terre, et je perdais plus qu'un père I
J'ai pieusement rempli le devoir que son affection paternelle pour moi m'a confié, je lui ai fermé les yeux.
Immédiatement après sa mort, j'ai écrit la lettre qu'il m'avait dictée le 28 pour annoncer sa mort, et l'ai fait porter à sir Hudson Lowe, en faisant au même moment prévenir le docteur Amott et le capitaine d'ordonnance, qui sont entrés constater la mort ; tous deux ont témoigné de leur respect et de leur douleur, en obéissant à ce cruel devoir.
Le médecin en chef de la garnison et le médecin en chef de l'escadre sont entrés ensuite, et ont froidement posé la main sur le cœur de l'Empereur. Ils ne voyaient dans cet acte que l'accomplissement d'une formalité, d'un devoir, et ne paraissaient pas même se douter que le cœur qui venait de cesser de battre fût celui d'un de ces hommes extraordinaires et privilégiés qui apparaissent de siècle en siècle comme une manifestation de la toutepuissance de l'âme humaine.
A sept heures du soir, sur la demande du grand maréchal, M. Marchand et moi, nous nous sommes réunis à lui pour dresser les procès-verbaux suivants de la mort de l'Empereur et de la remise qui m'a été faite par M. Marchand des actes
testamentaires, ainsi que de l'enveloppe contenant les reçus des dépôts d'argent. Je fus obligé de m'arrêter, en écrivant le récit des événements de la journée: car je me sentais épuisé de douleur encore plus que de fatigue. Je le regrette vivement aujourd'hui.
Tant de cruelles émotions étaient trop fortes pour des femmes et des enfants. Napoléon Bertrand est tombé sans connaissance en posant ses lèvres sur la main glacée de l'Empereur,
Procès-verbal du décès de VEmpereur.
<'A défaut des officiers de l'état civil de la famille impériale désignés par les sénatus-consultes y relatifs, nous, comte Bertrand, lieutenant général, grand maréchal de l'empereur Napoléon, et comte de Montholon, lieutenant général, aide de camp de Sa Majesté, tous deux agissant comme officiers civils de sa maison, avons rédigé le présent acte, à l'effet de constater qu'aujourd'hui, cinq mai mil huit cent vingt et un, à cinq heures quarante-neuf minutes de l'après-midi, l'empereur Napoléon est décédé dans ses appartements à Longwood, île Sainte-Hélène, à la suite d'une Ion-
gue et pénible maladie, dans le sein de la religion catholique, apostolique et romaine, en présence de nous soussignés, et de toutes les personnes de la maison de Sa Majesté, en service à Longwood.
« Longwood, île Sainte-Hélène, 5 mai 1821.
« Signé : le comte BERTRAND.
< le comte de MONTHOLON. >
Sir Hudson Lowe nous avait signifié que, conformément aux ordres de son gouvernement, il s'opposait à l'embaumement du corps ; mais ce ne fut qu'au moment où M. Antomarchi se disposait à renfermer le cœur dans un vase d'argent rempli d'esprit de vin, pour nous conformer aux instructions de l'Empereur, qui nous avait ordonné de le porter à l'Impératrice, que le gouverneur nous fit déclarer qu'il s'y opposait, et que l'estomac seul serait ainsi conservé pour être envoyé en Angleterre.
Cette déclaration donna lieu à une vive discussion. Tout ce que nous pûmes obtenir fut que le cœur, ainsi que l'estomac, seraient conservés dans de l'esprit de vin, renfermés dans des vases
d'argent et placés dans le cercueil. J'obtins aussi la permission de mettre dans le cercueil, conformément à l'ordre que j'en avais reçu de l'Empereur, une collection de monnaies d'or de son règne.
L'autopsie terminée, l'Empereur fut de nouveau revêtu de l'habit des chasseurs de sa garde et exposé sur son lit de camp dans la chambre qui précédait sa chambre à coucher d'habitude, et en face la porte-fenêtre ouvrant sur le petit jardin. Un crucifix fut placé sur sa poitrine.
Les régiments de la garnison et de nombreux détachements des équipages de l'escadre en grande tenue, mais sans armes, ont défilé devant ses dépouilles mortelles. Tous, officiers, soldats ou marins, ont mis le genou à terre au moment de ils se sont trouvés en face de la porte-fenêtre. Quelques officiers ont sollicité l'honneur de porter leurs lèvres au coin du manteau de Marengo, dont nous avions recouvert les pieds de l'Empereur.
Le grand maréchal, M. Marchand et moi entourions le lit de l'Em.pereur ; l'abbé Vignali était en prières au pied du lit.
Le capitaine Crokat, du 20^ régiment, officier
d'ordonnance à Longwood, est parti ce soir, à bord de VAchéron, pour porter en Angleterre la nouvelle de le mort de l'Empereur, ainsi que le procès-verbal de l'autopsie.
7 mai. Ce matin, toute la population créole est venue en procession à Longwood pour payer un dernier hommage de respect à l'illustre captif, qui avait gagné leur amour et leur admiration.
A deux heures après-midi, tout étant prêt pour placer les dépouilles mortelles de l'Empereur dans le cercueil qui devait pour toujours les renfermer, nous avons procédé à cette cruelle opération.
Procès-verbal cT ensevelissement.
< Cejourd'hui, sept mai mil huit cent vingt et un, à Longwood, île de Sainte-Hélène, le corps de l'empereur Napoléon, étant revêtu de l'uniforme des chasseurs de sa garde, a été, par nous soussignés, déposé dans un cercueil de fer-blanc, doublé de satin blanc, oreiller et matelas de même étoffe. Nous y avons également déposé le cœur, renfermé dans un vase d'argent, surmonté de l'aigle impériale, et la boîte contenant l'estomac;
de plus, un vase d'arg-ent aux armes impériales, un couvert d'argent dito, une assiette diio, îix doubles napoléons d'or de France, quatre napoléons simples d'or, un double napoléon d'argent, deux doubles napoléons d'or d'Italie.
« Ce premier cercueil, ayant été soudé en notre présence, a été placé dans un autre en plomb, lequel, après avoir été également soudé, a été renfermé dans un troisième cercueil de bois d'acajou.
« Le cercueil a été placé sur le lit de camp, dans la chapelle ardente, et recouvert d'un drap mortuaire en velours, sur lequel nous avons étendu le manteau que, depuis la bataille de Marengo, l'Empereur portait dans toutes ses campagnes.
«Après quoi nous avons dressé et signé le présent procès-verbal, les jour et an que dessus.
<L\Sig-7té : le comte de MONTHOLON, € le comte Bertrand, < Marchand. >