‹ Les souffrances du professeur DelteilChapitre 8 sur 10 · CAROLINE · texte numérisé non relu

CAROLINE

L'habitude des jeunes gens de Laon est de se promener dans l'hiver, vers cinq heures du soir, sur la place du Bourg. Alors les couturières sortent pour goûter, les employés quittent leurs bureaux, les élèves leurs classes; c'est un va-etvient relativement considérable pour une ville dont la plupart des rues sont désertes. L'espace situé entre la place du Bourg et le puits Saint- Julien pourrait représenter le mouvement du Palais-Royal à la tombée de la nuit, si un grain de sable donnait la mesure d'un rocher.

La rue de Vaux, où demeurent les demoiselles Carillon, n'offre pas la même animation; toute-

fois, l'hôtel du Griffoji, qui y est situé, amène aux heures de la table d'hôte des voyageurs de commerce et quelques employés de la ville.

Caroline Carillon remarqua entre autres un jeune homme qui prenait ses repas au Griffon, et qui plus d'une fois lança un coup d'oeil prolongé dans la boutique des marchandes de modes. Ce regard fut la cause de la mélancolie de Caroline, qui, malheureusement pour elle, bientôt connut le nom de l'inconnu.

M. Jannois, inspecteur à la poste, qui dès son arrivée à Laon était devenu un des hommes à la mode de la ville, passait dans les salons pour un chanteur merveilleux, et les dames Marcillet tirent sa réputation, car le commis de la poste fut invité à leurs soirées musicales et donna un ton artistique au seul salon de Laon où le chant et le piano fussent en honneur.

La barbe peignée avec soin, le teint olivâtre, la figure allongée, M. Jannois offrait un de ces types que les femmes adorent chez les premiers rôles de l'Ambigu. Il tournait un compliment avec de certains sourires inconnus aux provinciaux; aussi ne s'expliquait-on pas la maigre place de commis de la poste avec cette apparence de distinction. La vérité est que M. Jannois, élevé à Paris

Du Professeur Deltcil. 201

en vue du Conservatoire de musique, avait rêvé un moment la vie des chanteurs d'opéras; mais, quoique averti au début par un professeur, qui tenta de lui faire comprendre qu'une voix agréable ne mène à rien, l'élève ne comprit pas la vérité de ces conseils; il sortit , du Conservatoire, et essaya sans succès pendant deux ans de se faire une réputation dans les concerts.

Quand vint la misère, il fallut que Jannois songeât à sortir de sa position.

Ayant sollicité une place dans les postes, le ténor passa dix ans en province, accueilli par l'aristocratie, et trouvant dans certaines maisons son couvert mis deux fois par semaine, grâce à son renom de musicien; cependant il se sentait isolé à Laon, quoique reçu par les familles qui se piquent de dilettantisme : le cercle était restreint et le beau ténor menaçait de succomber à l'ennui si un jour, il n'eut aperçu, à travers les fenêtres de l'hôtel, Caroline Carillon travaillant à un ouvrage de broderie.

A partir de ce moment, Jannois resta seul, après le dîner des pensionnaires, dans la salle à manger de l'hôtel du Griffon, se rendit compte des habitudes des marchandes de modes, et un jour entra dans la boutique à l'heure où Sophie et Berthe

étaient allées faire un tour sur la promenade Saint-Just. Caroline rougit extrêmement, et répondit à peine à M. Jannois, qui lui demandait une romance.

Le fait de vendre de la musique tenait du miracle.

Caroline apporta un paquet de romances jaunies, qui avaient peut-être dix ans de date; mais ce n'était pas ce qui inquiétait Jannois. Tout en feuilletant le paquet, il regardait Caroline et lui adressait des compliments d'un ton si séduisant, qu'elle croyait entendre des variations jouées par un instrumentiste habile.

Le commis de la poste se plaignit vivement de sa situation à Laon, de la solitude dans laquelle il vivait ; sa mine et ses yeux annonçaient une telle mélancolie que Caroline se laissa prendre à ces apparences. M. Jannois, ayant eu l'art d'intéresser la marchande de modes à des amertumes factices, demanda et obtint la permission de venir quelquefois faire sa cour le soir.

Caroline comprenait qu'elle agisssait légèrement en recevant le jeune homme pendant l'absence de ses sœurs ; souvent elle voulut l'avouer à Sophie, mais elle était retenue par la crainte des reproches de son aînée.

Du Professeur Delteil. 203

La maladie de M. Delteil accéléra cette liaison. Les deux sœurs sortaient plus rarement : Sophie ne quittait pas la maison et passait le temps dont elle pouvait disposer auprès du malade; mais Berthe restait dans la boutique et empêchait Caroline de recevoir M. Jannois.

Pendant deux soirs, le commis de la poste se promena devant la boutique. Caroline, de crainte que Berthe ne remarquât ce manège, eut la faiblesse de répondre un mot à M. Jannois, le suppliant de ne pas la compromettre par ses attentions. Le soupirant ne quitta pas la place qu'il n'eut obtenu un rendez-vous; mais Caroline était décidée à prier M. Jannois de ne plus chercher à la revoir.

Ayant prétexté une acquisition à faire dans le voisinage, elle laissa Berthe garder le magasin, et s'élança tremblante sous la voûte de l'hôtel du Griffon, qui mène aux remparts.

u Monsieur, dit-elle, oubliez-moi, nous ne pouvons nous revoir. »

Mais Jannois avait pris ses mains et les serrait sans répondre.

(( Laissez-moi, monsieur, on peut nous rencontrer. »

Caroline était tremblante, en proie à une vive

émotion. Alors M. Jannois se mit à parler de son amour qui durait depuis si longtemps.

Les conversations amoureuses semblent activer le mouvement des horloges : Caroline tressaillit tout à coup en entendant l'horloge de la cathédrale sonner lentement et longuement.

(( Minuit! s'écria-t-elle.

— Il n'y a pas une heure que nous sommes ensemble, Caroline.

— Il faut que je rentre... Pourquoi suis -je venue ?

— Demain soir, disait Jannois, je vous attendrai à la même heure, ma chère Caroline.

— Oubliez-moi, monsieur; je suis déjà trop malheureuse.

— Demain, reprit Jannois, j'irai vous tenir compagnie chez vous.

— Oh! vous ne le ferez pas, n'est-ce pas.^... Je viendrai plutôt.

— Vous me le promettez?

— Oui, à la même heure. »

Caroline rentra chez elle en détournant la tète, tant elle craignait que son émotion ne fut remarquée.

(( Que tu as été longue! » lui dit sa sœur.

Caroline s'excusa en répondant qu'elle avait

Du Professeur Delteil, 205

entendu parler d'un incendie dans un village de la vallée, et qu'elle avait, ainsi que beaucoup de curieux, cherché à s'en assurer en regardant du haut des remparts. Pour éviter d'autres questions, elle fredonnait en remuant divers objets dans la boutique.

Sans y mettre de malice, Berthe s'écria :

(( Tu es gaie ce soir; est-ce d'avoir vu l'incendie> »

Caroline fut embarrassée un instant.

a Je ne me réjouirais pas, dit-elle, de savoir qu'une ferme brûle; mais l'air m'a fait du bien.

— Comme tu es singulière! reprit Berthe. Tu ne voulais pas te promener avec nous à l'automne; maintenant qu'il gèle, tu trouves le temps à ton gré. »

Caroline, pour briser cet entretien, répondit sèchement à sa sœur.

Cette petite querelle irritait Caroline, qui rougissait d'ajouter un mensonge au bout de chaque parole : cette discussion fut heureusement terminée par l'arrivée de M. Triballet, qui descendait Tescalier après avoir passé la soirée avec Sophie Carillon auprès du lit du malade.

(( Eh bien.> lui demanda Berthe.

— Toujours la lièvre et toujours un peu de

2o6 Les Souffrances

délire; mais nous touchons au bout, je l'espère... »

Le lendemain, Charles-Marie revint en pleurs du collège : la maladie de M. Delteil l'avait empêché deux jours d'aller en classe. Pendant son absence, un maître d'études avait dicté aux élèves un thème pour servir de composition; Charles-Marie, n'ayant pas la dictée, ne put composer et fut classé le dernier sur la liste, au grand contentement de ses camarades. M. Tassin, qui entra par hasard dans la classe de septième, jeta un regard sur le tableau des places.

« Ah! dit-il, M. Charles-Marie est le dernier, lui qui est toujours le premier! On voit que M. Delteil n'est pas là. »

Les élèves, encouragés par le principal, accueillirent avec des rires bruyants cette méchanceté. Charles-Marie, humilié, dit ce qui était arrivé, qu'il n'avait pu faire un thème dont la dictée lui manquait.

« Tout cela est bien imaginé, dit M. Tassin; mais ne vous seriez-vous pas absenté avec intention le jour de la dictée, atin de donner un motif raisonnable... .^ Qu'aviez-vous à faire auprès de M. Delteil î^ Étes-vous, par hasard, son médecin ou son pharmacien:^ »

Les élèves rirent de plus belle. Charles-Marie

Du Professeur Delteil. 207

ajouta que sa tante l'avait retenu deux jours à la maison.

« Mon petit monsieur, reprit d'un ton sarcastique le principal, vous avez perdu un maître qui vous était bien dévoué, et qui vous aurait rendu bien savant... Dites-moi .> est-ce que vos devoirs vous coûtaient beaucoup de travail > »

Charles-Marie n'osait lever la tête, se sentant entouré d'ennemis. Les larmes lui montaient aux yeux; et pourtant il faisait de vifs efforts pour les empêcher de couler.

'( Allons, dit M. Tassin, quand M. Delteil sera guéri, vous serez plus heureux dans vos compositions, n'est-ce pas, cher petit monsieur î^ »

De grosses larmes tombèrent alors à flots sur le papier de l'écolier, qui revint chez les marchandes de modes sans pouvoir cacher les traces de cette humiliation.

Sophie fut vivement touchée du chagrin de Charles-Marie. Comme l'enfant ne répondait pas à ses questions, Sophie crut que son amourpropre avait été froissé d'être le dernier; mais le lendemain Charles-Marie manifesta une telle répugnance pour aller au collège, que la marchande de modes pensa qu'il avait eu affaire à un nouveau professeur brutal. Si la maladie de

2o8 Les Souffrances

M. Delteil n'eut réclamé encore ses soins, elle eût été s'en expliquer avec M. Tassin.

Cependant, peu à peu, le délire s'en alla avec la fièvre, et un matin le vieux professeur fut étonné de voir l'aînée des trois sœurs, pâle et assoupie dans un fauteuil près de lui. M. Delteil, étonné et se croyant le jouet d'un songe, essaya de se lever; mais les forces lui manquaient : il retomba sur son lit, et ses mouvements réveillèrent Sophie.

« Ah ! s'écria-t-elle oubliant ses fatigues, vous voilà donc mieux!

— Est-ce que j'ai été malade?"

— Quinze jours sans connaissance.

— Quinze jours! dit M. Delteil, grand Dieu!... Et mon dictionnaire!

— Quel dictionnaire^ demanda Sophie.

— Je suis bien en retard, dit-il... Faites-moi voir mes papiers, ma chère demoiselle. »

Sophie alla vers le bureau sur lequel étaient amoncelées des notes.

({ Est-ce ceci? dit -elle.

— Oui ! oui, » s'écriait le professeur avec un accent de joie.

Sophie prit les feuillets avec précaution et les porta sur le lit du malade; en même temps elle

Du Professeur Delteil. 2op

tira les rideaux de la fenêtre, et le soleil se précipita dans la chambre.

({ Le beau soleil, dit M. Delteil, et qu'il fait bon de vivre! »

Il remuait tous les papiers, se relisait avec attendrissement, et regardait les feuillets comme des amis qu'on n'a pas vus depuis longtemps.

« Excusez-moi, mademoiselle Sophie, dit le professeur, je vous oublie; vous me trouvez bien ingrat, n'est-ce pas>... Voulez -vous me permettre de vous serrer la main } »

Alors seulement il s'aperçut de son amaigrissement, en comparant sa main avec celle de la marchande de modes. Sophie comprit sa pensée.

<c Dans huit jours, dit-elle, il n'y paraîtra plus ; d'abord, je veux que vous mangiez un peu aujourd'hui. Comme vous devez avoir faim!... Cependant, il ne faut pas faire de folies; je le demanderai à M. Triballet... Je vous ferai du bouillon de poulet bien léger, pour que vous guérissiez tout de suite. »

Le vieux savant ne savait que répondre, ému des bontés de la marchande de modes. Depuis trente ans qu'il vivait seul, il n'était pas habitué à de tels soins, à de semblables délicatesses. Trop timide pour entrer en relations avec les personnes

2IO Les Souffrances

qu'il rencontrait, le professeur avait fait de son dictionnaire sa vie, de ses manuscrits ses enfants; hors de là, il ne soupçonnait rien dans le monde. Sa taciturnité, son maigre équipement intéressaient médiocrement en sa faveur ; ses supérieurs ne faisaient pas attention à lui, ses confrères en rougissaient, ses élèves le tournaient en ridicule.

Le rôle qu'il jouait dans la société, M. Delteil ne s'en était pas affecté : ou si quelque pensée de ce genre avait un moment passé par sa tête, le travail l'en chassait immédiatement. Il dut à sa convalescence de connaître l'amitié. La sœur de charité qui panse les plaies du soldat blessé, l'homme du peuple qui se dévoue pour sauver un malheureux qui se noie, le prêtre portant des paroles d'espérance au mourant, furent dépassés par la marchande de modes, que M. Delteil crut un ange descendu sur la terre. Alors seulement le professeur découvrit une nouvelle vie où l'air semblait plus pur, le ciel plus clair, les arbres plus verts, les hommes meilleurs : ce paradis était dû à l'influence de Sophie, et bientôt la convalescence porta ses fruits.

Un matin, en se réveillant, M. Delteil se surprit à fredonner une vieille chanson qu'il avait entendue dans son enfance; il sauta résolument à

Du Professeur Deltcil.

bas du lit pour la première fois depuis sa maladie et courut à son miroir, n'étant pas certain que cette gaieté s'échappât de ses lèvres. Il ouvrit la fenêtre; la gelée avait blanchi les chemins. La montagne de Vaux, dans ses sinuosités, mène au faubourg, où sont groupées autour de Téglise des maisons couvertes en ardoises brillantes. Au pied de la montagne, la Grange-Lévêque rappela au vieux professeur la légende d'un évêque lancé du haut de la citadelle dans un tonneau garni de clous à l'intérieur. En d'autres circonstances, M. Delteil eût peut-être comparé sa situation à celle du martyr; mais il oubliait ses souffrances passées en dirigeant ses regards vers la longue montée de Chambry, dont la bordure de peupliers ne s'arrête qu'à l'horizon. Sophie surprit le professeur dans une sorte d'extase.

(( Comment! dit-elle, vous voilà levé, monsieur Delteil, et sans avoir mangée... C'est d'une imprudence! Vous allez prendre froid.

— Je me sens mieux, dit le professeur.

— N'importe, » dit Sophie en se débarrassant d'un chàle de laine dont elle lui enveloppa le cou.

Comme un enfant, M. Delteil se laissa emmaillotter.

« Je me suis levée, dit la marchande de modes,

avec la pensée que vous étiez tout à fait mieux, et j'ai fait ce matin du bouillon que Berthe vous montera tout à l'heure.

— Gomment pourrai-je reconnaître votre dévouement, mademoiselle > disait M. Delteil.

— N'est-ce pas naturel?... Vous devez avoir froid avec votre habit! ajouta Sophie. Attendez, je vais chercher une robe de chambre qu'un de nos locataires a laissée en partant; elle n'est pas absolument neuve, mais elle sera plus chaude qu'un habit. »

Le vieux professeur avait des larmes de reconnaissance dans les yeux.

En un clin d'oeil, Sophie, accompagnée de Berthe, apporta du bois, un bouillon et la robe de chambre; M. Delteil eût donné dix ans de sa vie pour baiser la main de la marchande de modes.

Quand il se trouva assis près d'un feu clair et pétillant, enveloppé dans la robe de chambre, appuyé sur un coussin dont Sophie avait garni le fauteuil, sa petite table devant lui, M. Delteil pensa qu'il rêvait.

« Mademoiselle? disait-il.

— Monsieur, avez- vous besoin de quelque chose }

Du Professeur Del te il. zi-^

— Je voudrais vous entendre parler. )>

Le vieux professeur se sentait la tête vide d'idées et de souvenirs; et pourtant son cerveau lui paraissait jeune, frais et disposé à saisir des impressions nouvelles.

(( J'enverrai aujourd'hui de vos nouvelles au collège.

— Le collège ! dit M. Delteil qui se souvint, à ce moment, qu'il était professeur. Et notre ami Charles-Marie ?

— Il reste ici depuis votre maladie; mais cela ne l'empêche pas d'étudier. Il lit les livres que vous avez bien voulu emprunter pour lui à la bibliothèque. »

En ce moment, le crocodile, M. Tassin, les tourments causés par les élèves revinrent à l'esprit de M. Delteil, dont les rides se creusèrent.

(( Qu'avez-vous .^ dit Sophie.

— Ah ! mademoiselle, pourquoi faut-il que je vous quitte après tant de bontés.^

— Me quitter? s'écria la marchande de modes.

— Oui, mademoiselle, quitter Laon ! Je serai sans doute appelé ailleurs. »

M. Delteil poussa un soupir.

(( Cela est impossible, dit Sophie; d'ailleurs, je ne veux pas que vous vous en alliez.

— Vous ne le voulez pas ! s'écria d'un ton ému M. Delteil en regardant Sophie, attristée de cette nouvelle, et qui, d'un sourire amical, semblait le prier de rester.

— Est-ce que vous ne vous trouvez pas à votre aise à la maison > demanda Sophie.

— Oh ! mademoiselle !

— D'abord, Charles-Marie a besoin de vous. Pourrait-il continuer ses études si vous n'étiez pas auprès de lui }

— Mais, mademoiselle, l'année prochaine il entrera dans une autre classe, et il faudra nous séparer.

— Qu'importe, vous le verrez à la maison, vous lui donnerez des conseils... il vous aime tant!... Pourquoi d'ailleurs ne monteriez-vous pas en grade >

— Je n'ai jamais sollicité, dit M. Delteil; on m'a oublié.

— C'est une faute de rester à l'écart, dit Sophie; il faut se remuer. En demandant, vous monteriez d'une classe, et Charles-Marie serait encore sous votre direction.

— Je n'y ai jamais songé, dit M. Delteil, et vous avez peut-être raison. Oui, j'écrirai au recteur, je ferai valoir mes titres... »

Du Professeur Dell cil. 215

De jour en jour M"^ Carillon triomphait des résistances du professeur; elle le décida à prendre ses repas avec ses sœurs, pendant sa convalescence. La marchande de modes avait deviné les tristes dîners de M. Delteil et les privations qu'il s'imposait ; elle eut la délicatesse de ne pas lui montrer qu'elle connaissait son secret.

(( Vous mangez au restaurant, lui dit-elle ; mais dans le meilleur la cuisine ne vaut rien pour un malade. Vous avez besoin de bons bouillons de famille quelque temps... Quand vous serez fatigué de notre ordinaire bourgeois, je vous laisserai retourner à votre restaurant. »

M. Delteil, qui se nourrissait le plus souvent de pain et d'une mince tablette de chocolat, eût voulu s'écrier : C'est une cuisine de prince que vous m'offrez! Mais il était retenu, plus encore par le sentiment qui le poussait à cacher sa vie que par amour-propre. Dans combien de détails n'eût-il pas fallu entrer ! Comprendrait-on ses espérances, ses travaux? Une femme pouvait -elle admettre qu'on sacrifiât ses appointements à l'impression à un seul exemplaire du fameux dictionnaire, quand, au début de sa vie, de célèbres érudits, ses amis, avaient blâmé ce projet? L'imprimeur luimême n'avait-il pas souri de cette bizarre com-

2i6 Les Souffrances

mande d'imprimer un dictionnaire à un exemplaire }

Les manuscrits de M. Delteil nécessitaient des frais considérables : biffés, rebiffés, raturés, grattés, chargés, ils auraient fait fuir les plus consciencieux savants ; aussi M. Delteil , qui nourrissait l'idée d'élever un monument scientifique, ne crut mieux faire, pour avoir une copie à peu près nette de ses travaux, que de donner à nettoyer ses manuscrits à l'imprimerie ; mais elle est coûteuse l'impression d'un livre en langue étrangère ! C'était le tonneau des Danaïdes, dans lequel M. Delteil jetait tous les mois la majeure partie de ses maigres appointements. Le vieux savant s'était résolu à ne jamais parler à personne de la tâche difficile qu'il s'imposait; et il vivait de la sorte depuis trente ans !

Sa maladie lui ouvrit un autre monde ; Sophie Carillon fut la principale découverte de ce nouveau monde. Toutefois en reprenant possession de sa mémoire, le professeur se souvint de la façon méprisante dont M. Tassin avait parlé des marchandes de modes.

Devenu tout d'un coup observateur, M. Delteil trouva sur la figure de Sophie les traces d'empoisonnement moral dont sont souvent atteintes les

belles âmes des petites villes. Un front plissé par moments, un regard perdu dans le lointain, un sourire délicat et triste, la tête affaissée, telle était l'aînée des demoiselles Carillon, à qui les amertumes de la vie avaient communiqué une beauté particulière.

Les observations de M. Delteil germèrent pendant sa convalescence. Une fréquentation assidue, les soins de mère dont était prodigue la marchande de modes envers le savant, iirent plus en quinze jours que sa vue depuis un an; car, plongé dans ses recherches scientifiques, M. Delteil passait auprès d'un individu sans se rendre compte s'il était masculin ou féminin ; à peine voyait-il cet individu.

Il connut également M. Triballet, dont la conduite l'inquiétait, étant partagé entre la reconnaissance qu'il lui devait pour l'avoir soigné et le souci de la mauvaise humeur que le médecin ne cherchait pas à cacher en sa présence. M. Triballet reprit, vis-à-vis du convalescent, l'aigreur qu'il avait dissimulée pendant sa crise. Il semblait jaloux des soins que Sophie avait pour lui, et il dit un jour au vieux savant :

(( Je ne vous plains pas d'a\ oir été malade. »

Sophie, qui d'habitude tenait compagnie au

2i8 ' Les Souffrances

vieux professeur pendant le reste de la journée, formant avec lui des rêves d'avenir moins éprouvé, retourna le soir au magasin quand la convalescence de M. Delteil fut en bon train.

« Où donc est Caroline > demanda- t-elle un jour.

— Elle est sortie, dit Berthe.

— Où va-t-elle>

— Je ne sais. »

Alors Sophie se rappela que plusieurs fois déjà, depuis la maladie de M. Delteil, elle avait remarqué l'absence de sa sœur.

(( Est-ce qu'elle sort souvent? demanda-t-elle.

— Tous les soirs à peu près.

— C'est singulier, » pensa Sophie.

Elle ne fit pas d'autres questions; mais le lendemain, étant restée plus tard que de coutume dans la chambre de M. Delteil, elle aperçut, à la lueur du réverbère, sa sœur qui se glissait sous la voûte de l'hôtel du Griffon. D'abord, elle pensa que Caroline allait promener ses rêveries au grand air; mais un secret instinct fit que le jour suivant Sophie resta à table plus tard que de coutume, s* apercevant combien sa sœur paraissait gênée de sa présence. Chacun de ses mouvements marquait une impatience mal contenue ; elle se levait, pas-

Du Professeur Dclteil. 219

sait de la salle à manger dans la boutique, et revenait inquiète.

(( Caroline, dit Sophie, je te serais obligée d'aller demander à la blanchisseuse de fin les broderies que je lui ai données.

— Oui, ma sœur, dit Caroline, dont la figure prit immédiatement l'expression du contentement. »

Caroline aussitôt mit son chapeau sans songera se regarder dans la glace. L'aînée des marchandes de modes ne parut pas faire attention à cette précipitation; elle laissa sortir sa sœur et alla dans la boutique pendant que Berthe était occupée à ranger la table.

Caroline avait à peine fait quelques pas dans la rue, qu'elle revint le long des maisons, en essayant de se perdre dans l'ombre; elle prit, suivant son habitude, le chemin des remparts. Sophie, à qui ce manège n'avait pas échappé, ouvrit la porte sans bruit et suivit la même direction; mais deux minutes avaient suffi à Caroline pour distancer sa sœur, et Sophie ne put remarquer, à l'autre bout des remparts, qu'une ombre qui semblait attendre.

Elle revint à la maison, inquiète et soucieuse, se demandant quelle conduite elle devait tenir. Elle espérait encore que sa sœur lui ferait des

confidences ; mais Caroline gardait profondément son secret. Enlin une matinée qu'elles étaient seules dans le magasin :

(( Tu me caches quelque chose, ma sœur> dit Sophie.

— Non, je t'assure...

— On t'a rencontrée hier soir sur les remparts.

— Moi? s'écria Caroline.

— Oui, causant avec un jeune homme. »

Caroline baissait la tête.

« Il y a près d'un mois que tu te rends chaque soir à ces rendez-vous. »

Caroline, blessée, se plaignit qu'on espionnât sa conduite.

u Non, ma sœur, le hasard seul m'a fait découvrir ton secret, dit l'aînée des demoiselles Carillon. Tu es libre de tes actions; mais j'attendais plus de confiance de ta part. Un jeune homme fa remarquée, pourquoi ne pas le recevoir à la maison? Je n'ai jamais songé à contrarier tes affections.

— Si je devais l'épouser immédiatement, dit Caroline, ses visites seraient naturelles; mais... les parents d'Adolphe, reprit-elle avec hésitation, veulent lui voir une position assurée avant de consentir à son mariage. »

Du Professeur DelteiL 221

Sophie secouait la tête.

(( Je veux que tu le connaisses, ma sœur, il est artiste... Si tu savais combien il souffre de l'humble position qu'il a été forcé d'accepter! Cela se voit sur chacun de ses traits. .11 est triste à mourir, et, sans moi, qui sait!

— Je le verrai, dit Sophie; n'étant pas sous le charme, je te dirai sincèrement mon impression. Quand l'amèneras-tu .^

— Je voulais te faire une surprise, dit Caroline; Adolphe doit chanter prochainement, dans un concert. J'avais décidé que nous irions ensemble, j'aurais connu ta pensée; mais maintenant que tu sais tout, j'ai peur que la prévention ne s'en mêle... Aussi préféré-je que tu l'entendes chanter avant de t'entretenir avec lui. Sa mélancolie habituelle pourrait ne pas te prévenir en sa faveur : en plein théâtre, quand tout le monde l'applaudira, tu verras si je me suis trompée dans mon choix.

— Je ferai comme il te plaira, dit Sophie ; je veux que tu sois heureuse.

— Tu es bonne, ma sœur. Si tu savais combien je suis soulagée de t'avoir tout dit; au moins, je peux parler de lui maintenant! Je vivais intérieurement, cherchant à me rappeler son image. Il

222 Les Souffrances du Professeur Dclteil.

est brun, et a un air distingué, comme je ne l'ai vu à personne. Si tu l'avais rencontré dans les rues, tu l'aurais remarqué certainement. Et il est délicat! Il a fallu un tel homme pour que j'aie pu l'écouter; même il m'a suffi de le regarder, ma vie a été décidée.

— Comme tu l'aimes! dit Sophie en soupirant.

— Oui, je l'aime, et il le mérite.

— Surtout, dit Sophie, cache ton secret à Berthe. Tu as bien fait de ne pas introduire ce jeune homme ici... Que Berthe ne sache rien! Si elle échappe à ces terribles affections, elle n'en sera que plus heureuse. »

Page 1