‹ Les souffrances du professeur DelteilChapitre 7 sur 10 · POURRAIT FAIRE QUELQUES RÉFORMES · texte numérisé non relu

POURRAIT FAIRE QUELQUES RÉFORMES

CE qu'il en RÉSULTE.

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CAtrtj

L'hiver arriva bientôt et se fit sentir à M. Delteil plus rudement qu'à un autre. Il osait à peine passer par les promenades, car plus d'une fois il avait reçu une décharge formidable de boules de neige sans apercevoir ses assaillants. Le vieux professeur regardait en l'air, ne se doutant pas que Bineau et ses amis se cachaient derrière les meurtrières des remparts. Il en eut le sentiment et non la conviction. Ces ennemis que M. Delteil ne pouvait combattre augmentaient sa timidité naturelle. Il se décida alors à traverser la ville pour se rendre au collège; mais un jour en vou-

lant ouvrir la porte de derrière, le professeur se trouva en face d'un amas de neiges tassées qui formaient une véritable muraille de glace.

M. Delteil descendit chez les marchandes de modes et conta le fait; Berthe sortit et prit les remparts pour examiner comment avait pu se produire un amas de neige si considérable. Elle revint effrayée de la science architecturale qu'avaient déployée les mystérieux constructeurs de cette muraille. Ce n'était rien moins qu'une barricade composée de piquets iichés en terre, de lattes, de débris de bois, reliés par la neige, qui s'élevait du bas de la porte jusqu'au haut. Ce travail avait dû demander plus d'une heure et plus d'une main ; mais M. Delteil n'osa faire connaître quels garnements il soupçonnait, car ses souffrances avaient commencé.

A peine la classe était-elle ouverte que le professeur était révolté par des odeurs de pommes de terre et de pommes cuites. Dodin avait communiqué ses goûts de cuisine à la plupart des élèves, qui faisaient servir le four du poêle à la cuisson de divers aliments. M. Delteil eut le courage de confisquer les pommes cuites et de les faire emporter par le portier, qui s'empara de la fournée d'autant plus volontiers qu'elle faisait

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concurrence à son commerce; mais M. Delteil fut puni de cet acte d'autorité. Dès le lendemain, il n'y eut plus moyen de faire de feu dans le poêle.

Quand le professeur entra dans sa -classe, le poêle ronflait dans son enveloppe de fonte ; dix minutes après, il devint morne, et une épaisse et noire fumée se répandit insupportable pour les yeux. M. Delteil fit ouvrir les fenêtres, puis la porte; des tourbillons s'élançaient en nuages épais au dehors , sans empêcher d'autres tourbillons s'échappant du même foyer de se répandre au dedans.

Les élèves se plaignaient du froid, enfonçaient leurs casquettes sur les yeux et fourraient les mains dans les poches, regardant les capricieux fantômes qui, toujours suivis d'autres fantômes, sortaient du poêle.

La fumée dura deux jours ; le professeur de septième regardait les girouettes et consultait le vent, se disant qu'il était possible que sur une montagne la brusquerie des courants d'air amenât quelques désordres dans les cheminées.

L'industrie des pommes de terre ayant été rétablie par les élèves, la fumée disparut. Le portier, d'après les ordres du professeur, de nouveau procéda à une saisie; mais la fumée recommença avec

tant d'acharnement et le froid était tellement vif, que Bineau eut l'audace de proposer à M. Delteil de battre la semelle avec lui.

(( Est-il possible ! » s'écria le vieux savant, stupéfait de tant d'audace.

Le tran tran des pieds résonnant sur le carreau ht lever la tête au professeur.

« Messieurs! » s'écria-t-il.

Mais la partie du jeu connu qu'on appelle battre la semelle était engagée, et le bruit couvrait la voix de M. Delteil. Vingt-quatre jambes s'entrecroisant obéissaient à un rhythme régulier avec une rare habileté. Chaque coup de semelle retentissait comme un coup de marteau dans la tête de M. Delteil, qui, pour séparer les joueurs, descendit de la chaire, comptant que son approche ramènerait Tordre; mais le rhythme de la semelle est comme le tambour qui bat la charge.

Il était aussi dangereux de pénétrer dans le cercle des élèves que dans un bataillon carré. Nonseulement les jambes, mais les bras se remuaient et revenaient frapper la poitrine comme pour y ramener la chaleur. Bineau surtout, plein d'ardeur dans son jeu, avait pour vis-à-vis le timide Larmuzeaux, et lui lançait des coups de pied à le renverser. Lagache et Cucquigny se livraient à

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la difficulté dans l'art de la semelle, cherchant à tirer des étincelles des fers qu'un cordonnier prudent attache aux talons des souliers des collégiens pour en prolonger la durée.

« Messieurs, je me retire! » s'écria M. Delteil, qui désespérait de se faire entendre au milieu d'un tel vacarme. '

La partie de semelle continuant, il rangea ses papiers, et sortit de la classe, laissant ses élèves sans chef. Mais à peine M. Delteil eut-il fermé la porte, qu'il se sentit embarrassé de cet acte. Etaitil convenable d'abandonner ainsi la classe? Un professeur ne doit-il pas tenir tête à l'émeute? Fallait-il aller trouver le principal, qui, peutêtre rejetterait les torts de cette rébellion sur M. Delteil?

Telles étaient les raisons qui agitaient l'esprit du pauvre homme, pendant qu'il se promenait à grands pas devant la porte de la classe, ne sachant à quel parti s'arrêter.

Heureusement le tapage avait cessé presque aussitôt après la sortie du professeur. Les élèves étaient évidemment embarrassés de leur coup d'Etat. Après mainte hésitation, le vieux savant rentra, la tête basse, craignant les regards effrontés des mutins.

La fumée avait complètement disparu pendant sa courte absence. M. Delteil jugea qu'elle était le produit d'un complot.

(( Messieurs, dit-il, je rentre parmi vous ; mais ne comptez plus, à l'avenir, que je me laisse intimider par votre tapage. Je resterai dans ma chaire, dussiez-vous y mettre le feu. Il y a dans cette classe quelques mauvais sujets qui entraînent les autres; je les connais, et je m'arrangerai pour que désormais ils ne puissent corrompre les bons. Leur conduite a été indigne; ils se fient sur ma bonté. Eh bien ! puisque la modération ne fait rien, qu'ils craignent ma colère ! Il ne sera pas dit que la classe de septième est la plus mauvaise de tout le collège ; quelques esprits turbulents ne doivent pas empêcher leurs camarades de travailler. Demain jeudi, M. Bineau restera l'après-midi en prison. Je regrette d'en venir à de telles extrémités; mais M. Bineau est un foyer de discorde : c'est lui qui remue tout ce qu'il y a de mauvais dans de jeunes esprits égarés.

— Est-ce ma faute, dit Bineau, si le poêle a fumé?

— Malheureux! s'écria M. Delteil, au lieu de vous repentir et d'avouer votre crime, vous osez unir le mensonge à la perfidie!.... Vous n'avez

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pas rougi de me proposer de battre la semelle, effronté! A moi, à un homme de mon âge ! Cela est bon pour des polissons de votre espèce.

— Monsieur, mes parents me recommandent de ne pas m'enrhumer.

— Taisez-vous, monsieur! Je souhaite que la prison vous fasse rentrer en vous et vous rende meilleur. Dieu sait l'avenir que vous vous réservez en vous jetant à corps perdu dans l'indiscipline! Encore si vous laissiez vos camarades tranquilles ! mais j'ai des élèves aimant le travail, qui ne doivent pas être corrompus par le spectacle de votre conduite déréglée. Voyez, messieurs, si Charles- Marie a levé les yeux pendant vos tristes agitations; il a continué à étudier, sachant que le travail est le meilleur préservatif contre l'entraînement des mauvaises passions. Charles-Marie recevra cinquante bons points pour sa tenue pendant vos violences; tous ceux qui se sont laissé entraîner par M. Bineau, je les marque chacun de vingt mauvais points. »

Ayant montré plus de courage que d'habitude, M. Delteil sortit inquiet, déterminé toutefois à ne plus faire de concessions. Le lendemain, qui était un jeudi, il envoya chercher le portier, et, en sa présence, lit enfermer Bineau dans le ca-

chot, après avoir prévenu par un billet le principal de cette punition.

Le cachot, situé sous Tescalier du premier étage, est un endroit noir, qui donne dans la classe même. Le jour n'y entre que par un étroit judas percé dans la porte.

(( Vous aurez soin, dit M. Delteil au portier, de n'ouvriràM.Bineauqu'àhuitheuresdusoir, quand ses camarades reviendront de la promenade. »

Le portier ouvrit l'énorme cadenas qui gardait la porte, et la ferma bruyamment sur le prisonnier qui fondait en larmes. Les élèves regardaient en silence la réalisation d'une condamnation si rigoureuse. M. Delteil ayant pensé qu'un pareil spectacle sèmerait l'effroi parmi la bande des agitateurs, iit sortir tous les élèves et ferma luimême la porte de la classe à double tour.

Vers les deux heures de l'après-midi, étant occupé à travailler dans sa chambre, le professeur entendit la musique du collège qui passait comme d'habitude devant le magasin des demoiselles Carillon. M. Delteil n'avait pas une vive passion pour les parades militaires et se dérangeait rarement en pareil cas ; mais un pressentiment lui iit regarder le défilé des collégiens. A la tête, marchait le mélancolique tambour-

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major Larmuzeaux ; derrière lui les tambours. Le chef de musique, M. Ducrocq, se faisait remarquer, comme d'habitude, par sa haute taille, son chapeau plat à larges bords et sa petite clarinette; mais M. Delteil frissonna, comme s'il eût aperçu un revenant, en voyant au milieu des musiciens le petit Bineau, le bras fourré dans le pavillon de son cor et fort occupe pour l'instant à marcher sur les talons d'un de ses camarades qui n'allait pas au pas.

M. Delteil crut se tromper. Il essuya le verre de ses lunettes; Perreur était impossible. Bineau se distinguait de la bande de ses camarades par des galons de caporal, insigne honorifique que lui avait décerné M. Tassin à la suite des articles du chef de bureau.

La vue de Bineau, sorti miraculeusement de prison, empêcha M. Delteil de travailler. Le professeur se demandait quel était l'être assez audacieux pour avoir ouvert la porte de la prison. Il se décida le lendemain à commencer une instruction à ce sujet à son entrée en classe; mais le jour suivant M. Delteil avait oublié la prison et la fuite de la prison. Cett€ idée ne se réveilla que quand le professeur aperçut, au milieu de la classe, Bineau le toisant effrontément.

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(( Monsieur, dit Bineau, M. Tassin a besoin de moi pour la musique, il ne veut pas que jamais on me condamne à la prison. »

Bineau avait tellement appuyé sur il ne vaut pas, que M. Delteil vit clairement qu'il n'était pas dans une situation à lutter contre le principal. Dès lors il se rejeta dans ses travaux habituels et laissa ses élèves se livrer à leurs dissipations naturelles, trouvant sa seule jouissance dans l'éducation de Charles-Marie, qui, pendant cinq semaines^, mérita cinq fois d'obtenir la première place en composition. Cependant le professeur ne fut pas sans remarquer un certain trouble parmi les collégiens quand il prononça un samedi à haute voix l'ordre des places. Le nom de Charles-Marie provoqua des murmures.

Le lendemain, M. Delteil, mandé dans le cabinet du principal, s'y rendit avec un vague sentiment d'inquiétude; à mesure qu'il montait une marche, il eut voulu en descendre deux. M. Tassin, enveloppé dans une large robe de chambre et coiffé d'une calotte de velours noir, brodée somptueusement de lils d'or, se tenait assis dans un fauteuil, comme un ministre donnant audience à un solliciteur.

'( Monsieur, dit-il d'un ton impératif, vous

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donnez à mon collège un mauvais exemple. Aucune classe ne ressemble à la vôtre!

— Je fais pourtant des efforts, dit M. Delteil, pour contenir mes élèves...

— Ne m'interrompez pas, monsieur; ce que j'ai à vous reprocher est grave, tellement grave qu'il est heureux que l'Université n'offre pas souvent de pareils exemples. Vous essayez de rejeter vos fautes sur la mauvaise conduite de vos élèves, et c'est vous le premier qui les autorisez à se conduire comme ils le font. Un professeur qui n'agit pas avec intégrité ne doit attendre aucun respect de ceux qu'il dirige : il y a dans ces jeunes esprits un sentiment du juste qui les fait se révolter contre un maître qui n'accomplit pas ses devoirs. D'où part l'exemple > D'en haut ou d'en bas.^ Du professeur ou de ses élèves.^ Vous donnez le mauvais exemple, monsieur, et vos élèves vous suivent dans cette voie déplorable.

— Mais, monsieur le principal...

— Tout à l'heure, vous vous défendrez, quoique les faits parlent assez haut pour que votre justification soit impossible. Il n'y a qu'une voix, monsieur, contre le favoritisme que vous montrez envers un de vos élèves; tous les autres lui sont sacrifiés...

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— On vous trompe, monsieur le principal.

— Si ce bruit m'était revenu par un de vos confrères, je croirais peut-être à de mesquines jalousies; mais c'est au dehors qu'on se plaint le plus haut. Une personne considérable, et dont je respecte les avis, m'a prévenu de veiller à ce fait grave, qui peut m'enlever la sympathie des habitants de la ville. Voilà, monsieur, comment les meilleurs établissements tombent quand l'oeil vigilant du chef n'aperçoit pas les symptômes qui en précèdent la ruine. Vous avez compromis mon collège par des actes de favoritisme, je le répète.

— Je ne sais vraiment que répondre, monsieur le principal.

— Je précise donc. Et M. Charles-Marie î^

— Que reproche-t-on à Charles-Marie? s'écria M. Delteil.

— On se demande pourquoi vous l'avez fait sortir de la classe de huitième.

— Monsieur le principal, Charles-Marie était trop fort pour les autres élèves ; son ancien professeur en est tombé d*accord, et vous-même avez autorisé cette mutation.

— En effet, monsieur, je me suis laissé prendre à vos pièges. »

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M. Delteil poussa un soupir et leva les yeux au ciel.

« A vous voir, dit M. Tassin, on ne se douterait pas de la profondeur de vos combinaisons ; mais puisque vous feignez d'ignorer la cause de mon irritation, je veux vous la faire connaître. Vous teniez à avoir M. Charles-Marie dans votre classe, pour le favoriser aux dépens de ses camarades ! Il n'y a qu'une voix là-dessus. M. Charles-Marie est trop souvent le premier pour qu'il en soit autrement. Quand un élève arrive en huitième sans savoir un mot de latin, pour sauter presque aussitôt dans une classe supérieure et obtenir les premières places dans la plupart des branches des études classiques, un fait si insolite mérite d être contrôlé.

— Charles-Marie a des dispositions particulières.

— Vous croyez sans doute me faire passer le protégé des demoiselles Carillon pour un enfant sublime ! Comment se fait-il qu'à peine a-t-il passé le seuil de votre classe, M. Charles-Marie ne sache plus rien, à tel point qu'un professeur de la valeur de M. Goudrillas le cite dans ses notes comme un enfant borné }

— Monsieur le principal, moi-même, je n'ai

pu, de ma vie, malgré les plus vifs efforts, me rompre aux combinaisons des nombres.

— Vous prononcez là votre condamnation, monsieur. Si vous étiez porté vers les sciences mathématiques, il est certain que M. Charles- Marie apporterait à son professeur des compositions admirables. Monsieur Delteil résoudrait les problèmes de son élève, et son élève serait classé le premier, comme pour les thèmes et les versions.

— M'accuseriez-vous, monsieur le principal, de faire les devoirs de Charles-Marie J^

— Telle est l'opinion générale, monsieur, et j'ajoute que vous y mettez peu de pudeur : vous logez chez des personnes qui s'intéressent à votre élève, personnes assez mal vues dans la ville...

— Oh! monsieur.

— Un régent de septième devrait-il fréquenter des femmes que l'opinion publique n'a pas surnommées sans raison : Les trois-sans-hommes?

— Quelle indignité! s'écria M. Delteil.

— Si vous l'ignoriez, monsieur le professeur, je dois vous édifier sur le compte de vos hôtesses, qui ne vivent guère, dit-on, de leurs travaux d'aiguilles. Mais j'en reviens à l'élève en question ; vous arrivez avec lui en classe, vous sortez de classe

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avec lui ; convenez de la légitimité des accusations de favoritisme qui se font entendre de toutes parts. Tant que votre élève est avec vous, c'est un aigle; qu'il passe dans d'autres mains, c'est un oison. Croyez-vous que le cri public n'ait pas le droit de vous attribuer une bonne part dans les compositions du jeune Charles-Marie >

— Monsieur le principal, dit M. Delteil, j'ai trouvé un enfant plein de bonne volonté et d'intelligence. Est-ce un crime que de lui donner des conseils et des leçons >

— Et voilà l'homme, s'écria M. Tassin, qui refusait de donner des répétitions à ses élèves! Vous ne renierez sans doute pas vos propres paroles, lorsque, pour la première fois, vous vous présentâtes dans mon cabinet, invoquant un immense travail qui ne vous laisse pas de loisirs depuis quinze ans.

— Je le répète encore, monsieur le princip^-l.

— Ne sont-ce pas des répétitions qu'il vous plaît d'appeler conseils et leçons? Avez-vous le droit de donner des répétitions à un seul de vos élèves, qui devient privilégié et dépasse forcément ses camarades }

— Je n'ai pas voulu que Charles-Marie surpassât ses camarades ; au début, il était plus faible

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qu'eux, je l'ai mis de niveau avec les élèves les plus avancés de ma classe; son intelligence a fait le reste.

— Vous avez réponse à tout, monsieur, mais à quel titre avez-vous accordé à un orphelin sans autres relations que celles de pauvres marchandes de modes, ce que vous refusiez à moi, principal du collège I^ Si je vous ai parlé de répétitions, c'était dans votre intérêt, autant pour augmenter vos émoluments que pour renforcer les études qui sont médiocres dans les basses classes.

— Je vous remercie, monsieur le principal, dit M. Delteil, de l'intérêt que vous semblez me porter; mais puisque vous parlez de favoritisme, j'en vois la source dans ces répétitions, les gens sans fortune ne pouvant jouir des avantages des riches.

— Cessez, monsieur, vos maximes détestables ! continua M. Tassin indigné; je suis trop bon d'écouter de tels sophismes. L'Université, dans sa haute sagesse, a permis les répétitions, et vous osez vous poser en adversaire d'hommes considérables qui n'ont pas résolu cette question à la légère! Vous êtes un ennemi de l'Université !

— Oh ! monsieur le principal ! s'écria M. Delteil.

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— Les jésuites ne tiendraient pas un autre langage. »

M. Delteil voulut répliquer.

« Assez, monsieur, sur ce sujet. Vous voulez lutter contre l'Université; nous verrons qui l'emportera. »

M. Delteil s'en revint, à la suite de cette dure admonestation, la tête perdue; il lui semblait que son cerveau se brouillait et se remplissait de troubles et de fumée. Le vieux savant prit le chemin des remparts, espérant que le grand air rendrait quelque fraîcheur à son sang; mais déjà M. Delteil marchait avec peine et distinguait à peine la campagne, qui lui paraissait enveloppée dans un brouillard épais.

Arrivé près d'un lavoir au bas de la promenade de la Plaine, le bruit de l'eau tombant dans un bassin de pierre le rappela un moment à la réalité. Il eut l'instinct de descendre dans le lavoir, de prendre de l'eau dans le creux de sa main et de s'en baigner le front; mais il retomba sans mouvement près du bassin,

« Voilà un vieux monsieur qui a l'air de se trouver mal », dit une lessiveuse qui avait remarqué la marche trébuchante du professeur.

A force d'eau et de compresses mouillées, les

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lessiveuses tirèrent M. Delteil de son évanouissement; mais il était plus pâle que leur linge. Heureusement, l'une d'elles, qui faisait le blanchissage des demoiselles Carillon, le reconnut, et avec l'aide d'une de ses compagnes, parvint à ramener le professeur chez lui.

M. Delteil, tout le long du chemin, tenait des discours sans suite qui se ressentaient de sa conversation avec le principal; une forte fièvre s'était emparée de lui. Sophie Carillon, effrayée, envoya chercher M. Triballet.

« Pourquoi, dit-elle à Charles-Marie, n'es-tu pas revenu du collège avec M. Delteil.^

— M. Tassin l'a fait demander; après avoir attendu une demi-heure, j'ai cru qu'il était occupé pour longtemps.

— Qu'est-ce qui a pu se passer?^ s'écriait Sophie émue.

— Humph ! fit M. Triballet. Fièvre chaude, transport au cerveau... très-dangereux... Il faut d'abord voir à le saigner... Et votre savant n'est pas robuste !

— Faut-il appeler un autre médecine monsieur Triballet, dit Sophie.

— Vous voulez m'humilier, mademoiselle Sophie. »

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Alors M. Triballet sortit en toute hâte chercher sa trousse. Sophie, penchée sur le malade, étudiait les symptômes de souffrance qui passaient sur sa figure. Tout à coup elle tressaillit :

(( Les trois-sans-hommes ,2i\2i\.Xh2lh\xX\é'M.. Delteil.

— Lui aussi, » s'écria-t-elle en tombant sur une chaise.

Sophie se figurait quelquefois que le cruel sobriquet était sorti de la mémoire des habitants de Laon et qu'elle et ses sœurs désormais pouvaient vivre tranquilles sans être exposées à entendre cette injure; et l'accident du professeur lui remettait en mémoire le jour fatal où elle découvrit le mot fatal sur les volets de la boutique! M. Delteil continuait à murmurer des paroles incompréhensibles ; Sophie crut que son oreille l'avait trompée. Comment le vieillard, qui ne fréquentait personne, qui sortait à peine de chez lui, pouvait-il avoir connu cette appellation >

Au milieu des paroles sans suite que le délire enfantait dans la tête de M. Delteil, Sophie remarqua avec surprise le nom de Charles-Marie; mais elle attribua ce souvenir à PafFection que le professeur portait à son élève. Elle allait et venait dans la chambre avec inquiétude, cherchant sans

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espoir un moyen de guërison, lorsque pour la seconde fois M. Delteil prononça distinctement : (( Les trois-sans-hommes . » Il n'y avait plus à s'y tromper ! Sophie fléchit sur ses jambes, un voile passa sur ses yeux, ses mains se crispèrent; mais la pensée de la maladie grave du professeur fit qu'elle lutta pour vaincre sa faiblesse.

Les pensées les plus tristes s'emparèreift d'elle. Peut-être était-ce le fatal sobriquet qui avait porté un si cruel coup à M. Delteil > Sophie en vint à penser que le professeur avait pu l'entendre répéter au collège : alors une amertume plus vive encore s'emparait du cœur de la marchande de modes. Si cette injure était connue au collège, Charles- Marie devait l'avoir entendue. Les enfants imaginent de si cruelles plaisanteries!

Une autre pensée poignante traversait l'esprit de l'aînée des marchandes de modes. Ce mot qui avait frappé l'imagination de M. Delteil pouvait revenir à chaque instant, de plus en plus accusé.

« Docteur, dit Sophie à M. Triballet, priez mes sœurs de ne pas entrer dans la chambre du malade; le moindre bruit lui cause une dangereuse irritation.

— Il faut pourtant quelqu'un pour le soigner, demanda M. Triballet.

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— Ne suis-je pas là? dit Sophie.

— Et la nuit>

— Je la passerai.

— Vous avez déjà une brillante santé pour l'exposer à de telles fatigues î^ Une nuit ne suffit pas, il en faudra peut-être dix.

— Eh bien, je travaillerai près du lit de M. Delteil.

— Quel dévouement pour un bonhomme qui ne vous en saura peut-être aucun gré! Car je doute qu'il en revienne.

— Est-il possible ! s'écria Sophie.

— Que voulez-vous? il n'a plus de forces.

— Parlez plus bas, docteur, s'il vous entendait!

— Ne craignez rien, votre savant a la tête occupée ailleurs. Mais, pourquoi ne voulez-vous pas que vos sœurs prennent un moment votre place }

— Parce que... dit Sophie en s'interrompant tout à coup.

— Parce que? » demanda M. Triballet.

Sophie ne répondait pas.

(( C'est de l'entêtement, dit le médecin avec humeur.

— Je tiens à garder moi-même M. Delteil, il

sera mieux soigné... Caroline est fatiguée et Berthe est trop vive pour ne pas remuer dans la chambre.

— Qu'est-ce que dit donc le savant?^ » demanda M. Triballet qui se leva pour approcher du lit.

Sophie se précipita entre le médecin et le lit du malade.

(( N'écoutez pas, » dit-elle en frissonnant.

M. Delteil venait de prononcer de nouveau l'injure qui entrait comme un poignard dans le cœur de Sophie.

« N'écoutez pas ! répéta le docteur en roulant ses gros yeux et en regardant tour à tour le malade et la marchande de modes. Il y a donc un mystère ! )>

M"^ Carillon ne répondait pas.

« Mademoiselle Sophie, dit le docteur avec un soupir, vous me cachez quelque chose que j'ai le droit de savoir.

— Le droit ! s'écria Sophie.

— Oui, comme médecin je dois tout savoir; comment voulez-vous que je guérisse votre savant si sa maladie tient à un secret que vous seule semblez connaître?

— Docteur, dit Sophie, vous êtes bon ; quoique vous n'ayez jamais manifesté qu'une médiocre

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sympathie pour ce pauvre M. Delteil. laissezvous aller à votre bonne nature, tâchez de le guérir.

— Je ne peux vous promettre que le possible.

— Mon Dieu ! » s'ëcria-t-elle.

Cet accent alla au cœur de M. Triballet.

(( La maladie n'est pas encore nettement dessinée, je ne sais dans quelle partie du corps elle portera ses ravages; mais je vous promets d'employer mon savoir à la combattre... Puis-je mieiix dire?

— Docteur, donnez-moi la main, vous êtes un cœur d'or; je vais vous dire ce que je vous cachais depuis si longtemps. Vous rappelez-vous le jour de ma première attaque }

— Certainement, mon enfant.

— J'ai manqué de confiance avec vous, docteur; j'aurais dû vous dire que ces attaques venaient de ce qu'un jour j'avais trouvé sur les volets de «lâches insultes pour trois filles qui vivent honnêtement de leur travail et n'ont jamais cherché à nuire à personne !

— Je le savais! dit M. Triballet ému.

— Et vous ne m'en avez jamais parlé !

— A quoi bon, fît le docteur, renouveler vos chagrins ! Je vous ai toujours entendu dire que vous ne vouliez pas vous marier.

i()4 Les Souffrances

— Oh ! non ! s'écria Sophie tristement.

— Mais je ne vois pas de rapport entre ce fait et la maladie du professeur Delteilr^

^- Dans son délire, M. Delteil répète le mot qu'on a écrit sur les volets de la boutique.

— Il l'aura peut-être entendu circuler dans la ville, dit le docteur.

— Ces choses-là se répètent donc encore > » demanda Sophie avec tristesse.

M. Triballet semblait hésitant.

(( Moins, très-peii même ; dans les commencements, je ne dis pas. Il y a tant de gens qui n'ont rien à faire î Aujourd'hui le mot est oublié, je ne l'entends plus aussi souvent, je ne l'entends plus du tout. Et vous vous affligez de ce que le professeur en ait connaissance.^

— Cela a dû frapper vivement l'esprit de M. Delteil , puisqu'il s'en souvient dans son délire.

— Il ne faut pas plus croire au délire qu'aux rêves; les malades s'appesantissent sur des faits indifférents, on ne sait pourquoi. Ils parlent de choses auxquelles ils n'ont jamais songé.

— Voilà pourquoi je ne veux pas que Berthe entre dans cette chambre... Elle ne sait rien, il vaut mieux qu'elle ignore...

Du Professeur Delteil. 195

— Voulez-vous, dit M. Triballet, un conseil pour hâter la guérison du professeur >

— Dites, que faut-il faire?

— Le transporter à l'hôpital.

— Oh! docteur! s*écria Sophie.

— Le mot vous fait peur; cependant, si j'étais malade, j'aimerais mieux être soigné à l'hôpital que de languir chez moi.

— Mieux soigné ! répétait Sophie; vous ne me cctfinaissez guère, docteur. Je veux faire pour M. Delteil ce que ferait sa mère. Est-il convenable qu'un professeur du collège aille à l'hôpital }

— De plus grands seigneurs que lui y ont passé, qui ne s'en trouvaient pas plus mal.

— Je vous en prie, docteur, ne me dites plus ce vilain mot.

— Laissons l'hôpital de côté, » dit M. Triballet. Cependant Sophie s'écriait :

(( Comment, docteur, aviez-vous pu penser que j'abandonnerais ainsi ce pauvre M. Delteil aux soins d'infirmiers.

— Permettez, mademoiselle Sophie, les malades sont soignés par des soeurs de charité.

— Sans doute, les sœurs de charité sont admirables de dévouement; mais je veux les dépasser.

I c)6 Les Souffrances du Professeur Delteil.

— Quelle femme! s'écriait M. Triballet.

— Docteur, je ne vous demande qu'un service : vous m'avez promis de bien soigner mon pauvre malade? »

Sophie prit la main du docteur :

« D'avance, je vous remercie et vous en serai éternellement reconnaissante. »

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