LE DOCTEUR AMOUREUX. — SOUFFRANCES DU PROFESSEUR
Sophie Carillon ne fut pas sans remarquer dans la huitaine qui suivit le concert, combien la tristesse de Caroline avait redoublé ; les deux sœurs étaient embarrassées quand leurs regards se rencontraient; elles évitaient de se trouver ensemble. L'aînée des marchandes de modes n'osait communiquer ses impressions au sujet de M. Jannois; elle l'avait trouvé prétentieux et gémissait sur le choix malheureux de Caroline, sachant combien seraient inutiles ses conseils.
Une nuit, Sophie, dont le sommeil était sans cesse traversé par de sombres pressentiments.
entendit un bruit singulier dans la chambre de sa sœur. Il lui semblait qu'on ouvrait des meubles; les portes des armoires criaient sur leurs gonds. La marchande de modes crut d'abord à un rêve : le bruit avait cessé; mais l'esprit mis en éveil la nuit reprend difficilement son calme. Un poids sourd venait de retentir sur le parquet de la chambre voisine. Emue, Sophie sortit de son lit et attendit pleine d'anxiété.
Retenant sa respiration, Sophie se dirigea vers le corridor. Une porte vitrée laissait entrevoir de la lumière dans l'appartement de Caroline. Par un des coins du rideau, la marchande de modes aperçut les armoires ouvertes, une malle, un sac de nuit au milieu de la chambre. Devant une table sa sœur écrivait en baignant son papier de larmes.
11 n'y avait pas à en douter, Caroline voulait fuir !
Sophie entra brusquement. Sa sœur poussa un cri.
(( Ingrate! s'écria la marchande de modes, tu veux nous quitter! »
Et en sanglotant elle se jeta dans les bras de Caroline.
(( Tu ne nous aimes donc plus } »
Du Professeur DelteiL zj
Honteuse d'avoir été surprise, Caroline baissait la tête comme devant un juge sévère. Et pourtant le juge pleurait devant l'accusé!
Après un moment de silence troublé par les larmes :
(( Pourquoi nous quittera » s'écria Sophie.
La tête sur la poitrine, Caroline ne répondait pas.
« C'est mal! dit la marchande de modes... Tu vois que tu ne sais que répondre... »
Caroline ne détachait pas les yeux de la lettre qu'elle écrivait. Sophie s'en empara.
u Non ! » fit Caroline voulant empêcher sa sœur de la lire.
Un bras passé autour du cou de Caroline, Sophie lut : a Ma sœur, quand tu trouveras cette lettre, je serai loin d'ici... Pardon7te-inoi ! »
« Oui, mon enfant, tu es pardonnée, » s'écriait la marchande de modes.
Elle continua : « J'ai senti que tu ne comprenais pas celui que faime. et fen souffre, car il est ma vie tout entière... Je suis ingrate, n'est-ce pas!... J'aurais donné dix ans de ma vie pour f embrasser! »
Sophie s'arrêta pour couvrir sa sœur de baisers. (( Quelle est la puissance qui nous force à faire
une action contre notre gré! écrivait Caroline. J'ai bien lutté , espérant que f aurais la force de résister, de me jeter dans tes bras... Je n'ai pu... »
u 11 te la faut, cette force... Tu l'auras..'. Que dirai-je à Berthe.^ que tu la quittes pour toujours >... C'est impossible... »
(( q4u moment de fermer cette lettre. » écrivait Caroline, « je m'arrête, il est temps encore. »
a Oui, s'écria Sophie, il est temps, et je remercie Dieu de m'avoir avertie !
— Il m'attend ! » dit Caroline en allant vers la fenêtre.
Sophie prit sa sœur à bras le corps.
(( Tu ne peux nous quitter ainsi !
— Je l'ai juré, » disait Caroline.
En ce moment la pendule sonna lentement cinq heures. Sophie tomba aux genoux de sa sœur.
(( C'est l'heure, dit-elle, à laquelle notre mère nous faisait ses derniers adieux... Tu ne t'en souviens donc plus } »
A son tour. Caroline s'agenouilla. La prière faisait descendre dans ce cœur troublé son influence pénétrante. Les mains dans les mains de sa sœur, les lèvres sur ses lèvres :
({ Rappelle-toi, dit Sophie, les trois dernières
Du Professeur Dclteil. 273
années qui précédèrent la mort de notre pauvre mère... Elle sentait sa un et avait voulu que plus tard je pusse la remplacer près de vous. J'entrai dans une maison de commerce de Reims, et là je fus témoin d'un drame qui a influencé ma vie tout entière. Une de mes compagnes se laissa prendre aux attention^ du fils de la maison. Ils s'aimaient tous deux comme quand on est jeune, et à tous deux l'avenir apparaissait souriant. Le jeune homme sans cesse protestait de son amour; la jeune fille était traitée en enfant de la maison par le père et la mère. Elle aurait dû trouver en elle assez de force, pour résister, elle céda... Si tu savais, ma sœur, les suites de cette séduction!... Pendant que mon amie cachait sa faute aux yeux de tous, le jeune homme, oubliant ses promesses, ses serments, se mariait à une autre.
— Tous les hommes ne sont pas trompeurs, dit Caroline.
— Et si je te disais, reprit Sophie, le nom de la jeune £lle qui n'a pas eu assez de larmes pour pleurer l'ingrat !
— Je la connais } » demanda Caroline avec anxiété.
Sophie fondait en larmes. Caroline, émue, à son tour, n'osait la regarder.
(( Comprends-tu ma honte et mon chagrin } s'écria Sophie. Avoir un fils et ne pouvoir le reconnaître ! . . . Le cacher même à mes sœurs ! . . . Mon pauvre Charles-Marie sans père ! »
En ce moment un bruit de voiture se lit entendre sur les pavés que piétinaient les pieds des chevaux.
(( Il part! Il m'attend! s'écria Caroline. Quel sera son chagrin !
— Et moi! aurais-je survécu à ton abandon? »
Jusqu'à l'ouverture du magasin, les deux sœurs restèrent ensemble, cherchant à oublier les événements de la nuit.
En descendant, Sophie rencontra dans le corridor M. Delteil, qui s'en allait gaiement au collège : car il était tout à fait remis, et apportait dans ses actions le bonheur d'un homme revenu à la vie. La marchande de modes, sous le coup des vives émotions précédentes, ne prit pas garde au professeur, qui n'attendait qu'un mot pour donner cours à son rayonnement intérieur. Déconcerté par ce qu'il croyait de l'indifférence, M. Delteil osa à peine saluer Sophie, se demandant avec tristesse si sa maladie avait jeté seulement quelque intérêt momentané sur sa personne.
Le vieux professeur était de ci^s êtres affec-
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tueux qu'un rien blesse et qui se renferment en dedans, craignant l'égoïsme des hommes. Souvent, en ouvrant les yeux après un rêve pénible, M. Delteil avait aperçu la douce figure de Sophie qui lui faisait oublier les mauvaises impressions produites par la maladie. Alors il lui semblait que son bon ange était auprès de lui, et les sombres réalités de la vie fuyaient à tire d'aile pour faire place à de bleus horizons.
Depuis sa convalescence, Texistence ne paraissait plus la même à M. Delteil, qui se reprochait maintenant ses vêtements râpés et son isolement dans le monde. Quoique âgé de cinquante ans, le professeur retrouva une jeunesse qu'il n'avait pas dépensée, et il sortit des griffes de la maladie avec la joie d'un homme qui , pour la première fois, met un bouquet de fleurs à sa boutonnière.
M. Delteil, de retour à la santé, faisait de courtes promenades , précédé de pensées légères qui sautillaient gaiement devant lui. Sa rencontre avec Sophie Carillon produisit l'effet d'un coup de vent sur ces riantes pensées qui, comme des feux follets, s'envolèrent, laissant M. Delteil dans son ancienne situation : habillé de noir à l'extérieur et à l'intérieur, vivant isolé , ne connaissant dans la nature que le dictionnaire grec.
La cloche du coHége, que bientôt entendit le professeur, lui rappela qu'il fallait recommencer une vie pénible. Dans la cour du collège, M. Tassin se promenait et parlait avec vivacité à un maître d'étude qu'il quitta pour venir droit à M. Delteil.
« Monsieur lui dit-il, vous avez si mal dirigé vos élèves depuis le commencement de l'année, qu'ils sont devenus insupportables et corrompent les autres classes. Ils se sont conduits, pendant votre absence, d'une façon telle que la faute en doit retomber sur votre tête. Les inspecteurs de l'Académie ne tarderont pas à arriver; préparezvous, monsieur, à recueillir les fruits de votre enseignement. Je vous préviens d'avance que je ne suis pas d'humeur à assumer sur ma tête l'ignorance et la mauvaise conduite de vos élèves; je saurai montrer à MM. les inspecteurs la part que vous avez eue dans leur éducation. Pour moi, j'ai des élèves dont avec orgueil je peux me reconnaître le chef. ))
M. Delteil, la tête basse, n'osant répondre, se dirigea vers la classe, plus triste qu'un prisonnier qui entrevoit la porte d'un cachot; cependant la vue de ses élèves fit plaisir au professeur. Quoiqu'il n'y eût point de sympathie entre eux et lui, M. Delteil était heureux de revoiries murs blancs
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de la classe, les bancs de bois, jusqu'aux pupitres couverts de noms taillés profondément avec le canif. Combien le vieux professeur eût été attendri si les élèves étaient venus l'embrasser, montrant qu'ils se souvenaient! Le seul souvenir que recueillit M. Delteil fut une immense caricature d'après lui, crayonnée au charbon, qui se profilait au-dessus de la chaire.
Larmuzeaux se livrait alors à l'éducation d'un hibou qu'il tenait enfermé dans son pupitre ; de vieux lopins de viande, des grenouilles qu'il rapportait de ses promenades, remplissaient la classe d'une odeur de ménagerie. M. Delteil, en entrant dans la classe, se demanda d'où provenaient ces mauvaises senteurs. Le mystère ne lui en fut que trop cruellement révélé.
Lagache, toujours disposé à jouer quelque mauvais tour à Larmuzeaux, saisit un moment favorable pour lui enlever les clefs de son pupitre. Larmuzeaux, inquiet, crut avoir perdu ses clefs dans la cour et demanda la permission de sortir. A peine était-il dehors, que Lagache tira le hibou du pupitre et le lança dans la direction de la chaire. M. Delteil poussa un cri de terreur en voyant le hibou qui, les ailes hérissées, venait tomber sur ses papiers.
« Chassez cet oiseau ! » s'écria-t-il d'une voix pleine d'émotion.
Les élèves, jouant la frayeur, profitèrent de l'incident pour quitter leurs places, se colleter, se jeter à terre et pousser des cris. Sous le prétexte de chasser le hibou, ils lançaient au plafond leurs livres, leurs cahiers, leurs dictionnaires. M. Delteil répétait : « Chassez cet oiseau ! » sans être obéi.
Quand la réflexion lui vint au milieu de ce désordre, il commanda d'ouvrir la porte de la prison qui donnait dans la classe; personne ne l'écoutant, il se décida à exécuter sqs propres ordres. Le hibou, effaré et pourchassé parles élèves, se réfugia dans cet endroit obscur, d'où le professeur essaya de le déloger; alors Lagache et Bineau poussèrent la porte, et M. Delteil fut enfermé avec le hibou.
Larmuzeaux, qui revenait sans avoir trouvé ses clefs, trouva ses camarades se donnant la main, et étouffant, dans l'agitation d'une ronde frénétique, les gémissements du professeur. Inquiet de quelque machination, Larmuzeaux courut à son pupitre, leva le couvercle et s'aperçut de la disparition de l'oiseau.
(( Mon hibou > » demanda-t-il.
Du Professeur Del te il. zy^
On lui montra du doigt le cachot; en un clin d'œil, subissant l'impulsion de tous les collégiens réunis, il fut poussé vers la porte et jeté en prison avec M. Delteil.
Une ardeur démoniaque avait gagné les élèves, enfiévrés comme des gamins construisant une barricade. Les uns s'acculaient contre la porte de la prison, craignant qu'elle ne cédât aux efforts désespérés de M. Delteil et de Larmuzeaux; les autres s'emparaient des pupitres, traînaient les bancs, soulevaient les tables pour masquer l'ouverture du cachot. Tous criaient comme des sauvages en délire, se grisant de leur propre tumulte pour éteindre un dernier sentiment de discipline.
Par l'ouverture de la porte on voyait passer la main tremblante de M. Delteil, qui essayait encore de dominer l'insurrection; mais la révolte était au comble. Voulant empêcher que la vue du vieux professeur ne rappelât les élèves au devoir, Canivet lançait par le judas du cachot tout ce qui lui tombait sous la main : papiers, livres, encriers.
En ce moment des coups secs et impératifs se firent entendre à la porte de la classe.
Aussitôt le plus profond silence régna; Charles-
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Marie, qui était resté spectateur de cette scène, ouvrit.
M. Tassin entra.
D'un coup d'œil, il remarqua la chaire vide, les amas de bancs et de pupitres contre la porte de la prison, la mine inquiète des élèves baissant les yeux.
De sourds gémissements s'échappaient du cachot. Sans dire un mot, le principal alla à la prison, l'ouvrit après avoir débarrassé la porte des barricades, et M. Delteil sortit, aussi défait que Larmuzeaux qui avait reçu un encrier en pleine %ure.
Le professeur raconta, non sans émotion, que les élèves avaient lâché méchamment un hibou dans la classe.
D'une voix terrible : a Si quelqu'un bouge pendant mon absence, il aura affaire à moi, » s'écria M. Tassin.
Pendant les cinq minutes qui suivirent sa sortie, les élèves se seraient volontiers prosternés aux pieds de M. Delteil. Le principal ayant mandé le portier, fit l'appel des élèves, les rangea sur une ligne et dit au premier de sortir. On entendit alors dans le couloir des cris violents, des pleurs et des supplications ; sans s'émou-
Une classe pendant l'hiver au collège de Laon.
Du Professeur Delteil. 281
voir, M. Tassin désigna une nouvelle victime. Quand huit élèves eurent ainsi passé par les mains du terrible portier, qui faisait les fonctions de bourreau, la vengeance du principal s'arrêta.
M. Delteil sortit de classe, plus ému de cette correction que des suites de la rébellion des élèves.
(( Il n'est pas nécessaire de parler à M"^ Sophie de ce qui est arrivé aujourd'hui, » dit-il à Charles- Marie.
Telle était sa recommandation quand se produisait quelque événement pénible en classe; et Charles-Marie se taisait, semblant comprendre combien le vieux professeur était honteux des humiliations que lui faisaient supporter ses élèves.
Si M. Delteil n'eût pas promis à M"^ Carillon de veiller à l'éducation de Charles-Marie, il eût quitté depuis longtemps le collège, se sentant incapable de gouverner de tels élèves; le professeur raisonnait sa faiblesse, se rendait compte des moyens à employer pour obtenir la tranquillité, et était incapable de mettre à exécution ses projets. Quand il s'était bien sermonné au dedans, M. Delteil s'envolait dans les nuages d'un avenir idéal, où il entrevoyait, plus beau qu'un joyau des Mille et ime Nuits, son Dictionnaire édité par Messieurs Didot, discuté dans le Journal des Sa-
vants, et lui ouvrant peut-être les portes de l'Institut. Qu'était-ce en comparaison que des révoltes de collégiens turbulents >
En rentrant chez lui, M. Delteil aperçut M. Triballet dans la boutique des marchandes de modes. Chose rare, le médecin était pâle, et semblait livré à une émotion extraordinaire; Sophie Carillon lui annonçait en ce moment qu'elle avait l'intention de vendre sa maison de commerce pour quitter la ville. M. Triballet, inquiet, avait saisi une paire de ciseaux et se rognait les cheveux, suivant son habitude ; mais l'annonce du départ le troubla tellement qu'il se prit l'oreille avec les ciseaux et poussa un cri. Honteux de son émotion, M. Triballet demanda à Sophie ce qui la forçait à prendre une si subite résolution. Elle allégua sa médiocre clientèle qui, malgré son travail incessant, ne lui permettait pas d'assurer une position à Berthe : son désir était de la marier. M. Triballet secouait la tête, discutait les raisons de M''^ Carillon et cherchait à lui prouver qu'un peu d'argent suffirait pour relever la maison de modes. Il connaissait, disait-il, quelqu'un qui se ferait un plaisir d'offrir un placement sans gros intérêt à des personnes qui méritaient toute considération.
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u Vous êtes un homme de bon conseil, un ami, M. Triballet, dit Sophie Carillon, plus que personne vous vous intéressez à nous, et je m'en voudrais de vous cacher notre triste situation. Lisez, vous me direz si j'ai raison de quitter Laon. »
En même temps, elle lui tendit la lettre de sa sœur. Combien d'exclamations poussa le docteur en déchiffrant certains mots dont l'encre se perdait dans des contours effacés qui accusaient des traces de larmes ! Quand M. Triballet eut terminé cette lecture, il n'osa plus relever la tête; le docteur sentait que Sophie pleurait! Des paroles banales de consolation font plus de mal que le silence. M. Triballet relut la dernière page de la lettre, cherchant dans son cœur le moyen de raffermir le courage abattu de la marchande de modes. Il ne trouva qu'un serrement de main à lui donner; mais ses yeux étaient tellement remplis d'une vive compassion, que Sophie lui sut gré de n'avoir pas parlé.
Après quelques moments de silence, M"^ Carillon ajouta que toute la ville ne tarderait pas à connaître la résolution de sa sœur, qu'il ne lui serait pas possible de vivre entourée de la malignité publique, que déjà elle et ses sœurs en avaient été atteintes cruellement; il ne lui restait que le parti
de vendre sa maison. Sophie espérait que le docteur voudrait bien s'en charger, aussitôt qu'elle aurait mis ordre à ses affaires.
L'émotion de M. Triballet était extrême; il aurait voulu pouvoir parler, semblait prêt à faire une confidence, s'écriait : a Ma chère demoiselle! » s'arrêtait, se levait comme pour secouer les paroles qui dormaient en lui, et se rasseyait sans rien dire.
Enfin, embarrassé de sa contenance, il sortit en prévenant M'^^ Carillon qu'il reviendrait dans la soirée; mais il le dit de telle sorte, que sous ses paroles perçait un mystère.
M. Triballet erra toute la journée par les rues, sur les promenades, épiant les figures des bourgeois désœuvrés.
(( Qu'y a-t-il de nouveau } » demandait-il à ceux qu'il rencontrait.
Il frémissait d'entendre parler du prochain départ de Caroline ; mais le docteur ne recueillit que des propos sur le vent, les récoltes, la vigne, les gelées blanches. La nouvelle ne circulait pas encore; pourtant personne n'ignorait dans Laon les relations amicales du docteur avec les marchandes de modes. M. Triballet se reprit à espérer.
Vers le soir, se présenta chez M"* Carillon
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M. Pelletier, le principal notaire de Laon, qui lui demanda quelques instants d'attention.
(( Mademoiselle, dit-il, je suis envoyé par M. Triballet, qui m'a chargé d'une mission fort délicate. Veuillez donc, je vous prie, me prêter votre attention, et dites-vous que ce n'est pas un notaire qui entre chez vous, mais un ami de notre bon docteur. Votre maison de commerce est à vendre, mademoiselle; le docteur a décidé une personne de sa connaissance à vous l'acheter dix mille francs.
— Oh!... monsieur! s'écria la marchande de modes, c*est un service que je ne saurais accepter. Ma maison ne vaut pas cette somme; elle a été payée jadis quatre mille francs par ma mère, et depuis cette époque bien des réparations sont nécessaires.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, la porte de Vaux sera reconstruite, la montagne aplanie prochainement. Alors les voitures de roulage, les diligences passeront devant votre magasin et donneront à la rue un mouvement nouveau et une certaine activité commerciale. Le conseil municipal a voté les fonds nécessaires pour la construction d'un hôtel de ville; la ruelle qui est derrière votre maison sera convertie en une rue accessible
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aux passants. Votre maison est ancienne; elle n'en doublera pas moins de valeur : vous avez le droit d'y faire des réparations au dedans et au dehors, car elle est sur l'alignement... Vous voyez donc que dix mille francs ne sont pas une somme exagérée, et que M. Triballet ne fait pas un mauvais marché.
— Vous me disiez tout à l'heure, monsieur, que cet achat était proposé par un ami du docteur.
— Je n'y mettrai pas plus longtemps de mystère, mademoiselle, dit le notaire en étudiant la reconnaissance qui perçait sur chacun des traits de Sophie Carillon. Et pourquoi ne pas aborder la question franchement? Mon ami le docteur, ayant vécu assez longtemps près de vous pour reconnaître vos belles qualités, m'a chargé de vous demander en mariage...
— Moi ! s'écria Sophie.
— Oui, mademoiselle, M. Triballet serait au comble du bonheur si vous daigniez accepter sa main.
— C'est impossible, monsieur, dit Sophie tristement.
— Je vous en prie, mademoiselle, réfléchissez; ne savez-vous pas combien \ous serez heureuse avec un homme qui vous estime et vous aime
Dît Pro/esseuj' Dclteil. 287
depuis le premier jour où il vous a vue? M. Triballet s'est tenu longtemps dans le silence, craignant d'être refusé. Il m'attend dans une agitation extrême. Ah! si vous l'aviez entendu! Il ne vit plus. Le docteur est riche, bon, dévoué; ne le refusez pas, mademoiselle. A son âge, un amour repoussé est dangereux ; il s'est préparé un avenir de bonheur en comptant sur vous. Qu'avez-vous à reprocher au docteur.^ Il n'est plus jeune... »
Sophie rit un geste qui montrait que l'âge du docteur n'entrait pour rien dans son refus.
(( M. Triballet, reprit le notaire, vous reconnaît en mariage un apport de cinquante mille francs. Si vous désirez quitter la ville, il vous suivra où vous voudrez ; enrin, madame, permettezmoi de vous donner ce titre, je ne crois pas que vous puissiez trouver un motif convenable de refus.
— Que je suis malheureuse! s'écria Sophie. Dites au bon docteur combien j'aurais été rière de m'unir à lui; dites-lui combien je suis reconnaissante de tout ce qu'il veut faire pour moi; mais des raisons que je ne peux confier m'empêchent de répondre à ses désirs.
— Comment retournerai-je vers monsieur Triballet > dit le notaire. J'ai applaudi à ses projets,
je l'ai encouragé dans ses idées d'union avec une personne estimable; je venais chez vous, mademoiselle, avec confiance, et il faut maintenant que d'un mot je détruise les rêves du docteur... Pourquoi me suis-je chargé de cette mission ! pourquoi n'est-il pas venu }
— Oui, dit Sophie, pourquoi n'est -il pas venur^
— Par pitié pour le docteur, mademoiselle, ne me forcez pas de lui porter un refus si dur... Laissez-le venir vous rendre visite quelque temps encore; ainsi vous préparerez un galant homme à ridée de l'impossibilité de ce mariage.
— Je voudrais, s'écria Sophie, épargner le moindre chagrin à M. Triballet... Voyez, monsieur, je pleure, je ne peux m'en empêcher... Le docteur a toujours été pour moi comme un père, et je ne peux lui rendre son affection !
— Vous êtes libre pourtant? dit le notaire.
— Libre, oui! Et pourtant je ne peux me marier.
— Que dire au docteur > demanda le notaire. Dois-je l'engager à venir J^
— Oui, monsieur.
— Mais il croira que j'ai réussi dans ma mission.
Du Professeur Delteil. 289
— Oh ! monsieur, ne lui donnez pas de fausses espérances; dites au docteur qu'à lui seul je veux répondre. »
Quand plus tard M. Triballet se présenta chez la marchande de modes, elle fut étonnée du changement que les émotions de la journée avaient apporté sur sa physionomie; le docteur entra presque à reculons, inquiet de la réponse du notaire. Sophie, dans un fauteuil, passait ses mains dans les boucles blondes de Charles-Marie, assis à ses pieds.
Un silence profond régna d'abord , pendant lequel M. Triballet inquiet croisait et décroisait ses jambes.
« Il apprend sa leçon .> dit le docteur en montrant Charles-Marie qui lisait.
— Oui. docteur.
— Il fait bien de travailler, » dit M. Triballet. Comme le médecin était près de l'enfant, il
l'embrassa.
« L'aimez-vous un peu? demanda Sophie.
— Beaucoup, mademoiselle. »
La conversation resta suspendue pendant quelques minutes. Chaque seconde qui s'écoulait augmentait l'embarras de Sophie et du docteur; aucun d'eux n'osait aborder le grave sujet qui agitait leur esprit. Par un effort suprême, la marchande
2po Les Souffrances
de modes rompit le silence, qui donnait au battant de la pendule la proportion d'un grand bruit. « J'ai vu M. Pelletier, dit-elle.
— Ah ! fit le docteur.
— Il m'a fait part de vos intentions, docteur; vous dire combien je suis reconnaissante mest impossible... »
M. Triballet était haletant d'émotion. Sophie continua :
«Jamais je n'oublierai vos offres délicates, monsieur Triballet ; mais la situation dans laquelle je me trouve aujourd'hui ne me permet pas d'accepter une proposition honorable qui jadis eût sans doute fait mon bonheur. »
Les yeux du médecin faisaient peine à voir, tant ils étaient pleins de larmes et de supplications.
(( Et plus tard, dit M. Triballet, me permettezvous d'espérer?
— Si l'avenir de ma pauvre Caroline était assuré, si je n'avais pas à m'inquiéter de son établissement et de celui de Berthe, de l'éducation de Charles-Marie que j'aime...
— J'attendrai, mademoiselle, dit M. Triballet. Quel soulagement vous me donnez ! Fixez six mois, un an... Qu'importe, ce sera un an de pensées heureuses en songeant à vous.
Du Professeur Delteil. 2pi
— Je ne peux m'engager, docteur, vous le savez. En ce moment, le bonheur de Caroline est mon seul but. »
M. Triballet poussa un soupir.
« Ce ne sont pas là des promesses, dit-il.
— Docteur, quelles joies peut apporter dans votre intérieur une femme toujours souffrante, triste?
— Vous ne dites pas vos qualités, mademoiselle; vous vous peignez sous des traits défavorables pour me refuser. Je vous connais, jamais je n'ai entendu sortir une parole amère de votre bouche; bienveillante pour vos amis, un mot de vous les rend meilleurs... Je vis depuis longtemps, depuis trop longtemps peut-être, car à mon âge il est fou d'aimer une personne qui se soucie peu d'une vieille tête grise : jamais je n'ai rencontré une femme aussi modeste et aussi bonne que vous, mademoiselle. »
Alors Sophie s'aperçut qu'elle avait donné un mauvais tour à la conversation et qu'il lui serait difficile de briser les projets du médecin. Il fallait gagner du temps et laisser entrevoir à M. Triballet une espél-ance lointaine.
(( Vous devez comprendre, docteur, combien me préoccupe le sort de ma sœur. Si elle avait
2p2 Les Souffrances
rencontré un homme dévoué ! Mais qui sait où la poussera son chagrin >
— Je n'ai pas vu , dit le docteur, tant de raisons de craindre dans la lettre de votre sœur.
— Ma sœur aime pour la première fois, dit Sophie; n'avez-vous pas remarqué dans chacune de ses lignes une sorte de doute qui tra^•erse ses pensées > Je n'étais pas ainsi.'..
— Vous ! s'écria M. Triballet.
— Oui, docteur, j"ai aimé malheureusement dans ma jeunesse. »
Elle parlait à voix basse pendant que Charles- Marie s'était échappé dans la boutique pour lire à la lueur d'une lampe. Peu à peu la confidence de sa faute s'échappa tout entière.
Étreignant tout à coup dans ses bras Charles- Marie, qu'elle embrassait pour cacher ses larmes.
(( Comprenez -vous, dit Sophie à M. Triballet, pourquoi je ne puis accepter .Thonneur d'être votre compagne.^
— L'homme ! Quel est le misérable.^ demanda brusquement le docteur, dont les paroles restaient dans la gorge.
— Il est marié et ne sait pas que j'existe, n dit Sophie.
<c Mademoiselle, dit M. Triballet à Sophie,
Du Professeur Delteil. 293
voulez -vous que je serve de père à Charles- Marie > ))
Sophie prit la main du docteur qui, ne pouvant résister à une émotion si violente, s'échappa pour rafraîchir à l'air sa tête brûlante et empourprée.
A quelques jours de là, M. Delteil reçut une lettre scellée du cachet de l'Université; Sophie porta aussitôt au professeur le précieux paquet. Tristement appuyé sur sa table, devant ses papiers, regardant avec amertume les épreuves du dictionnaire, tel était M. Delteil depuis qu'il avait rencontré Sophie le lendemain du départ de sa sœur. Le professeur attribuait à la froideur la • manière dont la marchande de modes avait passé près de lui sans lui parler. Les natures souffrantes deviennent sensibles à l'excès; cependant, à la façon dont Sophie entrait, M. Delteil fut heureux comme si un rayon de soleil l'eût caressé.
(( Une bonne nouvelle, sans doute, s'écria Sophie en lui présentant la lettre; votre nomination!
— Mademoiselle, dit M. Delteil en prenant la lettre, je vous prie, restez un moment.
— Vite, dit Sophie, lisez, je veux être la première à apprendre... »
!p4 Les S oîiffrances
M. Delteil ayant décacheté le pli, lut et d'une voix brisée, s'écria :
« Destitué !...
— Destitué } reprit Sophie^ est-ce possible ! » D'un coup d'oeil elle parcourut la lettre du
recteur, qui annonçait la mise à la retraite, aux vacances prochaines, de M. Delteil, régent de septième.
« Ça été mon seul moment d'ambition , mademoiselle Sophie, de demander la chaire de sixième ; on m'en punit. J'ai eu tort, on ne pensait pas à moi, j'étais oublié... Allons, dit-il avec une gaieté forcée, il faut prendre son parti... On peut encore vivre heureux avec une petite retraite... »
Mais l'accent du vieux professeur démentait ses paroles, et Sophie n'en fut pas la dupe.
(( Quel malheur ! s'écriait-elle, et c'est moi qui en suis la cause !...
— Ces messieurs ont eu raison, lit le vieillard; je ne suis plus bon pour l'enseignement et je ne l'ai jamais été... Le dictionnaire a dévoré ma vie... Et dire que je ne pourrai peut-être pas le terminer ! »
Les souffrances de M. Delteil n'étaient pas terminées. Bientôt la maison de la marchande de modes prit un nouvel aspect. M. Triballet ne la
Du Professeur Deltcil. 295
quittait plus; et un jour Sophie annonça au professeur son mariage avec le docteur et son prochain départ de Laon.
M. Delteil, le cœur serré, monta à sa chambre sans dire un mot : il perdait à jamais la seule personne qui lui eût témoigné de l'amitié !
Pendant deux jours, le vieux professeur resta anéanti, ne voulant plus sortir, ne dormant pas, ne mangeant pas, oubliant la nuit et le jour; il avait fait un tas de ses manuscrits, de ses épreuves, sa vie entière, et voulait les détruire. Détruire les travaux d'une vie entière, c'était se suicider. Il faut aux hommes de science, quelque pénible que soit leur existence, un idéal, fut-il insaisissable comme un mirage. Contre cet idéal viennent s'émousser les amertumes de l'existence. Et M. Delteil voulait briser de si reconfortantes aspirations !
Encore une fois il regardait, comme une mère regarde son enfant, ces papiers jaunis que le temps semblait avoir rendus plus précieux encore, lorsque le professeur entendit la voix de Sophie, inquiète de ne le voir pas reparaître. Cette voix douce qu'il avait oubliée le rappela à la vie î
Sophie entra suivie du docteur, tenant Charles- Marie par la main.
2C)6 Les Souffrances du Professeur Delteil.
a Mon bon monsieur Delteil, lui dit-elle, mes sœurs et moi quittons Laon dans huit jours avec mon mari. Si vous consentez à ce que mon bonheur soit complet, promettez-moi de m'accorder la faveur que je vous demanderait »
M. Delteil pouvait-il refuser un service à celle qui le rappelait à la vie?
(( Voulez-vous vivre en famille avec nous, et vous charger de l'éducation de Charles-Marie > »
Neuilly, printemps de 1852.