‹ Les souffrances du professeur DelteilChapitre 4 sur 10 · DODIN CONTINUE SA CUISINE · texte numérisé non relu

DODIN CONTINUE SA CUISINE

Près de la porte de Vaux se trouve une boutique décorée de l'enseigne :

A l'instar de paris, Mesdemoiselles Carillon, marchandes de modes.

La devanture est divisée en deux montres, qui justifient maigrement l'enseigne.

Une des montres est occupée par une poupée de carton en buste, qui regarde les passants avec ses grands yeux bleu clair, et dont les cheveux

sont cachés par une calotte de peau destinée à protéger les pointes des aiguilles. A côté de la poupée curieuse, quatre champignons en bois blanc, désolés de leur inutilité, semblent se resserrer en groupe a£n de paraître plus nombreux et de protéger un de leurs compagnons moins paresseux qui porte sur son front un bonnet de femme, d'une forme coquette.

Un grand carton offre divers rouleaux de rubans à couleurs changeantes. Des pelotes de fil, des écheveaux de soie, des guirlandes de cordonnet complètent l'étalage.

L'autre montre est ornée de paquets de cordes à violon, d'une flûte traversière, et de diverses romances, dont la lithographie jaunie dénote une longue exhibition.

Ce magasin, tenu par les demoiselles Carillon, est plus connu à Laon sous le nom de « boutique des trois cents hommes. »

Peut-être n'a-t-il existé nulle part un jeu de mots dont les suites furent plus terribles. Pour en faire comprendre la portée, il est important d'expliquer que le magasin de la veuve Carillon rapportait, avant la révolution de Juillet, quelques bénéfices, qui passèrent en frais d'éducation de trois enfants adorés. M'"^ veuve Carillon envoya

Du Professeur Delteil. jj

ses cadettes dans une maison religieuse de Soissons, leur ûx donner des leçons de piano et de chant, et vers 1827 les rappela près d'elle. L'aînée, qui terminait son apprentissage de modiste à Reims, fut plus longtemps séparée de sa mère, malgré ses instances. Cependant elle dut revenir, la veuve étant dans un état de santé qui ne lui permettait plus de s'occuper de son commerce. Peu après. M'"'' Carillon s'éteignit tranquillement, laissant pour héritage à ses iilles son commerce de modes.

La pauvre veuve ne s'était pas doutée que les foires de village seraient tuées parles magasins qui s'établissaient dans les bourgs, que le commerce des bourgs serait anéanti par les marchands des petites villes, que les chefs-lieux menaceraient d'une rude concurrence les petites villes, et qu'à son tour Paris ne ferait qu'une bouchée des chefs-lieux.

Les constructions de chemins vicinaux et de routes départementales, les immenses travaux que la voirie a exécutés depuis cinquante ans, l'exécution des grandes lignes de chemins de fer se seraient présentés à l'esprit d'un économiste qui eût regardé l'unique bonnet brodé et les cordes à violon garnissants! pauvrement la montre du ma-

jS Les Souffrances

gasin des demoiselles Carillon ; mais l'économie politique et le progrès industriel n'avaient jamais préoccupé la veuve.

Les iilles de la marchande de modes arrivèrent successivement à l'âge de vingt- deux, vingtneuf et trente et un ans, sans se marier.

Un jour on trouva sur les volets de la boutique des demoiselles Carillon ces mots écrits en gros' caractères :

Magasin des trois-sans-hommes .

Ce mot fit fortune, et on eût bombardé Laon et ses habitants, que le mot serait resté.

L'au<eur d'un calembour si cruel garda l'anonyme, non pas qu'il eût honte de sa création ; il en avait à peine conscience, ne se doutant pas de sa portée. Peut-être le mot fut-il écrit le matin par un gamin qui obéissait à un secret esprit malicieux et qui ne se souvint pas de son inscription cinq minutes après.

Le T. F. qu'on gravait jadis avec un fer rouge sur l'épaule des forçats était moins terrible que ce dénûment de maris dont les trois sœurs furent marquées. Le trait porta à dix lieues à la ronde, à Soissons, à Saint-Quentin, à Reims. Et ce ne

Du Professeur Dcltcil. 7p

fut pas un de ces mots spirituels qui durent un jour. Plus les demoiselles Carillon prenaient d'âge, plus la blessure s'envenimait, car la réalité se joignait au sarcasme; et ces deux ennemis puissants n'eurent pas de peine à triompher du courage des marchandes de modes.

L'aînée, Sophie, en fit une maladie : elle avait trop d'intelligence pour ne pas sentir la profondeur de cette malignité. A la suite de sa maladie, tous les matins, à l'heure à laquelle elle avait vu les fatals mots écrits à la craie sur les volets de la boutique, elle fut prise de spasmes que la médecine a rangés dans l'immense famille de maux névralgiques.

Les trois sœurs aperçurent en même temps l'inscription, M"^ Carillon l'aînée, quoique accablée, ayant rapporté le volet dans la boutique. Caroline Carillon, la seconde, vint au secours de son aînée, tandis que la troisième, Berthe, qui était encore une enfant de quinze ans, regardait cette scène et ne voyait chez sa sœur qu'un malaise passager.

Seules, les deux aînées s'entendirent; mais elles ne reparlèrent jamais de l'événement qui venait de troubler leur vie. Dès lors Sophie et Caroline se montrèrent rarement dans Laon : leur bou-

8o Les Souffrances

tique les occupait médiocrement; mais elles obtinrent des travaux de broderies pour une maison importante de Saint-Quentin. Ces travaux, quoique faiblement payés, augmentèrent toutefois leurs faibles ressources et leur permirent de ne pas rester dans l'inaction derrière les rideaux de mousseline, seule richesse de leur magasin ; car les trois sœurs brodaient comme des fées et se permettaient le luxe innocent de se dérober aux yeux des curieux derrière de splendides rideaux qu'une duchesse eût enviés.

Les demoiselles Carillon, qu'on rencontrait rarement dans la ville à moins qu'elles n'y fussent appelées, avaient d'ailleurs une qualité qui devient vice chez beaucoup de femmes : elles étaient grandes, surtout pour leur mince fortune. Aux grandes tailles, il faut des toilettes en harmonie avec ce qu'on appelle à Laon le « port de reine ; » peut-être leur tournure, qu'on eût admirée chez des filles riches, éloigna-t-elle plus d'un mari.

Les marchandes de modes se résignèrent à une vie presque cloîtrée ; elles sortaient quelquefois le soir, dans des toilettes d'une simplicité de nonne.

Berthe, la troisième, se soumit au même genre de vie, quoique différant essentiellement de ses

Du Professeur Delteil. 8i

sœurs par la couleur, la taille et les goûts. Petite, pétulante, malicieuse, elle fut toutefois également frappée de réprobation provinciale par ses cheveux d'un blond ardent.

Autant sont rares ces belles natures de chevelure, autant sont injustes les dénigrements bourgeois qui s'attaquent à la splendeur de cheveux à brillants reflets, fils du soleil. Aussi Sophie Carillon engagea- t-elle Berthe à se servir d'un peigne de plomb afin d'assourdir les chauds reflets de sa chevelure dorée. Le peigne de plomb est un remède innocent qui n'a jamais changé une rousse en brune. Berthe Carillon continua à montrer ses trésors sans en connaître la beauté et sans en recueillir de triomphes.

La maladie de l'aînée des marchandes de modes leur amena une sorte de société dans la personne du docteur Triballet, qui essaya, sans y parvenir, de guérir ces singulières tourmentes névralgiques. M. Triballet, ancien aide-major de régiment, retiré à Laon pour jouir de sa retraite, avait à lui seul l'étoffe de trois médecins, car il portait trois mentons ; mais il n'allait guère plus haut que le comptoir des demoiselles Carillon. Sorte de gros nain sanguin dont on pouvait craindre l'apoplexie à chaque pas, le docteur,

Les Soiiffj^ances

marchait difficilement, la bouche ouverte pour mieux souffler; il aurait pu représenter Eole dans un ballet, car on entendait à vingt pas sa respiration.

Sa figure, d'un rouge vif, se faisait remarquer par deux gros yeux bleus étonnés, des cheveux bouclés et des favoris si particulièrement blancs, qu'ils semblaient deux flocons de neige dans un plat de fraises.

Malgré son soufile bruyant et la menace permanente d'un coup de sang, la physionomie de M. Triballet n'en était pas moins joyeuse à regarder, ainsi que celle de tous les hommes à grosse santé où le sang joue facilement sous la peau.

Le docteur ne comprit rien à la maladie de Sophie Carillon; habitué au régiment à soigner des hommes avec des remèdes de chevaux, il se trouvait en présence d'un cas qui dépassait sa science.

Après avoir essayé des bains, de l'éther, de l'eau de fleur d'oranger, et conseillé à la malade de boire de l'eau ferrugineuse que donne la fontaine de Bruyères, un petit village des environs, M. Triballet se contenta d'assister tous les matins à l'accès de M"* Carillon, et, pour remèdes, lui donna des paroles de consolation, ne

Du Professeur Deltcil. 85

voyant pas d'ailleurs d'aggravation dans ces crises régulières.

(( Allons, mademoiselle, un peu de courage, » disait-il aux premiers symptômes.

Mais la crise était plus forte que les paroles de M. Triballet, qui, pendant un quart d'heure, frappait dans les mains de la marchande démodes et l'aurait guérie par son souffle si un ouragan était bon en pareilles matières.

« Ah! s'écriait-il après l'accès, il y a du mieux... Bon, nous voilà remise. Pauvre demoiselle!... Vous ne souffrez plus, n'est-ce pas.^..- Désirez-vous quelque chose } »

Pendant huit ans, le docteur ne manqua pas un matin à ce qu'il appelait sa visite, changea rarement un mot à ses paroles, et ne trouva rien de mieux à employer comme médicament ; mais il y avait tant de bonne volonté chez M. Triballet, une telle anxiété aux approches de la crise se faisait voir dans ses yeux, que Sophie Carillon lui pardonna son impuissance médicale. D'ailleurs il venait à double titre : à titre de médecin le matin, à titre d'ami l'après-midi.

Un jour, M. Triballet ne parut pas à l'heure accoutumée. Quand il arriva, les attaques de nerfs de M''^ Carillon avaient cessé.

— Humph! dit-il en rencontrant Berthe qui balayait le pas de la porte, comment l'affaire s'est-elle passée >... Non, ne me dites rien, je veux voir moi-même... Pourquoi n'étais-je pas là>... Quel accident! »

Mais la crise habituelle de la marchande de modes n'avait nullement augmenté en l'absence du docteur, qui se croyait indispensable.

« Ma chère demoiselle, pardonnez-moi, disait-il en roulant de gros yeux bleus remplis de supplications.

— Vous êtes tout pardonné d'avance, monsieur Triballet.

— Si vous connaissiez les raisons qui m'ont empêché...

— Chacun a ses affaires, vous plus qu'un autre, docteur.

— Non, mademoiselle Sophie, je suis coupable, laissez-moi vous demander mon pardon.

— Ah! que vous êtes singulier, docteur!

— Humph! lit M. Triballet, dont l'énorme soupir ne peut se traduire que par cette onomatopée... Croyez-vous que vous m'avez tourmenté toute cette nuit?

— Moi? demanda M'*" Carillon.

— Vous-même, dit le médecin en soufflant

Du Professeur Delteil. 85

comme s'il avait voulu faire envoler un souvenir désagréable. Vous me reprochiez votre maladie...

— Oh ! jamais, croyez-le bien, docteur.

— Je sais, continua M. Triballet, c'était un rêve... Je ne crois pas aux rêves, et il me semble que les personnes qui y croient traduisent en sens contraire ce qui leur est apparu la nuit.

— Précisément, dit M"° Carillon. Vous avez rêvé que je vous reprochais ma maladie; cela veut dire combien je suis reconnaissante de vos bons soins.

— Humph ! iit le docteur avec un soupir de satisfaction, est-ce bien vrai>

— Oui, bien vrai, car je vous serai toujours reconnaissante de votre dévouement si amical. »

Après une longue conversation qui roulait presque tous les matins sur le même sujet, M. Triballet s'en retourna plein de contentement. Nulle part il n'avait trouvé une femme si prévenante, mieux disposée à se rendre agréable. L'aînée des demoiselles Carillon, quand elle était assise dans son comptoir, occupée à ses travaux de broderies, lui semblait plus belle qu'une princesse. En causant, elle montrait une intelligence qui semblait grandir par le contraste de la petite boutique où elle se trouvait; l'aimable lille savait mettre sa

conversation à la portée de M. Triballet, qui n'avait pas un grand fonds d'idées, ayant passé toute sa vie avec des camarades de garnison.

L'automne de 1831 marqua chez les demoiselles Carillon par l'arrivée d'un nouveau locataire : un événement pour ces existences tranquilles. De la rotonde de la voiture de Reims, qui s'arrête à Thôtel du Griffon^ sortit un petit homme maigre, dont la figure était sillonnée de rides creuses et singulières. Un sac de nuit, un paquet de livres formaient tout le bagage du voyageur, qui parut décontenancé de se sentir au milieu d'une rue relativement bruyante. A peine descendu de voiture, il jeta les yeux en l'air et aperçut à la devanture des demoiselles Carillon un écriteau qui annonçait une chambre de garçon à louer. L'aspect extérieur de la maison, quoiqu'elle fût nouvellement récrépie, n'annonçait pas un luxe immense. Sous la chaux se croisaient en X des poutres de construction ancienne. La montre du magasin de modes correspondait à la simplicité de la maison. Par hasard, Sophie Carillon, sur le pas <le la boutique, regardant l'arrivée delà diligence, souriait à la petite fille du cordier qui demeure en face, et son sourire montrait un cœur pur.

Le voyageur, timidement, se dirigea vers elle

Du Professeur Delteil. 87

et lui demanda si la chambre était toujours à louer. Sophie Carillon le fit entrer dans la boutique, prit le sac de nuit, et invita le petit homme à s'asseoir pendant qu'elle appelait Berthe.

« Monsieur va restera Laon... quelque temps? Il ne connaît sans doute pas la ville?... Il est étranger } »

Telles furent les questions qui servirent à M"* Carillon de début de conversation ; mais le voyageur y répondait vaguement, intimidé par la présence de deux femmes.

(( Monsieur, dit Sophie, je ne peux vous offrir qu'une modeste chambre de quinze francs par mois.

— Cela me suffit, répondit l'étranger.

— Du reste , vous aurez bon air et une jolie vue sur la montagne de Vaux, qui est très-animée.

— Suis-je loin du collège, madame?

— La ville est courte, monsieur; en dix minutes, sans vous presser, vous pouvez vous rendre au collège.

— Je loue, dit le petit homme maigre.

— Mais, monsieur, vous n'avez pas vu la chambre; elle pourrait ne pas vous convenir.

— Je loue.

— Sous quel nom faudra- t-il inscrire monsieur sur le registre?

— Delteil, régent de septième au collège.

— Ah! monsieur est professeur, dit Sophie Carillon. Nous avons un collège important. Les élèves sont en uniforme; ils ont des tambours.

— Des tambours! s'écria M. Delteil.

— Et une musique !

— Une musique ! reprit le professeur.

— Très -jolie; tout Laon se met sur la porte pour l'entendre.

— Une musique, des tambours! répéta M. Delteil comme s'il avait été frappé par une nouvelle bizarre.

— Vous serez ici à votre aise, dit Sophie Carillon. Sur la place il y a une table d'hôte, au principal hôtel de la ville , à la Hure, où descendent les étrangers et les commis-voyageurs.

— Non, répondit brusquement M. Delteil.

— Préférez-vous la Bannière, reprit la marchande de modes; mais je ne connais pas la nature des personnes qui y prennent leurs repas. Je conseillerai plutôt à monsieur d'aller en face, au Griffon^ tenu par d'honnêtes gens ; on y est servi avec propreté.

— Je suis fatigué, dit M. Delteil, je me reposerais volontiers si la chambre était prête. »

« Conduis monsieur à la chambre jaune, dit

Arrivée à Laon du ProFesseur Delteil.

Du Professeur Delteil. 89

Sophie à Berthe. Tout est en ordre, n'est-ce pas?

— Oui, ma sœur. »

Berthe s'offrit à prendre le paquet de M. Delteil; mais celui-ci ne voulut pas y consentir.

A peine le professeur fut-il seul dans la chambre qu'il ouvrit son sac de nuit et en tira un petit pain et un papier soigneusement plié, contenant un morceau de chocolat. Il prit également un livre, le posa sur sa table et mangea pendant qu'il lisait; mais quoique son repas ne fût pas long, M. Delteil l'interrompit à trois reprises pour consulter un paquet énorme de papiers jaunis, qu'il remuait comme pour y faire des recherches. La collation terminée, le professeur poussa un soupir de béatitude semblable à celui d'un gourmet; en même temps il disposait sur la commode et dans les tiroirs les objets contenus dans son maigre sac de nuit.

C'étaient deux chemises, du iil, des aiguilles, des plumes, un encrier et divers papiers, qu'il rangea précieusement.

(( Nous avons un locataire, dit le soir d'un air de joie Sophie Carillon à M. Triballet.

— Humph ! s'écria le médecin , qui semblait comprendre l'importance de cette nouvelle. Un

()o Les Souffrances

jeune homme > demanda-t-il en s'emparant des ciseaux qui étaient sur le comptoir.

— Pas précisément^, docteur; c'est un homme âgé, professeur au collège.

— Je vous en félicite, M"^ Sophie; voilà un bon locataire.

— Certainement il ne fera pas de bruit, ditelle; il a l'air d'un savant... Pardon, docteur, si je vous redemande mes ciseaux. »

M. Triballet avait la manie de s'emparer de chaque paire de ciseaux à sa portée; il ne pouvait s'asseoir cinq minutes sans couper une mèche de ses longs cheveux : cette opération, répétée à tout instant, le dispensait d'avoir recours à lart du coiffeur, en même temps qu'elle semblait faciliter sa conversation.

(( J'ai un projet, monsieur Triballet, reprit Taînée des sœurs, et j'aurai besoin de vos conseils.

— Trop heureux, dit le médecin en s'emparant de nouveau des ciseaux qui étaient sur le comptoir et en s'en servant de la main gauche pour couper ses cheveux.

— Je vous ai parlé souvent du fils de mon ancienne patronne de Reims, qui me Ta instamment recommandé à son lit de mort; le voilà bientôt

Du P rofesseur Delteil. pi

âgé de dix ans. Ne serait-il pas temps de le faire entrer au collège }

— Monsieur Triballet, les ciseaux, s'il vous plaît, demanda Berthe Carillon.

— Voilà, mademoiselle. Ne m'avez-vous pas dit que cet enfant était orphelin }

— Hélas ! le pauvre Charles-Marie n'a plus ni père ni mère, et je me repens souvent de ne lavoir pas élevé à la maison; mais il est chez une brave femme, sa nourrice, qui ne veut pas s'en séparer, tant il est gentil. Mon projet est de lui faire donner de l'instruction. Si vous saviez comme il est bon et beau ! Il comprend tout, presque sans apprendre. Charles-Marie m'écrit une fois par semaine, et il n'a jamais étudié que dans une pauvre école de village.

— Humph ! fit M. Triballet, le latin, le grec, cela s'apprend au collège, certainement...

— Qu'en pensez-vous, docteur }

— De mon temps, dit-il, on n'enseignait pas tant de choses et les enfants ne s'en trouvaient pas plus mal.

— Pensez-vous que d'aussi longues études puissent fatiguer? Je ne mettrais pas Charles- Marie au collège.

— Je n'ai pas dit cela précisément.

p2 Les Souffrances

— Est-ce que vous croyez, docteur, que des enfants soient tombés malades par trop d'application à l'étude?

— Non , je ne crois pas ; tenez , je ne peux rien vous dire là-dessus, je ne me connais pas en latin.

— L'arrivée de notre nouveau locataire m'a remis ces idées en tête, dit Sophie Carillon, et je voulais avoir votre conseil pour lui en parler.

— C'est l'affaire du professeur, moi je n'y entends rien... Quand il aura tué de latin l'orphelin auquel vous vous intéressez, vous m'appellerez...

— Tuer ! dit Sophie, mais j'aime mieux que Charles-Marie n'apprenne rien, qu'il coure les champs à sa fantaisie.

— Docteur, dit Berthe, vous êtes insupportable, rendez-moi mes ciseaux. »

M. Triballet chercha les ciseaux et ne les trouva pas.

(( Je gage qu'ils sont dans vos cheveux, » dit Berthe.

M. Triballet. avait l'habitude, lorsqu'il s'était servi des ciseaux, de les loger derrière son oreille, où son épaisse chevelure les retenait, et il rentrait chez lui sans penser à ce singulier ornement. Le

Du Professeur Delteil, p3

lendemain, sa gouvernante, qui trouvait une paire de ciseaux étrangère sur la table de nuit, lui demandait où il les avait pris. M. Triballet ne se le rappelait jamais. Alors la servante lui faisait dire les maisons où il avait passé la soirée, et elle courait de porte en porte, demandant si une paire de ciseaux n'était pas égarée depuis la veille.

« Je finirai par vous faire perdre cette manie, dit Berthe, qui ne se gênait pas avec le docteur.

— Ma sœur! dit Sophie Carillon d'un ton de doux reproche.

— Mesdemoiselles, demanda le médecin, allons faire un petit tour.

— Avec plaisir, monsieur Triballet, » dit Sophie, qui depuis cinq ans ne manquait pas sa promenade du soir en compagnie de Berthe et du docteur, pendant que Caroline gardait le magasin.

En face de la boutique des marchandes de modes est une ancienne porte attenant à l'hôtel du Griffon y qui sert de passage public; de là on longe les remparts qui mènent à la promenade Saint-Just, sans traverser la ville. Sophie Carillon aimait cette promenade peu fréquentée. Le voisinage du cimetière en éloigne les bourgeois; à

peine aperçoit-on vers le soir quelque clerc de notaire qui reconduit une jeune couturière au sortir de sa besogne.

Sophie Carillon aimait la tranquillité de cette promenade ; et comme M. Triballet ne soignait pas de malades, il pouvait passer auprès du cimetière sans remords. Il donnait le bras à l'aînée des marchandes de modes ; Berthe courait devant eux, s'amusant comme un enfant et poussant la malice jusqu'à regarder sous le nez les amoureux qui se croyaient enveloppés par la nuit. Grâce à Berthe, les demoiselles Carillon savaient tout ce qui intéresse la jeunesse de la ville. Ne fréquentant personne , elles trouvaient ainsi quelque distraction à la monotonie de leur vie. Comme toutes les femmes , elles s'intéressaient extrêmement à l'état des cœurs ; et Berthe, avec sa vue perçante , ne pouvait laisser passer un couple mystérieux sans y attacher un nom, ce qui provoquait dans la soirée une causerie innocente. En joignant à ces amourettes les nouvelles de mariages qu'apportait M. Triballet, il était facile de se rendre compte de Laon amoureux et matrimonial.

M. Triballet, aussitôt après la promenade, allait rendre visite à quelques anciens amis, et

Du Professeur Delleil. 95

les trois sœurs étaient libres de se livrer à leurs petits propos.

Quand les marchandes de modes eurent assez discuté sur les amourettes et les mariages de la ville, Sophie annonça quelle partirait le lendemain pour Vervins, suivant son habitude de chaque semaine, mais qu'elle ramènerait son Charles-Marie.

Pendant l'absence de son aînée , Berthe , en passant dans le corridor, vit M. Delteil qui avait ouvert sa porte et mettait sa toilette en ordre. Il était en manches de chemise, et son large habit noir enlevé ne servait plus à cacher la chétiveté de son petit buste ; le bras dans la tige d'une vieille botte, il s'efforçait de lui rendre un peu du brillant des anciens jours, à l'aide d'une brosse dont les crins avaient dû servir à plusieurs générations. Les cheveux gris du professeur étaient entremêlés comme à plaisir et tombaient sur ses yeux. Quoiqu'il eût le teint jaune et que sa peau ressemblât à un cuir rempli d'accidents, Berthe s'aperçut que M. Delteil rougissait d'avoir été surpris dans de telles basses fonctions. Il lit deux pas pour rentrer dans sa chambre, espérant que peut-être la jeune fille ne l'avait pas vu.

« Mais, monsieur, dit Berthe, il ne faut pas vous donner une semblable peine ; si vous laissiez vos bottes à la porte le soir, vous les trouveriez nettoyées de grand matin.

— Merci, mademoiselle, vous êtes trop bonne, dit M. Delteil ; cette besogne me donne de l'exercice. »

Et il rentra chez lui pour continuer sa toilette. Avec la même brosse qui avait servi aux bottes, il fit mine d'enlever la poussière de son habit; mais la poussière dédaignait d'entrer dans cette étoffe luisante qui avait été du drap dans le principe, qui était devenue du lasting dans la vieillesse, et qui maintenant semblait tissée par une araignée. L'habit reluisait réellement plus que les bottes, sauf les coudes blanchis parles années. M. Delteil prit sur la cheminée une bouteille d'encre^ mit son pouce à la place du bouchon et passa délicatement une légère couche de noir à l'endroit des coudes. Étant entré dans ses grandes bottes solides qui semblaient provenir d'un fournisseur de chaussures de cavalerie, il alla vers la table, où était pendu un petit linge blanc qu'il tâta du doigt; le linge était mouillé. En y réfléchissant, M. Delteil déploya sur son lit la cravate blanche qu'il portait à son arrivée, et la retourna avec précaution en sens contraire, ayant soin de dissi-

muler les lignes jaunâtres qu'un long usage avait dessinées sur la blancheur du calicot.

Avec un extrême sérieux le vieux professeur se regarda longtemps dans un petit morceau de glace qui faisait partie de son bagage, et s'aperçut que sa barbe avait poussé démesurément. Alors il déploya un fragment de journal qui contenait un rasoir, une savonnette, un pot de pommade ébréché et un morceau de savon. Le rasoir était réellement un prodige , tant une main prudente avait veillé à sa conservation. Il offrait autant de rattaches qu'un plat de Palissy dont un amateur enthousiaste désire l'éternité ; mais ces rattaches en iil de fer étaient exécutées avec une telle naïveté qu'un propriétaire seul pouvait les avoir exécutées. Quant à la lame du rasoir, étroite comme un trou de souris, elle avait du user plus d'une meule.

M. Delteil, ayant préparé les objets nécessaires à l'importante opération de la barbe, trempa les cinq poils de la savonnette dans quelques raclures de savon qu'il avait taillées avec modération, et le rasoir commença son office de tine lame : car il n'était pas facile de chasser les poils qui se logeaient dans les ravins de cette figure dont la peau ridée offrait quelque ressemblance avec le chagrin des

reliures. Eniin la toilette faite, au grand contentement du professeur qui avait un absolu mépris de ces misérables détails, il se regarda des pieds à la tête avec le secret contentement d'un homme élégant, et sortit la tête un peu moins courbée que d'habitude.

La porte de derrière de la maison des demoiselles Carillon donne près de l'hôtel de ville, auquel on arrive par une sombre voûte qui sert de communication aux habitants des remparts. M. Delteil ayant entendu de vifs éclats de voix sous cette voûte, s'approcha pour demander le chemin du collège.

Une douzaine d'enfants, les uns habillés de blouses, les autres en uniforme, étaient occupés à jouer aux billes. Le silence se ht d'abord quand le vieux professeur apparut sous la voûte; mais la présence d'un être en habit noir et en cravate blanche leur sembla si étrange qu'ils poussèrent un cri formidable. M. Delteil fut tout d'abord étourdi, ne se rendant pas compte de la signification qu'il devait tirer de ce cri. Il assura, par un geste qui lui était familier, ses grandes lunettes d'acier sur son nez, et fit quelques pas vers les galopins : un second cri poussé par toute la bande le cloua à sa place. Dans sa timidité le professeur

Du Professeur Delteil. 99.

ne sut s'il devait rétrograder par les remparts ou franchir cette voûte; cependant il fallait prendre un parti. A peu près assuré de distinguer des élèves du collège dans le groupe, M. Delteil marcha droit à eux; mais les gamins, dans la crainte d'un châtiment que le vieillard voulait tirer d'eux, prirent la fuite comme une volée de pigeons, remplissant la place de l'hôtel de ville de cris goguenards, et montrant au doigt le professeur.

M. Delteil baissa la tète sans se rendre compte du scandale que sa présence occasionnait, et continua sa marche en faisant des réflexions sur la nature agressive des enfants de Laon. Quoique le système des rues soit peu compliqué^ le professeur fit trois fois le chemin du collège et eut le malheur, en dernier ressort, de s'adresser à M. Tanton, qui était assis devant sa pension, pour lui demander l'adresse de M. Tassin. Le maître d'écriture, devinant un attaché du collège, confirma par son ton M. Delteil dans l'idée qu'il habitait un pays peu civilisé. Sa visite au principal ne changea pas ses opinions.

M. Tassin, enivré par une fortune récente^ traita de haut le vieux professeur; sa tenue, son air embarrassé blessaient le principal, qui aimait les belles manières. M. Delteil ne semblait

loo Les Souffrances

pas homme à représenter dignement le professorat. Son extérieur montrait trop la gêne.

Cependant, ayant interrogé M. Delteil sur divers points :

(( Donniez-vous des répétitions au collège d'Angoulêmeî^ lui demanda M. Tassin.

— Non, monsieur le principal.

— Il faut vous préoccuper d'en trouver cette année.

— Monsieur le principal, je vous remercie; mon temps est pris en dehors des classes.

— Que faites-vous doncJ^ demanda d'un air blessé M. Tassin.

— Je travaille depuis quatorze ans à un grand dictionnaire de la langue grecque.

— Cela suffit, monsieur, » dit M. Tassin en se levant pour indiquer au vieux professeur que l'entretien était terminé.

Par cette courte conversation, M. Delteil venait de se créer un ennemi dans la personne de son supérieur. La question des répétitions est importante dans la vie des professeurs, qui trouvent seulement ainsi une augmentation à leurs faibles appointements. M. Tassin avait organisé sur une vaste échelle le système des répétitions, faisant croire aux parents des élèves que de là surtout

Du Professeur DelteiL loi

dépendait une parfaite éducation universitaire : ce n'était pas tout à fait l'intérêt des élèves qui l'y poussait, non plus que celui des professeurs, car le principal avait soin de se réserver un quart sur ces répétitions; mais, voyant l'extrême pénurie des habits de M. Delteil, préoccupé dans sa propre vanité de lui faire faire meilleure figure, M. Tassin n'admettait pas qu'on pût refuser le supplément de traitement dont en même temps une partie lui revenait. Que lui importait la rédaction de ce dictionnaire grec auquel M. Delteil passait tout son temps !

Le pauvre professeur, sans soupçonner ces maquignonnages en matière d'éducation, se prit en chemin à regretter d'avoir quitté le collège d'Angoulême, où il vivait obscurément, sans être contrarié dans ses goûts; mais cette ombre se dissipa vite.

Le lendemain, surpris d'entendre dans le corridor la voix claire de Berthe qui lui demandait la permission d'entrer, M. Delteil quitta brusquement ses travaux, serra dans un coin les traces de son frugal déjeuner et ouvrit la porte.

(( Monsieur, dit Berthe, ma sœur désirerait vous parler.

— Je vais descendre, mademoiselle.

— Ne vous donnez pas cette peine, dit Berthe; Sophie va monter, si cela ne vous dérange pas. »

M. Delteil n'aimait pas qu'on pénétrât dans son intérieur, car la pauvreté laisse partout sa trace. Cependant la douce physionomie des trois sœurs n'avait pas peu contribué à lui faire faire le choix de la maison, en descendant de diligence; et, quoique Berthe s'en défendît, il la suivit pour se rendre aux désirs de la marchande de modes.

(( Je vous demande pardon, monsieur, dit Sophie en faisant entrer M. Delteil dans l'arrièreboutique, je voulais vous présenter mon petit Charles-Marie.

— Qu'il est gentil ! » s'écria avec enthousiasme le vieux savant.

Par cette exclamation, M. Delteil se rappelait ses heureux jours d'enfance, les petits bonheurs qui se renouvellent sans cesse, les grands chagrins si courts, les amours de soleil et de verdure. Lui qui avait aujourd'hui de rares cheveux gris, jadis une longue chevelure blonde flottait sur ses épaules. L'étude, le chagrin, les veilles avaient changé sa peau en un vieux cuir •couturé de rides; le travail creusa ses joues; les lectures de nuit jetèrent un voile sur ses yeux, qui ne supportaient plus la lumière qu'à travers

Du Professeur Dclteil. 103

de larges conserves; la moindre variation de l'atmosphère tourmentait ses frêles membres , autrefois souples comme le roseau. Au lieu d'habits de jolies couleurs, il enfermait maintenant son corps dans la couleur de la science, noire et aride.

« Que cet enfant a l'air bon ! s'écria de nouveau le vieux professeur.

— N'est-ce pas, monsieur? demanda Sophie, orgueilleuse de ces compliments.

— Comment s'appelle-t-il>

— Charles-Marie. Va, mon ami, lui dit-elle, embrasser M. Delteil. »

L'enfant d'un bond s'élança dans les bras du vieux professeur, qui lui témoignait une amitié de père.

(( Est-ce que tu veux devenir bien savant?^ demanda M. Delteil.

— Oui, monsieur.

— Quel âge a-t-ilî^

— Dix ans, dit Charles-Marie.

— Nous en ferons quelque chose, reprit le professeur. Que sait-il }

— Lire et écrire, dit Sophie, voilà tout; seulement, il met l'orthographe, presque sans avoir appris. Il lit beaucoup.

T04 Les Souffrances

— Ah! s'écria M. Delteil enthousiasmé, il aime à lire !

— Monsieur le curé de Vervins en était trèssatisfait, reprit Sophie; l'enfant a dévoré la moitié de sa bibliothèque depuis qu'il sait lire. J'aurais bien attendu encore un an avant de lui faire commencer le latin; mais j'aime tant mon petit Charles-Marie, que j'ai voulu l'avoir à la maison. Monsieur, ajouta- t-elle en s'adressant au vieux professeur, c'est une fête pour nous que l'arrivée de l'enfant, j'ose à peine vous prier de partager notre modeste dîner.

— Oh ! mademoiselle, fit M. Delteil avec embarras, c'est moi qui suis honteux de votre invitation... Je n'ai pas l'habitude du monde.

— Vous nous feriez tant de plaisir, monsieur. Nous serons entre nous; ce n'est pas un dîner de cérémonie, croyez-le.

— C'est que..., mademoiselle.

— Dites oui, monsieur, je vous en prie. » A peu près contraint d'accepter :

(( Eh bien, dit M. Delteil, mademoiselle, il le faut, sous peine de passer pour bizarre; mais vous ne vous réjouirez pas de ma présence. Un dîner n'est guère la place d'un homme qui a du grec plein la tête; enfin...

Du Professeur Delteil. 105

— Merci oui, alors? » demanda Sophie.

M. Delteil fit un léger signe de tète.

« Berthe, dit Sophie, va prier mademoiselle Dodin de laisser venir dîner à la maison son fils; tu lui diras que Charles-Marie est arrivé; les deux petits garçons s'amuseront ensemble. »

Berthe prit l'enfant par la main, et sa gentillesse le iit remarquer des boutiquiers de la ville. Ils arrivèrent ainsi à la demeure de M"® Dodin, qui, par sa profession de couturière, avait quelques relations avec les marchandes de modes.

Quand Berthe entra avec Charles-Marie, le petit Dodin, assis sur un haut tabouret près du fourneau, suivait avec un intérêt marqué la fumée qui sortait d'une casserole de cuivre. Il pinçait la bouche, et les ailes de son nez s'ouvraient frémissantes pour mieux accaparer une odeur de lard grillé qui remplissait l'appartement. L'invitation à dîner remplit Dodin de joie, et il serait parti immédiatement , s'il n'eût attendu la réussite de petits morceaux de lard rissolés dans le beurre, qu'on appelle des lardojis.

« Il est gourmand comme pas un, » dit M"'^ Dodin avec un sourire qui montrait combien elle était faible pour son fils.

Cependant, les lardons mangés, Dodin fit con-

io5 Les Souffrances

naissance avec son nouveau compagnon, et l'emmena jouer sur la promenade voisine du magasin des sœurs Carillon.

Le dîner se passa à merveille pour M. Delteil, quoiqu'il fût aussi embarrassé en face des marchandes de modes que s'il eût été assis à table entre des princesses. Si les trois sœurs n'eussent veillé constamment *à le servir, il serait resté sur sa chaise sans mot dire.

Heureusement Dodin rompait le silence en demandant des explications à chaque plat.

(( Y aura-t-il de la charlotte?^ s'écria-t-il tout à coup.

— Non, dit Sophie en riant.

— Maman la fait si bien ! s'écria Dodin en passant sa langue sur ses lèvres.

— Je ne sais pas faire la charlotte, » dit Sophie. Dodin se recueillit, prit un air grave, et débita

d'un ton magistral :

« Pelez et épluchez vingt pommes de reinette que vous coupez par morceaux, mettez-les dans une casserole où vous avez fait fondre un morceau de beurre, et ajoutez du sucre et de la cannelle; faites feu dessus et dessous. En les remuant légèrement, les pommes ne s'attacheront pas; quand elles seront fondues, passez-les en purée

et faites un peu réduire sur le feu sans laisser attacher.

— Mais tu nous récites la Cuisinière bourgeoise, dit Berthe.

— Attendez un peu, continua Dodin : taillez des croûtons de pain en forme de cœur, dont vous garnissez le fond d'un moule sans qu'il y ait de jour entre la pointe des cœurs au centre ; garnissez aussi de croûtons le tour.

— Serait-ce un élève du collège? demanda M. Delteil à Sophie.

— Oui, monsieur, dit-elle, il va entrer en septième. »

M. Delteil poussa un profond soupir pendant que Dodin reprenait avec la même gravité :

(c Tous ces croûtons se trempent dans du beurre fondu. Placez votre marmelade dedans par lits, et ajoutez entre chaque lit une légère couche de marmelade d'abricots. »

Ici Dodin s'arrêta.

(( Enfin, c'est lini, dit Sophie. Cela t'amuse?» demanda-t-elle à Charles-Marie, qui riait de cette singulière leçon.

Pour Dodin, il paraissait inquiet, répétant à voix basse et à diverses reprises :

io8 Les Souffrances

(( Une légère couche de marmelade d'abricots... »

Sans s'inquiéter de ce qui se passait autour de lui, il reprit de nouveau :

(( Ajoutez entre chaque lit une légère couche de marmelade d'abricots.

— Abricots! s'écria M. Delteil.

— Abricots, abricots ! disait Charles-Marie en frappant les mains l'une contre l'autre.

— A....bri....cots, reprit Dodin se grattant le bout du nez.

— Allons, dépêche-toi, marchand d'abricots, dit Berthe à Dodin.

— Ah ! s'écria-t-il en poussant un cri de joie, je ne me rappelais plus... Recouvrez la marmelade de tranches de pain très-minces, et faites cuire avec feu dessus et dessous : vingt minutes suffisent pour prendre couleur ; renversez sur le plat et servez chaud. »

Ayant fini , Dodin regarda l'assemblée comme pour quêter des applaudissements. M. Delteil ouvrait de grands yeux derrière ses grandes lunettes; Caroline et Sophie souriaient de l'étonnement de leur hôte, et Berthe, passant sa langue sur les lèvres, faisait mine dégoûter à cette appétissante charlotte d'une recette si merveilleuse.

Du Professeur DelteiL 109

Dodin se méprit sur l'état des esprits, et crut qu'il n'avait pas déployé suffisamment d'éloquence. « Pour la charlotte russe aux pommes supérieure encore à la charlotte ordinaire, dit-il, on dispose des biscuits de la même façon, après avoir fait cuire des pommes au beurre...

— Assez, mon ami, nous sommes édifiés, dit Caroline Carillon.

— Je sais aussi, continua Dodin, les diverses façons d'accommoder les œufs.

— Cela est suffisant, mon petit ami, nous savons faire cuire les œufs, dit Caroline.

— A la rentrée des classes, reprit Dodin, j'apprendrai par cœur les potages. »

M. Delteil sauta sur sa chaise.

« Et puis après , le bœuf, continua Dodin ; maman dit qu'il faut suivre par ordre le livre de cuisine, pour exercer la mémoire.

— Je ne vous conseillerai pas, disait M. Delteil à Sophie, de laisser trop fréquenter Charles-Marie par ce petit... marmiton.

— Il n'est pas méchant, dit Sophie, mais sa mère le gâte.

— Au moins, demanda Berthe, qui s'amusait de Dodin, sais-tu faire les crêpes r^

— De trois manières, dit Dodin avec orgueil...

iio Les Souffrances

Je vais vous réciter la façon de faire les crêpes anglaises.

— Plus tard, fit Berthe.

— Ou les crêpes polonaises, s'écria Dodin.

— Aimes -tu les crêpes? demanda Berthe à Charles-Marie.

— Oui, dit-il.

— Eh bien, nous en ferons tout à l'heure, » dit Berthe.

En ce moment on entendit la sonnette de la porte de la boutique.

« Voilà M. Triballet, s'écria Sophie Carillon. Cher docteur, arrivez vite, nous allons faire des crêpes.

— Humph ! Lourde la crêpe ! fit le médecin eu promenant ses gros yeux sur l'assemblée.

— J'aurais bien voulu vous avoir, mon bon docteur, dit Sophie; mais je savais que c'était votre jour de dîner chez mademoiselle votre sœur. J'ai l'honneur, continua-t-elle , de vous présenter M. Delteil , professeur au collège. »

Les deux hommes se saluèrent, tous deux un peu gênés.

« Et voici Charles-Marie , dont je vous parlais dernièrement... Eh bien, vous ne l'embrassez pas } ))

Du Professeur Delteil. m

M. Triballet frotta ses joues contre celles du petit garçon.

« Qu'y a-t-il de neuf? demanda Sophie au docteur.

— Je vais faire arracher mes vignes , dit M. Triballet. La vigne ne rapporte rien sur la montagne; l'entretien, les frais de transport me coûtent les yeux de la tête, et mon jardinier me conseille de planter des asperges. »

En entendant parler d'asperges, le petit Dodin dressa les oreilles.

« Sais-tu les accommoder } lui demanda Berthe que les discours culinaires du fils de la couturière égayaient.

— Les asperges sont à l'article légumes, débita Dodin, et je n'en suis pas encore là.

— Faisons des crêpes, dit Berthe.

— Oui! s'écria Dodin.

— Monsieur va donc apprendre le latin à ce petit garçon? » disait M. Triballet à M. Delteil.

Le docteur souffla avec effort et ajouta : « Enseignement pénible.

— Quand les enfants sont doux, répondit le professeur

— Je n'aurais jamais pu, dit M. Triballet; même la boutique d'un pharmacien, avec ses

étiquettes en us, me trouble la tête. Au régiment, jamais je n'ai donné à mes soldats de ces drogues. Bien sot celui qui s'imagine guérir avec du latin! Si j'avais un fils, j'aimerais mieux qu'il ne sût rien que de lui emplir le cerveau de mots inutiles.

— Cependant, monsieur, disait M. Delteil, la botanique a latinisé les herbes et les plantes.

— La botanique! fit le docteur en soufflant. Je vais dans un bois, je cueille des plantes, cela suffit. L'infusion serait- elle meilleure avec un mot barbare sur la bouteille J^

— Mais, dit timidement M. Delteil, on ne peut aujourd'hui étudier la botanique sans connaître le latin.

— Bah! bah! s'écria M. Triballet, s'échaufFant à la discussion, je ne suis pas de l'avis de ces petits bourgeois, ces marchands, ces ouvriers, qui mettent leurs fils au collège. Est-il besoin qu'un avocat parle latin, un notaire grec... Ce sont les pédants qui...

— Docteur, dit Sophie en le prenant par le bras pour délivrer M. Delteil, ne vous emportez pas; tenez, vous avez le sang à la tête.

— Ah ! je tenais à lui dire son affaire, à votre professeur.

Du Professeur Delteil. 113

— J'espère, dit Sophie, que vous ne lui avez pas été désagréable.

— Je n'aime pas ces hommes habillés de noir. Est-il assez maigre et jaune ! C'est le latin qui Ta mis dans cet état.

— Ne soyez pas injuste, docteur, vous si bon ordinairement.

— Aussi pourquoi embarbouiller de science cet orphelin? Faites-lui apprendre une bonne profession. »

M. Delteil, terrifié par l'attaque de M. Triballet, s'était réfugié dans un coin de l'appartement, où il fut rejoint par Charles-Marie, qui sauta sur ses genoux et caressa le vieux professeur comme s'il eût voulu lui faire oublier cette discussion. Pendant ce temps Caroline Carillon desservait la table, et Berthe, suivie de Dodin, était allée chercher les diverses matières qui entrent dans la composition des crêpes.

« Je vous prie, docteur, disait Sophie, soyez bienveillant pour M. Delteil, c'est une excellente nature.

— Bah! vous donnez vos qualités à tout le monde; vous connaissez à peine cet homme, il arrive d'hier et vous vous jetez à sa tête.

— On voit sur sa figure combien il est bon.

— Un étranger !

— Qui pour vous ne le sera plus demain.

— Je m'en vais, dit le docteur.

— Comment, s'écria Sophie, vous nous quittez!...

— Mon chapeau , où est ma canne } disait le médecin furetant dans les coins de la salle à manger.

— Ah ! monsieur Triballet, c'est mal de nous quitter ainsi.

— Qu'as-tu î^ » dit Caroline, qui vit poindre une ombre de chagrin sur les traits de sa sœur.

M. Triballet avait retrouvé sa canne et ouvrait la porte de la salle à manger.

({ Vous avez un air singulier, docteur, dit Caroline en courant après lui dans la boutique.

— Humph ! fit-il en grommelant.

— Seriez-vous indisposé?

— Non, dit le docteur; votre sœur!.... » Et il sortit brusquement.

« Voilà de quoi faire les crêpes, dit Berthe, qui rentrait, suivie de Dodin qu'elle avait habillé en cuisinier... Et M. Triballet?^ demanda-t-elle.

— Il est parti, dit Caroline.

— Déjà ! dit Berthe; le docteur n'a pas voulu attendre les crêpes }...

Du Professeur Delteil. 115

— Une cuillerée d'eau-de-vie, une bonne pincée de sel, une cuillerée d'huile, deux de fleur d'oranger, moitié eau et lait pour l'élaircir et lui donner la consistance d'une bouillie, débita gravement Dodin.

— Très-bien, dit Berthe, j'obéis à vos ordres, monsieur le cuisinier.

— Cette pâte, continua Dodin, doit être préparée trois ou quatre heures d'avance.

— C'est trop long, dit Berthe, nous ne mangerions pas de crêpes aujourd'hui.

— Allumez un feu clair de menu bois, lit Dodin.

— Puisque tu es si malin, reprit Berthe, tu vas tenir la queue de la poêle. »

La soirée se passa joyeuse, égayée par la maladresse de Dodin, qui, accoutumé à faire sa cuisine dans un pupitre, perdait la tête une poêle en main. Après avoir jeté diverses crêpes dans les cendres il fut déclaré mauvais praticien et cuisinier de l'école des perroquets.

Charles-Marie écoutait ces propos, à la fois souriant et réfléchi. Il parlait rarement; mais ses yeux parlaient pour lui. L'orphelin avait trouvé une famille, des parentes dans lamitié des marchandes de modes ; aussi Sophie puisait une nou-

velle vie depuis l'arrivée de Charles-Marie. Elle était fière de l'attention avec laquelle le vieux professeur regardait son futur élève. Quels singuliers courants chargés de tendresses peuvent s'établir entre un vieillard et un enfant !

A onze heures du soir, M. Delteil étonné d'avoir oublié de travailler à son dictionnaire, remonta précipitamment chez lui, trouvant ses hôtesses aimables, mais se reprochant de sétre laissé entraîner à des plaisirs que la science repousse.

Page 1