GRANDE SYMPHONIE IMITATIVE
MALHEURS DE LARMUZEAUX.
Profonde humiliation du Tambour-major du collège de Laon.
rnTTTfT^i^^TT^^
M. Tassin, qui ne rêvait que surprises pour les habitants de Laon, se leva un matin avec l'idée de mettre à exécution une grande promenade militaire avec parade extraordinaire. Ayant jeté les yeux sur une carte, il tixa la petite ville de Coucyle-Château comme but de son expédition, et en informa les élèves par u*ne proclamation qui les avertissait de se tenir prêts le jeudi suivant, à six heures du matin, en grande tenue. Des fourgons seraient préparés pour transporter ceux des plus jeunes qui ne pourraient supporter les fatigues de l'expédition. Un avis fut inséré dans le journal
par les soins de M. Bineau qui annonçait qu'il rendrait compte de cette solennité.
Au jour fixé, le principal du collège ayant obtenu de la mairie la permission de faire battre le rappel, dès cinq heures du matin, par ses tambours, la moitié des paisibles habitants de Laon fut sur pied, pour assister au défilé. On ne rencontrait dans les rues que des bourgeois porteurs de gros paniers bourrés de pâtés, de jambons, de pigeons rôtis et de viandes froides, qui auraient pu nourrir une armée en campagne. Les mères des élèves s'étaient levées pour assister au départ de leurs tils. Les collégiens, enfouis sous leurs grands chapeaux à cornes , affectaient des airs décidés, et ne songeaient qu'au plaisir de voir un nouveau pays.
Pour mettre un terme aux émotions du départ, M. Tassin fit un signe à M. Ducrocq, et la fanfare éclata joyeusement dans les rues de Laon, pendant que les élèves marquaient fortement le pas sur les pavés, se donnant le plaisir de réveiller ceux des habitants qui étaient encore endormis. De longs chariots suivaient lentement, et le bruit de leurs roues pouvait faire croire au départ d'un train d'artillerie. On eût dit qu'un long voyage allait séparer les fils de leurs mères,
qui, à regret, les quittaient, leur adressant mille exhortations, jusqu'à ce que le détachement fût arrivé aux portes de la ville.
Divers villages furent réveillés à l'improviste; plus d'un paysan ouvrit ses fenêtres et montra une figure terrifiée, croyant à une nouvelle invasion des alliés. M. Tassin avait particulièrement recommandé à M. Ducrocq, à l'entrée de chaque bourgade, de faire jouer un certain pas redoublé, qui était accompagné par les tambours battant la charge; cette marche produisit partout un effet considérable, sauf au village d'Anizy, où l'expédition arriva à huit heures du matin. Les paysans étaient rassemblés sur la grande place, craignant une révolution, lorsque, par la porte du village, apparut le tambour-major Larmuzeaux, faisant voltiger sa canne et se livrant aux évolutions consacrées.
u Bonté du ciel! s'écria une vieille paysanne, c'est le Jîeu de M'"' Larmuzeaux.
— Ma foi oui, dit une autre.
— Eh! Larmuzeaux!
— Cousin Larmuzeaux! »
Mais le tambour-major baissait la tète et eût souhaité en pareil moment de disparaître tout entier dans son énorme bonnet à poil. Né dans le
village, il n'avait réfléchi aux suites de son accoutrement qu'en passant la grande porte. Les paysans continuaient à l'interpeller hautement pour s'en faire reconnaître, malgré tous les efforts de M. Tassin pour leur imposer silence.
(( Sacré cousin Larmuzeaux ! s'écriait-on, est-il richement habillé !
— Il ne veut pas nous reconnaître, le cousin !
— Il faut aller prévenir la cousine. »
Le malheureux tambour-major songeait à jeter dans une cave son bonnet à poil, ses épaulettes et son plumet, lorsqu'une fermière courut se jeter à son cou. '
(( Comment, c'est toi, Thomas?
— Oui, maman », dit Larmuzeaux.
Comme le tambour-major s'était arrêté, les
tambours l'imitèrent, et le bataillon, oubliant toute discipline, rompit les rangs.
« Eh ! cadet, dit la paysanne, sais-tu que tu n'es pas beau comme ça> Pourquoi donc que tu mets des panaches pareils? Est-ce pour faire peur aux mogneaux? »
Larmuzeaux, qui avait obéi à un moment de fantaisie en commandant au tailleur du collège un équipement complet de tambour-major, n'avait pas jugé à propos d'en irtstruire sa mère.
Du Professeur Delteil. 229
(( Tu ne me réponds pas! Dieu, que tu as l'air bèta ! »
Les paysans, blessés de n'avoir pas été reconnus par le cousin^ poussèrent de formidables éclats de rire.
« Madame! s'écria M. Tassin espérant ramener la fermière aux convenances.
— Ah ! c'est vous le maître, dit la paysanne. C'est-y de votre invention, ce costume-là? Excusez! Vous voulez donc que mon garçon arrache des dents à la foirer^
— Je vous en prie, madame..., disait le principal.
— J'en ai vu un pareil, au dernier marché de Reims, sur la grande place; c'était son pendant... Veux-tu bien vite, Larmuzeaux, m'ôter cet harnachement? Tu ne vois donc pas que tout le monde se moque de toi? »
Le pauvre tambour-major, ne pouvant supporter les reproches de sa mère et les rires de la foule, fondit en larmes.
(( Je crois que je ferais mieux de te garder chez moi, ma parole, dit la paysanne. A-t-on jamais vu un masque pareil! Allons, ôte-moi ce chapeau !
— Mettez votre bonnet de police, dit le prin-
cipal à Larmuzeaux. qui tira de dessous son habit un bonnet à glands d'or servant de plastron.
— C'est égal, monsieur, puisque vous êtes le maître, dit la fermière en s'adressant à M. Tassin, je ne comprends pas que vous vous amusiez à faire broder de lor sur toutes les coutures de Thomas.
— Ainsi l'a voulu monsieur votre iils, madame; je ne force personne.
— C'est de toi, ces idées-là.^ tu avais sans doute perdu la tête, Larmuzeaux. Dieu ! si ton père vivait encore, il ne voudrait pas te reconnaître. Enfin, monsieur, dit-elle à M. Tassin, vous ne me ferez pas croire qu'un garçon ait à lui tout seul des idées pareilles; si vous ne lui aviez pas donné cet habit-là, il ne l'aurait pas mis.
— Ma brave dame, M. Larmuzeaux a commandé cet habillement à son tailleur.
— Comment ! Thomas, c'est toi qui payes ces broderies et ces fanferluchesr^ »
M. Tassin s'était retourné pour échapper aux regards furieux de la paysanne.
(( Je t'en donnerai, moi, des passementeries d'or! Je me tue de travail à faire marcher la ferme pour galonner un galopin comme un domestique! Monsieur le maître, dit-elle au princi-
Dît Professeur Delteil. 231
pal, soyez sûr que je ne solderai pas la note du tailleur; je vous rends vos broderies, donnez-les à un autre, ça ne me regarde pas... Qu'on me torde le cou si je les paye !
— Madame, ce n'est pas le nioment de dis^ cuter de pareilles matières. y^
— Monsieur le maître, je sais ce que je dis. Je ne suis pas si simple que d'habiller mon fieu en singe de foire pour le faire remarquer... Nous autres, gens de la campagne, nous voyons clair. Pourquoi Thomas n'est-il pas habillé comme les autres, quoiqu'ils aient l'air d'un tas de singes avec leurs chapeaux à cornes?...
— Madame, quand vous avez place votre fils sous ma direction , vous n'ignoriez pas que le règlement imposait un uniforme aux pensionnaires.
— Eh ! monsieur, y avait-il sur votre papier que mon garçon aurait des plumets, des panaches.^
— Madame, monsieur votre fils a commandé l'uniforme de son propre mouvement.
— Attends, Larmuzeaux, je vais te parler tout à l'heure... Pour commencer, tu n'iras pas plus loin, je te garde. Maintenant, vous pouvez continuer votre route, dit-elle au principal; je vous
rendrai Thomas ce soir, et si je n'avais point payé sa pension pour Tannée, vous êtes bien certain qu'il ne quitterait plus la ferme.
— Comme il vous plaira, madame.
— Laisse-moi tous ces arias, dit la fermière en débarrassant son £ls de la canne à pomme d'argent et du bonnet à poil; que le maître en fasse ce quil voudra. En route, belle troupe ! dit-elle en tirant Larmuzeaux par la main du côté de la ferme.
— Messieurs, à vos rangs ! » s'écria le principal d'un ton plein de colère qui ramena immédiatement la discipline.
Mais l'expédition se ressentit de cet échec. La traversée du village d'Anizy ne fut pas saluée par les fanfares des collégiens. Le principal se vengeait en privant les paysans de musique; il n'en fut pas moins soucieux pendant une lieue : le plus bel ornement manquait à la tète du collège. L'entrée à Coucy devait s'en ressentir. S'il eût osé, M. Tassin se serait coiffé du bonnet à poil de Larmuzeaux, et aurait décrit des arabesques martiales avec la grosse canne; mais le principal sentait qu'il eût perdu de sa dignité; cependant il reprit son assurance en entrant dans la ville de Coucy.
Du Professeur Dcltcil. 233
A une portée de la ville, on aperçoit une immense tour qui se détache [isolée sur l'horizon; c'est la tour du château des sires de Coucy.
Dodin profita de l'arrivée pour aller se cacher dans un coin des ruines; il était pâle et pouvait à peine se tenir, car, pour tromper la longueur de la route, il avait mangé tout ce que contenait son panier et se sentait pris d'une indigestion formidable.
Les collégiens s'étaient dispersés de tous côtés, ne songeant guère aux sires de Coucy. Les uns poussaient des pierres déjà branlantes de la vieille tour et agrandissaient les brèches faites par le temps; les autres gravaient leur nom avec un couteau sur les murailles. Un petit groupe, sous la direction d'un maître d'études, était allé chercher des provisions dans la ville, et quand le tambour battit pour l'heure du repas, on eut pu croire à un camp dans une ville prise d'assaut.
Le fait le plus important de cette expédition fut l'article écrit par M. Bineau, passé à l'état d'archéologue flamboyant et extatique. Sa plume ne traçait plus des mots, mais des symboles; il évoquait les ombres des sires de Coucy et de Gabrielle de Vergy mangeant le cœur de son amant. D'un mélange de pensées bourgeoises, d'esprit de
bureau et de frénésie archéologique résulta un de ces articles dont les avocats de province se rendent coupables au moins une fois dans leur vie.
« Honneur à notre principal! (telle était la conclusion de ce morceau d'éloquence) honneur à M. Tassin, qui initie de jeunes intelligences à la connaissance des hauts barons de la féodalité ! Un tel enseignement combiné avec celui des langues mortes sème dans des esprits malléables des souvenirs précieux qui forment l'ornement de la mémoire, qui développent le jugement, qui s'adressent aux yeux, et qui font que, dans un âge mûr, l'homme aime à se reposer sur de tels souvenirs impérissables, disant plus certainement que des livres la force et la puissance de valeureux suzerains, hommes d'une autre époque, d'une autre trempe, fiers par l'épée, sensibles par le cœur, et dont on ne peut regarder les portraits à la bibliothèque de Laon sans se demander si notre race ne s'est pas amoindrie et si ces peintures ne sont pas fabuleuses. »
L'article avait quatre colonnes et pas plus de quatre phrases de style touffu qui obtinrent un vif succès dans le salon de M'"* Marcillet la jeune, quoiqu'elle ïvit fort occupée alors du prochain concert dont on parlait dans la ville.
Du Professeur Delteil. 235
Un concert représentait pour M'"'' Marcillet trois mois de diplomatie. Une députation du conseil municipal venait la prier déchanter au profit des pauvres; M'"^ Marcillet se faisait prier, ne savait aucun morceau, se disait brisée par l'émotion que lui donnait le public : il n'y avait rien de nouveau à Paris, les opéras à la mode étaient détestables. Enfin, elle acceptait, faisait venir vingt fois le pianiste répéter chez elle ; mais le jour du concert arrivé, M'"^ Marcillet se disait indisposée et ne chantait pas. C'est ainsi qu'elle était parvenue à jouir de la réputation de « la plus belle voix du département. »
En ce moment, toutefois, M'"^ Marcillet la jeune était vivement contrariée : on lui avait parlé d'un concert tel qu'aucune oreille laonnoise n'en entendit jamais de semblable. M. Ducrocq, le chef de musique du collège, était à la tète; déjà on se disait à l'oreille les merveilleux éléments du programme, et M™*" Marcillet la jeune était oubliée !
La vérité est que M. Ducrocq, après avoir pris des informations positives sur le nombre des musiciens de la ville, leurs qualités et leurs habitudes, avait biffé irrévocablement les noms des amateurs incertains, ayant déjà suffisamment de
besogne à faire marcher ensemble des musiciens ignorants, sans s'embarrasser des prétentieux. Avaient été rayés : un serpent de l'église Saint- Martin, qui prétendait que son emploi l'empêchait de paraître dans l'orchestre d'un théâtre; un conseiller de préfecture, violoniste, qui ne voulait pas s'asseoir au pupitre à côté d'un maître de danse; un basson, qui prétendait que sa poitrine demandait de grands ménagements, et qui ne crachait jamais la moindre note ; un cor qui, à l'aide de ses tons de rechange et de sa boîte, faisait entrer une demi-douzaine de personnes dans les endroits où on l'invitait; une flûte qui ne jouait dans les morceaux d'ensemble qu'à la condition d'exécuter deux ou trois airs variés.
Ces menaces de M. Ducrocq, répandues dans la ville, firent plus d'effet qu'un ukase de l'empereur de Russie. Si les uns, bien informés, parlaient d'une admirable symphonie sortie du cerveau du chef de musique du collège, les autres citaient avec douleur les noms des amateurs exclus. On répondait, pour la défense de M. Ducrocq, que disposant d'un nombre considérable de musiciens et employant comme choristes les élèves de l'école normale et les enfants de chœur, comme instruments la musique de la garde nationale, les dé-
Du Professeur Delteil. 237
bris de la société philharmonique et la fanfare du collège, le chef d'orchestre avait dû se passer des amateurs connus par leur mauvaise volonté.
Au milieu des mille bruits qui circulaient dans la ville sur un si important concert, M. Ducrocq travaillait nuit et jour à recouvrir de mélodies le poëme du à l'imagination de M. Tassin.
Après l'article enthousiaste du chef de bureau, le principal dit à son chef d'orchestre :
u Monsieur Ducrocq, ne pourrait-on consacrer par quelque musique le souvenir de cette belle promenade }. . . Les ruines. . . un orage dans les ruines. . . les sires de Coucy; il me semble qu'il y a là matière...
— C'est une symphonie, monsieur le principal, que voos me demandez là; rien n'est plus difficile... Avant tout il me faudrait un parolier rompu à ce genre de travail.
— Un poëte, dit M. Tassin, j'ai votre affaire. Venez ce soir dîner avec moi, nous en causerons plus longuement. »
Il y eut à la suite de ces ouvertures un repas pendant lequel le chef de musique lit connaissance avec le chef de bureau. M. Bineau entra avec enthousiasme dans les idées du principal; grâce à M. Ducrocq, qui avait vu à Paris com-
ment se bâtissaient ces sortes de livrets, le chef de bureau composa le poê'me.
Il fut convenu que l'expédition militaire arriverait à Coucy pendant la fête du pays ; les cabarets étaient pleins de paysans buvants et criants; sur la place du village un marchand de chansons raclait aux habitants des alentours la complainte de Gabrielle de Vergy. Des danses se formaient entre les garçons et les filles; les enfants couraient le pays en jouant du mirliton et en soufflant dans des trompettes de bois. Tout à coup les buveurs se disputaient au cabaret, se jetaient des bouteilles à la tête; un orage éclatait dans la campagne et mettait en fuite les garçons et les tilles.
Tel fut le plan imaginé par M. Tassin, M. Bineau et M. Ducrocq, de six à onze heures du soir. Après quoi, chacun se coucha la tète en feu, le chef d'orchestre rêvant à sa musique, le principal à l'éclat qu'allait répandre sur le collège un morceau si important, le chef de bureau aux vers admirables dont il convenait d'émailler le libretto.
A partir de ce moment, M. Bineau devint sujet à des distractions d'auteur; il s'agissait de terminer à temps le poème, même au prix de fréquentes insomnies. M'"* Bineau, qui apportait une maigre coniiance dans ce beau projet, se plaignit vive-
Du Professeur Delteil, 239
ment de la brusquerie de son mari, de ses soubresauts dans le lit, de ses monologues, de ses déclamations rhythmées et des refrains qu'il adaptait pour plus de facilité aux vers qu'il composait. Homme rangé jusqu'alors, M. Bineau négligeait maintenant de brosser son chapeau avant de sortir; il oublia même plusieurs fois son parapluie dehors. Il se disait perpétuellement fatigué, et se frappait le front, pour montrer quelle tension d'esprit demandait une telle composition. Les personnes qu'il visitait d'habitude et qui reçurent la confidence de ses soucis, crurent devoir avertir M'"'' Bineau de veiller à ce que son mari s'écoutât un peu plus; autrement il ruinerait sa santé.
Pour M. Ducrocq, quoique chargé d'un travail considérable, il ne paraissait pas changé dans ses allures, et recevait tranquillement les petits billets que lui faisait passer M. Bineau à toute heure du jour. Le chef de bureau ne pouvait faire deux vers sans les envoyer au musicien.
« Comment les trouvez-vous î^ » lui écrivait-il.
Quelquefois, vers les six heures du matin, M. Bineau, les yeux ouverts depuis longtemps, attendait avec impatience le réveil de sa femme pour lui soumettre ses idées poétiques de la nuit.
a Tu m'ennuies, monsieur Bineau ! s'écriait la
bourgeoise impatientée de cette manie de versification.
— Voilà bien les femmes ! disait le chef de bureau; je vais courir chez M. Ducrocq.
— A cette heure, monsieur Bineau }
— Certainement ; il attend le fruit de mes inspirations. Je lui livre tous les jours cinq ou six vers ; mais quelle peine ! Pourquoi me suis-je chargé de cette tâche >
— Tu as raison, monsieur. Bineau ; est-ce que cela te regarde?
— Et le triomphe qui est au bout! M. Tassin me le disait encore ces jours derniers : jamais une telle œuvre n'aura pris naissance dans les départements... Est-ce que tu ne seras pas fière de me voir, l'année prochaine, cité avec honneur dans l'Annuaire >... Louis est-il partir^
— Il n'est pas encore levé, dit M'"® Bineau,
— J'ai à lui parler, je veux savoir si les musiciens répètent déjà ma symphonie.
— Va l'éveiller si tu veux. »
Le chef de bureau, en caleçon, monta l'escalier et entra dans la chambre de son fils, qui ronflait avec délices.
« Louis! cria le chef de bureau, lève- toi, paresseux ! »
Du Professeur Delteil. 241
Le petit Bincau ouvrit des yeux suppliants et les referma presque aussitôt.
(( Répète-t-on la musique?
— Quelle musique > dit le petit Bineau, se pelotonnant et tournant le dos à son père.
— Comment ! quelle musique ! Je te parle de notre symphonie. »
Le petit Bineau répondit par un ronflement. Le chef de bureau indigné secoua son fils dans le lit et releva les couvertures, afin que le froid saisît plus vite les sens assoupis du dormeur.
(( Je me lève, papa, dit le petit Bineau étendant un bras.
— Ne manque pas de venir me parler avant de partir. »
Là-dessus M. Bineau, ayant vu son iîls sortir du lit, lui recommanda de ne pas être long à sa toilette; mais à peine le chef de bureau fut-il éloigné, que le petit Bineau se replongea avec délices dans son lit et ne tarda pas à ronfler.
Au bout d'un quart d'heure, on entendit la voix du père qui criait :
« Louis! »
Le dormeur répondit •:
(( Oui, papa, tout de suite. »
Et il se rendormit. Vingt minutes après :
(( Je ne t'entends pas remuer, Louis, » s'écria le chef de bureau.
Le petit Bincau allongea un bras hors du lit, prit ses souliers et les frappa avec acharnement sur le plancher; après cette manœuvre, de nouveau il ferma les yeux.
a C'est singulier, dit le chef, de bureau à sa femme, tout à l'heure Louis marchait, et il ne bouge plus maintenant. Serait-il parti.^ »
M'"^ Bineau, endormie, ne répondait pas.
({ Ma femme! s'écria le chef de bureau, tu dors }
— Oui, dit-elle.
— Au moins, réponds-moi quand je te parle; je n'entends plus Louis.
— Monte à sa chambre. »
Le chef de bureau fut terrifié en constatant la ruse de son fils qui dormait d'un profond sommeil, tenant d'une main les souliers qui lui avaient servi à faire croire qu'il marchait.
« C'est ainsi que tu m'écoutes ! s'écria le père... Attends, je vais jeter une carafe d'eau dans ton lit. »
Le petit Bineau, terrifié, sauta d'un bond hors de sa couche, et se plaignit d'un mal de tète subit.
({ Je t'en donnerai des maux de tète, dit le chef de bureau; maintenant je ne te quitte plus que tu ne sois habillé. »
Tout en grommelant, le petit Bineau déclara qu'on ne répétait pas encore la symphonie.
(( Comment! s'écria le poëte irrité, on ne répète pas ! Et ce M. Ducrocq qui me presse ! A l'entendre je le mets en retard-, et c'est lui qui le premier apporte des obstacles. »
Cette journée M. Bineau la passa à maugréer contre le musicien; il envoya dix fois son garçon de bureau, qui revint troublé, n'osant répéter à son supérieur les jurons avec lesquels M. Ducrocq l'avait reçu. M. Bineau déclara qu'il irait luimême et qu'il obtiendrait bien une réponse.
A la sortie de la Préfecture, le chef de bureau se dirigeait vers le collège, quand il rencontra M. Ducrocq marchant majestueusement par les rues, une boîte à violon à la main, un paquet énorme de musique sous le bras.
« Mais , monsieur Bineau , vous êtes trop pressé...! Vous me ferez perdre la tète avec votre poëme. Est-il lini ?
— Je n'ai pu travailler aujourd'hui.
— Alors, monsieur, nous n'arriverons jamais.
— Je vous ai livrç plus de cinquante vers déjà!
244 ^^^ Souffrances
— Qu'est-ce que cinquante versî^ Il me faut le tout; si je n'étudie pas le poëme d'un coup, je ne ferai rien de bon.
— Ah! monsieur Ducrocq, les vers ne se font pas à la douzaine, croyez-le bien.
— Et la musique! dit le chef d'orchestre. J'ai composé cette nuit le chœur des buveurs et des paysans, je m'en vais de ce pas le faire déchiffrer aux élèves de l'école normale.
— Alors, je ne vous quitte pas, monsieur Ducrocq; je vais entendre mes vers... Ils doivent produire beaucoup d'effet.
— Si j'avais eu l'orage avec la fuite des garçons et des iilles, j'aurais déjà terminé, dit le musicien.
— Cette répétition va me donner du courage, reprit M. Bineau; je vous demande deux jours. Est-ce trop pour un orage >
— C'est convenu, monsieur Bineau, je compte sur l'orage après demain. »
Le poëte et le musicien se rendirent à l'école normale, où les attendait le serpent de la cathédrale, qui initiait les futurs maîtres d'école à l'art du plain-chant. Le nombre des élèves qui savaient quelques notes de musique était restreint; aussi la séance fut-elle pénible pour M. Bineau, qui
Du Pro/esseur Delteil. 245
attendait avec impatience l'audition de ses vers.
Pendant que M. Ducrocq faisait solfier chaque partie séparée du chœur, le directeur de l'école normale entra, et prit à part M. Bineau.
{( J'ai appris, monsieur, dit-il, que vous étiez l'auteur des paroles que mes élèves doivent chanter, et je vous en fais mes sincères compliments; mais je n'ose assumer sur ma tête l'autorisation de permettre à de futurs instituteurs de jouer le rôle de buveurs. Nos jeunes gens sont chargés de la mission de porter le flambeau de la civilisation dans nos campagnçs. Je vous en fais juge, monsieur, est-il convenable de les supposer au cabaret, se disputant et cassant la vaisselle > »
M. Bineau, pour se disculper, dit que le sujet avait été approuvé par le principal du collège.
(( L'enseignement de collège, dit le directeur, est le contraire de celui d'une école normale; aussi ai-je du envoyer votre livret à notre commission d'examen qui en décidera, et j'ai cru utile de vous en avertir, monsieur. »
M. Bineau commençait à entrevoir mille difficultés : sa soirée fut employée à courir chez les divers membres de la commission d'examen, afin d'empêcher qu'une censure inintelligente ne rognât les ailes de sa poésie. Il rentra chez lui à neuf
heures, et trouva sa femme dans un état extrême d'irritation; jamais le chef de bureau n'avait manqué à l'heure du dîner! Si l'idée d'une gloire considérable n'eût soutenu le courage de M. Bineau, il aurait renoncé à écrire le poème de la symphonie ; et surtout, quand il se souvint qu'il avait promis pour le surlendemain le chœur de l'orage, le chef de bureau devint soucieux, car il lui fallait passer au moins deux nuits d'un travail acharné.
M'"^ Bineau en se couchant vit son mari la tête plongée dans les mains et frappant le plancher du pied,- comme s'il avait dû en faire sortir des vers.
« Tu ne te couches pas.^ » lui dit-elle.
Le chef de bureau se promenait avec anxiété dans la chambre.
(( Alors, monsieur Bineau, tu veux te rendre malade > N'as-tu pas assez des travaux de la Préfecture sans passer tes nuits à rimailler? Qu'estce que cela te rapportera, je te le demande/^
— Laissez-moi tranquille, madame! s'écria M. Bineau, vous me faites perdre le hl de mes idées. »
M'"'' Bineau alla se coucher, et elle dormait d'un profond sommeil, lorsqu'elle fut réveillée
/)// Professeur Dell cil. 2j\.-j
par un bruit singulier; effrayée, elle reconnut son mari qui imitait la tempête.
« Qu'est-ce qui te prend? » s'écria-t-elle.
Mais le chef de bureau n'entendait pas, et continuait à faire le tonnerre. Puis il chantait : Fuyons, fuyons, fuyons! accompagnant ses paroles d'un sifflement sinistre. S'ëtantlevé de table, les cheveux en désordre, il courut parla chambre en s'écriant un certain nombre de fois : Fuyons! lorsque, plein de terreur, il se sentit saisir par un
fantôme.
(( Tu ne me reconnais donc pas, monsieur Bineau.> dit sa femme qui se jeta au bas du lit pour arrêter son mari qu'elle supposait en proie à un accès de folie.
— Eh! madame, que faites-vous ici? s'écria le chef de bureau.
— Puisque tous ces griffonnages te mettent la tête en feu, je ne veux plus en entendre parler. Tiens ! »
Et M'"*^ Bineau mit le feu aux feuilles écrites, étalées sur le bureau.
(( Qu'avez-vous fait là, madame? s'écria M. Bineau consterné.
— Tu vas venir te coucher tout de suite, monsieur Bineau; je n'entends plus que tu recom-
menées tes grimaces... Tu m'as fait trembler! Et tu appelles cela de la poésie ! Tâche que je t'y reprenne encore ! Mon Dieu ! il a encore la tigure renversée de s'être mis dans un tel état. »
Comme elle avait saisi son mari par la main, celui-ci fut obligé de se mettre au lit.
« Dis-moi un peu ce qui te passait par la tête, monsieur Bineau?
— Madame, vous ne pouvez rien comprendre à l'inspiration.
— Ah! tu as besoin d'inspirations, maintenant.^ Je ne veux plus d'inspirations chez moi, je t'en préviens, monsieur l'inspiré; tu garderas tes inspirations pour le dehors... Crois-tu que si M. le préfet te voyait dans tes inspirations, il ne te renverrait pas? Tu es beau, va, avec tes inspirations! M. Bineau a des inspirations à son âge ! Un homme à inspirations ! si ça ne fait pas rire! Parle au moins, dis quelque chose pour ta défense, promets que tu ne le feras plus. Ce n^st rien encore que tes inspirations te prennent à la maison; mais si une pareille chose t'arri^'ait le jour, en plein midi, dans la rue, que veux-tu qu'on pense de toi?... Que je suis malheureuse!... tu me feras mourir de chagrin. »
Les larmes de l'épouse irritée produisirent plus
Partout il rencontrait des mauvais vouloirs : le musicien payé par la ville pour diriger la musique de la garde nationale allait partout, semant des doutes sur la réussite de la symphonie. M""* Marcillet la jeune, dont l'opinion avait un grand poids, parlait du concert avec mépris, et refusait de placer des billets, disant que V horreur musicale qui de^ ait avoir lieu prochainement retomberait sur sa tête.
M. Ducrocq, conseillé par M. Tassin, qui ne voulait pas que cette solennité lui attirât des ennemis, courba la tête et fut obligé de prier la bourgeoise de chanter un morceau à son concert. M'"^ Marcillet la jeune se plaignit d'être prévenue bien tard, fit mille façons, entin consentit à prêter son concours.
Le plus difficile n'était pas d'avoir vaincu ces divers amours-propres. Chaque répétition démontrait à M. Ducrocq quelle tâche difficile il avait entreprise : il n'y avait pas trois véritables instrumentistes dans ce groupe si nombreux d'exécutants qui devaient concourir au succès de la symphonie.
M. Ducrocq commença par se faire un allié de son rival, le professeur de musique de la ville, en lui donnant à conduire la première partie du concert. Il lui laissa même la composition du
Du Professeur Delteil. 25
programme de cette première partie, pensant bien que les vieilleries musicales, dont ne sortaient jamais les amateurs, serviraient à rehausser sa composition.
Enlin, après un mois de travaux, M. Ducrocq avait mis sur pied la symphonie, qui ne comptait pas moins de quatre-vingts exécutants.
Une marche de tambours, suivie d'une fanfare, annonçait l'entrée d'un régiment dans la ville féodale. M. Jannois avait consenti à se charger du rôle d'un vieil aveugle chantant la complainte des sires de Coucy. Des buveurs, représentés par les élèves de l'école normale, criaient, se battaient et cassaient les vitres d'un cabaret. La garde arrivait, tambour en tête, et ramenait l'ordre. Une gaie musique de valses et de quadrilles se faisait entendre, à la grande joie des garçons et des tilles, lorsqu'un orage éclatait tout à coup dans la campagne; la grêle ravageait les moissons, les arbres étaient déracinés par le vent, le tonnerre roulait sourdement d'abord, devenait plus menaçant et tombait, laissant entendre encore les chansons des buveurs.
Il y eut de longues conférences entre M. Ducrocq et le machiniste pour placer les trois orchestres qui devaient concourir à l'exécution de
la symphonie, et il fut décidé que la salle de spectacle serait convertie en salle de concert, par l'élévation du parterre à la hauteur de la scène.
Le jour de la représentation arriva enfin, pour la plus grande joie de M. Bineau, que cette solennité devait sacrer poëte. Depuis un mois il remplissait les journaux du pays d'annonces de ce merveilleux concert ; le bruit répandu à Soissons, à Saint-Quentin et dans les diverses villes des environs, avait amené une foule considérable.
Le petit Bineau, chéri de M. Ducrocq, jouait un rôle considérable dans l'entreprise : il dirigeait la fanfare du collège et avait sous ses ordres ses camarades, munis de mirlitons et de crécelles, pour rendre le véritable tableau d'une fête de village. Le grave et sérieux Larmuzeaux avait été désigné spécialement par Bineau comme propre à diriger avec prudence la grêle, le tonnerre, les éclairs, et toute la partie matérielle de l'orage. Sous ses ordres, Lagache et Canivet devaient à un certain moment lancer dans les coulisses, du haut des combles du théâtre, une manne remplie de verres et de bouteilles cassés, pour rendre au naturel la querelle des ivrognes.
Un orchestre spécial avait été monté pour les
Du Professeur Delteil. 253
élèves de l'école normale, représentant les buveurs au cabaret. La fanfare, dirigée par Bineau, était placée dans le couloir des secondes galeries, alin qu'elle produisît l'efîet d'un détachement arrivant au loin.
Aussitôt après la fanfare, Bineau et les musiciens du collège devaient entiler un escalier de dégagement qui conduit aux combles du théâtre, et revenir par les coulisses prendre place au milieu du formidable orchestre d'instrumentistes et de choristes que, sur une estrade élevée, dirigeait M. Ducrocq.
Les loges se garnirent peu à peu. Les curieux remarquèrent avec étonnement les demoiselles Carillon, qu'on ne rencontrait jamais dans les spectacles ni dans les bals ; toutes les trois habillées de blanc, avec des fleurs naturelles dans les cheveux, excitèrent une certaine rumeurà leur entrée dans la loge. En face d'elles. M"'' Marcillet la jeune appelait l'attention par un turban d'une magnificence particulière. M'"^ Marcillet, qui devait chanter la fameuse romance : Je veux t'aimer. mais sans amour, s'était placée dans une loge alin de fixer la curiosité en fendant la foule pour se rendre au piano; effectivement, elle produisit un effet marqué, car elle
2)4 L^^ Souffrances
dérangea la majeure partie du public. Après diverses mines, M™^ Marcillet commença; mais elle était à peine arrivée au vers :
Je veux t'aimer sans te le dire,
qu'on entendit un sourd craquement qui soudain arrêta la cantatrice.
Une vive panique se répandit dans le public. Le plancher n'était-il pas trop chargée Le machiniste, sortant de la coulisse, déclara que ce craquement se faisait entendre habituellement quand le plancher était monté, et qu'il répondait de sa solidité.
]Vl>ne Marcillet avait feint de se trouver mal. Les dames s'empressaient autour d'elle, lui faisaient respirer des odeurs; l'interruption dura plus d'une demi- heure, au milieu du trouble. A force de compliments et de flatteries, la cantatrice consentit à recommencer sa romance; mais aussitôt eut-elle chanté :
Je veux t'aimer sans te l'écrire,
que le même craquement, plus sinistre encore, se renouvela, accompagné de cris de détresse. Le pupitre des seconds violons venait de dispa-
Du Professeur Dcltcil. 255
raître, comme par enchantement, entraînant deux musiciens, et les voisins de ces violons se penchaient avec anxiété vers l'abîme béant ! Les dames poussaient des cris de désespoir et cherchaient à fuir. On vit reparaître alors, par l'escalier du dessous^ les deux violons, plus pâles que la mort, qui ne croyaient plus revoir la clarté des quinquets; le machiniste courait suivi des pompiers et s'écriait : « Ils vont s'écraser dans la salle. »
Les musiciens fuyaient dans les coulisses et ne posaient le pied qu'avec terreur sur un plancher incertain. Alors, le commissaire apparut sur le théâtre avec son écharpe :
u Mesdames et Messieurs, dit-il, le danger va être réparé. Personne n'est blessé; une trappe mobile s'est détachée tout à coup. M. l'architecte du département et M. l'architecte de la ville, descendus sous le théâtre pour découvrir la cause du mal, déclarent qu'un accident de cette nature ne se renouvellera plus. Des madriers sont posés actuellement en contre-forts sous le plancher, et dans un instant le concert pourra continuer.
La première partie du concert était â peu près terminée lors de cet accident. Le chef d'orchestre de la ville déclara qu'il s'en tenait là et qu'il abandonnait le reste de son programme. On le
2<y6 Les Souffrances
voyait rôder dans les coulisses avec quelques membres de la Société philharmonique, leur parlant à voix basse :
(( Tout cela était calculé, disait-il, pour faire manquer notre effet. CeDucrocqestpour quelque chose dans l'affaire. Pourquoi le mal est-il arrivé à nos seconds violons > Je me retire, ne voulant pas assister à un nouveau malheur. »
Cet homme jaloux employa de si vils moyens contre son rival qu'il parvint à détacher de l'orchestre l'unique clarinette et le timbalier qui avaient à jouer une partie importante dans la symphonie.
Au moment de donner le signal de l'ouverture de la symphonie, M. Ducrocq s'aperçut Avec surprise de la disparition des deux musiciens; mais comme il était homme de ressources, il iit apporter les timbales sur son estrade, plaça sa petite clarinette devant lui, et commanda aux tambours de battre la marche qui annonçait l'arrivée d'un régiment dans les murs de Coucy.
11 était convenu que Bineau, placé dans le couloir des secondes galeries avec sa fanfare militaire, ferait signe au chef d'orchestre pour l'avertir qu'il était prêt, et qu'il commençât la marche militaire aussitôt que les tambours auraient battu.
Du Professeur Delteil. 257
M. Ducrocq levait les yeux vers les secondes galeries et n'apercevait pas Bineau.
Tout aguerri qu'il fût, le chef d'orchestre se troubla : pour un début de symphonie, ce symptôme était de mauvais augure. Le public ne comprenait pas l'intérêt d'une si longue marche de tambours qui depuis cinq minutes battaient à abasourdir les oreilles et déjà provoquaient des murmures peu encourageants.
Se dressant sur son siège, M. Ducrocq cherchait Bineau qui n'apparaissait pas; la sueur coulait du front du chef d'orchestre, qui entendait les aigres observations des auditeurs exaspérés par cette sempiternelle marche de tambours.
Aussi, après un quart d'heure de roulements prolongés, avec quelle satisfaction M. Ducrocq vit poindre le chapeau à cornes du petit Bineau, qui, avec une peine extrême, cherchait à trouer la masse compacte des spectateurs de la seconde galerie !
La fanfare commença et détruisit par son effet la mauvaise impression du début. Aussitôt après, M. Jannois s'avança sur le bord de la scène, salua les spectateurs et chanta le premier couplet de la complainte du \\qï\ aveugle. Caroline poussait sa sœur du coude, car, tout en chantant, Jannois
envoyait un doux regard vers la loge des demoiselles Carillon.
Caroline ne perdait pas une note de la complainte; elle était sous le charme. Il lui semblait qu'elle entendait un ange; aussi tressaillit-elle à un bruit saccadé qui venait du fond du théâtre et ressemblait à des pois secs lancés contre des carreaux.
M. Ducrocq avait levé la tête vers les frises du théâtre : le bruit cessa. Toute la salle alors applaudit M. Jannois, qui chantait d'une voix mélancolique les tristesses du sire de Coucy ; mais le même bruit de pois secs se fit entendre de nouveau plus accentué et prit de telles proportions qu'il couA'rait la voix du chanteur.
Le chef d'orchestre agitait sa petite clarinette en l'air et fronçait le sourcil, obligé tout à la fois de veiller à tout son monde d'instrumentistes et de remplacer le musicien absent, qui devait accompagner l'aveugle. Le singulier tapage provenant des combles faisait que M. Ducrocq mordait convulsivement Tanche de sa petite clarinette.
(( C'est la grêle qu'on fait aller là-haut, » dit le machiniste, spécialement attaché pour le concert au service du chef d'orchestre.
Du Professeur DelteiL 259
M. Ducrocq poussa un juron terrible qui n'était pas dans la partition.
(( Allez voir, » s'ëcria-t-il.
Le machiniste disparut derrière la toile de fond. On entendit alors de vifs gémissements se mêler à la grêle.
Le public dressait l'oreille, cherchant à comprendre le sens d'une symphonie que le programme qualifiait d'imitative.
Le petit Bineau, en prenant le couloir de dégagement avec ses musiciens pour descendre à l'orchestre, avait trouvé Larmuzeaux assis au^ près d'une grande boîte suspendue, qu'il suffisait de faire aller de haut en bas pour mettre en mouvement de petites pierres frappant contre le bois.
Telle était au repos la grêle que le garçon d'accessoires du théâtre de Laon employait habituellement dans les drames traversés par un orage; mais Lagache et Canivet, s'étant pris de dispute avec Larmuzeaux, l'avaient colleté contre la boîte à grêle, et c'est ainsi qu'obéissant à une violente poussée, cette grêle subite avait troublé l'esprit des spectateurs.
Larmuzeaux, pour échapper aux taquineries de ses camarades, prit la fuite par une sorte de
26o Les Souffrances
petite ruelle noire qu'il entrevoyait dans l'ombre ; malheureusement ce couloir n'était qu'une planche étroite servant de passage entre deux décors.
Poursuivi de près par Canivet, Larmuzeaux trébucha, s'accrocha à la planche et poussa des cris de désespoir en sentant ses jambes flotter dans le vide.
De quelle terreur le public fut saisi en voyant apparaître au-dessus de l'orchestre deux longues jambes qui n'étaient pas annoncées sur le programme !
La symphonie ne pouvait lutter avec ce drame plein d'angoisses.
De tous les côtés de la salle on entendait les cris : « Tenez-vous bien ! » Mais l'infortuné Larmuzeaux, se croyant perdu, poussait des cris à fendre l'âme!
Enfin un des élèves de l'école normale, qui conduisait le chœur des ivrognes sur une estrade élevée, parvint à s'emparer d'une des jambes de Larmuzeaux et attira sain et sauf le corps tout entier du tambour-major à la vue des spectateurs étonnés.
Quelques curieux, croyant que cette ascension faisait réellement partie du programme, cherchaient à saisir le sens de l'introduction de Lar-
Du Professeur Deltcil.
muzeaux dans la symphonie; mais M. Bineau dans un coin se rongeait les lèvres, péniblement affecté de voir couper sa poésie par un tel accident.
Ne pouvant tenir en place, les nerfs agacés, M. Bineau cherchait M. Tassin qui parcourait la salle, relevant le courage des assistants et disant à chacun que la symphonie allait continuer. Le principal du collège et le chef de bureau se rencontrèrent auprès de M. Ducrocq qui jurait comme une école de tambours.
(( Ce sont ces deux polissons, dit le chef d'orchestre, que j'avais mis à la grêle et au tonnerre, qui ont fait tout le mal.
— Aussi pourquoi les charger d'une si importante fonction? s'écria M. Bineau.
— Eh! monsieur, je ne peux pas tout faire. » Le calme étant à peu près rétabli, M. Ducrocq
fit signe à ses collégiens de souffler dans les instruments d'enfants. Le public était désormais plein de défiance! Les mirlitons, les trompettes de ferblanc et les crécelles furent reçus avec des chut méprisants.
Des valses enivrantes devaient se dessiner dans le lointain et ne laisser entendre que par intervalles cette musique de village; mais l'orchestre était découragé.
Les propos des jeunes filles dansant avec leurs amoureux n'eurent aucun succès, et les rustiques voix des élèves de l'école normale achevèrent la déroute de la symphonie, qui ne fut plus écoutée. Chacun se retirait fermant avec fracas la porte des loges, en manière de protestation contre une pareille harmonie.
Il ne resta dans la salle qu'une bande de collégiens, qui profitaient du désordre pour se répandre dans les coulisses, heureux de connaître les mystères de derrière le rideau. Le principal, M. Tassin, fut obligé de rester dans le théâtre deux heures après le concert, tant il était difficile de mettre la main sur les collégiens, qui ne s'étaient jamais vus à pareille fête.
u Comment trouves-tu M. Jannois> demanda Caroline à sa sœur, qui ne disait mot depuis son entrée au théâtre.
— Il est bien, dit Sophie d'une voix qui démentait ses paroles.
— Comme on l'a applaudi ! s'écriait Caroline. Et quel succès il eût obtenu s'il n'avait pas été mêlé dans cette bagarre.
— Prends le bras de Berthe, dit Sophie à sa sœur; ce pauvre M. Triballet qui nous suit a lair d'une âme en peine. »
Du Professeur Delteil. 263
Elle s'empara du bras du docteur.
« Monsieur Triballet, dit-elle, vous qui connaissez presque toute la ville, je vous prierai de me donner des renseignements sur le jeune homme qui a chanté aujourd'hui au concert.
— Cela sera facile, dit le docteur; mais quelle nature de renseignements?^
— Sur sa position, sur sa vie privée.
— D'après ce que j'ai entendu rapporter par diverses personnes honorables, dit M. Triballet, ce M. Jannois est cousu de dettes.
— Vraiment!
— Il est joueur, et M. Marcillet ne Ta plus revu depuis qu'il a perdu avec lui une douzaine décents francs; mais demain j'en saurai davantage. ))
Comme M. Triballet allait quitter les marchandes de modes à l'entrée de leur rue, on entendit une voix de femme pleine de colère.
(( C'est M. Bineau, » dit Berthe, qui le reconnut à la lueur du réverbère.
« Je vous l'avais bien dit, monsieur, s'écriait M""^ Bineau, vous allez devenir la risée de la ville avec vos poésies. J'ai fait attention pendant le charivari à la iigure de M. le préfet. Croyez-vous qu'il était content? Non, pas plus que les autres
assistants qui auraient mieux fait de garder leur argent. Dire que des inventions pareilles sont sorties de votre tète... à votre âge! On me le dirait que je ne le croirais pas si je ne l'avais pas vu. On fait donc payer pour entendre des mirlitons } Voilà ce que tu fais apprendre à ton fils, à jouer du mirliton! »
Elle secoua vivement le petit Bineau, qu'elle traînait par la main.
(( Je t'en donnerai des mirlitons! » dit-elle.
Véritablement M'"^ Bineau était très-irritée.
(( Et ces paysans de l'école normale qui s'en viennent beugler, pires qu'une élable! Dis-moi un peu, que signifient leurs bouteilles cassées, leurs verres brisés? Jamais on n'a vu se moquer ainsi du public. C'est une vraie dérision; tout le monde haussait les épaules. Je ne savais comment me tenir : on me montrait au doigt, car personne n'ignore que M. Bineau, chef de bureau à la préfecture de Laon, est l'auteur de ce massacre. Si encore vous aviez travaillé en secret, péché caché est à moitié pardonné ; point, vous le disiez à tout le monde comme un événement. Vous seriez monté sur le toit de notre maison pour le crier au son du tambour. Ah! ces tambours ! nous ont-ils assez cassé les oreilles !
Du Professeur Delteil. 265
— C'est la faute de Louis, s'écria M. Bineau! qui aurait volontiers détourné l'orage sur la tète de son lils.
— Non, ce n'est pas moi, dit le petit Bineau.
— J'admets que Louis soit pour quelque chose dans ce charivari ; toujours est-il que vous êtes le principal auteur, reprit M'"^ Bineau. Que va dire M. le préfet? Je suis sûre que tu n'oseras pas te présenter dans ton bureau demain ; tous les employés faisaient des gorges chaudes à ce concert; je les ai vus. Quelle contenance tiendras-tu vis-à-vis de tes inférieurs?
— Tout est de la faute de M. Tassin, s'écria M. Bineau perdant patience; il m'a forcé de travailler pour ses musiciens...
— Forcé, c'est bientôt dit; tu n'es donc pas un homme? De quel droit M. Tassin pouvait-il te forcer ?
— De quel droit? je vais vous le dire, madame. Si Louis n'avait pas jeté 1^ crocodile par la fenêtre!
— Louis, le crocodile ! s'écria M™* Bineau. Votre tête s'égare, monsieur Bineau.
— Je dis ce que je sais.
— Ce n'est pas vrai, iit le petit Bineau.
— Ah ! tu donnes un démenti à ton père ! Eh bien, madame, apprenez qu'un enfant dans le
principe avait ete injustement accuse; que c est notre fils, avec un polisson de ses amis, qui ont détérioré le crocodile. Cette affaire pouvait aller loin, j'ai acheté le silence de M. Tassin en travaillant pour lui.
— Et tu ne me Tavais pas dit plus tôt ! s'écria M'"^ Bineau. Tu peux te préparer à recevoir le fouet en rentrant, Louis. »