UN ÉTABLISSEMENT DANS LA DÉTRESSE
Laon est une petite ville de six mille âmes qu'un rien agite. Le moindre événement, les comédiens qui viennent y passer un mois, un cirque, des marionnettes occupent démesurément les esprits de ce maigre chef-lieu, qui doit sans doute à sa position élevée l'honneur de primer les autres villes plus importantes du même département. Bâtie sur le plateau d'une haute montagne, si la ville délie un siège redoutable, elle détie les voitures d'arriver dans ses murs : d'où le manque d'augmentation d'une population, qui ne saurait y appliquer son industrie; aussi les
fonctionnaires sont-ik les personnes notables qui tiennent le haut du pavé et commandent l'admiration. Enlevez de Laon le préfet, le receveur général, le directeur des contributions, six notaires, autant d'avoués, une demi-douzaine d'avocats, le curé, quelques nobles qu'on rencontre rarement , et vous trouverez une population de petits marchands, cinquante employés à quinze cents francs , deux cents bourgeois à deux mille francs de rente, enfin vme population tranquille dans ses habitudes, sobre dans ses plaisirs, ne pratiquant ni vices ni vertus.
A dix heures les cafés sont fermés, et l'audacieux qu'on rencontre dans les rues passé cette heure risque d'être signalé comme un homme de mauvaises mœurs. L'étranger qui s'arrête à Laon se sent pris d'un violent ennui après qu'il a traversé en moins d'un quart d'heure, dans toute sa longueur , la grande rue qui coupe la ville en deux. On recommande naturellement aux curieux « d'aller sur les promenades » qui entourent les vieilles murailles de la ville. Le pays est beau, la campagne riche, la vue étendue ; ce ne sont à l'horizon que vertes prairies, blonds champs de blés et jardinages plantureux; et pourtant on se sent comme enchaîné sur cette mon-
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tagne. Un homme d'intelligence, à moins d'une force puissante, s'y éteindrait en moins d'un an, à cause du manque de frottement et des duels inévitables d'une telle vie, qui ne peut être défendue qu'avec une épingle pour arme.
Cependant, en 1830, Laon parut sortir de ses habitudes bourgeoises, et le réveil lui vint d'une maison morne jusque-là, qui portait sur sa façade le mot Collegium en gros caractères noirs.
Il était arrivé dans la ville un homme, plein de saluts superbes, le sourire sur les lèvres, qui, traversant les rues d'un air magistral , semblait dire : La cité m'appartient !
M. Tassin, nommé principal du collège communal, fut plaint par les rentiers, dont l'unique occupation est d'errer par les promenades, et qui jusqu'alors n'avaient trouvé qu'une médiocre distraction à rencontrer, les dimanches et les jeudis, quatorze élèves formant tout le personnel du collège. Les quatorze élèves se divisaient en douze externes et deux pensionnaires. Malgré sa bonne volonté, le précédent principal aurait pu supprimer toute espèce de nourriture à ces deux uniques pensionnaires, qu'il n'en serait pas moins parti de la ville criblé de dettes. Les habitudes de la Restauration poussaient les bourgeois à en-
voyer leurs fils au séminaire ; alors la jeunesse passait par les mains des prêtres du petit séminaire de Notre-Dame-de-Liesse. Les douze externes et les deux pensionnaires appartenaient à des parents d'opinions avancées, libéraux et admirateurs du général Foy.
Les fortes têtes du pays , qui recevaient le Journal de Vo/lisne . alors petite feuille d'annonces , et qui lurent aux Nouvelles locales la nomination de M. Tassin comme principal du collège, se dirent que le nouvel arrivé ne serait pas huit jours à Laon qu'il perdrait son suprême contentement.
Cependant les maçons et les peintres de la ville étaient mandés au collège pour élever des constructions nouvelles et approprier les anciennes. Laon s'émut d'une telle audace, car les bâtiments consacrés aux études étaient déjà trop vastes pour les quatorze élèves. M. Tassin, pour ne pas laisser plus longtemps les provinciaux dans l'ignorance, lança un prospectus de deux petites pages, grosses d'événements : ce qui frappa le plus dans le prospectus fut l'article relatif à l'uniforme des élèves. Les pensionnaires devaient porter constamment l'uniforme, en classe et en promenade; petite tenue dans la semaine, grande tenue les
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jours de sortie. Les externes étaient également obligés d'endosser l'uniforme les jours de promenade.
Un coup d'État pour une ville si tranquille! Les uns blâmaient, les autres approuvaient ; et on se doute de la révolution que causa le prospectus de M. Tassin.
Au bout de trois mois, le principal sortit à la tête de quinze pensionnaires en frac à collet bleu de ciel : le beffroi qui annonce l'incendie ne provoque pas plus de stupeur que le tambour de la garde nationale à la tête des collégiens, les menant bravement au bas de la montagne.
M. Tassin rayonnait ; le contentement était tapi dans chacun des trous de petite vérole de sa figure. Il avait quelque chose de l'orgueil du général qui a remporté une grande victoire, se tenait cambré dans son habit noir, la tête haute dans sa cravate blanche empesée, et marchait au pas avec l'attitude d'un triomphateur. Les quinze pensionnaires tenaient certainement dans l'imagination du principal autant de place qu'un bataillon complet.
M. Tassin sortit du collège par une promenade qui s'appelle la Plaine, faisant un détour calculé pour traverser la ville tout entière. Les
polissons qui baguenaudent d'habitude sur les remparts marchèrent naturellement à la suite du tambour. L'effet de cette exhibition ne sembla pas d'abord instantané, car les rentiers de la rue du Cloître cachent leur curiosité ; cependant certains rideaux, tirés aux coins de quelques fenêtres, montrèrent à M. Tassin qu'il était remarqué. Pour ce public mystérieux, le principal ne déploya pas moins d'activité, marchant en avant du tambour, ou sur le flanc de son régiment, de là passant à l'arrière-garde et faisant sonner ses bottes sur les pavés , pour accentuer le pas et le bien faire comprendre à ses élèves.
A la place du Marché-aux-Herbes , les marchands sortirent de leurs comptoirs, regardant le défilé avec stupéfaction. La meilleure pratique n'eût pas réussi à se faire servir une once de café pendant le passage des collégiens sur la place. Des rues transversales s'élançaient nombre de personnes que le bruit du tambour chassait de leur travail. La rue Châtelaine fut bientôt remplie de curieux qui stationnaient sur le pas des portes, suivaient les collégiens, ou couraient en avant annoncer la grande nouvelle à leurs concitoyens. Aussi la place du Bourg offrait- elle le spectacle d'une foule compacte avant qu'on n'en-
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Grand défilé des élèves du collège sur les remparts de Laon.
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tendît le bruit du tambour, et l'admiration fut unanime pendant le trajet de la rue Saint- Jean .
Cette promenade militaire eut un succès que l'auteur lui-même n'avait osé espérer. Au bout de quinze jours, vingt-cinq bourgeois se décidèrent à mettre leurs fils en uniforme, quoique la dépense fût énorme. Il n'était plus permis, comme jadis, de décrocher de l'armoire les vieux pantalons et les vieilles redingotes pour en faire des habits neufs aux élèves ; même on vit de modestes employés se montrer empressés auprès des tailleurs de la ville pour hâter la confection de l'habillement de leurs enfants.
La fameuse promenade militaire envoya le son du tambour à cinq lieues de là, dans les riches fermes des alentours. Le nombre des cultivateurs qui mirent en pension leurs fils chez M. Tassin fut assez considérable pour qu'à la fin de l'année le principal pût additionner combien lui avaient rapporté trente-sept pensionnaires ; et dès lors la prodigieuse habileté de M. Tassin passa en proverbe chez les bourgeois de Laon, qui ne se rendaient pas compte du mouvement nouveau que la révolution de Juillet venait d'imprimer à l'instruction. Avec dix fois plus d'efforts ,
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le principal n'eût pas ramassé dix pensionnaires sous la Restauration.
A quelques pas du collège se trouve l'école primaire de M. Tanton, qui souffrit considérablement de cette concurrence. Le fameux prospectus, l'uniforme, surtout le tambour, ruinèrent M. Tanton dans l'esprit de ses concitoyens. Sa manière d'enseigner prit la proportion de crimes violents. La fameuse latte dont il se servait pour corriger les élèves paresseux fut opposée au tambour qui mettait aussitôt les collégiens au pas.
Comment M. Tanton pouvait-il lutter avec M. Tassin.^ M. Tanton avait la réputation d'une '( belle main », qui produisait une écriture moulée sans égale; mais la belle prestance du principal et son suprême contentement lui manquaient absolument. Ce Tanton à la mine brutale était précédé d'un ventre énorme, que ne dissimulait pas une vieille houppelande noire, aussi grasse que les cheveux de son propriétaire. Des manches de la houppelande sortaient des mains singulières pour un sectateur de la calligraphie, deux mains mal venues et arrêtées dans leur développement, formant deux moignons où seul le pouce avait figure cle doigt. Pourtant, quand la plume était saisie par ce pouce, elle lui obéissait comme
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à un dictateur, et exécutait mille traits capricieux qui tenaient du prodige.
M. Tanton avait une certaine difficulté à saisir les objets autres que sa plume ; mais quand il les tenait, il les tenait bien, témoin l'oreille d'un certain petit Bincau, qui faillit un moment abandonner à jamais son propriétaire.
Cette oreille joua un mauvais tour à M. Tanton, trop partisan des anciennes méthodes d'enseignement.
Le petit Bineau, fils de M. Bineau, chef de bureau à la préfecture, exagéra nécessairement les traitements dont il avait été victime. Châtié pour avoir été surpris introduisant dans les quinqucts ce que M. Tanton appelait» un liquide malséant » , l'enfant ne voulut pas avouer son crime, se sauva de la pension en poussant d'effroyables cris, et fut reçu comme un martyr par M'"^ Bineau, qui quitta son ménage pour informer son mari des violences du maître de pension; le chef de bureau laissa sa correspondance aussitôt et se rendit chez M. Tanton.
Le maître d'écriture en ce moment était de mauvaise humeur , agacé par les roulements de tambour des collégiens, qui duraient depuis une heure sur les remparts, derrière sa maison; il
avait surpris en outre deux de ses anciens élevés plongés dans la plus profonde étude de la caisse, sous la direction du tambour de la garde nationale attaché au collège, élèves que M. Tassin avait débauchés de la pension Tanton en leur donnant un uniforme.
(( Qui vous a permis de mutiler ainsi mon fils> s'écria M. Bineau en apercevant le maître de pension.
— Eh ! monsieur, savez-vous ce qu'il a fait > demanda M. Tanton.
— Est-il une faute qui puisse mériter un pareil traitement }
— On ne peut même pas répéter ce qu'il a introduit dans mes quinquets.... Un enfant capable de pareils tours doit être corrigé sévèrement.
— Vous n'en avez pas le droit, dit M. Bineau ; si vous voyiez sa mère en larmes, vous rougiriez de votre brutalité.
— Les mères n'ont rien à voir dans les écoles, dit M. Tanton; j'en ai connu qui pleuraient avec leurs lils pour quelques petits coups de palette que je leur avais donnés sur les ongles : les enfants allaient se plaindre de leur professeur; elles croyaient d'abord leurs mensonges; et celles qui étaient le plus acharnées contre moi en ra-
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menant leurs garçons, les fouettaient en ma présence quand je leur avais dit la vérité.
— On n'enseigne pas avec des coups, reprit M. Bineau... Mon fils ne sait rien; que lui avezvous appris?^
— Est-ce ma faute > dit le professeur d'écriture! Votre garçon passe son temps à mettre mon école à l'envers; jamais on n'a vu un enragé pareil...
— Oh ! s'écria M. Bineau, mon fils, la douceur même !
— Il faut qu'il soit un hypocrite fieffé chez vous, dit M. Tanton.
— Pourquoi abrutir un enfant par des coups quand on peut le prendre par la douceur }
— Je voudrais que vous le surpreniez introduisant dans votre lampe les mêmes horreurs que dans mes quinquets.
— Monsieur, mon fils est trop bien élevé pour commettre de pareilles sottises. Il tient de moi, et vous pensez si je lui ai appris de semblables choses. Qu'un mauvais garnement, et il n'en manque pas dans votre pension, se livre à de telles monstruosités, c'est possible, les enfants de gens sans éducation ne respectent rien, mais mon fils ! C'est m'insulter moi-même que de supposer qu'il
se soit rendu coupable de ce dont vous l'accusez. Il n'apprend rien, dites-vous, et je vous citerai des preuves du contraire : je le vois à la maison prendre ses leçons de musique ; son professeur est émerveillé de sa facilité ; il me disait hier encore que mon tils est capable d'entrer au Conservatoire. Jamais la plus légère correction ne lui a été administrée; il n'est pas besoin, pour éveiller son intelligence, de lui dire un mot plus haut que l'autre. — D'après ce que je vois, reprit M. Tanton, ce n'est pas le même Bineau qui vient à la maison; celui que vous avez confié à mes soins est un garnement qui ferait damner un saint. Savez-vous, monsieur, ce qu'il a fait, il y a huit jours, en compagnie de son ami Canivet, un autre mauvais drôle> Ils ont pris en grippe mon iils Charles, qui est doux comme un mouton. Leurs jeux ne se passent pas sans qu'ils le battent et le maltraitent. La semaine passée, mon tils Charles va pour se coucher dans son lit, qui est auprès de la cuisine. Plus de lit, monsieur Bineau! Entendez-vous bien? Ni matelas, ni traversin, ni oreiller, ni couvertures , ni paillasse ! J'entends crier : — Maman, mon lit! je ne trouve plus mon lit! — C'était mon fils qui se désolait de la disparition de son lit : cela se comprend, les enfants aiment
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à dormir. Un pareil fait tenait du prodige. M'"'^ Tanton croyait à de la sorcellerie; moi, plus rationnellement, à des voleurs. Cependant, il était impossible que quelqu'un eût emporté de la maison un lit complet, sans être aperçu. J'entrai au réfectoire, où mes pensionnaires soupaient. — Messieurs, dis-je, le lit de Charles a disparu subitement. — Mes élèves se mirent tous à rire. Cette hilarité me donna l'idée qu'un complot existait, et que les coupables étaient nombreux. — Je vous avertis, dis-je avec fermeté, que celui qui aura encore une fois l'insolence de ricaner quand je parle, me conjuguera cinq cents fois le verbe j'aime à rire. — Mes élèves ayant recouvré la tranquillité, je leur demandai si un étranger n'avait pas été aperçu dans la pension. Ils répondirent qu'ils n'avaient rien vu. Je leur donnai une heure, après le souper, pour retrouver le lit, qui ne pouvait être perdu. Monsieur Bineau, le lit complet était au grenier. C'était votre fils, aidé de Canivet, qui ly avait porté !
— Et vous croyez que je peux ajouter foi à de tels récits?^ s'écria M. Bineau... Mon tils est délicat; même aidé par son ami Canivet, jamais il n'aurait pu porter un seul matelas au grenier.
— Voilà bien ce qui m'étonne, lit M. Tanton !
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Ces deux êtres-là, monsieur, votre tlls et Canivet, n'ont pas plus d'apparence qu'une allumette; quand ils sont dans leurs farces , ils soulèveraient des montagnes. On ne rencontre pas souvent de pareils sujets, Dieu merci!
— Je me demande, dit M. Bineau, comment la découverte du lit dans le grenier a pu faire accuser mon iils et son petit camarade Canivet >
— J'ai mis le lendemain tous mes élèves aux arrêts jusqu'à ce que le coupable fût découvert; les innocents se sont aussitôt disculpés.
— Mon fils est si bon, reprit le chef de bureau, qu'il aura voulu tout assumer sur sa tête.
— Malheureusement, la cuisinière l'avait vu fureter dans la cuisine, préparant ses combinaisons. Je n'ai pas voulu vous tracasser de ce mauvais tour; mais, quant à l'aventure du quinquet, il était impossible de laisser passer cet attentat sans châtiment, car c'est un attentat.
— Soyez tranquille, monsieur Tanton , cela n'arrivera plus désormais.
— A la bonne heure, dit le maître d'écriture; vous avez parlé fermement à M. Bineau?
— Je ne lui ai rien dit, mais certainement de pareils faits ne se renouvelleront plus dans votre école. Mon lils entre demain au collège.
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— Au collège ! s'écria M. Tanton.
— Au collège, c'est irrévocable.
— Eh bien, dit le maître de pension, tant qu'on ne m'enlèvera que des élèves comme M. Bineau fils, je ne me plaindrai pas.
— Vous avez donc des enfants plus intelligents dont vous puissiez vous honorer > demanda M. Bineau piqué.
— Je fais l'éducation, dit M. Tanton, d'enfants de pauvres gens du faubourg, qui valent mieux que certains iils de famille.
— Gardez avec soin vos faubouriens, monsieur, car je vous assure que les bonnes familles laonnoises ne laisseront pas longtemps leurs enfants étudier l'écriture sous votre direction.
— Vous n'avez pas dans vos bureaux un de vos employés qui n'ait passé par mes mains, s'écria M. Tanton. Et puisque vous me forcez à tout dire, je plains les parents de M. Bineau fils. Il a l'intelligence du mal et le raisonne; sans cesse il combine quelque mauvais tour. Vous vous souviendrez, peut-être quand il ne sera plus temps, monsieur, de ce que je vous dis aujourd'hui. »
Cet entretien, qui blessa profondément M. Bineau, coûta sept externes à M. Tanton. M. Canivet, juge d'instruction, prit le parti du chef de
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bureau et envoya son fils au collège, afin de ne pas le séparer de son camarade ; le sous-chef, un expéditionnaire et le garçon de bureau de M. Bineau, crurent prudent d'imiter la conduite de leur supérieur.
Pendant les deux mois de vacances, M. Bineau travailla avec acharnement contre l'école Tanton. Il représentait le professeur d'écriture faisant valoir les gens du peuple au préjudice des bourgeois, et favorisant particulièrement les faubouriens, ce qui, disait-il, était une preuve de la bassesse des sentiments du maître de pension.
De son côté, M. Tassin ne se laissait pas endormir par le succès : chaque jour amenait une amélioration dans le collège.
Deux boursiers, après avoir suivi pendant un mois l'école des tambours, acquirent une prodigieuse exécution sur la peau d'âne : ils battaient le pas redoublé comme de véritables tambours de régiment, et remplissaient les rues du voisinage de i~ra et de fa sans iin.
Pendant ces vacances, les quelques amateurs de musique de la ville reçurent la visite d'un vieillard , encore vert, qui se présentait comme ancien chef d'orchestre du Cirque -Olympique : mandé au collège pour y donner des leçons ,
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il se regardait comme trop heureux, disait-il, de se mettre au service des dilettantes qui voudraient bien l'admettre dans leurs réunions. Ce professeur, qui se nommait Ducrocq, arrivait à point; la dernière société philharmonique deLaon venait de se dissoudre pour la vingtième fois.
On n'eut jamais d'exemple dans la ville d'une société de musique durant plus d'une année. La petite quantité d'instrumentistes, leur immense amour-propre, leur déplorable faiblesse, en faisaient des êtres insupportables.
Le maître de musique le plus sérieux du pays oubliait habituellement, dans les charmes d'une partie de billard, ses élèves qui l'attendaient; un autre, le professeur du petit Bineau, était cité pour son extrême indulgence envers les élèves ; il applaudissait à chaque note fausse qu'ils faisaient. Le troisième maître de musique, âgé de soixante-dix-sept ans, sommeillait sans cesse, et, par une faculté inexplicable, jouait sa partie d'alto dans les quintettes, habituellement plongé dans un demi-sommeil.
Les épais sourcils de M. Ducrocq, une certaine tournure militaire qu'il avait gardée de son passage au Cirque-Olympique, parurent aux amateurs de la ville les présages heureux d'un Jupiter
qui allait entin gouverner comme il convenait des musiciens ingouvernables. Sa physionomie, sa parole brève, imposèrent par un mélange de bonhomie et d'autorité, et le bénéfice de cette trouvaille revint à l'habile principal du collège.
Aussitôt la rentrée des élèves, fut instituée une sonnerie mélangée de trompettes de cavalerie et de cornets de postillon. Le petit Bineau entra dans la fanfare en qualité de corniste ; et quand la sonnerie fut renforcée d'un ophicléide, dans lequel s'époumonait un maigre professeur du collège, la musique de la garde nationale n'eut plus qu'à se voiler la face de honte.
En deux mois, avec douze bambins soufflant dans des trompettes et des cornets de postillon, M. Ducrocq avait réussi à étouffer les cymbales, les chapeaux chinois et la grosse caisse de la musique des gardes nationaux.
Cela fut remarqué à une revue officielle, à la suite de laquelle M. Tassin et les collégiens défilèrent à la suite des pompiers; mais l'enthousiasme fut au comble quand apparurent les grands chapeaux à cornes dont étaient coiffés les collégiens, depuis les élèves de rhétorique jusqu'aux élèves de huitième. Ces chapeaux à cornes, exécutés dans le plus grand mystère par le chape-
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lier Vinson, obtinrent les honneurs de la revue.
Les collégiens, d'après les instructions du principal, portaient les chapeaux non pas en bataille, à la façon des gendarmes qui n'ont aucune partie delà ligure garantie par des cornes inutiles; plus ingénieux, M. Tassin s'était inspiré de la forme des claques des élégants du Directoire et les avait naturellement agrandis pour qu'une des pointes portât ombre sur le nez de ses élèves et leur communiquât quelque chose de martial.
Le commandant de la garde nationale et le préfet complimentèrent M. Tassin sur l'excellente tenue de ses élèves et la majesté de leurs chapeaux à cornes. Aussi le principal ne put-il cacher sa joie; il marchait devant ses tambours, n'ayant pas de plumet, mais peut-être plus lier encore, marquant la mesure de ses bras, et faisant les mille momeries qui semblaient jusqu'alors ne pouvoir être exécutées que par la haute canne à tête d'argent.
Le résultat de cette parade fut que M. Tassin obtint l'autorisation de se servir de vieux mousquetons qui se rouillaient dans les caves de la mairie, et d'en armer une vingtaine des élèves les plus grands.
Le service militaire tint dès lors une place con-
sidérable dans le système universitaire de M. Tassin ; c'étaient à tout instant des exercices au mousquet, commandés par un vétéran, de nouveaux tambours qu'on dressait, des sonneries de fanfares sans fin. Le collège, qui est situé aux environs des ruines d'une citadelle depuis longtemps abandonnée, put faire croire à une ville de guerre remplie de troupes.