‹ Les souffrances du professeur DelteilChapitre 3 sur 10 · SPÉCIALES · texte numérisé non relu

SPÉCIALES

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Le petit Bineau, à son entrée au collège, eut pour camarades dans la classe de huitième, outre son intime ami Canivet, Larmuzeaux, fils d'un fermier des environs, Dodin, iils d'une couturière de Laon et trois autres garnements qui s'appelaient Lagache, Robert et Cucquigny. A eux sept, ils formèrent un groupe dans lequel chacun des péchés capitaux était représenté.

Dodin était spécialement chargé de s'introduire chez les pâtissiers de la ville et de bourrer ses poches de gâteaux, pendant que le marchand était occupé à répondre à ses camarades qui touchaient

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à toutes les pâtisseries. Dodin découvrait aussi les meilleurs enclos, les jardinages les plus éloignés, les champs les mieux fournis, les pommiers les plus sucrés ; après quoi la bande, sous sa direction, s'abattait sur un endroit et laissait des traces de son passage non moins terribles que si une bande de Cosaques y eut fourragé. Pommes, poires, noix, œufs, œillettes, artichauts, prunes, pêches et raisins, étaient étalés sur un mouchoir dans une des grottes de la montagne, et fournissaient à la bande un repas qui semblait approuvé du ciel, car aucun des maraudeurs ne se plaignit jamais d'indigestion.

Larmuzeaux, né près de Coucy, semblait avoir été créé pour divertir ses compagnons. Sa physionomie consistait en un nez d'une envergure considérable, d'excessifs petits yeux troués en vrille et deux larges oreilles, plates comme une feuille de papier, qui donnaient envie à chacun de les tirer. Ces pâles oreilles, la nature paresseuse avait oublié de les ourler, et certainement un employé méticuleux n'eût pas manqué de les inscrire sur un passeport à l'article a signes particuliers. »

Cucquigny devint le peintre de fresques du collège. Il regardait un mur blanc comme une toile expressément préparée pour lui, et le cou-

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vrait aussitôt de mille improvisations fantasques.

Canivet était un constructeur et ne pouvait se séparer de Bineau le destructeur.

Lagache avait le génie de la serrurerie, et en profitait pour sonder les mystères des pupitres du collège ; il était industriel et industrieux. Le collège de Laon lui dut l'introduction des vers à soie; cependant aucun souvenir commémoratif ne témoigne aujourd'hui qu'il fut importateur d'animaux si utiles.

Lui et Bineau se lancèrent avec acharnement dans l'élevage des vers à soie. Quand Lagache apporta à son cousin une feuille de papier sur laquelle de petits œufs étaient attachés, Bineau ne prêta pas d'abord grande attention à ce cadeau.

« Surtout garde-les bien, dit Lagache, qui avait le génie commercial. »

Effectivement, à la belle saison, Bineau fut surpris, en ouvrant par hasard la boîte qui renfermait les œufs, de voir de petits vers s'agiter et dresser la tête.

« Ne manque pas de demander à ta mère les feuilles de chou les plus tendres, dit Lagache. qui, étant demi-pensionnaire, ne pouvait sortir du collège avec la facilité de son cousin. Tu prendras les feuilles près du cœur; nous serons bien heu-

reux si le chou ne donne pas la colique aux vers à soie. Il nous faudrait du mûrier; je n'en connais que deux dans la ville ; il y en a un impossible à approcher, mais l'autre est dans le jardin de Robert.

— Nous aurons la permission par Robert, dit Bineau, quoiqu'on dise que son père soit avare. »

Cette conversation se passant pendant la classe, il était difficile de traiter à fonds la question d'alimentation des vers à soie. Lagache écrivit sur un carré de papier :

(( Les mûriers sont-ils en feurs ? »

Ayant roulé un certain temps le papier dans ses doigts , il en fit une boule au moyen d'un petit tube en plume qu'il portait toujours comme arme agressive, et envoya le billet sur le nez de Robert, alors fort occupé à étudier sa leçon. Robert releva la tête et chercha d'un œil irrité l'ennemi qui venait de l'attaquer ; mais un signe de Bineau l'avertit que le projectile n'annonçait aucune hostilité. Malheureusement la boule, après l'avoir atteint, avait roulé sous la chaire du maître d'études.

(( Monsieur, dit Robert en se levant de table, auriez-vous la bonté de me tailler une plume }

— N'étes-vous pas assez grand pour la tailler

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vous-même > lit le maître d'études, impatienté

dJk/oir été dérangé dans la lecture d'un roman.

"^Monsieur, c'est que j'ai oublié mon canif.

— Alors, prenez le mien et rapportez- le.

— Monsieur, je vous le rends à l'instant. » Robert, ne sachant comment faire pour se baisser et atteindre la boule qui avait roulé assez loin sous la chaire, hésita un moment, fort occupé en apparence à tailler la plume. Quand il eut tini, il rendit le canif et se précipita hardiment sous la chaire.

(( Que faites-vous, monsieur Robert } demanda le maître d'études.

— Monsieur, dit celui-ci en reparaissant la ligure rouge, je ramasse la graisse de la plume neuve pour la manger, on dit que ça donne de la mémoire.

— Allez à votre place, petit sot. »

Avec la rapidité du système télégraphique, une correspondance s'établit par le moyen de tubes et de boulettes de papier, entre Robert, Lagache et Bineau.

Robert répondait à la question : <( Les mûriers sont-ils en fleurs ? » par ces mots :

(( qA peine si les fleurs commencent . »

Bineau écrivit :

(( Peut-on avoir des feuilles ? »

(( Papa ne veut pas. repondit Robert. » *'

(( Tu peux bien en prendre^ écrivait Lagachc. »

(( Non, répondait Robert, on ne me laisse jamais seul dans le jardin. »

« Ça ne fait rien, dit Bineau à Lagache, puisque j'apporterai des feuilles de chou.

— Est-ce que tu t'y connais.^ Les feuilles de chou sont bonnes tout au plus pendant huit jours ■ mais les vers à soie ne peuvent se passer de mûrier, ils ne vivraient pas. »

Pendant la récréation la bande discuta longuement la question des vers à soie. Lagache en possédant un trop grand nombre pour pouvoir les élever dans son pupitre , il fut convenu que chacun des complices leur donnerait asile pendant un certain temps , et qu'une place mystérieuse serait réservée aux vers à soie dans les pupitres. On devait affecter une grande tranquillité pendant leur jeunesse, ne pas s'inquiéter des mystères de la nature qui favoriserait leur développement de jour en jour ; il fallait les nourrir avec régularité, changer souvent leur nourriture, veiller à sa fraîcheur, et, malgré tout, ne pas ouvrir trop souvent le couvercle des pupitres, car le secret de cet élevage d'animaux prohibés serait bientôt dé-

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voilé au maître d'études, qui procéderait immédiatement à un massacre général. Canivet, pour plus de prudence, ouvrit l'avis que chacun des éleveurs ïiX deux cachettes distinctes de vers à soie dans son pupitre ; en cas de surprise , le maître ne se doutant pas de ces deux retraites, ne détruirait vraisemblablement que la première.

Une huitaine se passa ainsi, Bineau fatiguant sa mère de demandes de feuilles de chou ; après quoi Lagache le prit à part :

(( Robert est un lâche, s'écria-t-il, de ne pas vouloir nous donner de mûrier.

— C'est vrai, dit Bineau.

— Il en faut demain, il n'y a pas à dire ; le mal que nous nous sommes donné est inutile si tu ne trouves pas de mûrier.

— J'y ai bien pensé avec Canivet, répondit le petit Bineau, mais c'est impossible. Le grand mûrier du père Robertant est contre le mur de son jardin ; quelques branches dépassent et donnent sur la rue. Nous avons envoyé des pierres dedans pendant au moins une heure, il n'en est pas tombé une feuille ; c'est trop haut.

— On m'a dit, reprit Lagache, que les séminaristes avaient un mûrier dans leur cour.

— Ah ! s'écria Bineau, mais personne n'entre dans le séminaire !

— Les vers à soie des séminaristes doivent déjà être bien gros, dit Lagache en soupirant; on ne leur refuse rien, tandis que les nôtres sont nourris aux choux.

— J'aurais bien escaladé le mur du séminaire s'il n'était pas si haut, dit Bineau, mais il n'y faut pas penser; c'est égal, je m'en irai par les remparts ce soir, avec Canivet et Robert, et nous verrons.

— Robert vous gênera, c'est un capon.

— Laisse faire, j'ai mon idée. »

Après la fermeture du collège, Bineau dit à Robert :

({ Si nous jouions à la balle dans le dos, en nous en allante

— Je veux bien, dit Robert. »

La partie était à peine commencée que Canivet, d'intelligence avec Bineau, se plaignit de ce que la balle était trop molle.

« Je viens de la recevoir, c'est comme une plume, dit-il. As-tu ta balle, Robert.^

— Oui, dit celui-ci, mais c'est une balle en gomme.

— Et puis après ?

— Elle coûte cher : si vous me la perdiez >

— Est-ce qu'on perd jamais des balles > reprit Canivet.

— Des remparts elle peut rebondir sur la promenade et rouler en bas de la montagne.... Une balle de six sous ! dit Robert en la tirant de sa poche, pour en montrer la beauté. »

Bineau lit un temps de course.

« A moi ! s'écria-t-il.

— Non, fit Robert, en remettant la balle dans sa poche, papa ne m'en rendrait pas d'autre si je la perdais.

— Je t'en réponds, dit Canivet ; tu sais qu'au collège j'en ai une, deux fois grosse comme la tienne, et qui rebondit jusqu'au toit.

— Si tu as le malheur de perdre ma balle, demanda Robert, tu me donnes la tienne } »

Canivet s'arrêta, fit une croix sur le pavé avec son soulier.

(( J'ai fait une croix; allons, oupî »

Robert, qui avait le fond du caractère hargneux, bien certain de la dureté de sa balle, la lança de toutes ses forces dans le dos de Canivet, qui n'était pas à plus de cinq pas.

(( Tu m'as pris en traître ! s'écria celui-ci , feignant une grande colère, tu vas le payer. Tiens, voilà pour ta balle. »

Et il la lança par-dessus le mur du séminaire.

« Bien fait ! s'écria Bineau. »

Robert , d'abord stupéfait , fondit en larmes quand Canivet lui eut dit qu'il ne lui rendrait aucune balle à la place.

« Tu es encore bien heureux, méchant, que je ne te batte pas après une traîtrise pareille.

— Sois sur que je le dirai à papa, disait Robert, la voix pleine de sanglots, en s'appuyant contre le mur du rempart, car il s'était arrêté depuis l'accident et semblait suivre dans l'air la courbe qu'avait décrite la fameuse balle de gomme.

— Moi, dit Canivet, je montrerai ce que tu m'as fait dans le dos ; je suis sûr que la place sera noire pendant huit jours. »

Le petit Bineau se posa en conciliateur.

« Allons, Robert, ne pleure pas, ta balle n'est pas perdue, Canivet a seulement voulu te faire peur; nous [allons demander la permission de la chercher dans la cour du séminaire. »

Cette espérance sécha aussitôt les larmes de Robert; tous trois rétrogradèrent de chemin.

(( Tu es trop bon, disait Canivet, de te gêner pour un Robertant.

— Ne m'appelle pas comme ça, lit Robert, je le dirai à M. Tassin.

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— Le principal se moque bien d'un Robertant, reprit Canivet. .

— Demain tu verras. »

Le sobriquet de Robertant était en effet une injure trop populaire dans la ville pour qu'elle ne fut pas connue des collégiens. M. Robert passait pour l'homme le plus avare du département ; on citait entre autres traits celui par lequel il se fit faire une donation d'une parente, au préjudice des autres héritiers. Les plaisants de Laon contaient qu'au lit de mort de la vieille dame, M. Robert, toutes les fois que sa parente commençait les paroles : a Je donne à monsieur » ajoutait « Robert. » — Ah ! oui, Robert, reprenait la vieille dame, qui avait à peine sa connaissance. Alors M. Robert disait : u Robert, tant... » Et il inscrivait en regard la somme. On sut le fait plus tard, d'où le surnom de Robertant, qui resta jusqu'à la mort de l'avare, et dont fut victime son fils au collège.

« Puisque tu veux nous dénoncer au principal, reprit Canivet, nous n'irons pas chercher ta balle. Viens, Bineau, laissons-le tout seul.

— Je ne dirai rien, lit Robert, si vous me rendez ma balle.

— Pendant qu'il la cherchera dans la cour, dit

Bineau à Canivet, tâche de casser une branche de mûrier, et, pour qu'on ne nous voie pas sortir avec, tu me la jetteras par-dessus le mur. »

Ce complot fut déjoué par le portier du séminaire, qui, non-seulement ne permit pas aux collégiens de pénétrer dans la cour, mais encore déclara qu'il ne rendrait la balle que contre deux sous. Dure loi que subissaient également les séminaristes qui, dans l'ardeur de leurs jeux, lançaient souvent les balles par dessus les murs, et avaient chargé le portier de les racheter à chaque galopin qui les rapporterait.

Bineau ne recevait deux sous que le dimanche, et aussitôt il les dépensait avec prodigalité. Canivet jouissait d'un revenu égal et déployait les mêmes largesses. Le malheureux Robert fut donc privé de sa fameuse balle de gomme pour avoir refusé du mûrier à ses camarades; mais il leur garda une profonde rancune.

Lagache montra son mécontentement de l'entreprise manquée.

(( Les vers à soie ne viennent pas, dit-il; ils sont tristes, le chou ne leur vaut rien. »

Pendant cette journée, Bineau se tint calme en classe, par extraordinaire; il réfléchissait et cherchait un moyen d'arriver à la précieuse conquête

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des feuilles de mûrier. Sur le midi, il s'en alla seul par les promenades, s'arrêta longuement devant le grand mur du séminaire, l'étudia en architecte, et toutefois sembla atterré par sa hauteur et par les tessons de verre qui en interdisaient l'escalade aux plus audacieux. Ayant déjeuné en un clin-d'œil, Bineau revint immédiatement sur les remparts, où l'appelaient de nouvelles méditations.

Il était une heure : c'est un moment de récréation générale; une douzaine de gamins industrieux se tenaient devant le mur du séminaire, disposés à gagner la prime habituelle payée par le portier. A peine Bineau fut-il arrivé près du groupe, qu'une balle, lancée maladroitement par un séminariste, tomba justement sur le rempart; aussitôt un combat à coups de poing, à coups de pied, s'engagea entre les enfants, qui se renversaient pour gagner la prime promise.

Le combat n'était pas terminé que Bineau entendit avec surprise une voix sortant du mur, qui criait :

(( Trois sous tout de suite. »

Alors Bineau remarqua qu'un moellon avait été adroitement enlevé du mur, et que, par cette sorte de judas, les élèves du séminaire communiquaient directement avec les ramasseursde balles.

Le marché conclu , les trois sous furent échangés contre la balle, et le moellon reprit sa place habituelle.

Les séminaristes avaient avantage à traiter directement avec le dehors ; leur partie n'était pas interrompue, et ils gagnaient au marché, car le portier exigeait de son côté une somme égale à celle qu'il payait aux gamins de la ville. .

Bineau s'en revint, heureux de n'avoir pas perdu son temps en vaines contemplations. Il conta à Lagache ce qu'il avait vu.

(( Quel malheur, dit-il, que je ne sois pas assez mince pour passer par le trou du mur! Comme je te rapporterais des brassées de feuilles de mûrier !

— Tu aurais le front de pénétrer le soir dans la cour du séminaire? demanda Lagache.

— Certainement, dit Bineau, et je réponds de Canivet, car il faudrait être deux pour le moins.

— Il n'y a qu'à agrandir le trou, reprit Lagache.

— Mais des outils î^

— Ce soir tu en auras; je ne te recommande qu'une chose, c'est de couper dans le bois, pendant la promenade, deux forts bâtons qui puissent

servir de levier; moi je fournirai le reste. »

En ce moment on entendit un roulement de tambour, qui annonçait aux élèves de se préparer pour le délilé.

« Je suis en retard, s'écria Bineau; je n'ai pas mon cor. »

Il courut vers la salle des instruments décrocher le cor, et revint presque aussitôt tout harnaché , avec ses tons de rechange autour du cou, auprès de M. Ducrocq, qui soufflait vivement dans sa petite clarinette, et en tirait des sons aigus pour appeler le retardataire.

« Le voilà! voilà Bineau! dirent les musiciens enchantés de revoir leur camarade, car Bineau était un des notables instrumentistes de la fanfare. »

Une fois coiffé du grand chapeau à cornes, son cor sous le bras, sa giberne au côté, le petit Bineau devenait presque un être sérieux , que M. Ducrocq citait comme modèle aux musiciens du collège.

« Que faisais-tu donc? petit drôle, demanda M. Tassin, qui pinça amicalement l'oreille de Bineau.

— Monsieur, je ne trouvais pas mon embouchure.

— En marche, alors. »

Le bois du Sauvoir, où se rendaient habituellement les élèves, est situé à une demi-lieue de Laon, ce qui permettait à M. Tassin d'étaler ses compagnies de collégiens dans la grande montagne de Vaux, de faire répéter par les échos des grottes voisines le son des tambours, et de donner en admiration aux rentiers qui se promènent sous les tilleuls le spectacle intéressant des évolutions de ses élèves.

A une portée de fusil du bois se trouve la ferme du Sauvoir, où chaque collégien buvait avec avidité des flots de lait nouvellement trait : les heureux pensionnaires qui touchaient un budget régulier par semaine, se régalaient à cette ferme; ceux qui n'avaient qu'un mince revenu trouvaient dans la maraude de quoi satisfaire leurs insatiables appétits.

Lagache profita du commandement : « Rompez les rangs! » pour s'enfuir à toutes jambes dans la campagne, ne tenant compte ni des blés, ni des avoines en grain, sautant par dessus les fossés et ne quittant pas des yeux la vieille cathédrale dont le clocher pointu fend les nuages. En moins d'une demi-heure Lagache arrivait à Laon par une sorte de chemin de chèvre dit « la Sablière, » et pénétrait dans le collège en escaladant un petit

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mur qui donne sur les remparts. Connaissant les habitudes de la maison, il ne craignait pas d'être surpris. Il entra dans la salle d'études et courut à son pupitre, lequel contenait un matériel de clefs, presque aussi considérable que celui d'une boutique de serrurier.

Lagache prit les clefs et marcha hardiment au pupitre du plus riche pensionnaire. Il le secoua pour se rendre compte de la nature des objets qui pouvaient y être inclus : le pupitre rendit un son de ferraille. Un éclair de joie passa sur la figure de Lagache; malheureusement, après avoir essayé toutes ses clefs, il fut impuissant à ouvrir le cadenas. Il essaya de le tourner dans les pitons, le cadenas résistait : il tenta de le faire sauter à coups de talon ; le pied attaquait le bois du pupitre et faisait retentir les voûtes de la salle. Lagache tressaillit tout à coup, car il venait d'entendre des pas dans l'escalier; d'un coup d'oeil il chercha un moyen de fuite et s'aperçut qu'elle était impossible.

Se croyant perdu, Lagache souleva la chaire, dont l'entrée était très-étroite, et la laissa retomber sur lui. Ce coup désespéré le sauva. Le portier^ qui balayait à l'étage supérieur, ayant entendu du bruit au-dessous, venait s'enquérir de

ce qui se passait. Il regarda dans la salle, n'y trouva aucun désordre, et ne se douta pas que quelqu'un pût se cacher sous la chaire, tant l'espace était étroit, le meuble lourd, l'entreprise insensée. Cependant il jugea prudent de fermer la porte à double tour.

Lagache se trouvait enfermé doublement : sous la chaire et dans la salle. Dans cette triste situation, il réfléchit qu'il aurait mieux valu pour lui rester au bois, à jouer aux barres, à boire du lait, à grimper aux arbres, et le remords de sa tentative d'effraction le prit un peu tardivement. Alors Lagache maudit les vers à soie, qui l'avaient conduit à se faire prendre comme un rat dans une souricière ! A peine pouvait-il remuer : sa tête touchait terre. La peur d'être surpris en flagrant délit lui avait pour ainsi dire rapetissé le corps ; il se trouvait blotti en boule sous la chaire sans pouvoir en sortir.

A force d'essayer le jeu de chacun de ses membres, Lagache parvint à glisser au dehors sa jambe gauche; d'abord il la secoua pour lui rendre de l'activité, car elle était engourdie. Son pied ayant rencontré un obstacle léger qui remuait au gré de la jambe, il usa tellement d'adresse qu'il ramena l'obstacle sous la chaire.

C'était un gros dictionnaire dit Gradus ad Parnassum. L'obstacle devint un allié; Lagache , après avoir repris courage, fit un effort désespéré et réussit à soulever un peu la chaire; ayant trouvé à côté de lui une brique, il cala un des pieds du meuble avec le morceau de brique et jouit d'un peu plus d'espace, mais si peu qu'il fallait être dans sa position pour en comprendre la valeur. Un nouvel effort des reins lui permit de placer un second morceau de brique sous un autre pied de la chaire. Le plus difficile était de sortir de la chaire sans la renverser ; après de nouveaux efforts, Lagache introduisit le Gradus ad "Pamassum sous un des côtés de la chaire, et avec la souplesse d'un lutteur dégageant sa tête des étreintes de son adversaire, le prisonnier put se promener dans la salle d'étude sans avoir éveillé l'attention.

Ne voulant pas perdre le fruit de son emprisonnement, il retourna au pupitre dont l'ouverture le tentait; cette foi Lagache s'y prit plus habilement. Il tailla le couvercle du pupitre avec son canif, et fit tant qu'il déchaussa le piton de fer dans lequel le cadenas était accroché. L'effraction était visible, mais Lagache ne s'en inquiétait pas, car l'ouverture du pupitre amena la découverte

d'un marteau, d'un ciseau de fer et de divers instruments qui certifiaient que leur propriétaire se livrait à des travaux de menuiserie.

A l'aide du ciseau, Lagache dévissa facilement la serrure que le portier avait refermée ; muni de son précieux butin, le voleur sortit aussi aisément du collège qu'il y était entré. Il mit encore moins de temps à rejoindre les collégiens qu'à s'en éloigner, car il descendit la montagne à travers les obstacles aussi brutalement qu'un rocher qui serait tombé du haut de la cathédrale. Les larges fossés remplis d'eau, d'un bond il les enjambait, ne s'inquiétant guères de la vase dont ses brodequins se remplissaient ; les haies d'épines de la moitié de sa grandeur, il les traversait sans sourciller, quoique la ligure et les mains écorchées. Les cris menaçants que poussaient les paysans qui le voyaient traverser les champs ensemencés semblaient lui donner des ailes.

Essoufflé, les yeux hors de la tète, la langue pendante. Lagache arriva juste au moment ou le principal faisait l'appel.

Caché derrière Larmuzeaux, Lagache n'essayait même pas, dans son anéantissement, de réparer le désordre de ses habits, salis par la poussière accumulée sous la chaire du collège.

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Quand il reprit ses sens :

« Tiens, dit Lagache à Bineau en lui montrant les outils, voilà de quoi percer le mur du séminaire; attends-moi ce soir. »

A huit heures, le crépuscule étant venu, Lagache et Bineau commencèrent à déchausser les pierres encadrant le petit guichet qui servait aux transactions de balles : de chaque côté du rempart Canivet et Cucquigny faisaient le guet.

« C'est plus dur que je ne croyais, dit Lagache à Bineau, essaye de faire jouer ton bâton dans le trou. »

Mais le levier cassa sans ébranler les pierres. Les deux faiseurs de guet vinrent relever les travailleurs, qui se fatiguaient sans arriver à un résultat.

(( Jamais nous ne pourrons ! dirent-ils après avoir brisé les lames de deux canifs et d'un couteau contre les pierres. Il faudrait une pioche,

— On y arriverait sans pioche, dit Bineau; mais cela demande de la patience.

— Peut-être huit jours de travail, dit Cucquigny. Et puis il est tard, et on me grondera chez mon oncle si je ne rentre pas. » .

La vérité était que Cucquigny, en sa qualité

de peintre, était de nature tranquille, peu propre à de semblables expéditions.

« Alors, va-t-en , lui dit Lagache , qui ne s'abusait pas sur la hardiesse de son camarade ; nous n'avons pas besoin de toi.

— Voilà une heure, dit le petit Bineau, que nous nous acharnons contre ce mur, sans savoir ce qui nous attend de l'autre côté. On prétend que le portier lâche les chiens la nuit; je ne tiens pas à être mordu... Il n'y a rien à faire ici.

— Comment, tu abandonnes l'affaire } s'écria Lagache. Pense aux vers à soie qui se meurent!

— C'est vrai qu'ils sont malades... Mais les chiens du portier !

— Des bêtises, lit Lagache. On n'élève pas de chiens dans les séminaires. »

Malgré ces raisons, Bineau portait prudemment la main à l'endroit de la culotte où se jettent plus volontiers les gardiens des maisons. Il était de bon conseil, mais aussi peu porté que son ami Cucquigny aux entrées par effraction dans les propriétés d'autrui.

Lagache le voyant réfléchir :

« Eh bien> lui demanda-t-il.

— Je pense, dit Bineau, qu'à dix pas d'ici il y a le jardin du père Robertant, dans lequel est

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un mûrier, et que nous sommes fous de ne pas y avoir songé plus tôt.

— C'est pourtant vrai.

— Et le fosse > dit Canivet.

— Qu'est-ce que nous fait le fossé } L'un de nous descendra dedans et fera la courte échelle à l'autre.

— Allons, s'écria Bineau, au jardin de Robertant !

L'escalade n'était pas sans danger ; mais le mur, au-delà du fossé , formait une certaine pente, et le temps qui en avait enlevé le mortier par endroits, formait des repères naturels pour le pied. La nuit cache le danger ; tel qui n'eût pas osé grimper le jour à ce mur, pouvait tenter le soir l'escalade sans crainte. Bineau, quoique mince et petit, manquait de hardiesse dans les exercices gymnastiques; il ne déployait véritablement ses jambes que dans la fuite. Au contraire, Lagache n'hésitait pas à exécuter les plans dont Bineau avait l'idée. Aidé des épaules de Canivet, il disparut bientôt dans les ombres de la nuit.

Le résultat de son entreprise fut connu par le bruit que firent en tombant deux énormes branches de mûrier.

<( C'est trop gros, dit Bineau, on va le savoir. Robert nous dénoncera.

— Il ne sait pas que c'est nous, dit Canivet.

— Nous avons eu tort de lui parler depuis si longtemps de feuilles de mûrier.

— Tiens, reprit Bineau, est-ce que nous sommes les seuls à élever des vers à soie } »

Bientôt Lagache reparut, et le dépouillement de branches se lit en un clin d'oeil : chacun emporta sa provision et reçut l'instruction de se munir d'un pot rempli de sable frais, afin de conserver les feuilles de mûrier dans un état satisfaisant de fraîcheur.

le cuisinier dodin. — ses inventions.

tantoniens et tassinistes. — le commerce

toujours voleur.

l'université ne devrait-elle pas

fonder un prix

POUR l'Élevage des vers a soie?

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L'élevage des vers à soie continua avec un plein succès. Toutefois Dodin ne pouvait se résoudre à obéir aux instructions de Lagache; à tout instant il ouvrait son pupitre et passait des heures en contemplation dans l'intérieur, soutenant le couvercle sur sa tête.

Dodin, qui avait la manie de la cuisine, aimait les nourritures recherchées, et employait une partie des classes à méditer des combinaisons culinaires qu'il exécutait aux heures d'études : aussi le fond de son pupitre était - il disposé avec art. On y voyait entassées des provisions de pommes, de poires et de sucre , une fiole de

fleur d'orange, des petits couteaux, des petites assiettes et des petites cuillers. Rien n'avait pu décider Dodin à interrompre ses opérations gastronomiques pour soigner les vers à soie, et il crut faire un grand sacrifice en retranchant un tiers de son pupitre pour le mettre au service de ses camarades.

Le foyer destiné à la cuisson était ainsi établi : une ardoise supportant un lampion qu'on allumait les jours de grand festin ; ce lampion servait à faire bouillir les diverses combinaisons contenues dans un vase de fer-blanc. Vers quatre heures de l'après-midi, la cuisine faite, Dodin retirait la nourriture du bassin, la divisait en portions égales, et poussait la galanterie jusqu'à l'envoyer à ses amis sur de petits plats d'étain provenant du ménage d'une poupée. Quoique exiguës, ces gourmandises dénotaient l'esprit inventif de Dodin, et la boutique du fameux pâtissier suisse nouvellement établi à Laon n'eût pu offrir de gâteau luttant avec ces merveilles fortement sucrées.

Un jour que Dodin avait imaginé un mélange de morceaux de poires entremêlés de chapelure de pain grillé, de grains d'anis vert, et que, comme condiment de haut goût, il relevait ce plat exquis par un léger arrosement de fleur d'orange, cette

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combinaison si compliquée appela trop souvent son attention dans le pupitre et l'ouverture fréquente du couvercle fît que des odeurs bizarres se répandirent dans la salle.

« Messieurs, s'écria le maître d'études, on a fumé de l'anis ici ; si cela vous arrive encore et que vous ne dénonciez pas le fumeur, je vous mets tous en retenue. »

A cette apostrophe, Dodin frémit, quoiqu'il ne fût pas coupable d'avoir fumé de l'anis, passion qui ne commençait guère qu'en cinquième pour se développer en rhétorique et mener à l'abus des cigarettes de véritable tabac. Atterré , il resta tranquille pendant un quart d'heure, collant son oreille contre le pupitre pour s'assurer que la marmite ne bouillait pas trop vite, car il craignait que l'écume débordant tout à coup ne se répandît comme une écluse à l'intérieur, gâtant les papiers, les livres et noyant les vers à soie.

Le maître d'étude avait la manie de lire des romans et en dévorait régulièrement quatre volumes par jour. Dodin, le voyant absorbé dans sa lecture, fut assez imprudent pour ouvrir de nouveau son pupitre ; mais quoiqu'il le refermât brusquement, une excessive odeur d'anis en sortit tout à coup.

« Messieurs, quelqu'un fume malgré ma défense! » s'écria le maître d'études, qui jeta de côté son volume.

Ceux des élèves qui ne faisaient pas partie de la bande de Dodin le regardaient d'une façon malicieuse : c'est une manière jésuitique de dénoncer un camarade. Dodin, confus, sentait s'empourprer ses grosses joues. Le maître d'études, averti par ces regards, descendit de la chaire et étudia la mine de divers élèves qu'il soupçonnait : mais comme il arrivait dans les environs du pupitre de Dodin, un petit panache de fumée sortit par le trou de l'encrier et mit le maître d'études sur la trace. Il tomba comme une bombe sur le pupitre, l'ouvrit, le referma immédiatement et poussa un cri, se croyant asphyxié.

Une terrible odeur de lampion , de vieille graisse, d'anis rôti, s'échappait du foyer chauffé outre mesure.

(( A la porte, Dodin ! s'écria le maître d'études, qui tentait d'éteindre le feu en soufflant sur le lampion, pendant que la plupart des élèves riaient de cette mésaventure.

— Mais, monsieur..., disait Dodin d'une voix suppliante.

— A la porte, tout de suite, vous dis-je ! »

Du Professeur Delteil. 55

Dodin sortit, craignant qu'une instruction plus approfondie, faite dans son pupitre, n'ajoutât encore aux colères du maître d'études; effectivement, celui-ci, en trouvant la batterie de cuisine, la compote de poires, les vers à soie, la fiole de fleur d'orange, le pot à mûrier, les jeta avec rage par la fenêtre.

Dans le premier moment les élèves avaient ri ; ils redevinrent sérieux. Une découverte si inattendue pouvait pousser le maître d'études à une perquisition générale. Le plus tremblant fut LarmuzeauX, qui entretenait une grenouille dans son pupitre et aurait donné dix ans de sa vie plutôt que de s'en séparer.

Bineau, ayant obtenu la permission de sortir un instant, chercha Dodin et finit par le trouver dans la petite cour, blotti derrière un tas de fagots. Dodin se cachait, craignant de rencontrer le principal. Etre mis à la porte pendant l'élude est une immense punition, qui était encore accrue par M. Tassin quand il trouvait l'exclu errant comme une âme en peine aux environs de la classe.

« C'est ta faute, dit Bineau â son ami, avec tes compotes !

— Bon ! s'écria Dodin , voila que tu prends le parti du maître d'études.

— Certainement, tu n'avais pas besoin de faire de la cuisine. Tu as manqué de nous faire pincer tous : encore un peu, avec ta fricassée, le maître d'études fouillait dans nos pupitres et empoignait les vers à soie.

— C'est iini, dit Dodin, n'y pensons plus... As-tu le temps de me faire une partie de six balles }

— Pas trop, fit Bineau, mais un coup est bientôt joué. J)

La partie de six balles consiste en six billes que le joueur tient dans le creux de la main droite et qu'il jette avec plus ou moins d'adresse dans un trou en terre qu'on appelle le pot, La partie était en train, lorsque M. Tassin apparut tout à coup, se précipita comme un éclair sur l'enjeu, et gratifia d'un violent soufflet Dodin, qui n'était pas dans ses bonnes grâces. Dodin tomba la face contre terre et contrefit le mort, situation qui lui permettait de chercher une excuse à sa conduite. Profitant de cet incident, Bineau s'était enfui à toutes jambes.

(( Que fais-tu là, pendant la classe, drôle î^ » s'écria le principal.

Dodin ne répondait pas.

(( Attends, je vais te relever par les oreilles. »

Du Professeur Delteil. 57

Cette menace lit que Dodin se redressa immé- 'diatement sur ses jambes.

(( Monsieur, on m'a mis à la porte.

— Ah ! tu te fais chasser de la classe et tu joues aux billes! Attends, je m'en vais voir ton professeur. »

En même temps, il empoigna Dodin par l'oreille et le conduisit jusqu'à la classe.

« Voici un méchant sujet que j'ai trouvé en train de jouer aux billes, dit M. Tassin au maître d'études.

— Monsieur le principal, répondit le professeur, j'ai surpris M. Dodin en train de faire une horrible cuisine dans son pupitre; il avait allumé un lampion qui infectait.

— Malheureux! s'écria le principal, tu veux donc mettre le feu à mon établissement >

— Indépendamment de cela, dit le professeur, M. Dodin élevait des vers à soie; enfin, son pupitre contient tout ce qu'il est possible d'imaginer, excepté des livres d'étude.

— Ah ! je suis content de savoir que tu élèves des vers à soie ! reprit le principal. C'est donc toi, mauvais drôle, qui escalades les murs du jardin de M. Robert, dont j'ai reçu les plaintes ce matin. ^ On a cassé ses arbres, écrasé ses fleurs,

marché dans ses plates-bandes; je me refusais à croire à tant d'audace de la part de mes élèves, même avant d'avoir fait une enquête... Tu vas retourner ton habit, misérable!

— Mais, monsieur, ce n'est pas moi ! s'écriait avec un réel accent d'innocence l'accusé.

— Retourne ton habit tout de suite, malfaiteur, ou je te renvoie à ta mère. »

Dodin, qui craignait plus encore sa mère que le principal, retourna les manches de sa redingote, pour la plus grande joie de toute la classe. L'envers de l'habit de Dodin, fils d'une couturière de la ville, offrait des échantillons de robes de toutes couleurs; la doublure du dos, des basques et des manches était composée de différents morceaux d'étoffes de nuances vives. Dodin avait l'air d'un carnaval et n'aurait peut-être pas tant pleuré si la doublure de sa redingote eût été d'une même étoffe.

La bande accablée des éleveurs ne quittait pas des yeux Dodin, craignant d'être dénoncée par lui.

Robert lui-même semblait embarrassé.

« Tu resteras pendant toute la récréation auprès du puits, avec ton habit retourné, dit le principal à Dodin, et tu n'iras pas déjeuner, je

te le défends. M. Bineau, que j'ai surpris en train de jouer avec toi, te rapportera du pain sec pour sa punition. »

Bineau respira avec plus de liberté, heureux d'échapper si facilement à la mauvaise humeur de M. Tassin.

Après la classe, il se tint un conciliabule entre les principaux éleveurs de vers à soie, qui jugèrent prudent d'abandonner désormais l'escalade du jardin de M. Robertant.

« Je parie, dit Bineau, que Robert nous a dénoncés à son père.

— Oui, c'est un rapporteur.

— Il le payera, le cafard ! »

Mais quoique le petit Robert fût convaincu de jésuitisme, il fut convenu qu'on le laisserait tranquille pour le moment, Bineau se chargeant de trouver plus tard un terrible châtiment pour le coupable.

Il existait alors une vive rivalité entre la pension Tan ton et le collège de M. Tassin : souvent des combats acharnés entre les externes des deux établissements avaient lieu quand ils se rencontraient sur la promenade avant l'heure de la classe; mais Bineau surtout nourrissait une extrême rancune contre son ancien maître d'écriture.

6o Les Soiijyrances

L'expédition du mûrier terminée, il ne songea plus qu'à tourmenter ceux qu'il appelait les a Tantoniens. » en opposition au sobriquet de a Tassinistes^ » dont avaient été décorés les collégiens.

Depuis quelques jours, Bineau avait imaginé de s'introduire dans la cour de M. Tanton et de se pendre après la cloche, qui était le signal du repas des élèves. Cette cloche faisait un bruit effroyable : M. Tanton , pour lutter avec le tambour du collège, ayant jugé à propos d'en augmenter le volume.

L'entreprise réussit à merveille la première fois ; la classe tout entière poussa des cris de joie en entendant la cloche devancer d'une heure la sortie. Quoi que fît M. Tanton, malgré ses coups de poing réitérés sur la table, les pupitres se fermaient à grand bruit pendant que la cloche sonnait à toute volée. Bineau eut le temps de se sauver sans être vu; d'ailleurs, connaissant tous les coins de la pension, il n'eût pas été embarrassé de se cacher et de défier les poursuites. Canivet, Lagache, Robert et Dodin, qui l'attendaient à la porte, le félicitèrent de la réussite de son entreprise.

Le jour suivant, Bineau recommença son carillon avec le même succès, ce qui amena des joies

Du Professeur Delteil.

sans tin entre les quatre amis, qui s'en retournaient le cœur content de leur expédition.

« Demain, dit Bineau à Robert, ne manque pas d'apporter de la ficelle, je te montrerai quelque chose de drôle. Avec la ficelle, on peut carillonner une demi-heure sans danger. »

Robert déficela un beau paquet de plumes neuves, et, pour la première fois, fit preuve de générosité. C'était bizarre.

(( Ce n'est pas tout, dit Bineau; nous allons entrer avec précaution dans la cour des Tantoniens. Moi, je monterai au premier; tu attacheras solidement à la chaîne de la cloche ta ficelle, ensuite une pierre au bout de la ficelle; tu me jetteras la ficelle, et puis tu te sauveras.

— Si on m'attrapait > fit Robert.

— Il n'y a pas de danger ; d'ailleurs c'est moi qui me charge de sonner la cloche. »

Robert, à demi- convaincu, s'introduisit dans la cour du maître de pension ; il suivait les instructions de Bineau et attachait la ficelle à la chaîne, lorsqu'il reçut dans le dos un coup de balai énorme qui faillit le renverser : en même temps Robert sentait ses oreilles prises dans un étau bizarre, c'est-à-dire les deux moignons de M. Tanton, qui faisait le guet, ne s'expliquant pas

comment l'audacieux sonneur lui échappait depuis deux jours.

(( Maudit sujet! s'écria M. Tanton, tu resteras ici jusqu'à ce qu'on te réclame. »

Cette menace n'aurait pas porté un coup violent à Robert, qu'il eut été terrilié par un éclat de rire qu'il reconnut appartenir à son ami Bineau ; celui-ci avait profité d'un plan de fuite bien organisé pour disparaître par un petit toit donnant sur une ruelle voisine.

M. Tanton amena son prisonnier dans sa classe et lui fit subir un interrogatoire devant tous les élèves. Robert dénonça Bineau comme l'auteur du complot, et accusa ses camarades qui l'attendaient aux environs; mais, malgré ses larmes et son système de justification, le maître d'écriture abandonna les complices qu'il n'avait pas vus , pour faire porter tout le crime sur la tète du prisonnier. Ayantrédigé une sorte de procès-verbal des événements, M. Tanton le recopia en double exemplaire, un pour le commissaire de police, l'autre pour le père de Robert. A huit heures et demie du soir, M. Robert reçut le message suivant, écrit en admirable ronde :

« Monsieur, depuis trois jours la cloche de mon établissement se faisait entendre irrégulièrement

Du Professeur DelteiL 63

et sans but vers la septième heure du soir. Cette cloche apportait le trouble dans mes classes d'écriture, d'orthographe et de calcul. Je résolus de découvrir le malfaiteur. qA cet effet ^ je me cachai derrière la grande porte de mon pensionnat ; mais le perturbateur, jouissant d'une trèsgrande agilité, échappait constamment à mes poursuites. C'est seulement aujourd'hui^ 8 mai: que je me suis emparé du coupable. Il se nomme Grégoire Robert^ âgé de on^e ans. fils de M. Robert , rentier. Je l'ai interrogé publiquement devant mes élèves, pour leur donner un exemple et afin qu'on ne m'accusât pas d'ajouter à mon rapports des faits qui tendraient à prouver que le coup part de plus haut. Peut-être M. Robert fils n'est-il qu'un instrument! Je laisse aux magistrats le soin de découvrir si une rivalité d'établissement ne monte pas la tête des jeunes gens du collège. M. Robert fils a protesté de soninnocence, quoique je l'aie surpris en fiagrant délit, cherchant à augmenter la longueur de la chaîne de ma cloche en y ajoutant un bout de ficelle rose, que j'ai soigneusement conservée comme pièce de conviction. Le coupable a nommé divers complices, dont l'un, dit-il, serait entré dans mon établissement et aurait depuis long-

temps dressé le plan de l'affaire. Les autres perturbateurs attendaient le résultat au dehors; mais je ne peux entrer daîis une instruction plus compliquée, qui demanderait le concours officieux de M. le principal du collège, lequel s' est déjà refusé à s' entremettre avec moi pour empêcher des combats entre mes élèves et les siens. J'ai l'honneur de vous donner avis, monsieur, qu'un double de ce rapport a été adressé au magistrat naturel en ces matières, à M. le commissaire de police de la ville de Labn, afin que cet honorable fonctionnaire juge en dernier ressort des exactions qu'une main cachée semble se permettre vis-à-vis d'un de ses administrés, qui ose se dire son concitoyen dévoué.

a Tanton. »

La signature de ce mémoire était surtout remarquable par l'abondance de traits calligraphiques qu'un esprit vulgaire eût peut-être jugés inutiles, mais qui n'avaient pas été jetés sans intention par le maître d'écriture, car, par leur forme arrondie, le commissaire devait voir quels hommages respectueux lui rendaient ces traits de plume, qui tous, malgré leur majesté, semblaient s'incliner devant sa dignité.

— Robert a dû recevoir une fameuse danse, dit

Du Professeur Deltcil. 65

Bineau à ses amis quand il les eut retrouves sur les remparts.

— Tant mieux, fit Lagache, un rapporteur ne peut pas être assez puni... Mais regarde donc ton pantalon, Bineau ! »

Alors seulement Bineau s'aperçut du désastre qu'avait apporté dans ses habits la fuite sur les toits. Trois endroits sensibles des vêtements, que le temps limait tous les jours sournoisement, n'avaient pu résister aux angles des tuiles : le fond du pantalon, les genoux, et plus particulièrement les manches de l'habit, fendues dans toute leur longueur.

u Qu'est-ce que je vais dire chez nous? s'écria Bineau atterré par cette découverte.

— A ta place, j'irais me coucher tout droit, dit Canivet; on a jusqu'au lendemain pour réfléchir.

— Tant pis ! lit Bineau , on raccommodera mes effets. Je dirai que je suis tombé du haut d'un arbre. »

En recevant l'acte d'accusation du maître de pension, M. Robert crut avoir mal lu, quoique l'écriture fût rnoulée. Se refusant à croire à la culpabilité de son lils, il courut immédiatement chez M. Tanton, et le traita de haut pour avoir

emprisonné un enfant sur lequel il n'avait aucun droit. Le petit Robert pleurait et protestait de son innocence; le père soutenait son fils. M. Tanton, indigné, déclara qu'il en appellerait aux tribunaux; mais le maître de pension se jouait à plus fort que lui.

En sa qualité d'être économe et grâce à diverses influences, M. Robert avait obtenu un quart de bourse pour son fils ; son intérêt était de soutenir le collège, et naturellement le principal contre les partisans de l'enseignement Tanton. Cousin du maire de Laon, M. Robert ne manqua pas d'aller lui rendre visite le soir même, avant que celui-ci eût le temps de prendre un parti sur le rapport du maître de pension. Justement il y avait une réunion ce soir-là chez le maire.

(( C'est indigne ! s'écria M. Robert. Mon cousin, vous avez sans doute reçu un procès-verbal de M. Tanton...

— Cette affaire ne me regarde pas , dit le maire; elle appartient tout entière à la juridiction du commissaire de police.

— Mon fils est innocent, croyez-le bien , mon cousin.

— Je n'en doute pas un instant.

— C'est le petit Bineau, et bien certainement

Du Profcssedir Dclteil. 6j

son ami Canivet, ou ce mauvais drôle de Lagache qui ont fait le coup.

— Qu'importe } dit le maire.

— Pardonnez-moi, mon cousin, d'insister sur la mauvaise opinion que vous pourriez avoir d'un enfant plein de bonnes qualités, et que je cherche à préserver du contact des A^auriens.

— Votre fils est charmant, monsieur Robert, » dit le maire d'un ton qui indiquait qu'il désirait terminer cette conversation.

L'aiFaire en resta là, Bineau et ses amis heureux de s'être vengés d'un délateur. Malgré ces vives préoccupations , l'éducation des vers à soie se iit convenablement ; les éleveurs purent soumettre à l'admiration des pensionnaires des animaux d'une parfaite santé, accomplissant leurs fonctions avec régularité.

Lagache commença dès lors son commerce et offrit ses vers à soie à un sou la douzaine. Ce prix peu élevé était une amorce dangereuse pour les ignorants. La bande ne s'engageait pas à fournir de nourriture , et comme les externes seuls parvenaient à se procurer du mûrier , il arriva que les vers à soie des pensionnaires moururent de faim .

Lagache se récria contre le manque de soins de

ses acheteurs et arriva à son but, qui consistait à faire une nouvelle vente et à établir de nouveaux tarifs. Le prix des vers à soie fut donc fixé à deux sous la douzaine, car pendant cet intervalle ils avaient pris figure. Cette vente amena une réconciliation momentanée entre Lagache et Robert :

« Combien coûtait la balle de gomme qu'on t'a perdue? demanda Lagache.

— Six sous , s'écria mélancoliquement Robert.

— Veux-tu ravoir tes six sous }

— Oui, dit Robert d'un air plus confiant.

— Et six sous avec, lit Lagache, en tout douze sous... Je vais te donner douze sous.

— Oh !... oh ! s'écria Robert, d'une voix qui annonçait combien il tenait de son père.

— Ça ne te fait pas pleurer, à ce que je vois.

— Où sont les douze sous } demanda Robert plein de défiance. Douze sous, tu ne les as jamais eus. »

Lagache fouilla dans sa poche, en tira \in mouchoir noué à chaque extrémité ; il délia le premier nœud, qui contenait deux pièces de deux sous. Le second nœud renfermait une somme semblable; il en était de même des deux autres nœuds.

(( Oh ! s'écria Robert en voyant étalées sur le

Du Professeur Delteil. 69

pavé huit pièces de deux sous qui lui faisaient cligner les yeux.

— Me crois -tu capable maintenant de te donner douze sous } » demanda Lagache.

Robert pouvait à peine parler, n'ayant jamais eu un pareil trésor à sa disposition.

« Béta ! dit Lagache , il y a longtemps que tu aurais mes douze sous si tu ne nous avais pas dénoncés.

— Pas vrai, dit Robert.

— Ne mens pas, je le sais; d'ailleurs, c'est fini, nous avons plus de feuilles de mûrier que nous n'en voulons. »

C'était la réflexion que se faisait le petit Robert depuis quelques jours , qui se demandait : — Comment font-ils } — sans parvenir à résoudre la question.

(( Pour avoir les douze sous, dit Lagache, il faut que tu m'apportes, pendant quinze jours, autant de mûrier que je t'en demanderai ; ce n'est pas pour moi, c'est pour les pensionnaires. Tu leur vendras un demi-cent de feuilles à la fois, ça te va-t-il }

— Et si papa le savait }

— Alors tu n'auras pas tes douze sous, puisque tu es si capon.

/o Les Souffrances

— Oui, je le ferai, dit Robert.

— Je t'avertis que tu ne livreras du mûrier qu'autant que je te le dirai ; il faut que les vers à soie des pensionnaires soient toujours en retard sur les miens.

— Je ferai comme tu voudras. »

En moins de huit jours, le commerce de Lagache prospéra à tel point que le collège fut rempli de vers à soie. L industrieux éleveur ne se contentait pas d'une première livraison ; il lui fallait vendre sans cesse, et il employait diverses ruses. Tantôt, sous le prétexte de donner des conseils à un novice en ces matières, il causait avec lui si longtemps sous le couvercle de son pupitre, que le maître d'études arrivait et se livrait à un massacre général de ces vers à soie dont la race ne s'éteignait jamais; tantôt Lagache, à l'aide de ses fausses clefs, pillait lui-même la marchandise qu'il avait vendue ; ou bien il secouait tellement le pupitre, que l'encre et les livres tombaient sur le dos des délicats insectes et les écrasaient.

Les vers à soie modèles étaient dans le pupitre de Lagache, qui montrait avec orgueil des animaux presque aussi gros que son petit doigt. Aussi ces beaux produits étaient-ils cotés à cinq

Du Professeur Delteil. 71

sous la paire ; et il se passait rarement un jour que la société n'en vendît une couple, car il était impossible aux premiers acheteurs, ceux qui avaient acheté des œufs, de les voir arriver à cette prodigieuse croissance. Telle était l'industrie de Lagache, qui avait compté que la mauvaise nourriture, le manque de soins, la curiosité du maître d'études, la rapine au besoin, empêcheraient quiconque n'était pas affilié à la société de voir ses vers à soie réussir.

Le commerce ne s'arrêta pas là, quoiqu'un moment d'arrêt résultât quand le ver devint chrysalide : alors il n'était ni beau, ni aimable, ni actif; mais Canivet, qui avait le génie de la mécanique, confectionna un petit tour pour dévider la soie, et ne put suffire aux nombreuses demandes qui lui arrivaient de toutes les classes. Depuis la huitième jusqu'à la cinquième, les pupitres furent convertis en filatures ; même les fabricants de Lyon eussent été surpris de l'immense activité que déployaient ces jeunes ouvriers.

Larmuzeaux fut la dernière victime des éleveurs de vers à soie. Bineau lui vendit deux livres de leurs déjections, lui persuadant qu'après avoir pilé ce crottin dans un mortier, on obtenait

y 2 Les Souffrances du Professeur Delteil.

une poudre avec laquelle se fabriquait la plus jolie couleur verte pour écrire.

L'année 1830 se passa de la sorte, pleine de promesses pour l'avenir du collège, la fortune de M. Tassin et l'éducation des élèves. Bineau eut un prix de musique; mais Lagache fut victime du favoritisme, car le principal, qui avait créé des prix de toutes sortes, oublia d'en fonder un pour l'élève des vers à soie.

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