‹ Les souffrances du professeur DelteilChapitre 5 sur 10 · EN DEVIENT JOURNALISTE · texte numérisé non relu

EN DEVIENT JOURNALISTE

Le lendemain eut lieu la rentrée des classes. M. Tassin tint divers discours aux professeurs, aux pensionnaires, aux externes, aux musiciens. L'importance du principal avait doublé pendant les vacances ; le succès l'enivrait. Il créa un tambour-major. Ce fut Larmuzeaux qui fut élevé à cette dignité.

Après avoir élevé des vers à soie et des grenouilles, Larmuzeaux se laissa persuader de marcher en tête du collège, tout galonné dor; mais Larmuzeaux fut un tambour-major mélancolique. Sa figure maigre et blafarde disparut sous les

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poils d'un énorme colback, dissimulant les grandes oreilles plates qui jadis s'étalaient outrageusement sur le chapeau à cornes. Au lieu de porter la tête haute, Larmuzeaux la tenait baissée, ayant l'air de chercher un trésor avec sa canne à glands.

Les débuts du tambour-major ne furent pas heureux. Le petit Bineau appliqua sur son bel habit doré une grosse souris blanche à la craie. Larmuzeaux traversa ainsi la ville, suivi d'une troupe de galopins qui se moquaient de lui en raccompagnant au bruit de morceaux d'assiettes dont ils jouaient avec l'agilité de danseurs espagnols. Ainsi Bineau. qui avait été nommé caporal de la fanfare, ternissait l'éclat de ses galons par une action déplacée ; mais, en dehors de la musique, Bineau ne respectait rien. A peine tolérait-il les penchants industriels de Lagache, l'art culinaire de Dodin, l'intelligence de son ami Canivet et les dessins de Cucquigny.

M. Delteil eut toute la bande sous sa direction; c'étaient les têtes fortes de la classe. Les autres étaient de lourds paysans qui, sortis du collège, devaient faire de l'agriculture et succéder à leurs pères.

M. Delteil, ayant rangé ses élèves sur une seule ligne, les passa en revue un à un et prit leurs

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noms. La première huitaine fut consacrée à se reconnaître. Les élèves tàtaient leur maître plutôt que le maître n'étudiait ses élèves. C'est à la rentrée des classes que chaque professeur, armé pour le long combat qui dure un an, doit se rendre compte si l'élément bon est supérieur à l'élément mauvais, et réserver toute son attention pour les minorités qui peuvent devenir des majorités dangereuses. L'indiscipline se gagne comme la lièvre et couve comme le feu.

Vingt années d'enseignement n'avaient pas formé M. Delteil, qui était le même à son arrivée au collège de Laon que quand il entra dans l'Université. Il connaissait ses élèves à la longue, des rapports journaliers le faisant se rencontrer avec eux; mais il ne les devinait pas et n'apportait ni méthode ni tactique dans son enseignement. Le grand Dictionnaire grec avait tellement rempli les cases de son cerveau, qu'il était incapable d'y loger autre chose.

Le premier détail qui frappa les élèves fut la myopie de leur professeur. Cucquigny, le grand dessinateur de la bande, découpa d'immenses lunettes de papier, qu'il posa sur son nez en récitant sa leçon . On essaya par ce moyen j usqu'où portait la courte vue du professeur. Au bout de huit

jours, M. Delteil reconnaissait à peu près ses élèves, plutôt à la couleur de leurs habits qu'à leur physionomie, car, suivant l'habitude des gens myopes, il ôtait ses lunettes pour écrire.

Une suprême tactique des écoliers est de sortir pendant la classe sous différents prétextes; la règle est de n'en laisser dehors qu'un à la fois, afin que deux camarades ne se rencontrent pas pour jouer dans les cours. Le premier qui demanda à sortir et en obtint la permission fut Larmuzeaux; deux minutes après, Bineau se leva en faisant claquer ses doigts l'un contre l'autre pour attirer l'attention.

« Monsieur... lit-il.

— Il y a quelqu'un dehors, » dit M. Delteil. Le petit Bineau, aussi rusé qu'un gueux de la

cour des Miracles, savait se tordre et faire mille contorsions provoquées par de feintes tourmentes d'estomac.

« Bineau est malade, dit Lagache pour venir en aide à son ami.

— Alors, sortez, et ne soyez pas long. » Aussitôt dehors, Bineau se mit à la recherche

de Larmuzeaux.

(( Donne-moi ta redingote, tu mettras ma veste. »

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Larmuzeauxy possesseur d'une longue redingote à la propriétaire, ne parut pas empressé de la troquer contre la petite veste de Bineau ; le tambourmajor mélancolique ne comprenait rien aux farces de ses camarades.

(( As-tu peur que je mange ta redingote > dit Bineau; c'est pour attraper M. Delteil.

— Je veux bien, répondit Larmuzeaux, mais ta veste sera trop petite.

— C'est justement ce qu'il faut. »

D'un tiers plus grand que son camarade, le tambour- major entra avec difficulté dans la courte veste de Bineau et sembla avoir grandi du double. Au contraire, Bineau, enterré dans la longue houppelande marron qui lui tombait sur les pieds, semblait un nain de la plus petite espèce.

« Nous verrons bien si M. Delteil me prend pour toi, )) dit Bineau, qui rentra ainsi fagoté, au milieu des rires des élèves.

M. Delteil demanda ingénument la cause de cette hilarité, qui redoubla quand Larmuzeaux apparut avec une petite veste verte, dont les manches arrivaient à peine à ses coudes.

(' Eh bien, messieurs! s'écria M. Delteil, qui ne s'apercevait pas que la joie des élèves redoublait d'autant plus qu'ils venaient de saisir la por-

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tée de ce changement d'habits, Bineau s'étant assis à la place de Larmuzeaux, Larmuzeaux à la place de Bineau.

— Je vous rappelle à l'ordre, messieurs, » reprit M. Delteil.

Mais une gaîté excessive que rien ne pouvait désormais arrêter avait gagné les élèves. Le professeur eut conscience que la sortie des deux élèves entrait pour une bonne part dans ce tumulte.

(( Monsieur Larmuzeaux , dit-il , venez me parler. »

Le vrai Larmuzeaux se leva; mais il fut devancé par le petit Bineau, qui, disparaissant dans la longue redingote à la propriétaire, se dressa sur la pointe des pieds et crut que M. Delteil serait dupe de son déguisement.

Le professeur, voyant deux Larmuzeaux de tailles si diverses se lever à son appel, pensa qu'il se passait un fait extraordinaire. Il mit ses lunettes au moment où Bineau se tenait au milieu de la classe, marchant sur les pans de la trop longue redingote à la propriétaire.

(( Qu'est-ce cela? s'écria M. Delteil, troublé à la vue de la houppelande marron qu'il savait appartenir au tambour-major. Monsieur Bineau, venez me parler. »

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Le petit Bineau se tourna vers Larmuzeaiix, et continuant son rôle :

(( Allons, Bineau, » dit-il.

Avec les manches et la taille courte de la veste verte, qui lui montait au cou et ne formait qu'une sorte de cravate de drap chiffonnée, Larmuzeaux, se sentant encore plus grotesque que son camarade, vint avec hésitation se placer avec Bineau en face de la chaire.

(( Messieurs, s'écria le professeur, un événement extraordinaire se produit ici.

— Bineau a pris ma redingote, dit Larmuzeaux, honteux des rires qu'il excitait.

— Non, monsieur, fit Bineau, c'est lui qui a emporté ma veste.

— Pourquoi aviez-vous ôté votre veste?

— Pour mes besoins, fit en geignant le malicieux Bineau.

— Monsieur Larmuzeaux, vous vous permettez de singuliers désordres, s'écria M. Delteil.

— Rends-moi ma veste, » disait Bineau à son complice.

Larmuzeaux, qui était entré avec une extrême difficulté dans la veste, paraissait consterné de ne plus pouvoir en sortir.

(( Monsieur, dit Bineau, Larmuzeaux ne veut pas rendre ma veste.

— Monsieur Larmuzeaux, rendez la veste tout de suite, dit M. Delteil.

— Monsieur, il va arracher ma veste ! s'écria Bineau, qui voyait combien par ses efforts Larmuzeaux compromettait la solidité de ses manches. J'ai mis sa vieille redingote parce que je n'avais pas autre chose, disait Bineau au professeur; moi, je la rends, vous voyez.

— Monsieur Larmuzeaux, s'écria M. Delteil, quittez la veste immédiatement et sans la déchirer. »

Enlin, le malheureux tambour-major sortit de l'habit de son camarade en faisant éclater les coutures des manches.

(( Pour avoir pris la veste de M. Bineau, M. Larmuzeaux copiera cinq cents vers, dit M. Delteil.

— Et lui> s'écria Larmuzeaux, qui, après avoir été victime de la trahison de Bineau, ne pouvait supporter d'être condamné seul.

— Celui qui réplique^ monsieur, aggrave sa peine, » dit M. Delteil.

Il se passait rarement un jour sans que M. Delteil fût victime des plaisanteries de ses élèves. .Cucquigny, qui avait des instinct de cari-

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caturiste, après avoir esquissé divers contours d'après son professeur, arriva à un profil facile à exécuter. Les murs du collège furent couverts de Delteil extravagants. M. Tassin s'arrêta un jour devant un de ces dessins naïfs qui s'étalait audacicusement en gros traits sur le mur blanc de la cour et sourit en le montrant à un professeur. La bande sut que le principal avait ri. On pouvait donc se moquer du maître. Un matin, en entrant en classe , le vieux professeur ramassa un certain nombre de grotesques Delteil coloriés qui encombraient le plancher. Les grandes bottes, les lunettes et le teint cuir de Russie du savant étaient accusés avec malice.

(( Je ne sais, messieurs, lequel d'entre vous se plaît à répandre ces images, dit le professeur; soyez certains que je m'en plaindrai à M. le principal. ))

En effet, après la classe, M. Delteil monta chez M. Tassin et lui présenta quelques reproductions de son portrait.

« Quel est le coupable? demanda le principal.

— Je ne sais, dit M. Delteil.

— Je ne peux pourtant, monsieur, faire la police de votre classe. Mon devoir est de réprimer

un désordre général, et non de veiller à ce qui se passe chez mes professeurs. A eux seuls incombe une semblable tâche. Il est présumable, d'ailleurs, que si vos élèves se permettent de semblable facéties, c'est que vous leur en avez fourni l'occasion.

— Ah! monsieur le principal!

— Les élèves sont ce que les fait le professeur. »

Alors enseignait les mathématiques au collège un répétiteur, nommé Goudrillas, qui était entré la même année que M. Delteil. C'était un méridional, gasconnant à l'excès, sale, gourmand et croquant sans cesse des bâtons de sucre d'orge pendant la classe, motifs qui devaient le i-endre ridicule aux yeux des élèves ; mais ce Goudrillas semblait une tempête par la brusquerie de ses mouvements, sa barbe négligée et ses cheveux rejetés en grandes touffes noires derrière la tête. Quand, après avoir retroussé ses manches, il s'approchait du tableau pour démontrer un problème, on n'eût pas entendu voler une mouche dans la classe. Ayant trouvé à son arrivée les élèves d'une faiblesse extrême en arithmétique, il déclara qu'il chasserait ceux qui oseraient se présenter sans devoirs. Enfin, il sema la terreur dans l'esprit des collégiens.

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Heureusement Canivet avait le génie des mathématiques ; il ne travaillait guère plus que ses amis, et cependant il était toujours le premier de la classe. Pour épargner des punitions à ses amis, il résolvait des problèmes d'une façon quelconque et les distribuait à Dodin, à Bineau et à Lagache. Ces travaux se faisaient généralement entre midi et une heure, sur un des arbres de la Plaine, qui est une promenade aux environs du collège. En revenant de déjeuner, les quatre amis se donnaient rendez-vous sur Tarbre, y grimpaient avec plumes, papier et encre, s'accrochaient aux grosses branches, et écrivaient sous la dictée de Canivet. C'était là que se tramaient les complots contre M. Delteil, qui se promenait quelquefois sous les ormes, sans se douter qu'au-dessus de sa tête on conspirait contre son repos. Ses élèves terrifiés par le méridional Goudrillas ne tenaient pas compte de l'indulgence du vieux savant inofFensif; pourtant les bulletins que leur donnait M. Delteil tous les samedis auraient dû les désarmer. Dodin, qui, hormis les questions de cuisine, était d'une incapacité notoire, apportait habituellement à sa mère un bulletin ainsi conçu :

Thème doucement

Version doucement.

Mémoire doucement.

Langue française. . . . doucement. Conduite doucement.

Bineau, l'âme damnée du collège, qui aurait exaspéré un saint, voyait tous ses défauts qualifiés de légèretés. M. Delteil n'était embarrassé que pour donner des places aux compositions de ses élèves qui n'en faisaient pas. Il était rare que Lagaclie, Larmuzeaux, Cucquigny, Bineau et Dodin prissent la peine d'apprendre une leçon. Ils se plaignaient tous les cinq de manquer de mémoire, et le vieux professeur assez naïf pour les croire manqua rarement d'ajouter à la colonne d'observations, sur ses bulletins : « Manque absolu de mémoire. »

M. Delteil eût pu ajouter avec plus de vérité : (( Manque absolu de livres. » Dodin avait vendu ses dictionnaires au poids à un épicier de la ville en échange de divers ingrédients de cuisine, et les livres de Bineau avaient été volés, malgré les vers macaroniques et le terrible châtiment indiqué sur la première page.

Les livres de Larmuzeaux portaient en tète :

Ce livre est à mol Comme Paris est au roi.

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De même que plus d'un roi perdit Paris, Larmuzeaux fiit privé de ses livres. Ceux de Dodin étaient ornés d'un dessin d'après Cucquigny, représentant un homme accroché à une potence, avec la légende :

Aspice Pierrot pendu ^ Qui lihrum n^a pas rendu ; Si Pierrot V avait rendu , Non fuisset Pierrot pendu.

Personne ne fut pendu et les livres de Dodin non plus que ceux d'autres élèves ne furent rendus.

Jamais on n'acheta tant de livres que pendant le cours de cette année néfaste; quelques parents se plaignirent et déterminèrent M. Tassin à faire une enquête inutile :. le coupable resta inconnu. Le principal, qui avait une remise du libraire de la ville sur la vente des éditions classiques, ne voyait pas sans une secrète joie ces mutilations.

Au milieu de tous ces désordres, Charles-Marie était devenu le meilleur élève de septième, oii il obtint les premières places à chaque composition. Sophie Carillon, heureuse de ces succès, en faisait part à M. Delteil quand elle le rencontrait, ce qui était rare, car le professeur profitait de ses intervalles de classe pour travailler sans relâche à son grand Dictionnaire. Pourtant il prévint la

marchande de modes qu'il verrait le professeur de sixième, alin de lui demander si Charles-Marie n'était pas en état de monter d'une classe, même au milieu de l'année; quelques jours après, il annonça que le professeur de sixième en ferait la proposition au principal du collège, si Sophie voulait rendre visite à M. Tassin.

« Eh bien! docteur, dit l'aînée des sœurs à M. Triballet, notre gentil neveu va sans doute entrer en sixième; il est trop avancé pour rester avec les autres élèves de sa classe. »

Le médecin avait cessé ses attaques contre le latin depuis sa sortie contre M. Delteil. Sa colère lui avait trop coûté. Il était resté deux jours sans reparaître, craignant d'être mal reçu, et il fallut que Sophie l'envoyât chercher, feignant un redoublement de malaise.

(( Humph ! Ce sera donc un savant! dit-il.

— Que je serai donc heureuse si Charles-Marie peut terminer ses classes !,

— Il faut lui faire étudier la médecine, dit M. Triballet; je lui donnerai mes malades.

— Mais vous n'en avez pas, dit Berthe.

— J'en aurais par-dessus la tète si je voulais, et je me remettrais volontiers à la médecine pendant quelques années pour Charles-Marie.

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— Que vous êtes bon, docteur ! s'écrict Sophie.

— Bon. . . dit Berthe, il y a des jours.

— Berthe, ne taquine pas le docteur, nous avons fait la paix.

— J'ai peine à lui pardonner, dit Berthe, d'avoir fait si peu d'honneur à mes crêpes.

— Mais, je ne vois pas mademoiselle Caroline, demanda M. Triballet pour changer d'entretien.

— Elle est dans sa chambre, dit Berthe.

— Il me semble, fit le docteur, que depuis quelques jours on ne la voit plus.

— Caroline, dit Sophie, est mélancolique; elle nous parle à peine, s'enferme, et il me semble qu'elle a quelquefois les yeux rougis.

— Humph ! dit M. Triballet; est-ce qu'elle deviendrait malade }

— Vous devriez, docteur, lui parler ce soir, dit Sophie, pendant que nous irions nous promener avec Berthe à Saint-Just. »

Caroline Carillon était arrivée à l'âge de vingthuit ans, gaie comme un enfant : d'une activité sans relâche, elle ne reculait pas à passer les nuits pour se livrer aux travaux de broderie qui formaient la majeure partie des ressources de la maison ; ses seuls moments de loisir consistaient

à s'asseoir quelquefois devant un piano où elle s'accompagnait en chantant. Tout d'un coup sa figure s'assombrit. Caroline , devenue plus soucieuse que son ainée, parla à peine à ses sœurs. Quand Sophie se plaignait de son changement de caractère, elle fondait en larmes et s'enfermait dans sa chambre. Le docteur Triballet était incapable de sonder cette douleur morale.

« Mon cœur se serre, lui dit Caroline, j'ai l'esprit plein de tristesse.

— Il faudrait vous distraire, ma chère enfant, » dit M. Triballet.

Caroline sourit péniblement.

(( On dirait, s'écria-t-elle , que le malheur plane au-dessus de ma tête.

— Humph! il ne faut pas avoir de ces idées-là. Pourquoi n'allez-vous plus vous promener avec vos sœurs >

— Je sens que je les attristerais. Elles ne peuvent rien pour moi, et je m'en veux de me conduire ainsi à leur égard.

— Allons, ce n'est rien, mademoiselle Caroline, dit le docteur, cela passera.

— Je ne le crois pas, dit-elle.

— Depuis quand étes-vous ainsi }

— Depuis l'arrivée à la maison de M. Delteil.

— Le professeur! s'écria le médecin en roulant de gros yeux, c'est singulier! »

En parlant ainsi M. Triballet regarda Caroline, pour voir si elle ne se moquait pas de lui ; mais sa figure ne changea pas, et elle ne s'aperçut pas que le docteur la regardait avec stupéfaction.

M. Triballet, pressé de faire part de cette nouvelle à Sophie, profita de l'arrivée de Charles- Marie, qui revenait du collège, pour se rendre à la promenade Saint-Just avec toute la vitesse que lui permettaient ses petites jambes. Quand il rencontra les deux sœurs, le docteur soufflait de façon à déraciner un arbre.

u Le feu est à la maison, s'écria-t-il.

— Chez nous? s'écria Berthe.

— Ce M. Delteil... Seigneur!.. Humph!

— Eh bienî^ dit Sophie.

— Vous nous faites mourir.

— Je m'en doutais! s'écria M. Triballet.

— Qu'a-t-il fait?

— Il a ensorcelé votre sœur. »

Les morts du cimetière Saint-Just durent entendre, au fond de leur cercueil, les éclats de rire des deux sœurs à cette nouvelle.

« Riez, riez tant qu'il vous plaira, reprit

M. Triballet d'un ton blessé, car il avait compte sur l'effet que produirait sa révélation. Elle me l'a avoué.

— Caroline?

— Elle-même.

— Mon bon docteur, dit Sophie Carillon, décidément M. Delteil vous tournera la tête.

— Pourquoi ne pas me croire.^ disait M. Triballet.

— Eniin, quel mystère vous a confié Caroline r»

— Elle prétend qu'elle ne souffre pas, mais qu'elle est dans un état singulier depuis l'arrivée de M. Delteil dans votre maison.

— Et puis? demanda Berthe.

— Cela ne suffit-il pas? s'écria le docteur.

— J'aurais voulu connaître la lin, dit Berthe.

— Il n'y a pas de lin, dit M. Triballet; j'ai été tellement surpris de cette confidence que j'ai cru utile de vous en faire part aussitôt.

— Je vous remercie, docteur, mais vous vous êtes alarmé à tort. Je crois comprendre ce que Caroline vous a confié, c'est-à-dire que sa mélancolie remonte à l'époque de l'entrée de M. Delteil chez nous.

— Précisément, dit le docteur.

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— Mais elle n'a pas avoué que M. Delteil en fût la cause.

— C'est vrai, dit M. Triballet en voyant s'écrouler l'échafaudage qu'il avait bâti en route.

— Que supposiez-vous, docteur, reprit Sophie, qui put troubler l'esprit de Caroline^ »

M. Triballet ne savait maintenant que répondre.

(( Dites, que pensiez-vousr^

— Rien, fit le pauvre docteur à bout de raisonnement.

— Ah! si M. Delteil vous entendait!

— Eh bien? dit le docteur.

— Comme vous le tourmenteriez... Il se montre si dévoué pour nous; il nous conseille d'envoyer Charles-Marie au collège comme externe libre, c'est-à-dire qu'il suivra seulement les classes, et qu'il fera ses devoirs chez nous.

— Dans quel but> demanda M. Triballet.

— M. Delteil prétend que sa classe est composée de mauvais sujets, et qu'il n'est pas bon que mon neveu les fréquente; d'un autre côté, comme Charles-Marie n'est pas aussi avancé que les forts de la classe de sixième, M. Delteil lui donnera quelques répétitions.

— Du moment, dit le docteur, que vous avez

décidé de faire de votre neveu un savant, tout est bien. »

Les deux sœurs trouvèrent en rentrant Charles- Marie qui étudiait sa leçon pour le lendemain. Il apportait à l'étude une ardeur telle que Sophie était obligée de lui enlever le -soir sa lumière : il eût passé la nuit à lire. Pendant les promenades il s'écartait de ses camarades, s'enfonçait dans le bois, et fut surpris plus d'une fois lisant des livres que M. Delteil empruntait à la bibliothèque de la ville. Aussi l'enfant était-il regardé d'un mauvais œil par la bande de Bineau, qui avait compté sur lui comme auxiliaire; mais Charles-Marie, de nature rêveuse et contemplative, était incapable de s'associer aux folies de ses camarades.

Dodin lui proposa un jour de s'emparer de la grenouille de Larmuzeaux. Charles-Marie crut d'abord qu'il s'agissait de la tirer du pupitre pour la rendre à la liberté; mais quand Dodin lui eut expliqué qu'il s'agissait de faire frire la grenouille, il s'éloigna brusquement de son camarade et cessa d'avoir avec lui des rapports amicaux.

Son meilleur compagnon fut un tambour qui était malmené des collégiens, parce qu'il devait son éducation gratuite à ses baguettes. Fils d'un pauvre maçon de la ville, on ne le connaissait dans le

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collège que sous le surnom méprisant de Tapin, que son métier de tambour lui avait attiré. Charles-Marie se lia de grande amitié avec le Tapin, poussé par une sympathie mystérieuse semblable à celle qui fit que M. Delteil en arrivant dans la ville alla loger chez les trois sœurs. Le Tapin, observateur et curieux, communiqua à Charles- Marie sa passion, qui était de collectionner des coquilles fossiles.

La montagne de Laon est composée de couches de terrain dont quelques bancs contiennent des coquillages blancs et friables qui s'enchevêtrent les uns dans les autres, et que le moindre toucher réduit en poussière. Le Tapin avait découvert des parties de la montagne où ces coquilles présentaient plus de solidité : étant entré un jour par hasard à la bibliothèque de la ville, il aperçut dans une vitrine, entre un vieux singe empaillé et une dizaine de médailles romaines, quelques échantillons de fossiles dont un amateur avait fait cadeau à la ville. Il demanda des explications sur ces coquilles, dont il ne comprenait pas l'intérêt à cause de leur grande abondance dans la montagne, et il apprit combien il était difficile de se les procurer entières. Alors le Tapin se voua à la recherche des précieux fossiles, dans le but d'aug-

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menter la collection de la bibliothèque ; mais comme les fonctions de tambour lui laissaient moins de liberté qu'à un autre élève, après avoir dressé Charles-Marie à ce genre de recherches, tous deux parvinrent à créer une collection qui rivalisa bientôt avec celle de la ville.

La bibliothèque publique de Laon est située dans une aile des bâtiments de la préfecture; on y entre par une porte basse donnant sur un jardin et que les employés peuvent apercevoir de leurs bureaux. M. Bineau père, de son cabinet, remarqua l'assiduité à la bibliothèque de Charles-Marie et de son ami le Tapin, ce qui le surprit, car cet établissement était habituellement désert et les collégiens ne sont guère disposés à changer leurs congés en recherches dans les livres anciens.

Le conservateur, perdu au milieu des nombreux volumes entassés par les Bénédictins, attendant des lecteurs qui n'arrivaient pas, une fois dans son fauteuil de cuir, placé sous le grand crocodile empaillé suspendu au plafond, ne bougeait plus et semblait lui-même un vieil in-folio. L'absence de visiteurs, le silence de la grande salle, les toiles d'araignées qui sans cesse s'allongeaient, les grands volumes parcheminés qui ne changeaient pas de place, avaient fait' du vieux biblio-

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thécaire une sorte de machine sans parole, se levant comme un ressort à quatre heures du soir, et ramenée, par le même ressort, le lendemain à midi sonnant.

(( Que viennent faire ici ces petits collégiens? demanda M. Bineau père au concierge.

— Je ne sais, monsieur; ils arrivent avec des coquillages plein leurs poches et les déposent dans l'armoire vitrée.

— Pourquoi faire } » se dit le chef de bureau, qui eut bientôt la clef de ce mystère; car à une séance du conseil municipal, dont il faisait partie, il fut chargé de répondre à une lettre du bibliothécaire qui priait les administrateurs de la ville de disposer d'une faible somme sur le budget municipal pour enrichir la bibliothèque de quelques ouvrages ayant trait à l'histoire des coquilles, qu'étudiaient des collégiens.

Le* même soir M. Bineau dit à son iils : ({ Pourquoi ne vas-tu pas à la bibliothèque t'amuser les jours de congé r» »

Le petit Bineau crut que son père voulait rire. « Ce n'est pas drôle, dit-il.

— Tes camarades y vont bien, dit le chef de bureau.

— Qui?' demanda le petit Bineau.

— L'enfant qu'élève M"** Carillon.

— CharleS'Marie }

— Oui, avec un autre collégien que je ne connais pas; ils s'occupent, apportent des coquillages, et par là se rendent utiles à la ville. Est-ce que tu ne pourrais pas, toi aussi, collectionner des coquilles }

— Moi ! s'écria avec un souverain mépris le petit Bineau.

— Pourquoi pas> dit le père.

— C'est ainsi, ajouta M"'^ Bineau, qu'on se fait une position petit à petit.

— Certainement, dit le chef de bureau ; si tu voulais, un jour, je te ferais nommer bibliothécaire... Il faut penser à l'avenir.

— Ça m'ennuie, les livres, dit le petit Bineau.

— Tu oses me dire en face que tu n'aimes pas les livres! Que veux-tu faire par la suite, paresseux } •

— Voilà, dit M'^® Bineau, où conduit la musique que vous avez mise en tête de mon iils. Il ne pense qu'à la musique!... Un bel état que celui de musicien î

— Il faut aller demain à la bibliothèque, reprit le chef de bureau ; regarde ce qui s'y passe, demande des renseignements, aie l'air de t'occuper

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des collections. Iras-tu^ je te donnerai quelque chose...

— Qwo\}

— Tu verras. »

Pour vaincre l'indécision du petit Bineau : (( Notre bibliothèque renferme des objets fort curieux, reprit le chef de bureau : des manuscrits, des animaux préparés, une collection de médailles, des peintures. Tout cela est du plus haut intérêt; tu demanderas des livres à ligures. Je voudrais avoir le temps! Il est si facile de s'instruire dans ces endroits!... On a tout sous la main... Regarde les portraits des grands hommes deLaon, surtout les peintures du fameux Plumet, que j'ai connu et qu'on appelait alors le petit Plumet, des chefs-d'œuvre qui valent de l'or. Ce n'est pas tout... Un amateur offrait encore dernièrement, au conseil municipal, une grosse somme du crocodile empaillé; nous n'avons pas consenti à une transaction. Ces objets-là font le meilleur effet dans les établissements publics... Tu peux demander les Fables de La Fontaine, avec des gravures à chaque page; un ouvrage hors de prix. Et le livre de l'Expédition d'Egypte, donné par M. de Talleyrand à la ville! Tu verras encore la prison de la Bastille, sculptée dans une

pierre de la Bastille même, et la cathédrale de Laon, un travail de vingt ans au moins, exécuté avec des cartes à jouer; c'est prodigieux. Tu auras de quoi regarder et tu ne verras pas tout en une fois. »

Le petit Bineau, décidé par ces raisons, emmena le lendemain son ami Lagache à la bibliothèque : ils arrivèrent au moment où M. Delteil priait le conservateur de faire des recherches avec lui dans une pièce voisine.

Les deux amis se trouvèrent seuls dans la bibliothèque, et leur premier regard fut pour le fameux crocodile suspendu au plafond, qui montrait des dents terribles à une autruche déplumée, placée sur un rayon en face de lui. Non loin du crocodile était une échelle portative. Lagache y monta pour toucher l'animal et le secoua avec une certaine émotion.

(( Regarde^ dit-il à Bineau, si quelqu'un ne vient pas. »

Bineau s'assura que le bibliothécaire et M. Delteil étaient occupés dans la salle voisine.

« Prends l'échelle, dit Lagache, nous allons joliment nous amuser avec le crocodile. »

L'échelle étant dressée, Lagache donna une poussée au crocodile et l'envoya près de Bineau,

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qui le renvoya à son ami. Les deux collégiens trouvaient un extrême plaisir à faire servir à leurs jeux une bete d'une physionomie si redoutable; mais Bineau ayant donné un coup à faux sur le crocodile, la vieille corde qui retenait l'animal au plafond cassa tout à coup, et le crocodile tomba sur un buste en plâtre de Louis XVIII.

« Oh ! là, là! )) s'écria Bineau qui faillit dégringoler de l'échelle.

Lagache était déjà descendu, effrayé d'un tel désastre. Le nez de Louis XVIII était cassé, et du ventre du crocodile s'échappaient les intestins factices dont l'avait bourré l'empailleur.

Lagache tourna le buste de Louis XVIII contre le mur et en fit un prince mal élevé; car, d'ordinaire, placé vis-à-vis de la porte d'entrée, il accueillait les visiteurs par un sourire des plus aimables.

(( Et le crocodile, s'écria Bineau, qu'allonsnous en faire }

— Il faut le cacher.

— Il est perdu, dit Bineau, qui pensait à la valeur immense de l'animal , dont son père lui avait parlé la veille. Sais-tu que ça coûte cher un crocodile >

— Si on pouvait le raccrocher? disait Lagache.

— Et son ventre qui est ouvert... Oh ! le crocodile a une dent cassée !

— Une de plus ou de moins, lit Lagache... Nous a-t-on vus entrera

— Je ne crois pas; il n'est que temps de filer.

— Nous ne pouvons pas laisser là le crocodile; on sait bien qu'il ne peut pas marcher. »

En ce moment des pas se firent entendre dans l'escalier.

(( Sauvons-nous ! dit Lagache.

— Par ici, » dit Bineau, qui, pour avoir rôdé maintes fois dans la préfecture, connaissait dans la bibliothèque un corridor de dégagement.

Lagache le suivit, traînant, non sans peine, le crocodile. Ils arrivèrent ainsi vers une fenêtre qui donne sur la promenade. Lagache entendit des cris d'enfants qui se disputaient.

« C'est des Tantoniens, dit-il, voilà pour eux. Oup! »

Et, par un suprême effort, il lança le crocodile par la fenêtre.

On entendit un immense cri de terreur; mais, sans s'en inquiéter, les deux amis s'enfuirent.

A ce moment même, M. Delteil revenait avec le bibliothécaire, qui avait tini par découvrir le

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volume que celui-ci lui demandait; ils trouvèrent dans la salle Charles-Marie apportant quelques coquilles rares trouvées dans la montagne.

(( Nous aurons bientôt, lui dit le bibliothécaire, nos volumes d'histoire naturelle, et je t'apprendrai les noms et les familles de tous ces fossiles. »

M. Delteil pressait Charles-Marie de terminer le rangement des nouvelles coquilles pour s'en retourner avec lui, lorsqu'on entendit au loin une singulière rumeur qui s'augmentait de minute en minute.

« Qu'est-ce doncî^ » demanda le bibliothécaire, qui vivait ordinairement dans le silence le plus profond, la préfecture étant située à l'extrémité de la ville.

Le bruit augmenta, formé de nombreuses voix. Le bibliothécaire ouvrit une fenêtre.

« Je vois, dit-il, beaucoup de monde au bout de la rue de la Préfecture. Ce n'est pourtant pas l'époque du tirage au sort. »

Malgré ses grandes lunettes, M. Delteil ne distinguait rien.

Charles-Marie regarda et dit qu'on apportait un corps sur une planche.

(( Un malheur! s'écria M. Delteil.

— Peut-être un ouvrier qui se sera laissé tomber d'un toit, » dit le bibliothécaire.

La rue de la Préfecture n'était pas assez large pour les curieux, que le commissaire de police avait peine à contenir.

« C'est une bête ! s'écria Charles-Marie. Le crocodile ! » ajouta-t-il.

Le bibliothécaire, instinctivement, jeta les >eux au plafond.

« Notre crocodile ! s'écria-t-il , confondu , en tombant sur une chaise.

— Comment, ûx M. Delteil, le crocodile du plafond ! »

En ce moment une foule immense franchissait, tumultueuse, la grille de la préfecture. Les employés, trop heureux d'échapper un instant à leur travail, sortaient des buieaux : craignant une émeute, le portier essayait de fermer la grande porte.

M. Bineau qui apparut, le j^remier dans la cour, une plume derrière l'oreille, faillit sangloter en reconnaissant sur une planche le corps du crocodile, dont la tête séparée du corps était portée par le tambour de ville.

Toute cette foule se livrait à des commentaires étranges. Les élèves de M. Tanton racontaient

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avec terreur que l'énorme bête, sautant par la fenêtre, avait manqué les écraser.

Arrivé à la porte de la bibliothèque, le commissaire de police fit faire un roulement par le tambour :

« Messieurs et concitoyens, dit-il, je vous prie de ne pas monter dans la bibliothèque, où une foule nombreuse pourrait augmenter des désordres déjà assez grands; j'ai envoyé prévenir M. le juge d'instruction. Seuls devront m'accompagner les quatre témoins victimes de la chute du corps, les porteurs de l'animal, et M. Bineau. Il faut que le mystère qui couvre un crime considérable soit éclairci avant l'arrivée de M. le préfet, malheureusement en tournée pour lie moment. »

Ayant ainsi parlé, le commissaire de police ceignit son écharpe et entra dans la bibliothèque dont il ferma la porte, laissant au dehors la foule qui s'augmentait à chaque minute.

u Monsieur le conservateur, dit M. Bineau, reconnaissez-vous ce crocodile pour celui qui, de temps immémorial, était suspendu au plafond? »

Mais la chute avait fait de l'animal empaillé quelque chose de repoussant, et la vétusté des drogues de l'intérieur du corps soumises tout à coup à l'action de l'air répandait une odeur insupportable.

« Monsieur le commissaire, dit M. Bineau en se pinçant le nez, je crois voir dans cet acte un crime en même temps qu'une vengeance. Il y a un an, un propriétaire des environs lit offrir au conseil municipal de lui céder ce crocodile, alors en parfait état de conservation. Jaloux des richesses de la cité, M. le maire, MM. les adjoints, les conseillers municipaux, mes confrères et moi, avons refusé de nous défaire d'un monument si important pour l'étude de l'histoire naturelle. Ne serait-il pas convenable d'interroger cet amateur qui, irrité de notre refus, a peut-être conspiré la perte du crocodile.^

— Comment se nomme-t-il> demanda le commissaire.

— M. Têtard, propriétaire à Vorges.

— M. Têtard est mort, il y a six mois, dit le commissaire... Si vous voulez bien me le permettre, monsieur Bineau, je procéderai à une enquête plus régulière. »

Alors le bibliothécaire interrogé répondit qu'à midi le crocodile était accroché au plafond ; qu'à deux heures il était sorti avec M. Delteil pour lui communiquer un livre, et qu'en rentrant ils avaient trouvé Charles-Marie occupé à ranger des coquilles.

Du Professeur Delteil.

(( Ainsi, Monsieur, dit le commissaire, vous êtes certain que le crocodile a été décroché du plafond et lancé par la fenêtre pendant votre absence momentanée?

— Cela est exact,- » répondit le bibliothécaire.

Charles-Marie qui, dans un coin, regardait cette scène, fut interrogé à son tour; il déclara être entré dans la bibliothèque, avoir trouvé la porte ouverte, et ne s'être pas aperçu de la disparition du crocodile. Malheureusement il était arrivé vers deux heures et demie, heure à laquelle les élèves de la pension Tanton disaient avoir reçu l'horrible monstre sur le dos.

Tous les assistants fixaient Charles-Marie, qui ne soupçonnait pas encore l'étendue de l'accusation. M. Delteil était plus ému que s'il avait commis le crime; car depuis qu'il connaissait l'enfant, il n'avait pas surpris en lui de tels écarts de conduite. A son tour, le portier de la préfecture augmenta les charges en déclarant qu'il n'avait vu personne entrer dans la bibliothèque, à l'exception de M. Delteil et de Charles-Marie.

« Qui vous a poussé, malheureux enfant à un acte si déplorable.^ » s'écria M. Bineau d'un ton rogue.

Charles-Marie crut d'abord que le chef de bureau s'adressait à un autre.

« Moi! dit-il avec un accent d'indignation.

— Oui, vous, nature perverse, reprit le commissaire de police.

— Il n'est pas coupable, messieurs, disait M.Delteil.

— Personne que cet enfant n'est entré dans la bibliothèque, dit le commissaire.

— Il ne peut être coupable! s'écria M. Delteil.

— Tous les jours, dit un élève de M. Tanton, les collégiens inventent quelque chose de nouveau contre nous.

— Vous entendez, monsieur? dit le commissaire de police.

— Charles-Marie, reprit M. Delteil, ne doit pas être coupable. »

Le doute avait fini par se glisser dans l'esprit du vieillard, qui étudiait les yeux de son élève pour y surprendre quelque trace d'égarement, car un moment de folie passagère pouvait seule faire comprendre un tel acte. N'était-il pas possible aussi que les mauvais tours qui se commettaient habituellement au collège eussent monté l'imagination de Charles-Marie au point de vouloir lui

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faire surpasser d'un coup les hauts faits de ses condisciples?

(( Il faut aller s'expliquer à la mairie, dit le commissaire de police.

— Vous emmèneriez Charles-Marie , s'écria M. Delteil qui pensait au chagrin qu'en éprouveraient les demoiselles Carillon !

— J'obéis à mon devoir, dit le commissaire. Partons, messieurs. »

Charles-Marie suivit le commissaire sans donner signe d'émotion.

(( Criminel audacieux! » s'écria M. Bineau.

Le cortège rencontra au bas de la porte une foule considérable, aussi avide de connaître l'auteur du crime que si on eût enlevé la cathédrale de Laon. Il reste dans le pays des traces de traditions populaires; la chute du crocodile avait rappelé à certains esprits la légende de Vos qui pend. C'était une arête de baleine suspendue sous le portail de la cathédrale. Qui avait accroché cet os de baleine .> Les légendes n'en disent rien et laissent le surnaturel se donner carrière. Au dix-huitième siècle, Vos qui pend disparut; mais il resta dans la mémoire des Laonnois comme une des sept merveilles de la ville. Les vieillards, qui racontaient cette tradition dans la foule, n'hésitaient

pas à ranger la chute du crocodile dans la classe des faits surnaturels, lorsque la sortie du commissaire de police tenant Charles-Marie par la main fit pousser à tous un cri de surprise.

« C'est lui! c'est lui! disaient aux curieux les élèves de la pension Tanton, en montrant le prévenu du doigt.

— Il faut prévenir immédiatement mademoiselle Sophie! songea M. Delteil. quittant le cortège à regret. »

Charles-Marie, abandonné de son unique défenseur, ne perdit pas contenance. 11 entendait les réflexions de la foule :

« Est-il possible^

— Un si joli blond!

— A son âge>

— Dire qu'il a décroché le crocodile !

— Il voulait écraser des enfants.

— Il finira mal.

— Voilà donc à quoi sert l'éducation!

— Si j'étais son père !

— Qui dirait ça en le voyant?' »

Quelques-uns mêlaient le nom de Charles- Marie à celui de Papavoine.

Malgré ces accusations et ces injures, Charles- Marie marchait sans baisser la tète.

Du Professeur Deltcil. 155

Le cortège arriva ainsi à la mairie, ou le commissaire de police fut introduit dans le cabinet du secrétaire, pendant que le coupable attendait dans un bureau voisin.

(( Eh ! monsieur, dit le secrétaire quand il eut entendu le rapport du commissaire, pour un méchant crocodile empaillé vous assemblez toute la ville sur la place! D'un délit de justice de paix vous faites une affaire criminelle !

— Mais, monsieur le secrétaire, M. Bineau a dit...

— M. Bineau n'a rien à voir dans cette affaire : c'est rendre une administration ridicule que de l'occuper de semblables misères. Faites une mercuriale au petit garçon et renvoyez-le chez ses parents. »

Le commissaire de police, plus fier de son arrestation que s'il eût découvert un complot, reçut avec confusion cette mercuriale d'un homme de bon sens.

u Vous ferez sortir le petit bonhomme par la porte de derrière, aiin que sa vue n'excite pas plus longtemps des rumeurs sur la place. »

Après un sévère discours du commissaire de police, qui Y mit toute l'amertume d'une entreprise manquée, Charles-Marie quittait la mairie

pour rentrer chez sa tante, lorsqu'il rencontra Berthe en larmes :

(( Méchant ! dit-elle en l'embrassant, nous as-tu causé assez de chagrin } »

Alors seulement Charles - Marie pleura en voyant couler les larmes de Berthe.

(( Courons vite, dit- elle, Sophie te croit en prison. »

Dans la boutique, M. Triballet parlait à voix haute; M. Delteil était affaissé sur une chaise.

(( C'est votre faute, monsieur, lui disait le docteur; on doit mettre plus de précautions pour annoncer un malheur. Vous savez combien M"'' Sophie est impressionnable ; vous pouviez lui porter un coup mortel... »

L'arrivée de Charles -Marie vint mettre un terme à cette discussion.

« Le voilà ! cria Berthe en le portant dans ses bras vers le lieu où Sophie était étendue, gardée par sa sœur.

— Je ne t'aurais jamais soupçonné capable de pareilles méchancetés ! murmura Sophie. »

Charles-Marie la regardait, la candeur dans les yeux.

« Ce n'est pas toi, n'est-ce pas? s'écria-t-elle en le prenant dans ses bras.

Du Professeur Delteil. 157

— Je le disais bien à ces messieurs, » reprenait M. Delteil.

Le soir, la ville fut remplie de groupes qui blâmaient la conduite du secrétaire de la mairie. M. Tanton se montra particulièrement indigné : espérant qu'un procès en cour d'assises dévoilerait les mauvais tours des élèves du collège, déjà il avait préparé une longue énumération de griefs contre M. Tassin, lorsqu'il apprit que Charles-Marie était relâché, ce qui annonçait que l'affaire n'aurait pas de suites.

(( Comment, s'écriait le maître d'écritures, il sera permis à un élève de M. Tassin de dissiper les trésors d'un dépôt public sans que justice se fasse J^ Si j'avais seulement touché la queue du crocodile, je serais en prison à l'heure qu'il est! Mais on permet tout à ces messieurs du collège... Vous verrez qu'ils finiront par mettre le feu à la ville... parce qu'ils ont un tambour-major! »

En ramenant ses élèves de la promenade, M. Tassin eut vent de l'affaire. Son premier soin fut de courir chez le maire; il craignait le scandale occasionné par cette aventure et le fâcheux contre-coup qui pouvait en rejaillir sur lui. Le lendemain , après l'heure des classes, il assembla tous les élèves, prononça un discours dans lequel

il menaça de sa sévérité les moindres infractions à la discipline, appela Charles-Marie, et après un roulement de tambours, décréta son expulsion pour quinze jours.

Ce ne fut pas sans détours que M. Delteil fit part de cet acte sévère aux marchandes de modes. Sophie voulait, dans son indignation, aller trouver le principal.

« Mon neveu est déshonoré, » s'écriait-elle.

Le vieux professeur la retint.

(( Laissez éteindre le bruit, dit M. Delteil; dans huit jours il n'en sera plus question. Charles- Marie n'est pas coupable, mais vous ne persuaderez jamais M. le principal de son innocence. »

Cependant V Observateur de Laon parut le dimanche avec un article anonyme, foudroyant et plein de points d'exclamations, qui sortait de la plume de M. Bineau, heureux de faire pièce au secrétaire de la mairie. Toute la ville lut cet article imprimé en tète du journal :

« Jeudi dernier, notre bibliothèque a été le théâtre d'un gi*and désastre pour l'art ! Le rare animal qui avait été offert à la ville par la générosité de M. Cressonnois, à son lit de mort, est entièrement perdu pour la science, qui regrettera longtemps le riche échantillon du fruit des recherches de nos savants dans les déserts.

« Pendant l'absence du savant bibliothécaire, une main cou-

Du Professeur Delteil. 159

pable a coupé le fil qui retenait l'animal vorace au plafond !!! Tout donne à penser que dans sa chute il est tombé sur le buste d'un Bourbon et l'a mutilé, fait qui démontre l'inutilité d'exposer aux yeux du public le représentant d'une branche déchue. Cependant, les connaisseurs regretteront la perte du buste, dû à un ciseau exercé !

« Quoique l'instruction n'ait pas été menée avec tout le développement (^\<i comportait une si grave affaire, on a retrouvé près du buste quelques écailles de l'enfant du désert.

« Des enfants étaient occupés à jouer sur la promenade !!!!

« O surprise! le féroce ovipare, lancé par une main sûre, s'élance de la fenêtre de notre bibliothèque, qu'il n'aurait jamais dû quitter, et va tomber à une ligne de la tête de jeunes enfants ! ! ! ! ! Un peu plus , et nous aurions de nouveaux malheurs à raconter !

(f La ville s'émeut aux cris de frayeur des enfants; les habitants de notre cité crient vengeance ! Le corps mutilé de l'habitant de la mer Rouge est rapporté, suivi d'une foule nombreuse et attristée, qui comprend la valeur d'une perte irréparable !

« Le Muséum d'histoire naturelle de Paris ne pouvait montrer à ses visiteurs un plus bel échantillon de l'habitué des bords du Gange, et le conseil municipal, qui s'occupe avec tant de soin des intérêts de la cité, s'était cru obligé, malgré des offres considérables qui auraient pu éteindre une partie du passif de la ville, de conserver soigneusement celui qu'il faut bien nommer malgré ses appétits cruels, le Crocodile !!!!!!

« Après un commencement d'instruction , le coupable a été découvert : lux facîa est. C'était un enfant, heureusement étranger à la ville, et qui, dit-on, ne soupçonnait pas la portée de son crime. »

Dans l'enthousiasme de leur expédition, Bineau et Lagache ne surent pas tenir leur langue; la bande des éleveurs de vers à soie connut bientôt

i6o Les Souffrances

qu'ils étaient les auteurs de l'attentat de la bibliothèque. Lagache avait conservé, en souvenir de sa victoire, une des dents du crocodile, pour la joindre aux richesses de son musée de rapines.

Cette aventure lit réfléchir Robert, qui, tout en faisant partie de l'association, était trop souvent la victime de ses amis. Robert, n'étudiant pas, était d'habitude le dernier en composition. Il l'était ex œquo avec Dodin, avec Bineau et tous ceux qui ne daignaient pas concourir aux compositions données par M. Delteil; mais M'"^ Robert ne se payait pas de ces raisons et lisait chaque samedi le bulletin du collège d'une main, de l'autre tenant des verges.

Robert voyait arriver ce jour avec terreur, la lin de la semaine amenant régulièrement sa rente de fouet. Ses amis le surent, et se moquèrent cruellement de Robert, qui à l'âge de douze ans était encore fouetté. Malgré le châtiment maternel, malgré les railleries, malgré la honte et la douleur, Robert ne travaillait pas davantage, l'esprit préoccupé d'un problème particulier qui consistait à obtenir une bonne place dans les compositions sans étudier. La nature l'avait fait sournois et méchant; il prêta les mains à la nature et se fit volontairement rapporteur, fonction ana-

Du Professeur Delteil.

logue dans les collèges à celle de mouchard dans la société.

L'affaire du crocodile lui parut si importante, que Robert n'hésita pas à aller trouver le principal. Il lui dénonça le vrai coupable et entra dans les plus petits détails.

(( Les preuves? demanda M. Tassin.

— Monsieur, dit Robert, je ne sais pas ce que j'ai fait à M. Delteil, je suis toujours le dernier en classe, et maman me bat tous les samedis.

— Je n'entre pas dans ce détail ; je vous demande des preuves, car vous venez me dénoncer vos amis.

— Monsieur, si vous vouliez dire un mot à M. Delteil, il me donnerait de meilleures notes, et maman ne me battrait plus.

— Savez-vous, monsieur Robert, dit le principal, que j'ai grande envie d'appeler Bineau et Lagache dans mon cabinet et que je les ferai s'expliquer devant vous }

— Monsieur, dit Robert, j'ai des preuves.

— Parlez donc.

— Monsieur, auriez-vous la bonté de dire à M. Delteil qu'il ne m'en veuille pas tant; qu'il me mette l'avant-dernier, mais pas le dernier.

— Vous êtes rusé pour votre âge, M. Robert.

Cz Les Souffrances

Je vous comprends; vous voulez me vendre vos preuves.

— Monsieur, les preuves sont dans le pupitre de Bineau. C'est lui, avec Lagache, qui a décroché le crocodile ; en tombant, le crocodile s'est cassé une dent. Bineau conserve la dent ; je l'ai vue tout à l'heure encore.

— Cela suffit, monsieur; retournez à votre étude et travaillez, car vous êtes paresseux. Ce que vous avez fait est bien ; mais le but que vous mettez à votre dénonciation ne peut vous valoir les places que vous sollicitez. Cependant, quand vous apprendrez quelque chose contre les intérêts du collège, contre moi, contre mes professeurs, venez me trouver, et je vous donnerai, si la confidence en vaut la peine, dix immunités. »

A la suite de cette conversation, M. Tassin étant entré brusquement dans la classe de M. Delteil. se livra à une perquisition générale dans les pupitres ; ce qui amena la saisie de la grenouille de Larmuzeaux, des ustensiles de cuisine de Dodin. de la boîte à couleurs de Cucquigny, de la fameuse dent de crocodile et d'une multitude d'objets faisant partie du musée de Bineau et de Lagache ; mais le principal fit retomber sa colère sur M. Delteil.

Du Professeur Delleil. 163

(( Comment, monsieur, lui dit-il, vous permettez à vos élèves d'entretenir des animauxvivants, de faire la cuisine, de jouer à laloterie.^ »

M. Tassin avait saisi également une espèce de roulette.

« Est-ce ainsi, monsieur, que vous surveillez vos jeunes élèves î^ Ils font donc ce qu'ils veulent pendant la classe } Et au bout de l'année, quand viendront MM. les inspecteurs, votre classe paraîtra d'une faiblesse telle que le blâme retombera sur ma tète. Pourquoi > Parce que vous vous occupez de matières étrangères à la classe. »

M. Delteil voulut parler, mais M. Tassin, d'une voix altière, continua :

(( Faites-y attention, monsieur; je vous surveillerai particulièrement, vous et vos élèves, moins coupables que vous. Tout ce qui s'est fait de mal ici, depuis le commencement de l'année, vous en êtes complice. Pour me décharger et montrer que ma haute surveillance ne fait pas défaut aux classes les plus basses, je serai obligé d'en faire un rapport spécial à M. le recteur. »

M. Delteil resta atterré après la sortie du principal. Il n'osait plus regarder ses élèves. Pour cacher son embarras, il rangea ses feuillets de papier avec lenteur, décidé à ne plus "travailler

pendant les classes à son dictionnaire. Toutefois la honte qu'il éprouvait de cette mercuriale publique modifia sa faiblesse accoutumée.

« C'est vous, monsieur, dit-il à Cucquigny, qui coloriez si bien les caricatures; puisque vous avez du goût pour le dessin, vous me dessinerez la carte de France. »

Avant la iin de la classe, M. Delteil avait donné plus de pensums que dans tout le courant de l'année. Contre son habitude, il était sorti de sa chaire, marchant de long en large dans la classe, et faisant sonner sur les carreaux ses vieilles bottes fortes.

M. Tassin, aussitôt qu'il fut en possession de la dent de crocodile, fit prier le père du petit Bineau de passer au collège.

(( J'ai su, monsieur, dit le principal, l'intérêt que vous avez mis à découvrir le coupable dans l'affaire de la bibliothèque, et je vous félicite de votre zèle, quoique vos efibrts n'aient pas été couronnés de réussite.

— Si le secrétaire de la mairie m'avait laissé faire, dit le chef de bureau, croyez que le neveu des demoiselles Carillon aurait reçu une leçon sévère de la justice.

— On m'a dit également, monsieur Bineau

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que vous étiez l'auteur de l'article de V Observateur, article bien écrit et bien pensé. »

Le chef de bureau s'inclina.

« Après avoir rendu hommage à la plume brillante qui a résumé dans quelques lignes éloquentes une indignation que nous partageons tous, permettez-moi, monsieur Bineau, d'en blâmer la pensée. »

Le chef de bureau fit une grimace d'auteur dont la pièce est refusée à l'unanimité.

u Vous n'avez pas réfléchi à la portée de cet article, monsieur Bineau, autrement vous ne l'eussiez pas écrit; moins que tout autre vous deviez l'écrire.

— Je ne comprends pas, monsieur, répondit le chef de bureau d'un ton sec.

— Reconnaissez-vous ceci } demanda le principal en tirant de son gousset la dent de crocodile.

— Serait-ce une dent de l'animalî^dit M. Bineau.

— J'ai poursuivi l'instruction beaucoup plus loin que vous, monsieur, et j'ai la douleur de vous annoncer que le petit Charles-Marie est innocent, et que M. Bineau, votre lils, est le coupable.

— C'est impossible ! dit le chef de bureau.

— Il avait pour complice Lagache, un de mes plus mauvais élèves.

— Quelle chose étrange m'apprenez-vous là, monsieur !

— Eh bien! monsieur Bineau, écririez-vous encore aujourd'hui votre article? Sans doute votre indignation paraît toute naturelle : elle a trouvé place dans mon cœur; mais le temps des Brutus est passé, et je ne condamnerais pas mon fils pour ruiner du même coup un établissement qui a déjà rendu de grands services à l'instruction. Les ennemis du collège sont nombreux, monsieur Bineau ; ils attendent en silence le moment de le renverser. Vous leur prêtez appui; votre article à la main, ils se prévaudront d'un malheur auquel je suis étranger et diront : Ce n'est pas nous qui accusons le principal du collège, c'est un père qui envoie son lils à son enseignement, un citoyen honorable qui n'a pu maîtriser sa légitime indignation; et on les croira, car vous leur avez fourni des armes.

— Que faireî^ s'écria M. Bineau.

— Dans le prochain numéro du journal, atténuez la portée de l'événement, et je vous promets de laisser l'accusation peser sur une tête innocente.

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— Ah ! monsieur Tassin, que pourrais-je faire pour vous être agréable?^

— Je connaissais votre esprit sain, monsieur Bineau, mais j'ignorais que vous cachiez une plume si exercée. »

Le chef de bureau s'inclina.

« Est-ce qu'un jour, monsieur Bineau, il ne serait pas d'un intérêt local de démontrer dans un article de V Observateur de Laon la haute portée des études de mon collège }

— Ce sera fait prochainement, monsieur Tassin. »

Fidèle à sa parole, M. Bineau inséra dans le numéro suivant du journal une nouvelle qui avait pour titre :

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